‹ Physiologie du théatreChapitre 2 sur 9 · BIR0L/ST3. SC · texte numérisé non relu

BIR0L/ST3. SC

Bientôt arrivent les auteurs, les petits journalistes, les flâneurs de tout genre, le médecin du théâtre, le capitaine des pompiers, l’avocat de l'administration, le protecteur de la première danseuse, le cousin du directeur, le dessinateur des costumes, etc., etc.

Les conversations s’engagent.

Dans un coin, mademoiselle Minette, jeune actrice que le public a jusqu’ici accueillie assez froidement et qui n’a pas encore pris sa revanche, supplie le faiseur de pièces de l’établissement de lui confier un rôle qui puisse faire ressortir toutes ses qualités ; elle demande un dialogue égrillard, beaucoup de chant et un costume très-décolleté.

Plus loin, M. Léon Tricotin, rédacteur en chef de Y Abeille des Théâtres , feuille qui se tire à trente-trois exemplaires, donne d'un air important des conseils saugrenus à trois ou quatre acteurs comparses qui ont la bonté de l’écouter, et leur promet de faire mention d’eux dans le prochain numéro de son journal. Ce prochain numéro paraît rarement.

Ici, mademoiselle Atala, seconde danseuse, fait des jetés battus en s’appuyant sur le bras complaisant d’un actionnaire du théâtre; là,

M. Isidore, traître de mélodrame, déclame une longue tirade en se frappant la poitrine et en faisant de grands gestes.

Quel est ce monsieur qui arrive d’un air tout affairé et se hâte d'aller jeter un coup d’œil sur le tableau? C'est M. Gratteporte, fournisseur de vaudevilles, et mari d’une femme de beaucoup d’esprit. 11 vient voir si l'affiche du lendemain portera l’une de ses pièces, ou plutôt l'une des pièces de sa femme. On l’a oublié. 11 frappe du pied, se dirige en courant vers le cabinet du directeur, et en sort avec l'assurance que l’affiche sera modifiée et qu’il touchera le lendemain des droits d’auteur.

Mais le coup de sonnette a retenti, et l’orchestre a préludé. Les acteurs vont au théâtre, et. le foyer, jusqu'à l'entr acte suivant, tombe dans une sorte de calme plat.

Il y a ordinairement un second foyer pour la démocratie du théâtre : les comparses, les figurantes, les musiciens subalternes de l'orchestre : là tout se ressent des mœurs du peuple. L’atmosphère est plus épaisse, la conversation plus bruyante, les hostilités plus brutales, les sympathies plus effrontément affichées ; mais au fond la différence n’est pas grande.

Lorsqu'on entre pour la première fois dans un foyer d’acteurs, on ne peut se défendre d’un certain embarras. Ces brillants costumes, ce clinquant, ces femmes dont on a entendu parler si souvent, ces mœurs à part, cette logomachie spéciale, cet esprit d’entrain et d’aventure, tout cela vous étourdit un instant. Mais on se fait à ce langage, à ces mœurs, à cet esprit ; les liaisons sont bientôt formées, et quand une main amie vous est tendue à votre arrivée, l’embarras disparaît. Puis, une fois les sens bien remis, la tache de l’observateur commence. Quelle riche moisson ! On étudie, on compare, on analyse, et aussitôt viennent se classer dans la mémoire une foule de physionomies originales, qui méritent bien chacune un cadre particulier.

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Il esl passé le temps de ces bons et francs lurons qui, sous la souquenille de Gros-Jean, ou sous la livrée de Dubois, jouaient rondement, animaient les planches de leur gaieté naturelle, et apportaient à la ville quelque chose de la furie du théâtre. A peu d'exceptions près, ce type est perdu.

Depuis que notre siècle, si bêtement sérieux, a senti le besoin de se désennuyer souvent, depuis qu’il a accordé au rire plus d'importance qu’il n’en mérite, depuis qu’il l’a préféré à l’art, à la raison, au bon goût, depuis qu’il a

pris sous sa protection d'incroyables stupidités et d’absurdes talents, le comique a acquis de la valeur à ses propres yeux. Il a cru qu’il était dorénavant appelé à jouer un rôle dans la comédie sociale. Il est devenu grave. Il ne se contente plus de servir tous les soirs le plus gaillardement possible les beaux jeunes marquis de Molière, et d’enlever les filles au nez de Sganarelle ; il raisonne son jeu, il traduit l'art en préceptes, il enseigne, il écrit. Crispin est devenu professeur, et Jocrisse membre de la société des gens de lettres.

Autrefois le comique était, à la ville comme au théâtre, le plaisant de la troupe. On attendait ses saillies, on recueillait ses bons mots, on applaudissait à sa verve. Aujourd'hui, le comique fait fi de pareils succès... Yoyez-le... il s’avance à pas lents, comme un recteur suivi des quatre facultés. Il est vêtu de noir, et boutonné jusqu’au menton ; sa physionomie est sombre et sévère... Il vient à vous... il vous aborde... fuyez, car vous allez essuyer le feu d’une conversation sur \' avenir de l’art, ou sur les mystères de la question rl’Orient.

Le comique est officier de la garde nationale, électeur, et prend une part très-assidue

à tout le mouvement politique de son arrondissement.

Le personnage de loustic , abandonné par le comique, est ordinairement ramassé par le membre le plus spirituel de la troupe. On comprend que le hasard est ici maître souverain. Le loustic est premier ténor, ou tyran de mélodrame, souffleur, ou musicien, homme ou femme. Il arrive assez souvent qu'il surgisse un loustic des derniers rangs de la hiérarchie dramatique. Alors il a tous les privilèges du fou du roi. Le sous-régisseur lui-même n’ose pas le mettre à l’amende.

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On remarque que nos t‘ J premiers rôles et nos amoureux , c'est-à-dire ceux qui sont chargés de continuer au théâtre les traditions de la belle tenue, des grandes manières, de l'élégance, de la rouerie spirituelle et fine, ont pour la plupart des allures passablement lourdes et bourgeoises. Les grâces s les demandent à leur tail-

Comment en serait-il autrement?

Autrefois le théâtre était une carrière exceptionnelle. Lorsque le fils d’un honnête marchand montait sur les planches, son père le maudissait, et il devenait pour toute sa famille un objet d’exécration et d’horreur.. Avant la révolution, où se recrutait le théâtre? au théâtre même, ou dans les classes les plus brillantes de la société. Le fils d’un acteur embrassait la profession de son père. Élevé dans les coulisses, sur les genoux des reines, comme disait Fleury, reines de théâtres ou reines de Versailles, au milieu de toute cette société factice qui reproduisait trait pour trait la grande société d'alors, au milieu de toute cette belle comédie de Corneille et de Molière, de tout ce beau langage, de toutes ces belles intrigues, de toutes ces grandes façons, ce jeune homme n’était point embarrassé lorsqu'il se présentait dans le salon de Célimène, au milieu des marquis aux grands canons. Il y entrait de plainpied et avec aisance; il connaissait déjà tout ce monde-là, et il ne faisait que continuer surla scène une sorte de personnage qu’il jouait ions les jours à la ville et à la cour.

Il arrivait souvent aussi que des gentils-

hommes ruinés par le vin, le jeu et les partisans, et de ceux qui ne trouvaient pas sur leur chemin de bourgeoises à la mode , se jetaient sur les planches sous un nom de guerre pour dérouter leurs créanciers, et pour faire enrager leur famille qui leur avait refusé de l’argent et voulait les engager dans Malte. A ceuxlà il n'y avait rien à apprendre. Chez Célimène ils étaient sur leur terrain, et renouaient tout naturellement les relations qu'ils venaient de rompre dans le monde.

Aujourd’hui que le préjugé contre les comédiens a presque entièrement disparu, à Paris surtout, le théâtre est une carrière ouverte.

Un jeune homme s’y destine sans attirer sur sa tête la malédiction de son père, sans exciter les larmes de sa mère. On dit dans les familles : notre aîné sera avocat, notre second médecin, notre troisième peintre, et notre quatrième acteur. Et comme la profession de comédien est estimée une profession qui fait vivre, et bien vivre, et par laquelle on peut réparer les injustices de la fortune, c'est presque toujours du sein de la bourgeoisie inférieure et peu aisée que sortent les corné-

(liens. Vous devez sentir combien ces jeunes gens qui s’échappent d’une arrière-boutique, d’un petit atelier, d’une mansarde, sont dépaysés lorsqu’ils se trouvent tout à coup en contact avec Alceste et Elmire. Combien peu sont sortis vainqueurs de cette épreuve ! Les femmes la supportent plus facilement. Beaucoup d’entre elles se mettent assez promptement au diapason. Il y a dans les femmes je ne sais quelle distinction innée, qui ne tient pas à leur éducation, mais à leur nature même, et dont le type se reproduit à foutes les époques avec des modifications inévitables, mais faciles à harmoniser.

Cependant, même pour ce qui regarde les hommes, je ne prétendrais pas établir une règle absolue. Oui, il y a encore au théâtre des talents élégants, vifs, faciles, talents de vocation et d’instinct. De quelque lieu qu'ils soient sortis, Menjaud et Lafond sont de charmants acteurs. Mais ont-ils donc beaucoup de rivaux ?

Et puis, je le dirai avec franchise, parce que ce n’est pas la faute des comédiens, leurs manières se ressentent un peu de la société au milieu de laquelle ils vivent. Où iraient-ils

prendre maintenant des leçons de grande tenue et de belles manières ? Nous sommes mesquins, lourds, positifs ; nous avons transporté la bourse et le marché dans nos salons. Que nous veut donc la comédie de Dancourt et de Marivaux?

Autrefois (et je constate le fait historique, sans prétendre m'établir le panégyriste du passé), autrefois les comédiens avaient d’heureuses fortunes; les grandes dames du dixhuitième siècle, ces charmantes folles, ne dédaignaient pas de les recevoir dans leur boudoir, de leur abandonner leurs blanches mains, de leur dire leurs plus belles, leurs plus tendres phrases d’amour. Et comment vouliezvous qu'un pauvre comédien ne gagnât pas quelque chose à ce doux commerce ? 11 en sortait plus beau, plus lier, plus brave de cœur et de façons... — Allez... lorsqu’il entrait en scène, on s'apercevait bien de son bonheur à la manière dont il portait la tête, au feu qui sortait de ses yeux, aux agréments de sa diction, à la grâce avec laquelle sa main était placée sur la garde de son épée. On l’avait fait duc ou marquis pendant un quart d’heure, il restait duc ou marquis toute sa vie.

Aujourd’hui la vertu règne au foyer domestique, et l'immoralité est une exception. Quand nos grandes dames ( et il y en a si peu aujourd'hui !) veulent renouveler la régence, elles n'osent plus affronter le scandale, comme leurs grand’mères : elles choisissent des amants qui ne sont pas sans cesse exposés aux regards du public ; elles recherchent des plaisirs intimes et discrets.

L’amoureux de théâtre en est donc réduil aujourd’hui à ces femmes aimables, à ces lionnes de conlrebande, à ces rats des soupers du Café Anglais, à ces Terpsichores du Ranelagh, à ces héroïnes du bal Musard, qui peuplent tous les soirs les avant-scènes de nos différentes salles. Tristes conquêtes ! et auprès desquelles on apprend tout au plus à boire de mauvais champagne, à fumer des cigares à quatre sous, à chanter de vieilles gaudrioles et à danser le cancan.

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La spéculation est à l’ordre du jour dans nos théâtres. N’y cherchez plus, comme type général, ces femmes de grand talent et de grand désordre, qui menaient de front l’art et le plaisir, qui jetaient par les fenêtres, et l’argent qu’elles gagnaient elles- mêmes , et celui de leurs riches protecteurs, et qui, vivant dans une ivresse continuelle, puisaient aux bras d’un amant les inspirations qu’un instant après elles apportaient sur la scène.

Maintenant, dès qu’une actrice commence à devenir indispensable à un directeur, dès qu’elle a atteint le chiffre de huit ou dix mille

francs d’appointements, dès qu’elle se fait une réputation et un répertoire, elle aspire à la caisse d’épargne, au pot-au-feu et à la famille. Elle oublie ou feint d’oublier les trois ou quatre bêtises de cœur de sa première jeunesse. Elle choisit, parmi ses camarades, un garçon sage, rangé, — et elle l’épouse. C’est lui qui sera dorénavant chargé de lui faire des enfants et de tenir ses livres. Le nouveau couple (on pourrait dire la nouvelle raison sociale) est un modèle de sagesse et d'économie ; il n’y a rien à dire sur le compte de M. et madame Gustave. Ils n’ont pas un sou de dette, et mettent tous les ans la moitié de leurs appointements de côté. Pendant trois mois d’été, ils vont donner des représentations en province ; le mari et la femme jouent les rôles qu’ils ont créés à Paris. Pendant les entr’ actes, madame Gustave chante des romances, et produit devant le public sa lille aînée qui tape du piano. C’est touchant! Les voyageurs reviennent à Paris avec quelques billets de mille francs de plus en portefeuille. Je vous assure qu’un pareil mariage, à le considérer au point de vue froid et calculateur , est une excellenlissime affaire.

Madame Gustave se montre peu au foyer et

vit mal avec ses camarades. Elle affecte du mépris pour celles dont la conduite n’est pas très-régulière, et dont les appointements sont de beaucoup plus faibles que les siens. Lors- , que l’une de ces dames étale une nouvelle parure, ou un châle de mode récente, madame Gustave détourne les yeux et lève les épaules. Elle se plaît, comme la mère des

Gracques, à marcher entourée de ses enfants.

Les mauvaises langues prétendent que la naissance de l’un d’eux est antérieure à son union avec M. Gustave. Mais l’envie a tant d’imagination !

Les traditions du plaisir ne sont plus conservées au théâtre que par les actrices :

1° De peu ou de pas d’appointements, et de peu ou de pas de talent ;

2° De beaucoup de passion.

L'histoire des dernières est celle de toutes les femmes qui se trouvent dans le même cas : elle est assez connue.

Nous ne nous occuperons donc que des autres.

La plupart des actrices qui ont brillé au premier rang sur les scènes de la capitale et qui ont fait preuve d’un ( amour véritable pour leur art, nous sont venues de la province. C’est en province qu’elles ont fait leur premier

pas, c’est en province qu’elles ont débuté. A Paris, lorsque vous voyez l’affiche, et surtout l’affiche d’un théâtre de vaudeville , porter le nom d’une débutante, vous pouvez parier quatre-vingt-dix contre un que la nouvelle comédienne n’a pas choisi la profession théâtrale par vocation et par désir d’acquérir quelque renommée, mais tout bonnement pour se mettre en montre et tirer parti de sa figure. Si vous voulez vous en convaincre, allez la voir quelques mois après son début, et étudiez-la bien en scène. Elle n’entre pas dans l’esprit de son rôle, elle ne s’impressionne pas de l’action dans laquelle elle est engagée.... Pour elle l’action est en dehors de la scène. Elle songe au joyeux souper qui l’attend après le spectacle... elle lance de langoureux coups d’œil au monsieur qui estaux stalles d’orchestre de gauche... aussi combien son jeu est maladroit et pitoyable ! C’est égal... elle reste au théâtre. Pourquoi ? Parce que trouvant des ressources dans une occupation qui contraste très-fort avec le caractère de son emploi â'ingénuilés , elle signe avec le directeur un engagement d’après lequel elle joue tous les soirs sans loucher un sou d'appointements. Ou bien , si

pour l’acquit de sa conscience elle tient à avoir un salaire, il est si faible qu’elle ne prend pas la peine d’aller le percevoir elle-même à la caisse et qu elle l’abandonne comme épingles à sa femme de chambre. Cet arrangement convient au directeur, qui, pour une bagatelle, a une actrice jeune et jolie qu’il peut charger de tous ces rôles sans importance pour lesquels il ne faut que des frais de toilette ; il convient aussi à l’actrice, qui de cette façon se produit avantageusement devant ceux dont le caprice peut marchander ses caresses et mettre un prix à ses complaisances. C’est une spéculation en partie double.

L’actrice surnuméraire a de seize à vingtcinq ans. Son minois est agaçant, son pied mignon, sa tournure provocatrice. Elle porte des diamants dans tous ses rôles, et ses doigts sont toujours surchargés de bagues. Ses camarades l’appellent la châsse. Elle possède une abondante collection de cachemires et a une lutécienne à ses ordres. Elle aime beaucoup le champagne; le public s’en aperçoit souvent. Lorsque son apparition sur les planches a été précédée d’un dîner chez Yéry, elle est d’une gaieté folle ; elle ajoute des phrases à son rôle,

elle brode, elle amplifie, elle dit des drôleries, elle fait la conversation avec les musiciens, elle trotte , elle sautille , elle est en pleine orgie. C’est Erigone sur le char de Thespis, c’est la Fillon après boire. Les claqueurs trouvent fort amusante cette verve de mauvais lieu, et applaudissent, applaudissent à faire crouler la salle.

Quand l’actrice surnuméraire commence à montrer la corde, quand elle ne séduit plus les vieux banquiers et les pairs de France, quand les gants jaunes ne lui font plus d’agaceries , quand elle n’a plus ni diamants, ni cachemires, ni lutécienne , quand elle porte un parapluie et des socques articulés , alors elle quitte la scène qui ne veut plus d’elle, et va tenir une table d’hôte clandestine dans la rue Notre- Dame-de-Lorette.

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