DU THÉÂTRE RUSSE
Nous n'avons pas prétendu donner avec une scru* puleuse exactitude la situation de l'art dramatique dans les pays étrangers, notre but se bornant à faire connaître celle du théâtre français. Cependant un aperçu à cet égard nous semblait nécessaire , autant comme contraste que comme complément. Aussi , après avoir dit un mot sur les trésors des langues le plus généralement parlées dans la vieille Europe , croyons-nous devoir jeter un coup d'œil sur l'état de la littérature dramatique en Russie , sous la volonté morale et politique d'un seul homme. L'empereur Nicolas , comme Louis XIV , ajoutera-t-il à sa couronne cette auréole de gloire que les beaux-arts font luire pour la postérité? C'est un question qu'il est appelé à résoudre.
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Les beaux-arts marquent le degré de civilisation où les peuples sont arrivés : que sont-ils dans le plus vaste empire du monde? Les artistes russes doivent nous rapprendre. Nous avons vu, à Tune de nos expositions du Louvre , un tableau fait à Rome par un sujet de l'empereur ; nous avons applaudi dans la troupe italienne un chanteur russe ; on nous a fait entendre un orchestre de cors, qui sur les lacs ou dans les forêts doit produire un merveilleux effet. Mais si ces deux premières tentatives nous ont révélé Tâme humaine et son action dans l'art du peintre et dans Fart du chanteur , la troisième nous a seulement donné Fidée d'une invention qui fut ingénieuse à une époque fort reculée dans le passé , alors que la bakUaika (guitare à trois cordes) était le seul instrument des habitants de la Russie. Nous savons aussi le nom de l'historien Karamsine ; ou nous a dit qu'il existait un la Fontaine et des poètes sur les rives de la Neva ; mais le théâtre russe est encore resté muet pour la grande famille des peuples.
Si l'on réfléchit à la situation morale et politique de la Russie et à l'importance sociale du théâtre , d'après ses effets chez les nations civilisées , on comprendra que les choses sont dans les conditions les plus avantageuses à ce pays, avec les intentions que tout monarque doit naturellement avoir pour l'amélioration de ses sujets au point de vue des facultés intellectuelles et physiques. L'empereur Nicolas, sa famille, sa cour, les grands, tous les propriétaires
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d'homme», ne pouvaient dédaigner de régner sur des êtres intelligents, et de hâter des dévelpppements qui doivent accroître les richesses nationales. L'intérêt en fait une loi , mais l'intérêt fait aussi une loi de la prudence. Pour arriver à des bénéfices certains , le possesseur ne veut pas s'exposer à tout perdre, et ce calcul est un acte de civilisation.
Un préjugé fait croire assez généralement qu'il y a tyrannie et injustice dans l'organisation politique de la Russie. Cependant il n'en est rien. Il y a des> potisme , oui ; mais un despotisme bien intentionné est un moyen si puissant et si logique de civilisation, qu'il faut en espérer d'heureux résultats , lents sans doute, mais infaillibles. La noblesse russe, nous l'avons dit et c'est la vérité, est à notre niveau intellectuel; elle a des idées libérales ; le grand mot d'émancipation prononcé par l'empereur Alexandre ne lui cause pas de terreurs, quoiqu'on en ait dit. Mais à l'égard de la politique insurgée contre la France , à tort ou à raison, ce n'est pas ici le lieu d'examiner le dilemme; vis-à-vis des chartistes anglais , des républicains de Paris, elle est inexorable, terrible même, car elle se croit le droit de faire le bien à sa façon et comme elle l'entend ; elle prétend être juge de l'opportunité du moment et des moyens à mettre en œuvre pour amener progressivement les peuples à une amélioration morale et matérielle. Cette prétention est fondée , du moins pour un Russe. On a voulu , après 1830, rompre toute communication avec la France ;
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mais savait-on en Russie ce que deviendrait la monarchie de juillet? ce (jue devait protéger un trône élevé sur des barricades? On s'est bientôt rassuré, et le théâtre français de Saint-Pétersbourg et de Moscou n'a pas cessé d'exercer son influence par le contact de l'esprit français avec les classes élevées de la Russie. Sous l'attrait du plaisir , nous agirons, par elles , sur le sort des populations de la plus grande partie de l'Europe, si nous ne renonçons pas à la fonction française et à ceUe du théâtre.
Le théâtre français , on le comprend , est spécialement destiné aux classes instruites , en Russie ; le théâtre national existe pour les classes moins avancées. Mais quelle est sa situation littéraire? Le gouvernement le fait-il servir à son œuvre? Concourt-il à l'éducation sociale? L'envisage-t-on habilement comme un moyen d'instruction? A-t-on compris qu'il n'y a pas de nobles distractions que le peuple ne fasse tourner à son profit , d'après l'instinct qui le pousse secrètement vers le but que Dieu a marqué a tous les peuples ? Voilà des questions bien importantes dans l'intérêt national de la Russie ; encore une fois ce n'est pas à nous -qu'il appartient d'en donner la solution.
L'auteur de ce livre a porté , bien jeune , il est vrai, l'uniforme des gardes de l'empereur de Russie, dans ce régiment d'Ismaflowsky, qui , le premier , s'insurgea pour Catherine IL S'il se rappelle ses observations durant son séjour sur les rives de la
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Neva, en 1814, 1815 et 1816, relativement au théâtre national , il n'y retrouve rien qui puisse i>réc^er une tendance bien marquée. Sauf quelques velléités de patriotisme. Fart dramatique n'était alors qu'un reflet de notre théâtre. Au reste , c'est sur une littérature peu connue qu'il importe de donner une notice , et les études faites dans le temps , sous l'influence des hommes les plus recommandables , dont quelques-uns sont aujourd'hui aux aflaires, nous serviront à cet égard.
D'abord , disons-le , et la remarque est des plus importantes, l'esprit de la civilisation n'a pas marché en Russie comme dans les autres nations. Tout y a été brusque , rapide , sans précédents , sans germes , sans développements successifs ; le sceptre de Pierre I"^ a été tantôt une hache, tantôt un bâton. Après avoir observé en France , en Angleterre , en Allemagne, en Italie, l'art de gouverner, le czar, parti despote , est revenu despote ; car l'esprit d'un peuple fournit l'essence de sa politique et seul fait sa force nationale et internationale : la forme d'un gouvernement n'est jamais une chose fortuite , ni l'eflet de la volonté d'un seul, il y a consentement réciproque par le fait de la durée. A des peuples arriérés dans la voie sociale , il fallait le caractère indomptable de Pierre le Grand ; et à lui , homme de bon vouloir, il fallait la toute-puissance , sans entraves , soit qu'elles vinssent du pope ou du strélitz.
Le théâtre n'est pas, en Russie, le fruit d'une idée
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aussi vieille que la nationalité ; il ne doit pas son origine an prêtre ; il n'a pas eu son berceau dans l*ÉgUse, enfin il n*est pas l'idéç à son second degré, à sa deuxième forme. Le prince a résumé en lui le mouvement sacerdotal, il s*est fait chef spirituel, et, à ce titre , il a fondé le théâtre , comme il a continué les rites de l'antique croyance , dans l'intérêt de son autocratie. Le catholicisme grec, ce schisme des Césars de Byzance , selon sa source impériale , dernière expression de la force du gtaive , devait trouver son dernier abri près du trône fondé par Wladiniir, trône reconstruit , sur le nouveau modèle , par la main de Pierre Alexiéwitch. C'est toujours un catholicisme , bien qu'il n'ait pas procédé évangéliquement en allant des petits aux grands , des esclaves aux mailrcs ; car il ne nie aucune des facultés humaines , car il les appelle toutes à la gloire du Très-Haut , avec leurs expressions artistiques. Mais quand la société qu'il dirige tend à se développer, quand elle interroge les autres sociétés, les grandes révolutions morales y sont déjà faites ; quand elle se souvient qu'une fille d'Iaroslaf, de ce prince qui fut à la fois le Clovis et le Charlemagne de la Russie, s'est assise à côté de Henri V"^ sur le trône de France, c'est par la voix de Corneille et de Molière que la fille slave réppnd au czar Pierre. Alors la civilisation fut hâtée par des moyens factices; les fruits qu'elle donna , beaux en apparence , n'eurent ni la même saveur, ni les mêmes propriétés que sur le sol
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OU Tarbre avait crû lentement , selon la loi des siècles et celle des saisons,
Fils dn tr6ne, le théâtre russe fut, comme les usages et les vêtements , une importation de l'étranger; aussi, se ressentant toujours de son origine, doit-il être , sous la pensée d'hommes intelligents , une bonne école de morale, un moyen rapide d'éducation , un exemple sur lequel on peut se modeler. L'impératrice Catherine II ne fut pas la première à introduire le goût des spectacles ; mais elle voulut leur donner une direction et les faire concourir à ses projets , tout favorables à l'émancipation de la ncK blesse , par la culture des lettres. C'est dans ce but qu'elle composa elle-même cinq ouvrages dramatiques, en langue russe, qui furent joués sur les théâtres publics. L'une de ces pièces était d'un genre nouveau : Schlegel l'appellerait romantique^ nos drainatistes modernes en feraient une omyit fantastique^ et son impérial auteur l'appela : représentation hiS" torique* Ce n'est ni une tragédie , ni une comédie , ni un drame , ni un opéra , mais un assemblage de scènes de tous les genres. Elle fut jouée, aux fêtes de la dernière paix faite, sous son règne, avec les Turcs, avec une pompe extraordinaire et des décorations magnifiques : plus de sept cents personnes paraissent sur le théâtre. Le sujet est entièrement tiré de l'histoire russe et en représente toute une époque, celle d'Oleg au berceau de la monarchie slave. Dans le premier acte , Oleg jette les fonde-
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ments de Moscou; dans le second, il est à Kief, où il marie et établit sur le trône son pupille Igor. Les anciennes cérémonies usitées aux mariages des czars offrent des scènes très-piquantes, et des tableaux charmants formés par les jeux et les danses nationales qu'on exécute. Oleg part ensuite pour une expédition contre les'Grecs : on le voit défiler avec son armée et s'embarquer. Au troisième acte, il se trouve à Constantinople. L'empereur Léon, forcé de signer une trèye, reçoit ce héros barbare avec la plus grande magnificence; on le voit manger à sa table, tandisque de jeunes Grecs, filles et garçons, chantent ses louanges en chœur , et exécutent devant lui les anciennes danses de la Grèce. La dernière décoration représente l'hippodrome, où l'on donne à Oleg le spectacle des jeux olympiques : un second théâtre s'élève dans le fond, et l'on joue devant la cour des scènes d'Euripide à la grecque. Enfin Oleg prend congé de l'empereur et append son bouclier à une colonne, pour attester son voyage à Constantinople et inviter ses successeurs à y revenir un jour.
Cette pièce ressemble beaucoup à celles qu'on joue aujourd'hui sur notre théâtre du Cirque olympique. Elle était tout à fait dans le caractère russe , et surtout dans celui de Catherine. Cette idée de mettre sur la scène les grands événements de l'histoire , comme en tableaux, devenait certes un enseignement utile, par le moyen du théâtre ; et, tout en célébrant la paix, c'était revenir au dessein chéri de subjuguer
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la Turquie. Cet exemple donné par la souveraine fut suivi non-seulement par les courtisans, mais encore par les Russes qui sentaient s'agiter dans leur cœur des sentiments de patriotisme ; et, chose bizarre , mais concevable, le patriotisme consistait alors à s'opposer à toutes les innovations , à toutes les imitations des usages étrangers. On n'en était pas encore arrivé à comprendre l'esprit voltairien , ni la philosophie de Diderot ; aussi, contre leur intérêt , les Russes de vieille roche se renfermaient-ils dans l'admiration des coutumes nationales ; ils ne voyaient dans le théâtre qu'un moyen d'exalter la liberté primitive des Slaves leurs ancêtres , et cette indépendance du joug étranger qu'ils avaient conquise les armes à la main, contre les Tartares. La forme de la tragédie française se prêtait à merveille à l'austérité de leurs intentions ; ils l'imitèrent servilement , mais avec bonheur. C'est ainsi qu'on vit à différentes époques des tragédies russes sur les sujets de leur histoire les plus propres à entretenir l'amour national, le culte des choses que Pierre le Grand avait voulu briser, culte que Catherine, appelée par ses ennemis /a Muette qvlV Allemande (le mot russe exprime les deux idées), entretenait par l'effet d'une politique adroite.
Mais quand les principes philosophiques que Catherine avait, en quelque sorte, vulgarisés dans son empire, reçurent leur„application par la révolution française ^ quand les images de Voltaire , de
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Diderot et de Jean-Jacques furent brisées à TErmitage ; qnand la vieille femme comprit bien les conséquences de la philosophie , sa marche naturelle, son but inévitable, elle devint aussi sévère contre la prédication théâtrale qu'elle avait été d'abord bien disposée pour elle. Le poêle Knéjnine avait laissé une tragédie de radime^ héros et citoyen de la république de Novogorod qui disputa à Rurik le souverain pouvoir dont ce chef varègue s'empara enfin par la victoire : la princesse Daschkoff fil imprimer cette tragédie, mais Fimpératrice en défendit la représentation , dans la crainte que Fesprit de liberté qui y régnait ne coïncidât avec celui de la révolution française. Dans cette pièce Fauteur faisait dire a f^adirnsy qu'un roi Joint (es faiblesseê d'mn homme à la puissance d'un dieu; et Catherine avait trop de faiblesses pour ne pas trembler alors pour sa puissance.
Plus tard , sous l'^npereur Alexandre ^ après le succès des armes françaises , la tragédie de f^adime Alt jouée ; on en composa même d'autres sur des sujets nationaux , par exemple, ceux de DmiM-- DonskXf qui défit les Tartares sur le Don, et de Pajarskoîy boucher, qui se dévoua pour Findépendance de son pays.
La littérature russe se rapproche beaucoup de la littérature française pour la finesse, le sentiment, la gaieté et le goût. Le génie de la langue, à la fois fortement accentuée comme l'allemand, et sonore,
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eaphoniqae, musicale même comme Titalien, se prête à merveille à exprimer avec énergie, concision et grâce , et conséquemment à traduire et à imiter , principalement pour la scène. Parmi les poètes tragiques , il faut remarquer Lomonosof , Soumarokof et Derjavine. Ce dernier était secrétaire de Catherine II, et passe pour l'avoir beaucoup aidée dans ses travaux littéraires russes, comme M. de Ségur pour ses comédies françaises , qui ont été recueillies et publiées sous le titre de Théâtre de l'Ermitage.
Le premier auteur dramatique dont le nom soit resté est Trédiakowskoi. Il traduisit TArt poétique de Boileau, et fit représenter, sous le règne de Timpératrice Anne, des opéras, des comédies et des intermèdes; mais il avait la passion des lettres plus que le talent. Parmi les pénitences infligées aux courtisans admis dans rintimité de Catherine II à l'Ermitage, on devait lire tant de pages de la traduction en vers du Télémaque par Trédiakowskoi , ou apprendre un certain nombre de vers d'une de ses tragédies. Il y eut aussi, vers la fin du dix-septième siècle, quelques tentatives de comédies saintes , par le métropolite de Rostof, et leur lecture développa le goût du célèbre Volkof , fondateur et premier acteur du théâtre russe. Plus tard, les princesses Sophie et Natalie, sœurs de Pierre !•', composèrent des tragédies et des comédies, dans le but de détourner le czar de son penchant pour la débauche. Mais jusqu'au moment où Lomonosof ouvrit la carrière et posa les
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fondements d*an Parnasse, sur les rives de la Neva il n'y eut rien de remarquable. Cet homme, lui-même, quoiqu'il eût un grand talent , devait moins réussir au théâtre que dans le poëme et Tode, et céder à Soumarakof une place que celui-ci devait mieux remplir. Nourri des chefs^*œuvre que la France a produits , celui-ci choisit Racine pour modèle et l'imita surtout par la douceur de sa versification. Il laissa beaucoup de tragédies et de comédies , mais presque toutes sont tombées aujourd'hui dans le plus profond oubli, bien qu'elles eussent obtenu du succès dans le temps, grâce aux soins et au talent de l'acteur Volkof. Comblé des bienfaits de Catherine II, ce Roscius hyperboréen, il faut le dire , fut regretté en Russie autant que Garrick le fut en Angleterre. Enfin , un de ces Russes bien intentionnés, qui comprennent leur pays et les vues qui y régnent , Fon-Vizine , se laissa aller à son penchant pour la comédie, et lui donna une originalité qu'on ne lui connaissait point encore en Russie. Après avoir visité la France et l'avoir observée avec les yeux de l'envie, il adapta aux mœurs moscovites le Sidneyée Gresset, qui réussit. Mais ce n'était là qu'un ballon d'essai ; il ne tarda pas à donner le Brigadier j comédie où des traits de mœurs, des mots heureux , des scènes bien dialoguées, faisaient présager mieux encore. En effet, une des comédies les plus parfaites du théâtre russe fut représentée sous le titre du Dadais (en 4*usse nedorosl). Ce n'est pas précisément une comé-
die de caractère; le ridicule que Fauteur met à la scène est plutôt l'effet d'une mauvaise éducation que la suite d'un naturel défectueux. Ce n'est pas non plus une comédie d'intrigue ; l'intrigue est la partie faible de l'ouvrage. C'est une exceUente comédie de mœurs.
Fon-Vizine s'est proposé de peindre la vie de province, et surtout l'éducation que recevaient alors beaucoup de jeunes gens. Le tableau, frappant de ressemblance à l'époque où il parut, n'a pas encore aigourd'hui perdu de sa vérité. L'habitude de laisser longtemps les enfants entre les mains des femmes , souvent ignorantes et paresseuses , affûblissait à la fois les facultés morales et physiques de leurs élèves. Effrayé des conséquences qu'entraînait ce système d'éducation, Fon-Vizine rendit un vrai service à sa patrie en le réfutant par le ridicule. Le succès du Dadais, soutenu par la marche rapide de la civilisation, fit disparaître un mode vicieux, et la jeunesse russe ne le cède maintenant à aucune autre en instruction, en politesse et en moralité.
Avec Fon-Vizine, Loukine, auteur d'une comédie intitulée le Libertin corrigé par V amour ^ partage le mérite et la gloire d'avoir concouru à doruier au théâtre russe une fonction sociale, en lui faisant remplir quelquefois celle qu'Aristophane exerça chez les Grecs , et toujours en le dirigeant vers un but moral. Les acteurs qui jouèrent la comédie du Libertin corrigé rendirent si parfaitement le ton , les
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airs , les gestes et le maintien de deux personnages connus, que tous les spectateurs ne purent s'y méprendre. Loukinè est aussi l'auteur d'un drame moral appelé la Bienfaisance gagne les cceurs.
Les premières années de notre siècle Tirent paraître des littérateurs distingués, et le théâtre s'est enrichi des efforts qu'ils ont tentés pour le soutenir. A leur tête il faut placer Ozerof , que les Russes mettent au-dessus de tous leurs tragiques. Le premier y en efifet , il a fait entendre le langage de la véritable tragédie. Ce n'est pas que Knéjnine , Soumarokof et Derjavine, ses prédécesseurs , aient manqué de talent, mais aucun d'eux n'eut le don d'émouvoir , don précieux qu'Ozerof possédait à un degré très-remarquable. Il imita surtout Voltaire, et la manière dont il exécuta son drame de Dmiiri'Danskjr en est la preuve. Cette tragédie fut donnée en 1807, au moment où la Russie et l'Europe entière se soulevaient contre Napoléon , pour rappeler la lutte des princes russes et des hordes tartares ; elle ressemble à la fois au Brutus et au Tancrède de notre théâtre.
Ozerof dédia sa pièce à l'empereur Alexandre : u Sire , lui dit-il , Dmitri donna le signal de la délivrance de la Russie , en terrassant sur les bords du Don le superbe Mamaï. Votis Majesté IiPÉaiàLB a fait un appel à la valeur des Russes pour la délivrance de l'Europe. La postérité bénira la fermeté et la grandeur d'âme du monarque qui a pris les armes
pour arracher des nations étrangères au joug d'un conquérant ambitieux. Le chantre de Dmitri, honoré de votre suffrage , ayant osé tous consacrer cette tragédie , envie le bonheur des poètes qui, dans les siècles futurs, animés par vos grandes actions, chanteront votre règne bienfaisant, la gloire de vos armes , la prospérité de vos peuples , sans encourir aucun reproche de flatterie. La postérité reconnais^ santé applaudira à la vérité de leurs chants , car le souverain qui protège les opprimés n'appartient pas à un siècle, mais à une suite innombrable de siècles.» Cette dédicace marque une époque pour la Russie , comme elle est déjà de l'histoire pour la génération actuelle , et l'histoire est la leçon des rois.
Le la Fontaine de la Russie , Krilof , si fin , si spirituel , si poète dans ses fables , a donné* aussi sur le théâtre une charmante comédie intitulée le Magasin de modes. L'intrigue en est fort amusante; au second acte , elle prend ce caractère libre qui ne choquait point les contemporains de Molière; les caractères y sont parfaitement tracés. L'auteur fait passer sous nos yeux une galerie d6 personnages dont les ridicules sont relevés par d'heureux contrastes; ainsi le campagnard , ennemi des raffinements de la capitale , est opposé à un jeune merveilleux. La provinciale , étonnée de tout ce qu'elle voit , engouée d'une robe ou d'un chapeau, uniquement parce que la princesse une telle l'a commandé, parait encore plus ridicule auprès de la modiste rusée et séduisante
qui, habituée au manège des grandes villes , dupe la campagnarde et se joue de sa siniplicité.
La langue russe, nous Pavons dit, est fort propre à la musique ; aussi y a-t-il beaucoup de petits opéras et de vaudevilles , genre que le prince Scbékawskoi a naturalisé. Le Cosaque poète passe pour son meilleur ouvrage en ce genre. On joue aussi des féeries à répoque du carnaval pour amuser le peuple : la Rousaalka, imitation de la Nymphe du Danube ^ représentée à Vienne, est la pièce classique des transeformations.
Malgré d'heureuses dispositions, malgré le mérite de certains auteurs, la présence d'un théâtre français empêchera toujours le développement du théâtre national, et cependant les Russes le disent comme nous, le théâtre français chez eux est un mal nécessaire : le goût est en cela l'instinct de la civilisation.