‹ Physiologie du théatreChapitre 3 sur 9 · LA MÈRE D'EMPRUNT · texte numérisé non relu

LA MÈRE D'EMPRUNT

A côté de l’actrice surnuméraire vient se placer tout naturellement la mère d'emprunt.

La mère d’emprunt n'est pas ] plus la mère de sa | lille, que la fausse |( mère du jugement de Salomon n'était la mère du petit bonhomme que le sage roi juif voulait taire couper en deux.

La mère d’emprunt est l’une de ces vieilles femmes au chapeau rose fané, au tartan orange , à la robe jaune-serin, qui tombent de je ne sais , qui pullulent sur le pavé de Paris, et que, dans le cours de votre existence de jeune homme, vous retrouvez tour à tour revendeuses à la toilette , ouvreuses de loges , colporteuses de loteries illégales, portières et mères d’actrices.

Je vais vous dire comment la mère d’ emprunt parvient à se procurer une fille.

Une piquante griselte , qui a quitté l’atelier de la fleuriste et le domicile paternel, vient de se montrer avec succès dans un petit rôle sur un théâtre de troisième ordre. Le lendemain elle voit arriver chez elle une vieille femme qui lui dit : « Jeune fille, vous vous engagez dans un sentier bien difficile. Vous avez besoin d’un guide. Je vous servirai de mère. » Puis, la mère d’emprunt embrasse, la larme à l’œil , sa fille improvisée, et va faire un tour à la cuisine. — Au bout d'un an, la jeune fille est protégée sur un assez bon pied , a plusieurs amants, des bijoux, des dettes, et mène une existence tout à fait décousue. La mère d’emprunt l’accompagne au théâtre pour les con-

venances , reçoit le soir les billets doux et les

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bouquets, et n abandonne son élève bien-aimée que lorsqu’elle commence à perdre un peu de

sa fraîcheur et à n’être plus aussi courue par les Crésus de l'avant-scène. Elle cherche alors une autre éducation à faire.

De l’existence de la mère d’emprunt n’allez pas conclure que la mère d’actrice , la véritable mère, la mère mère, si je puis m’exprimer ainsi , ne soit qu’un mythe , une création vaporeuse de l’imagination des. poètes. Elle existe aussi. Seulement elle est beaucoup plus ennuyeuse et plus assommante que la mère d’emprunt. C’est elle qui cherche dispute au chef d'orchestre, sous prétexte qu’il a mal accompagné sa fille; c’est elle qui veut arracher les yeux au souffleur, parce qu’il l'a laissée en plan ; c’est elle qui appelle gringalet Fauteur dans la pièce duquel sa Léonien’a pas de rôle. Certainement la maternité est une chose fort respectable partout, mais fort insupportable au théâtre. Demandez plutôt au chef d’orchestre, au souffleur, au directeur, aux auteurs, aux habilleuses, à tout le monde enfin.

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