‹ Physiologie du théatreChapitre 7 sur 9 · BIROUSTE · texte numérisé non relu

BIROUSTE

Le médecin de théâtre est un Esculape de bon ton, gai, rieur et portant l’habit noir sans

morgue. A force de tâter le pouls de tant de jolies femmes, il finit par laisser son cœur entre deux coulisses. Bienheureux encore quand il le rattrape ! Certain médecin bien connu n’a jamais pu se guérir d'une passion de ce genre. Il est subjugué depuis plus de quinze ans, et toutes les fois que sa Dulcinée change de théâtre , il émigre avec elle, de sorte que le directeur engage tout à la fois une actrice et un médecin.

Ce ci-devant jeune homme guilleret, propret, parfumé d’ambre et de musc, c’est l’actionnaire de théâtre. Vous le reconnaîtrez toujours à son toupet 1 -fond, à son col de velours noir, à son gilet moiré, ù sa canneà pomme d'or, et à son jabot. Il marche sur la pointe des pieds, et se dandine comme un garçon coiffeur en bonne fortune. Il est ordinairement ou avoué, ou négociant en produits des îles, ou gros propriétaire, — et de plus capitaine en premier d’une compagnie delà garde nationale . Il est d’un caractère doux, d’une humeur folâtre et joviale, et a souvent cinquante mauvaises actions sur le corps sans être plus scélérat pour cela. Les machinistes le saluent , il cause avec la portière, donne une poignée de main au di-

recteur, connaît toutes les ouvreuses, parle bas à l’oreille des habilleuses, et va de temps en temps demander au caissier des nouvelles de la recette

L’actionnaire se frotte les mains lorsqu'il voit arriver des Bédouins , des Hercules de Sibérie ou des jongleurs indiens.

Il ne rêve plus alors que py ra mide huma i ne , poid s de 5,000 et tours de | cerceau. C’est lui qui ; sert de cornac aux intéressants étrangers. Il les bir^ conduit à la Bibliothèque royale et aux abattoirs. Avec eux il fait semblant de lire l’arabe et mange de la viande crue.

L’actionnaire de théâtre fait ordinairement l'une de ces deux fins :

Ou bien il entle sa fortune, et alors il achète un château aux environs de Paris, y bâtit une petite salle de spectacle, donne la comédie de

société à tous les hobereaux des environs, et permet à sa femme de répéter têle à tête ses rôles avec le sous-préfet de l’arrondissement, qui joue à ravir les Elleviou.

Ou bien ruiné par les appels de fonds, il devient donneur de contre-marques à la porte de l’orchestre. Tl a encore des restes de son ancienne élégance, un chapeau gris, des lunettes en chrysocale et des souliers de castor. C'est lui qui vous adresse un bonjour amical en prenant votre billet, et vous jette un regard d’intelligence lorsque vous lorgnez une actrice. 11 est le seul des employés subalternes qui dise la Damorcau ou la Pernou , et qui prononce Pouffe tout court.

Autrefois le Vro'ecleur jouait un rôle bien important dans le monde dramatique. Il était immensément riche , passablement vieux , généreux comme un roi, avait sa loge au théâtre et la gardait, ainsi que sa maîtresse, jusqu'à la fin de ses jours. Ce ^ Mondor portait ordinaire-

fment la demoiselle sur son testament , et lui laissait de

quoi se faire regretter. Cette physionomie est à peu près perdue. Un rat des plus distingués nous disait dernièrement : « Le siècle est bourgeois. Nous rencontrons bien de temps en temps un fils de famille qui mange quelques milliers de francs avec nous, mais il n’y a plus de ces bienfaiteurs fidèles et réguliers qui nous prenaient à notre début sur les planches, el ne nous quittaient plus. De cette manière, on pouvait se faire un sort ; aujourd’hui c’est à peine si l'on trouve à faire des parties. »

La chose est vraie. Les protecteurs s’en vont . On cite encore un général, deux banquiers, un directeur de journal. Mais ces attachementslà étaient bien antérieurs à la révolution de juillet. — De notre temps le vice lui-même est devenu mesquin et calculateur.

On ne prend du plaisir qu'à son heure, et on ne paye que ce que l'on en prend. Ce n'est pas plus moral, et c’est beaucoup plus petit.

C es IToges ï>’2lctcurs. — 4Tfs jolies Actrices.

Le foyer est le salon du théâtre ; la loge en est le boudoir. Si le salon est ordinairement assez pauvrement et assez tristement meublé, il n'a rien à envier au boudoir. — Une armoire, une glace, deux chaises, un papier très-simple sur les murs, et fort souvent point de papier, tel est l'ornement d'une loge. Un grand désordre règne toujours dans ce sanctuaire. Les rôles elles billets doux, le rouge et le blanc, les lettres de créanciers et les bulletins de répétition se mêlent et se confondent sur la table de toilette. Le plancher est jonché des costumes que l’on vient de quitter et que le garçon de ma

gasin n'a point encore eu le temps de ramasser ; ici un dolman turc, là un czapska hongrois, plus loin un uniforme anglais ou une veste d'Auvergnat. Dans les théâtres où l’exiguïté de l'espace force plusieurs acteurs à s’habiller dans la même loge, comme au Palais- Royal, par exemple, la confusion est plus grande encore. Mais ce tohu-bohu a quelque chose de gracieux et d’artistique qui plaît à

l'œil. — Écoutez... l’un fredonne un couplet, en

(mettant son rouge ; l’autre fait un calembour, le troisième lance son ul de poitrine ; d’autres, i placés aux deux bouts delà loge, achèvent une conversation qu'ils ont commencée sur la scène. Mais le pas du régisseur a retenti dans la coulisse. « Gustave , es-tu prêt ? je vais sonner. —

1 Non! non !— Dépêche-toi. — Es-tu prêt, Francis? c’est toi qui commences! — Oui. » — Et Francis se hâte de descendre en rajustant sa -perruque, tandis que Gustave peste contre son I tailleur qui lui a fait un pantalon dans lequel il ne peut pas entrer.

Les femmes ont un instinct de coquetterie I (pii ne les abandonne dans aucune circonstance ! de la vie. Beaucoup d’actrices ornent élégamj ment leurs loges et en font de véritables bijoux. On y trouve un sofa, une psyché, des rideaux de soie, des tentures de velours ; on y marche sur des tapis à fleurs; de jolis tableaux garnissent les murs, de gracieuses statuettes surchargent la cheminée. Une femme à la mode sait tout le prix de la toilette, et elle la veut, non-seulement pour elle, mais pour tout ce qui l’entoure, pour tout ce qui la touche de près. La beauté gagne beaucoup à l’arrangement des accessoires. On reçoit avec plus

de majesté et d’aisance les remerciments d'un auteur, les éloges d’un directeur ou les protes¬

tations d'amour et les propositions d'un adorateur, lorsque l’on est entourée de toutes les

merveilles du luxe le plus raffiné. Le trône est alors digne de la reine.

On citait autrefois , pour son confortable de bon goût, la loge de Jenny-Veripré, au Gymnase.

Il est rare qu’à Paris une jolie actrice n’ait pas une loge brillamment parée. Vous pouvez m’en demander la raison, mais je me donnerai

le plaisir de vous la laisser deviner. Vous êtes assez intelligent et suffisamment perspicace pour veniràboutdece logogryphe ; d’ailleurs la raison n’est pas toujours la même : toute règle a ses exceptions.

Quoiqu’il en soit, il vous est facile de savoir, à peu de chose près, combien il y a de ces élégants et secrets boudoirs dans les théâtres de la capitale. Combien y a-t-il de jolies actrices? c’est là une question délicate, importante, et qui a toujours beaucoup occupé Paris. Dans tous les temps Paris a aimé les jolies actrices, il les a applaudies, il a proclamé leurs noms, il a acheté leurs silhouettes pour en tapisser sa chambre à coucher, il a chanté leurs louanges avec l'Almanach des Muses ! Autrefois c'était la Clairon , la Dumesni! , Sophie Arnould, Laguerre, puis mesdames Contât, Sainval, puis mademoiselle Mars, madame Gavaudan,. madame Saint-Aubin, mademoiselle Bourgouin, puis madame Perrin, madame Pradher, et tant d’autres qui ont brillé vers les derniers jours de la restauration... Aujourd’hui c’est... Ici ma tâche devient bien difficile... je redoute plus les ennemie.? que les ennemis.... Avec les seconds, on en est quitte pour un coup d’épée donné ou

reçu.... Avec les premières ou ne peut se défendre, et on ne conserve pas toujours ses yeux.... J’ai peur de faire figurer trop de noms sur ma liste, j’ai peur de n’en pas faire figurer assez.... Enfin je me dois au public qui me lit, à la postérité qui me lira, et je dresse cette terrible nomenclature des actrices jolies de notre époque ! Je prie celles qui n’y sont pas portées, de me faire l’amitié de croire que je les ai oubliées.

Mademoiselle Plessis.

Mademoiselle Pauline Leroux.

Mademoiselle Brohan.

Madame Dupuis.

Mademoiselle Figeac.

Madame Jeupv Colon.

Madame Amj Mademoiselle Desprez.

Mademoiselle Olivier.

Mademoiselle Doze.

Madame Doclie.

Mademoiselle Pernon.

Mademoiselle Nathalie.

Mademoiselle Fargueil.

Mademoiselle Clarisse.

Mademoiselle Lucy .

Madame Boisgontliier.

Mademoiselle E. Prosper.

Ma foi.... je ne me sens pas la force d’aller jusqu'au bout, et je clos la liste avec et cœtera , et c cetera , et cœtera , ainsi lisez : Mademoiselle E. Prosper , efc., de., etc.

Je vous prie de remarquer combien cet et cœtera est élastique, et combien de jolies fem mes il peut contenir encore dans son sein.

J’ajouterai que sur la beauté chacun peut avoir son opinion, et que telle actrice qui ne me paraît pas jolie, peut paraître très-jolie à mon voisin de droite ou de gauche.

Je dirai encore que je n’ai parlé que des actrices jolies', et que j’ai tout à fait négligé les

actrices belles, dont le nombre est sans doute très-grand.

Enfin, je terminerai en faisant observer qu'il y a à Paris des actrices que j'ai connues très- jolies, qui ont cessé momentanément de l'être par un accident quelconque : comme un embonpoint prématuré, un trop grand amour des bals masqués et des soupers, une passion malheureuse, etc., etc., et qui peuvent un jour rentrer en possession de tous leurs charmes.

Voilà des excuses, ma foi, voilà des raisons, et j'espère bien que personne ne m’en voudra.

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