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CHAPITRE III

Tous les tailleurs comprennent-ils la poésie de leur profession?

1 faut bien l’avouer , quoi- O qu’il nous en coûte beaucoup, quelques tailleurs ne sont pas à la hauteur de la haute mission sociale dont les a chargés la Providence.

Ils ravalent leur noble profession au niveau d’un simple métier , ils se font tailleurs comme ils se seraient faits ferblantiers , marchands de contremarques ou percepteurs des contributions.

Mais après cela, il ne faut pas s’en étonner outre mesure : un régiment quelque brave qu’il soit compte toujours des fricoteurs qui ne profitent d’un combat que pour se faire une collection démontrés et de bourses, — et toutes les danseuses de l’Opéra ne sont pas vertueuses. — Du moins on le dit !

Sous prétexte qu’en livrant à crédit on éprouve forcément des pertes, quelques tailleurs de notre mercantile époque se sont imaginé de ne plus travailler qu’au comptant.

Donnant, donnant, — d’une main ils livrent un habit et de l’autre main ils reçoivent cent francs — ou même ils commencent par avancer la main qui doit recevoir les cent francs ; — c’est du propre. — .Te parle du procédé ; — après cela, je crois que la phrase pourrait aussi parfaitement s’appliquer à la main. — L’homme qui a une vilaine âme doit avoir un physique analogue.

Ils ne livreraient pas un gilet, un simple gilet, sans se le faire payer au comptant. — Pour peu que cela continue, ces industriels se feront même payer à l’avance ; et il faudra que ce soient les clients qui aillent prendre des informations auprès de la portière de leur tailleur

pour savoir si ce monsieur est solvable, et si l’on peut espérer qu’il livrera le paletot qu’on lui a payé depuis quinze jours.

Si on appelle ça un progrès de la civilisation, je déclare formellement que je regrette les temps barbares où les tailleurs ne l’étaient pas.

Quand par hasard ces industriels (car nous répugnons à les décorer du beau nom de tailleurs) , quand ces industriels, disons-nous, se trouvent avoir livré un habit dont le prix se

fait attendre huit ou dix jours, ce ne sont plus des hommes, ce ne sont plus des gardes nationaux, — ce sont des lions, des tigres, des crocodiles , — et ils profèrent des blasphèmes et des jurons capables de faire rougir un pompier ou une écuyère du Cirque-Olympique.

Ils ne se donnent pas de repos qu’ils n’aient remis la main sur leur habit ; et s’ils rencontrent leur débiteur sur le boulevard, ils se permettent de le dépouiller tout vif. — Procédé indélicat qu’on n’emploie pas à l’égard du lapin luimême.

Ils ne lâchent pas leur homme qu’ils n’en ait ;iré pied ou aile ; — mais la plupart du temps ls n’en .tfrent que les deux pans d’habit : — 1 est vrai qu’ils y gagnent un foulard.

Et après un fait pareil, ô homme féroce, tu voudrais que je t’appelasse tailleur! — jamais!

Et en punition de tes crimes, — car c’est un Time véritable que d’avoir ainsi porté atteinte iu noble sacerdoce du taiilorat, — sais-tu ce jue je te souhaite? — tiens, le voici, ce que je le souhaite, en levant les deux mains au plafond 3ncore :

I « Fasse le ciel que toutes les coutures de tes pantalons soient cousues avec du coton et que out individu qui essaiera d’entrer dans tes vêlements se trouve avoir un costume crevé et tailladé comme au moyen-âge, — moins le satin de la doublure !

» Fasse le ciel que jamais tes boutons ne puissent vivre en bonne intelligence avec tes Doutonnières !

j » Fasse le ciel que tes draps ne soient que de a camelotte, que ton elbeuf ne soit pas d’El- )euf, que ton louviers ne soit pas de Louders, et que ton sédan ait vu le jour dans la 3icardie !

» Fasse le -ciel que tes clients ne te payent au comptant qu’avec de vieux écu$ de six livres faux comme un ut du ténor cîo Carpentras, ou avec des sous fabriqués par le prince de Monaco!

» Fasse le ciel, enfin, qu’après deux années d’exercice, tu sois obligé de quitter ton magasin et d’aller te réfugier au fond d’une vieille loge, où du moins tu abdiqueras ton nom de tailleur pour 11e plus répondre qu’à la qualification de portier, — de portier raccommodant avec une vieille aiguille les vieilles culottes de tes vieux locataires ! »

En voilà une, de malédiction !

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