‹ Physiologie du théatreChapitre 8 sur 9 · I/H.4B1TUÉ · texte numérisé non relu

I/H.4B1TUÉ

L’habitué est fort redouté dans les théâtres. Il est sévère dans ses jugements, d’autant plus sévère, que souvent il ne paye pas sa place. Il a ses entrées comme auteur d’une pièce faite il y a trente ans et jouée trois fois, ou comme actionnaire, ou comme feu quelqu’un qu'il continue par une usurpation de nom posthume.

Aux Français, l'habitué a une physionomie

toute particulière ; il est grave, il est râpé, il est sérieux, il est littéraire : c’est un ancien professeur du collège Charlemagne, qui jouit de 2,000 livres de rente, et a été l’ami de Luce de Lancival, le chantre d’Hector ! Depuis 1802 il vient aux Français tous les soirs, et connaît à fond son répertoire. Il a vu les plus grands acteurs de la scène française, et dans la discussion, son argument principal consiste à opposer le passé au présent. Il arrive à huit heures, donne, en passant devant le contrôle, une prise de tabac à M. Laurent, va prendre sa place qu’il prétend toujours avoir

BlROUSTt

fait garder, écoute quelques vers de Molière et s’endort. Ce qui ne l’empêche pas d’aller, dans les entr’actes, faire partie de cet aréopage en perruques qui siège au foyer du publie, devant la cheminée, et qui frappe et juge à tort et à travers.

L'habitué des Français est terrible à l’encontre des œuvres nouvelles; rien ne lui va, rien ne lui plaît. Il est impossible que l'on fasse quelque chose de bon à l’époque où nous vivons. Il sabre les pièces ! il sabre les acteurs ! Où est Talma? où est Colin d'Harleville? où est Molé? où est Lafosse? où est Cailhava? où est mademoiselle Contât? Et Luce de Lancival? et Marivaux? et Baron? et Racine? et la Champmeslé ? et Molière lui-même ? Quand une fois notre homme s’est mis à cheval sur ces grands noms, il n’y a plus moyen de l'arrêter ; il pique des deux, et emporte la discussion à travers l’espace. Quand il a bien crié, quand il a bien fait de la biographie des frères Michaud, il monte en omnibus et retourne rue de l'Oseille, au Marais. Mais ne vous réjouissez pas trop, il reviendra demain.

L’habitué de l’Opéra-Comique est un ancien fournisseur de l’empire. Il est couvert de bre-

loques et de gilets rouges, et sifflote sans cesse lia marche des Tartares. Il n’a aucune prétention musicale ; mais il se souvient qu'en 1810 I on fréquentait beaucoup l’Opéra-Comique, et j il a conservé ses habitudes de 1810. Il parle J de la Gavaudan et de madame Saint- Aubin. C’est lui qui écrit souvent à l’administration pour que l’on remonte Adolphe et Clara , Lodoïska , le Nouveau Seigneur du village , Azémia , ou les Sauvages , etc.

L'habitué du Vaudeville se nomme le comte Brutaloskin. Ce comte est un Cosaque qui vint en France en 1815 avec les armées alliées; Rostopchin , son ami intime et avec lequel il s'était amusé à incendier Moscou, le conduisit au théâtre de la rue de Chartres. Depuis ce temps là le comte Brutaloskin est devenu fou, non pas tout à fait de vaudevilles, mais du Vaudeville. Du Vaudeville, il aime tout, ses acteurs, ses contrôleurs, ses décors, ses couplets et ses acteurs. Toutes les fois qu’il rencontre Lepeintre jeune, il l’embrasse , ce qui n’est pas une petite tâche; il donne des poignées de main à Fontenay, et salue mademoiselle Brohan jusqu’à terre. Vous dire ce qu’il lui a fallu inventer de ruses, de détours et d'intrigues pour

pouvoir rester enFrance depuis vingt-cinq ans, serait une histoire trop longue à vous raconter. Vingt fois il a été menacé de l’exil, du knout, delà confiscation de ses biens; tantôt il s'était cassé une jambe, tantôt il était sur les traces d'un nouveau complot polonais dirigé contre les jours de sa majesté tartare ; tantôt enfin il avait découvert une réunion d'académiciens, dans laquelle se faisaient les meilleurs calembours de Paris, les calembours qui amusent tant la cour de Nicolas. Enfin, voilà un an qu'il s'est fait donner la mission d’envoyer exactement à l'impératrice un bulletin des modes nouvelles. Il forme des vœux ardents pour que l’impératrice ne renonce pas à la coquetterie.

L’habitué du théâtre du Palais-Royal est un diplomate allemand et goutteux, qui ne peut plus se séparer des Frères Provençaux ; celui de l'Opéra, un vieux lion sans dents ; celui de Séraphin, un moutard de dix ans, qui bat sa bonne et appelle son père affreux cornichon.

Sur le boulevard du Grime, les physionomies sont encore plus tranchées.

L’Ambigu, dont le public est essentiellement mobile, n’a d’habitué qu’au paradis. Mais cet

toi

babitué-là, c'est le plus redouté et le plus redoutable de tous. Il porte une blouse ou un bourgeron, des cheveux en tire-bouchon et un pantalon de velours. Vous avez devant les yeux le lion, le roi , ledandyssime des titis du quartier du Temple. Fi des Fu- Bif^nambules et du Petit-Lazari !

C’est bon pour la populace , pour les gamins qui travaillent , pour les apprentis bijoutiers et emballeurs. Coco, dit la Mort aux poches , cherche des délassements plus relevés. Quand on a la main facile et le pied léger, lorsqu'on peut passer toutes ses journées à ne rien faire, et que l’on possède l’amour de la plus belle écaillèredu faubourg Saint-Denis, on doit fréquenter tous les soirs le paradis d'un théâtre distingué et se repaître d’émotions dramatiques un peu poivrées. C’est ce que fait Coco, dit la Mort aux poches; tous les soirs il est à la queue de son théâtre chéri, et il avale cinquante fois de suite le même vaudeville et le même mélodrame. Il raffole de M. Saint-Ernest, et il donnerait la plus belle mèche de ses cheveux huilés, pour avoir le bonheur d’ouvrir la portière d’un fiacre à madame Théodorine.

La Gaîté est un théâtre où le mélodrame a toujours été traité d’une façon sentimentale et vertueuse ; l'influence de M. Marty s’y fait encore sentir. Aussi les rentiers du Marais et les honnêtes débitants de la rue Saint-Denis ontils toujours, pour cette scène Monthyon, une prédilection bien marquée. L’habitué de la Gaîté s’appelle M. Pastoureau : il est vêtu comme un bourgeois de 1800, et un petit salsifis tombe mélancoliquement sur le collet de sa redingote. M. Pastoureau a été quarantedeux ans employé du Monl-de-Piété, et maintenant il goûte, dans la rue Chariot, les loisirs de la retraite. La Gaîté fit couler ses premières larmes de jeune homme, alors qu’il était surnuméraire; il est fidèle au culte qu’il lui a voué. Le nom de mademoiselle Adèle Dupuis fait toujours battre son cœur.

Les Folies Dramatiques et la Porte Saint-Antoine sont deux théâtres renommés pour les attraits de leurs actrices. Les avant-scènes y sont envahies par une espèce de lion toute particulière, c’est le lion du Marais ; il loge chez papa , tire de temps en temps une pièce d’or à maman, et s’achète une paire de gants tous les quinze jours. 11 a la prétention de souper.

Pour lui ce repas nocturne consiste en une bouteille de bière entourée d’échaudés qu'il consomme au café Turc. Il fait les yeux doux aux figurantes et accable les ouvreuses de pièces de 10 sous pour les engager à porter ses poulets. Le jour où il triomphera des rigueurs de mademoiselle Louisa, ex-couturière et aujourd’hui cheffe d'attaque dans les chœurs des Folies-Dramatiques, il ira conter son succès à tous les élèves de la pension Favard qu’il a quittée l'année dernière.

L’amateur de spectacle pur-sang , l'habitué type, c’est Fanfan, apprenti de son état et gamin de Paris de caractère. Son patron lui donne tous les matins 2 sous pour son déjeuner; il mange son pain sec afin de pouvoir filer le soir et aller acheter une contremarque sur le coup de neuf heures. Il est enthousiaste de Debureau et des mélodrames du théâtre Saqui, où il se débite peu de phrases, mais force coups de sabre, coups de poing et coups de pied. Si Fanfan attend avec impatience l’époque où il gagnera 3 francs par jour, c’est qu’alors il pourra prendre une place de secondes et voir la pantomime plus à son aise. — Fanfan court aussi la chance de *

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devenir employé aux trognons de pommes , c’est-à-dire d'être remarqué pour son assiduité et pour sa tranquillité au spectacle, et d’être chargé par le directeur du Petit-Lazari ou des Funambules d’arrêter le bras des gamins qui seraient tentés de jeter sur la scène et sur les acteurs des projectiles de toute nature, tels que trognons de pomme, châtaignes, morceaux de galette, etc., etc. Dans ce cas il fait, conjointement avec le garde municipal , la police du paradis , mais s’acquitte de la partie paternelle de ces fonctions , c’est-à-dire qu'il distribue les avertissements et les calottes. Pour le payer de ses services, le directeur lui donne son entrée libre et gratuite et l'invite de temps en temps à venir manger du flan chez le pâtissier du coin. — Fanfan n’est promu à la dignité d'employé aux trognons de pommes, on le comprend bien , que lorsque l’âge commence à lui assurer les avantages de l’expérience et d une poigne un peu forte : ne faut-il pas qu’il puisse logiquement démontrer à ses administrés que la raison du plus fort est toujours la meilleure?

tJinijt-qurttre Ijeures i>e la Utf i>’un 3Ll)catre. — Une première Ueprescntatian.

Le théâtre se couche après minuit, aussi le matin met-il fort tard le nez à la fenêtre.

Dix heures sonnent ordinairement lorsque s ouvrent les portes du sanctuaire. 11 ne faut s’y aventurer que fort prudemment. 11 faut surtout bien se garder de se jeter de prime abord sur la scène, car la scène est encore pleine de mystères. La veille, après la représentation , toutes les trappes n’ont pas été fermées, tous les entonnoirs n’ont pas été raffermis , et l’on pourrait tomber dans un précipice et y laisser l’une

de ces parties de soi-même que la chirurgie sait fort bien enlever , mais qu’il n’est pas en sa puissance de remplacer.

Grâce à un rayon de soleil qui descend du cintre , il est presque possible de s’orienter. Les yeux, un instant étonnés du passage subit de la lumière à la nuit , puis de la nuit à une demi - lumière, commencent à reprendre leur assurance et à fixer les objets. Voyez ce pompier qui, drapé dans son manteau gris, se promène majestueusement au fond du théâtre, et cet autre qui cherche dans un sommeil réparateur un dédommagement aux fatigues de sa faction nocturne. On les prendrait volontiers pour deux Marins sur les ruines de Carthage.

Le machiniste en chef et les garçons de théâtre arrivent et préparent tout pour la représentation du grand drame dont In première doit avoir lieu ce soir. En même temps qu’eux se glisse sur le théâtre un petit homme sautillant , fringant, croquant, (pii a des gants exjaunes, des favoris à la Jockoetun habit râpé. C'est un homme de lettres de l’espèce de ceux qui font un vaudeville de lever de rideau tous les ans, qui vivent dans les estaminets et les souterrains, et se posent en génies dramatiques,

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quoiqu’ils 11e sachent pas écrire trois lignes de suite. Notre Jocko vient voir si quelqu'un de ces messieurs de la troupe voudra bien lui payer encore une fois à déjeuner.

Les décors sont posés, lesquinquets fument. — Le directeur et l’auteur de la pièce arri¬

vent ensemble et

, font commencer l’ouverture. Vous \C connaissez cette I \ j musique ; beaude grosse iji j ji taiaae , de contre- : :\j basse, de tam-tam ! ! et d'ophicléide :

ij w j |! j de temps en

,|| temps un amoroso 1 emprunté à la Pie

riroiistl voleuse ou à la

Dame Blanche , puis pour le bouquet une tempête d’instruments à vent et une décharge de coups de fusil. La répétition marche tant bien que mal. L'auteur crie beaucoup, moins cependant que l’acteur qui est chargé du rôle principal dans l'ouvrage. Le régisseur tremble, le machiniste envoie la pièce à tous les diables, et la

débutante pleure parce que, dans un moment de colère, le directeur lui a dit qu'elle ferait four le soir.

Chacun va à ses affaires. — L e jeune premier monte au magasin pour essayer son costume et s’assurer que le pantalon de soie que lui fournit l'administration dessine bien ses formes. Le comique retourne au café voisin, où il se livre à sa passion pour le noble jeu de dominos ; les comparses s'arrêtent chez la portière, et parmi les actrices, les unes courent à leur pot-au-feu et à leur ménage, tandis que les autres montent dans le cabriolet de régie de leur amant du jour et se font conduire au bois. — Le directeur, enfermé dans son cabinet, envoie des coupons de loges à tous les journalistes de Paris, depuis le feuilletoniste des Débat* jusqu’au rédacteur en chef de La Casquette de loutre , feuille qui parait quelquefois.

Le théâtre est encore une fois désert, mais ce ne doit pas être pour longtemps.

La nuit commence à étendre ses voiles sur la nature, c'est-à-dire que les marchands de coco aftluent sur le boulevard, que les trafiquants de contremarques sont à leur poste, et que les gardes municipaux, les pompiers, les

ouvreuses de loges, les buralistes et les claqueurs arrivent par troupes plus ou moins disciplinées. La queue se forme à la porte de l’heureux théâtre. Le chef des Romains fait entrer ses hommes par une porte dérobée ; il dispose habilement son armée. Le corps principal est sous le lustre ; les deux ailes se placent aux extrémités du parterre, quelques tirailleurs sont lancés jusque dans l’orchestre. Une petite colonne se cantonne à la troisième galerie pour échauffer le liti et le petit bourgeois , dont le goût n’est pas difficile à satisfaire, dont l’enthousiasme s'allume facilement. Au moment où le vrai public entre à son tour, il trouve la moitié de la salle occupée par les chevaliers du battoir. En province , cet envahissement clandestin et illégal du théâtre soulèverait une émeute ; les tapageurs de l’endroit casseraient le soir même le lustre et les banquettes, et iraient le lendemain donner un charivari à l’impressario. A Paris, le public est plus débonnaire; il s'est habitué aux claqueurs, il les supporte, que dis-je? il les aime. Les claqueurs ne lui épargnent-ils pas tout à fait la peine d'applaudir, et ne complètent- ils pas ainsi les doux loisirs que les acteurs et les auteurs avaient déjà commencé à lui faire?

Les journalistes et les auteurs remplissent déjà le foyer public. On remarque le ventre de Janin, la physionomie sévère de Rolle, la ligure rieuse de Briffaut, le nez camard d’Altaroche, on voit là et Bayard, et Hippolyle Lucas , et Roger de Beauvoir et Couailhac, et Merle, et Gabriel, qui a la tête perdue dans sa cravate, et B. Antier, le spirituel auteur de Robert Macaire et des Beignets à la cour, et Antony Béraud , et Paul Foucher, et Théophile Gautier, et Eugène Guinot, et Variu, et de Fiennes, et F. Pyat, et Bayard , — enfin toute notre littérature active et militante.

La salle s'agite. Et que d’émotions dans les coulisses pendant la petite pièce, celle qu’on nomme vulgairement lever de rideau , celle qui fait vivre les vaudevillistes intimes et fricoteurs! Le directeur, pâle et tremblant, se promène à grands pas ; il a dépensé 40,000 francs pour la mise en scène de l’ouvrage nouveau, et une chute amènerait nécessairement la sienne. Quelle perspective ! il suppute silencieusement les chances de gain et les chances de perte. Certes, l’auteur, Anatole Fourbu, a eu de beaux succès dans sa vie ; il a fait la fortune des théâtres de la foire, et il a mis des

phrases à lui dans la bouche du grand Napoléon, au Cirque- Olympique ; mais aussi il a éprouvé bien des revers, il a entendu bien des fois siffler les serpents sur sa tête, et on l’accuse généralement de parler la langue des portiers et de puiser toutes ses inspirations dans les ouvrages des autres. Mais enfin le sort en est jeté... On a vu le public avaler bien des drogues, peut-être avalera-t-il encore cellelà.

Anatole Fourbu ne perd pas un instant son aplomb. Il donne des conseils au premier rôle, examine la toilette de ramoureuse, et s’assure que les feux de Bengale sont prêts et en bon état. Puis, dans l'entracte, il va jeter un coup d’œil dans la salle, par le trou du rideau. Il passe ses juges en revue. « Ah ! ah ! dit-il à l'un de ses petits collaborateurs qui se trouve à côté de lui, voilà là-bas ce fameux critique qui prétendait l’autre jour, dans son feuilleton, que j'étais toujours aussi près de l’esprit et du style que le Jardin des Plantes du bois de Boulogne. Je soutiens, moi, que pour faire des pièces , il ne faut ni esprit, ni imagination, ni style. De la charpente, morbleu, delà charpente.... rien de plus... Je charpente, et cela me suffit. »

Chut! les trois coups ont retenti. —Au rideau. — Le chef-d’œuvre est lancé.

Le premier acte est écouté en silence. C’est l’exposition. Le public n’y a pas compris grand’chose. Mais comme il avait bonne envie de comprendre, il a écouté. Ainsi le lecteur de notre Charivari s’arrête silencieux et pensif devant un obscur logogryphe. Anatole Fourbu triomphe déjà ; sa physionomie est radieuse, son pas assuré, et sa tête touche aux frises. Il ressemble à Martinet, le maître- Jacques du Siècle , au moment où il vient de donner le dernier coup de ciseau à ses faits-Paris.

Le second acte est accueilli par quelques murmures. Anatole Fourbu prétend qu’il y a des cabaleurs dans la salle: « Mais, s’écrie-t-il d’un ton inspiré, les beautés de mon troisième acte doivent les foudroyer ! »

Au troisième acte on entend un coup de sifflet. Anatole Fourbu appelle l’inspecteur de la salle et lui recommande de faire graisser surle-champ les portes des loges qui, en s’ouvrant, produisent un bruit agaçant et fâcheux.

Au quatrième acte, sifflets nombreux. Anatole Fourbu se contente de dire : « Dieu ! que ces portes sont désagréables ! » ou bien : « Dieu !

comme le vent s’engouffre ce soir dans les corridors. » Ou bien encore il chante la Marseil laise entre ses dents ; ou bien encore, il offre une prise de tabac au régisseur.

Au cinquième acte le Guyon de l’endroit se remue tant et si fort, qu’il détourne l’orage suspendu sur la tête de l’auteur. Les Titis applaudissent, les bourgeois s'essuient les yeux, les claqueurs font leur devoir et les gens de goût haussent les épaules. Le succès est enlevé. Le premier rôle vient, à demi déshabillé, livrer le nom de l’auteur aux bravos du parterre. C’est là l’histoire de bien des succès dans nos théâtres. On a tellement perdu l’habitude de voir de bons ouvrages, que le public est devenu d’une indulgence désolante. Souvent un seul acte joué chaudement sauve le plus pitoyable des mélodrames. Puis vient la critique qui, par esprit de camaraderie, ou dans l’intérêt de l’entreprise, ne se montre pas plus sévère que le public, et laisse la médiocrité régner en souveraine maîtresse sur la scène. Étonnez-vous donc, après cela, qu’il n’y ait pas d’écrivains dramatiques, mais des ouvriers en pièces, et que l’art soit devenu un métier !

Anatole Fourbu va souper au café du théâtre

avec le directeur et le chef de la claque ; il propose et fait accepter le plan d’un nouveau drame. En rentrant chez lui, il reçoit les félicitations unanimes de sa cuisinière.

Cependant que s'est-il passé au théâtre? les ouvreuses de loges ont enlevé leurs petits bancs, les acteurs ont essuyé leur rouge, les figurants ont quitté ou n'ont pas quitté les bottes de l’administration, madame Rigaulard a distribué à ces dames les billets qui lui avaient été remis dans la soirée, les pompiers ont fait leur ronde une lanterne sourde à la main, et tout est retombé dans le néant jusqu’au lendemain matin.

Des Comités de I.ecture

Il n v a de comité de lecture véritable qu'aux Français. Dans les autres théâtres , le comité de lecture est un nom ; i) a été inventé pour débarrasser les directeurs des réclamations importunes des auteurs. C’est un bouc émissaire qui porte le poids des rancunes littéraires.

Quand vous arrivez dans un théâtre avec un manuscrit, si le directeur vous dit d’un air amical : « Mon cher Fibochon ou Tartempion, venez dans mon cabinet, nous causerons tête à tête de votre affaire , » vous pouvez avoir bonne espérance ; mais s’il vous dit : « Mon cher, vous avez lecture pour demain devant le comité , » vous ferez aussi bien de rester chez vous, les pieds chauds, et d'offrir votre manuscrit à votre épicier. Règle générale, le directeur n’assemble son comité que lorsqu'il veut refuser. Du reste, beaucoup de directeurs commencent à s’affranchir de cette formalité hypocrite; ils font déposer chez le concierge les manuscrits des commençants et les leur renvoient sans les avoir ouverts. Cependant l’un d'entre eux , et ce n'est pas le moins habile , a cru devoir conserver son comité pour l’éventualité des refus ; ce comité se compose d’un docile et inoffensif actionnaire et du secrétaire de l'administration. Hélas! c'est la position de ce pauvre secrétaire qui est déplorable ! Figurez vous-le placé entre son directeur qui lui a ordonné de se prononcer pour un rejet, et un auteur influent qui brille d’être reçu!

Il voudrait bien ne heurter personne; d’un

côté , il voit sa place menacée , de l'autre ses rapports avec l'auteur influent compromis. — Pendant toute la lecture, il est sur des épines, il se creuse la tête pour trouver un biais , un faux-fuyant, une échappatoire.

On est arrivé au dénoûment. — L'auteur ferme son manuscrit avec un certain mouvement d’orgueil. — Le directeur, qui s'est prononcé pour la réception , consulte ses assesseurs auxquels il lance des regards terribles, et qui ordonnent le refus.

— Ici commencent les tribulations du secrétaire ; il cherche des prétextes inouïs pour avoir occasion de prendre la fuite.

« Je crois, dit-il tout à coup, qu'on m'appelle au théâtre.

— Non... monsieur Poupin... répondez donc... que pensez-vous de la pièce?

— Hum! hum... la pièce... Pardon... si fait... on m'appelle au théâtre.

— Mais non... c’est une erreur... Eh bien ! la pièce...

— Pardon. . . messieurs. . . oh !... oh !.. . pardon... oh!...

Et il se sauve comme le Malade imaginaire

de Molière. — Après chaque séance du comité de lecture, M. Poupin est malade. — Les comités de lecture le tueront.

ïDtaloguf final cntic le publie et l’auteur.

Le public.

Merci... journaliste...

L’auteur.

Tl n'y a pas de quoi, public. . . Voilà tout , ou à peu près. Nous nous reverrons. . . Ceci n'est que notre premier pas dans la carrière : nous avons encore d’autres physionomies à esquisser... Le théâtre n’est qu'un accessoire de ce grand fout qu’on appelle la société du dix-neuvième siècle. . A nous le monde!...

Le public.

La matière est riche...

L'auteur.

Je reprends mes pinceaux.

Le public.

Que ton éditeur se hâte...

L'auteur.

Sultan , on t’obéira.

Le public.

Au revoir,— à bientôt.

L’auteur.

A bientôt.

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