CHAPITRE II
De quelques préjugés provinciaux touchant le tailleur
énéralement, quand les provinciaux et même quelques Parisiens parlent des tailleurs , ils accolent à ce nom respectable une épithète qui jadis escortait presque toujours aussi le nom du procureur , — je crois même que cette espèce de proverbe a pris naissance à la même époque. Mais, voyez la fatalité ! — depuis que le procureur a transformé son nom en celui d'avoué. il est parvenu à se faire passer dans la société pour un parfait honnête homme, incapable d’augmenter les frais d’un dossier seulement de
cinq centimes, — tandis que le tailleur continue à jouir depuis un temps immémorial de la même réputation désagréable.
Ha ! les hommes ! les hommes !
Je ne puis m’expliquer l’origine de cette déplorable coutume que par l’imprudence d’un tailleur qui mit jadis sur son enseigne une magnifique paire de ciseaux ornés d’ailes plus magnifiques encore, et qui prit pour légende : — AUX CISEAUX VOULANTS.
De là tous les mauvais plaisants se prirent à dire que si les tailleurs prenaient des ailes, c’était parce qu’ils avaient l’intention de voler , et l’orthographe vint encore aggraver le fâcheux de l’affaire; car le tailleur avait mis deux L dans le mol volants , — ce qui indiquait
l’intention bien arrêtée de voler encore plus fort que tous les autres.
Voilà pourtant comme une faute de français devint l’origine d’une foule de bruits calomnieux, — car je suis bien convaincu qu’en fait de fautes les tailleurs n’en ont jamais eu d’autres à se reprocher.
Jadis , quand nos pères achetaient euxmêmes trois ou quatre aunes de drap et les | portaient à un tailleur pour qu’il en tirât habit, veste et culotte, — le personnage chargé de ! cette mission de confiance pouvait à la rigueur, à la grande rigueur, se permettre de préle- ; ver sur l’étoffe un gilet pour son propre usage, ou un pantalon pour son petit dernier; — mais i il n’y avait encore rien là-dedans de trop répréhensible , — c’était faire acte de bon père de famille : car il n’est rien de plus moral que de mettre en culotte un jeune homme qui com- (j mence à entrer dans l’adolescence.
Mais aujourd’hui cela ne se pratique plus ! ainsi, le tailleur est à la fois tailleur et marchand de drap ; — s’il volait de l’étoffe, il se volerait j lui-même : — vous voyez bien que nous entrons dans une hypothèse absurde,
A cela vous direz que vous appelez vol l’ac-
tion par laquelle on vous fait payer cent vingt ou cent cinquante francs un habit qui en vaut quatre-vingts.
Mais , mon cher monsieur, je suis fâché de vous le dire, vous faites là un déplorable abus de la langue française : votre tailleur ne vous prend pas en traître ; il vous prévient à l’avance que votre habit vous coûtera ce prix , que je me permettrai aussi de qualifier d’exorbitant pour vous faire plaisir.
Si vous ne voulez pas accéder à ce prix , vous êtes libre , parfaitement libre , — vous avez même le droit de vous . confectionner un habit à vous-même, — et vous serez gentil!
Un autre préjugé qui a encore cours dans les mêmes provinces françaises , c’est que tous les tailleurs font fortune dans l’espace de cinq ou six ans; — aies entendre, ces gaillards-là ont remplacé les fermiers-généraux de l’ancien régime.
Je ne sais pas s’il y a beaucoup de tailleurs qui font fortune, mais, à coup sûr, il y en a terriblement qui font faillite ; — pour vérifier ce fait, vous n’avez qu’à consulter chaque jour la quatrième page de la Gazette des Tribunaux : sur quinze commerçants mis en faillite, vous trouverez au moins deux ou trois tail-
leurs; — ils n’ont de rivaux que les limonadiers.
La moitié au moins des marchands d’habits exerçant leur profession dans les rues de Paris sont d’anciens tailleurs qui n’ont trouvé que ce moyen d’utiliser leurs connaissances des hommes et des culottes.
Tous conviendrez du moins que, s’ils sont riches, ce sont des riches honteux.
Grâce à l'habitude qu’ont prise les lions de tous les temps de ne payer leur tailleur
qu’en monnaie de singe, ces infortunés, au lieu de se voir appliquer la désagréable épithète que je ne veux pas écrire, — auraient parfaitement le droit de prétendre qu’ils sont volés.
Et c’est ce qu’ils se disent souvent, lorsqu’après avoir livré des fournitures importantes à quelques individus qu’ils supposaient riches, parce qu’ils avaient des gants jaunes et l’air impertinent, — ils s’avisent de prendre des renseignements auprès de quelques-uns de leurs confrères déjà flibustés par ces messieurs !
Enfin un dernier préjugé qui est enraciné au moins aussi profondément dans la tête des provinciaux , c’est que les tailleurs de Paris payent des jeunes gens , des mannequins , comme ils disent, qui sont chargés de montrer aux Tuileries et dans toutes les autres promenades publiques les modes de leurs patrons !
Nécessairement alors, ces mannequins ont sur le dos un petit écriteau annonçant au public que l’habit ci-dessous a été coupé par Humann ou un autre tailleur à la mode; car, sans cela, cette exhibition ne servirait absolument à rien.
On ne pourrait pas plus deviner le nom du tailleur de l’élégant , *— que celui du brave homme qui a rassemblé et cousu les morceaux de drap qui forment ce que le provincial nomme aussi un habit.
Or, avez-vous souvent rencontré des écriteaux pareils?
Autant vaut ajouter foi à cet autre préjugé du Calvados, d’après lequel bon nombre de nouveaux débarqués de la diligence Laffitte et Gaillard ne passent jamais près d’un joueur d’orgue de Barbarie sans lui jeter un coup d’œil de mépris : — attendu qu’ils se sont
laissé dire que tous ces pauvres diables étaient des agents de police déguisés !
Il faut avouer que le provincial pur-sang a quelquefois de drôles d’idées dans sa drôle de boule !