HINA
Ce n'est pas lui que j'aime.
MARCEL
Vous aimez donc mi autre que lui?
niha.
Je p/éfère rester fille...
HARGEL.
Oui, vous avez raison... Le mariage, pour les pauvres gens... Oh! si j'avais su!... que d'ennuis je me serais épargnés ! . . .
ITINA.
Pauvre monsieur Marcel !
HARCBL.
Mais Caroline m'a tant soigné pendant ma maladie ! avec vous, Nina... elle m'a sauvé la vie... ainsi que vous, Nina...
NINA
N'était-ce pas un devoir?...
HARCEI.
Le devoir! le devoir!... Maintenant sa vie soumise et régulière est un devoir aussi ; et c'est triste de penser que le devoir seul..^ mais qu'importe !... Le passé a mis entre elle et moi une muraille, même au sein de notre ménage... d'ailleurs on n'est heu-
80 FHTSIOLOGIB DU TflÉATBE.
reux que par Famour... et je crois avoir de Famour pour une autre...
ifiNA, émue.
Âhl... pour une autre que Caroline?.,, mais il faut le cacher, c'est une faute...
C'est une faute, si Ton veut... mais, comme vous le dites, Nina, il faut un peu de mystère... Tenez, depuis ces événements, je n'avais de repos ni le jour ni la nuit ; et maintenant il me semble que ma vie est plus douce, plus tranquille, plus remplie... parce que tous mes instants ont un but.
NIIIA.
Âh!... tant mieux!
■AEGIL«
Oui, je veux vous voir, et quand je ne vous vois pas, je songe à vous... Ne concevez-vous pas, Nina, qu'on trouve du bonheur à voir la personne qu'on aime, et à songer à elle quand on ne la voit pas?..*
niNA.
Oh ! oui !
Ils se lèvent.
MARCEL
£h bien, voulez-vous passer la journée ensemble., une journée de plaisir, le voulez-vous?
PHTSIOLOGIB DU THÉATftl. 81
NINA
Marcel ... ma mère . . .
HABCIL. »
Vous direz à votre mère que vous travaillez en ville, et que je vous ai procuré de l'ouvrage.
NINA
C'est mentir.
■ARCtL.
Oui, je sais bien, mais c'est un bon moyen pour ne pas dire la vérité... et ce soir nous irons au spectacle... vous l'aimez; je serai si heureux de vous procurer du plaisir !
NINA
Que vous êtes bon !
MARCEL
Nous irons à la Porte-Saint-Martin, voulez- vous?
Mon Dieu! moi, je veux une seule chose, c'est celle qui peut vous plaire.
HARCEL.
C'est bien gentil ce que vous dites là; vous aimeriez peut-être mieux aller à l'Opéra? Est-ce que vous avez été déjà à l'Opéra ?
S3 rarUOLOGlB du TAiATRl.
niNA.
Oui, une fois, vous savez bien, ce jour où j^ vis Caroline.
HAicxL, en pâlissant.
Avec Francmesnil?
miiA.
Qu*avez-vous? je vous ai fait de la peine?
■AKCSL.
Non, non.
NIHA.
Tenez, nous allons choisir dans ce journal... c'est la portière qui me le prête pour que je le lise à ma mère... voyez, cherchons. {Marcel prend le journal et le parcourt machinalement.) Mais ce n'est pas là... c'est à la fin.
MARCEL, lisant.
«t Suicides... Accidents... Duels... Une rencontre « a eu lieu entre M. de F*** et M. Eugène de**. « Pourquoi ne les nomme-t-on pas? (// poursuit.) « M. de F*** a été grièvement blessé : on désespère ic de ses jours... on attribue cette affaire à une que- « relie d'amour... «
. Vous voilà pensif : est-ce que cette nouvelle vous touche?
PHTSI0L06IB DD THÉATBK* 85
HARCEL.
Une querelle d*amour... les mêmes causes produisent les mêmes effets... la trahison toujours... Ils se sont vengés ceux-là...
NINA
La trahison... trahit-on quand on aime?
MARCEL
Ce n'est pas vous qui voudriez me tromper, Nina!... Eh bien! apprends donc que je t*aime... oui, je ne vis plus que pour toi... (Jvec frénésie, en lui prenant la tète.) J'oublie toutes mes douleurs, je suis heureux, bien heureux ! ^
NINA
Et vous pleurez ? ^
HARCEL.
De joie, d'espérance. (// la presse sur son cœur. ) Et toi, tu m'aimes, dis-le-moi... parle, que j'entende une voix qui me dise cette parole si douce : Je t'aime. On frappe à la porte.
NINA
On a frappé...
MARCEL
Oui, on frappe encore. (A part.) Si c'était elle! »
Une fois sur cette pente, Marcel ne s'arrête plus.
Bientôt le désordre le plus complet succède à cette
84 PflTSlOLOGIE DC THÉÂTRE.
vie si régulière autrefois... Il déserte sa maison, il se livre à ses passions, au jeu, il perd tout. Nous touchons au dénoûment :
Mon Dieu! quel sombre désespoir! (Elle s'approche.) Marcel !
HARCEL, efft-ajré, Nina! {Jpart.) Ahl je suis chez moi.
NINA
Je vous attendais.
HARCEL, en regardant la chambre.
Je suis chez moi... seul!
NINA
Non, pas seul; la pauvre Nina veille sur vous.
MARCEL, abattu.
Seul!
NINA
Pourquoi cet abattement? Allons, reprenez courage. '
MARCEL , en la repoussant.
Que voulez-vous ?
NINA
Vous me repoussez à présent ; vous n'avez donc plus besoin de Nina ?
FaTStOLOGIE DU THlATRE. 85
MARGBL , à lui-même.
Toujours Nina ! pas une voix qui dise : Caroline ! (y# Nina,) Laissez-moi, je veux dormir , il est nuit. . . Partez ?
NINA, à elle-même.
Je crains de le quitter.
MARCEL
Vous êtes encore là?
NINA , toute tremblante»
Oui , je veux allumer votre lampe, et si vous avez besoin de quelque chose, appelez-moi.
«ARCEL.
Merci...
NINA, posant la lampe allumée sur la table.
Mon Dieu ! que vous êtes pâle ! Vous souffrez , j'en suis sûre.
MARCEL
Non, j'ai besoin de sommeil , d^^epos... allez.
NINA , à part.
Je sors... mais j'ai une clef, s'il arrivait quelque chose... Il parait souffrir si vivement !
MARCEL
Quand le malheur poursuit un homme, il le ronge.
86 PHYSIOLOGIE DV THÉATKE.
If iif A , de même.
Je n'ose rapprocher.
HARCEL.
Tout cet or que j'ai vu briller à mes yeux , je n'y saurais prélendre à présent , je n'ai plus rien pour tenter la chance , plus rien !
NINA, en sortant.
Que dit-il ? je ne puis l'entendre.
MARCEL
Plus rien! plus rien que les promesses de ces hommes que j'ai trouvée là. Soyez des nôtres, m'ont-ils dit, et votre viq sera comblée... A quel prix? le vol , le meurtre peut-être !... £t déjà pour avoir été un moment en contact avec eux , n'a-t-on pas suspecté ma probité? ne m'a-t-on pas accusé d'un larcin? moi! Marcel Gauthier! la honte a couvert
mon front , et je vis !
...Le sommeil et h repos!.,, il n'y a plus pour moi de repos ni de sommeil... Non , non , tout espoir est détruit, même celui du travail... pour travailler , il faut des forces, du courage : je n'en ai plus!... Est-ce bien là ma demeure? Oui, tout y est sombre et froid... la misère a tout dégradé... et je dois vivre ici!... ici! abandonné de ma famille, maudit par mon père, vivre seul sous le poids d'une accusation! . . .
PHYSIOLOGIE 00 THÉATBS. 87
non , non, un dernier usage de ma volonté et j'aurai rompu le lien qui m'attache à la misère ; et je ne craindrai plus de rougir et de lever la tête eu plein soleil. Oui, la mort m'attend, elle est là {il indique les tablettes) , préparée goutte à goutte depuis longtemps, invisible à tous! Que de fois mes regards se sont tournés de ce côté ! c'était une espérance dans ma vie de malheur... Allons, Marcel, un dernier effort!... le suicide... Mais c'est un crime, un crime horrible! je ne le commettrai pas. Pardon, mon Dieu , pardon d'avoir eu cette funeste pensée... oh ! je ne l'aurai plus, je ne veux plus l'avoir... ce poison ne sera plus là comme une tentation , non , non! (// cherche le poison qui se trouve entre les deux tablettes j dans un trou de la muraille et caché par le papier de tenture déchiré. En cherchant, il fait tomber des papiers.) Qu'est-ce? des lettres! «c A madame madame AUard... {Montrant l'adresse qui indique le nom de madame AUard, il ouvre et lit.) u Ma chère Caroline... » {Avec une surprise mêlée de stupeur,) C'est de Francmesnil... la ruse! l'intrigue! qu'ils l'avaient bien combinée ! (// lit.) u Je vous ai u retrouvée, je suis heureux : il faut que je vous u parle , et puisque vous consentez à me voir chez « votre parente , j'y viendrai demain. » Elle a conservé ces lettres... elle y tient donc? peut-être metelle son bonheur à les relire? (Il lit une autre lettre.) u Pourquoi t'inquiéter toujours? ne sais-tu pas que je n'ai de bonheur que par toi , ma Caroline ; mon
88 PHYSIOLOGIE DU TUUTRE.
âme! tu m'aimes! ton amour, c'est ma vie, je... je... » Ma vue se trouble. Ah! les infâmes! comme ils m'ont amené pas à pas à la honte, au déshoimeur, à la mort ! oui , à la mort ! Qui me garantit son repentir? sa conduite actuelle n'est-eUe pas une hypocrisie plus habilement jouée? le crime ! il n'y en a plus pour moi, mais pour eux... la vie , la vie souillée, c'est un crime aussi! et qui sait où peut m'entralner le désespoir! aujourd'hui j'ai joué... demain,
où m'arréterais-je ! {Il boit,) •
....Je suis calme; la mort, c'est la paix du malheureux... à ceux qui restent, le remords; à moi le calme du tombeau!... maintenant, rendons-lui ces lettres, mais qu'elle sache au moins que je les ai lues. (// w met à la table, il cherche et il écrit,) u Caroline... » pourquoi ce nom? (// raye ce qu'il a écrit.) « La « trahison et lé désespoir se sont rencontrés au t( même lieu... » Point de paroles inutiles. (// raye encore,) Rien, non rien ! ces mots seulement (// eiivelqppe les lettres dans une feuille depapieretécrO^ : «( A madame, madame Marcel Gauthier. » £Ue comprendra !... Maintenant je doisunadieuà mon père... un adieu à mes enfants... mes pauvres enfants que je ne verrai plus... ah! je ne croyais pas qu'un regret pût me rendre des larmes... et je les sens couler malgré moi... je ne les verrai plus, ni leur mère!... Mon Dieu!... et c'est ici que j'ai pu concevoir un projet si terrible , que j'ai pu l'exécuter?... ici, où tout est vivant de leur souvenir!... Oui,
PHYSIOLOGIE DU THtATBE. 89
c'est là qu'elle se plaçait, là j'embrassais ses genoux . . . et là , mes enfants , je les ai vus me sourire dans leurs innocentes caresses! et mon père partout! {Avec déseêpoir.) Qui me les rendra? qui leur donnera un asile , du pain , des consolations ? je veux les revoir, je ne veux pas mourir seul, mourir comme le méchant... La force me manque... ah! malheureux ! malheureux ! qu'ai-je fait? »
Toutes ces idées , qui sont aujourd'hui les plus communes, animées par le talent d'fin acteur, devaient produire une vive sensation sur la foule , et l'ont produite; c'était l'impressionner dans le sens le plus conforme à ses intérêts*; «t si nous nous sommes étendu longuement sur ce drame, c'est parce qu'il est le seul , dans ces derniers temps, qui ait été conçu dans le but de rendre au théâtre sa véritable fonction, selon la manière de Sedaine, pour entretenir le spectateur de sa propre cause , par les idées qui arrivent à tout moment à son esprit. Toutes tes fois qu'on essayera de remuer les masses , c'est surtout par des sujets touchants qu'on y parviendra. Avec les situations forcées, les catastrophes hors de la nature , et les effets de scène amenés à tout prix , il devient presque impossible de revoir deux fois le même ouvrage ; l'intérêt cesse du moment qu'on sait d'avance ce qui doit se passer. Mais avec les situations naturelles , il faut se soutenir par la force du sentiment el la vérité des
90 PHYSIOLOGIE OU THÉATaS.
détails ; et cette science et cette richesse des petites choses impressionnent une première fois par Tensemble , puis d'autres fois par les traits qu'on n'avait pas saisis à une première audition, et font trouver plus de charme à l'œuvre à mesure qu'on l'écoute. C'est ainsi qu'il en est d'une tragédie de Corneille et d'une comédie de Molière comme d'une symphonie de Beethoven : plus on l'entend , plus elle produit une vive émotion , un résultat mieux compris. Le drame qu'on destine au boulevard devrait être la méditation du philosophe et non la spéculation de quelques esprits mercantiles. Il y va de l'avenir moral du peuple, qu'on y réfléchisse; et c'est par le soin tlès détails , par le naturel et la vérité des observations , par un langage pur sans prétention , qu'on exercera sur le peuple une influence d'autant plus forte qu'il est disposé à laT recevoir par les mouvements de sa nature et par le noble désir de s'élever dans là hiérarchie sociale. Ce qui se fait surtout sentir chez les hommes qui travaillent pour les petits théâtres, c'est l'absence presque totale des études qui donnent à l'esprit de la portée , et des résultats durables à l'œuvre. En général ils ont une sorte d'imagination , flasque et commune il est vrai, mais qui , par leur habitude de charpentery comme on le dit dans le pays , ne laisserait pas d'impressionner vivement,. si, au savoir le plus ordinaire, ils joignaient la connaissance du cœur humain ; mais tout mouvement psychologique leur semble inconnu,
PHT8I0L061E OU THÉÂTRE. 01
et, parce qu'ils s'adressent à cette masse populaire forte et compacte , ils croient avoir le droit d'être matériels. C'est mal apprécier la foule, toujours apte à comprendre ce que les individus isolés ne perçoivent point ou perçoivent faiblement. Ils ne savent donc pas que l'esprit de Dieu est en elle, soit qu'elle parle, soit qu'elle écoute. L'entretenir d'elle-même pour la faire rougir de ses vices , pour lui montrer le chemin qu'elle doit suivre et les moyens qu'elle doit employer pour améliorer sa/ condition , voilà quelle doit être la morale du théâtre. Aussi les charpentiers du boulevard font-ils leurs pièces à coups de hache , et la besogne va rudement entre leurs mains ; les situations, taillées dans la forêt pu* blique , sont jointes, tant bien que mal , par les câbles d'un dialogue qui détruit tout le prestige. £t comme il n'est pas nécessaire d'y penser longtemps, ces ouvrages se font avec plus de rapidité qu'il n'en faut pour les mettre à l'étude. Il y a certains auteurs qui comptent par centaines d'actes ; et il serait impossible d'extraire de cette volumineuse collection une seule phrase qui eût un mérite littéraire et une valeur sociale. Si l'on se rappelle ce que Diderot écrivait après la représentation du Père de famille ^ surtout en comparant le savoir et la puissance de cet écrivain à l'ignorance de nos dramaturges , on comprend comment le théâtre exerçait jadis une influence sur la foule , et pourquoi il ne produit aujourd'hui qu*une impression fugitive. «( Qu'on ne
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me demande plus une pareille corvée , écrivait Diderot, je n'y suffirais pas. Je ne me sens plus la tète avec laquelle on ordonne une pareille machine ; Duclos disait , en sortant , que trois pièces comme celle-là 9 par an , tueraient la tragédie. Qulls se fassent à ces émotions-là , et qu'ils supportent après cela , s'ils le peuvent, Destouches et Lachaussée. Je désirais savoir s'il fallait écrire la comédie comme je l'ai écrite, et comme Sedaine. C'est une question bien décidée et pour moi et pour tout le monde. » Si Diderot et Sedaine vivaient de nos jours -> c'est pour les théâtres du peuple qu'ils écriraient , c'est là que tout est à dire, que tout est à faire ; c'est encore là que le drame peut être une prédication et un enseignement.
Après avoir réussi, avec un premier essai, dans ce but, et sur le théâtre du boulevard du Temple, quand l'auteur de Marcel voulut appliquer ses idées sur une scène élevée pour les heureux du siède, il fut loin d'obtenir le même succès ; cependant le petit drame du Précepteur à vingt ans, joué sur le théâtre du Gymnase, au point de vue de la morale, était irréprochable : aux pauvres, il avait montré le riche venant troubler leur bonheur ; au;x riches, il ofifrait, comme contraste, l'un de ces misérables qui sortent de la fange pour souiller des familles respectables. Mais les femmes qui vont au Gymnase de M. Scribe sont de l'avis de la femme de Sganarelle, et disent volontiers : De quoi vous méles-vous? je wujp. être
PHYSIOLOGIE DU THtATRB. 03
battue. Elles ont retenu cette chanson bien digne des mœurs du dernier siècle :
Point de raison,
C/est du poison ,
Monsieur, qu*on vous demande.