‹ Physiologie du théatreChapitre 26 sur 28 · DU THEATRE ESPAGNOL · texte numérisé non relu

DU THEATRE ESPAGNOL

Sans doute le but d'activité des nations se manifeste aujourd'hui plus par la politique que par aucun autre moyen d'expression. Cependant le génie du peuple intervient sur l'esprit des cabinets à l'insu des gouvernants, et ce génie s'est révélé d'abord par la religion et par la littérature. Si l'on avait bien compris cette vérité, maintenant établie avec la force d'un préjugé , on eût moins écrit sur la littérature dramatique, et les opinions si divergentes pour ou contre le théâtre et les auteurs q^i se sont illustrés par la scène , se fussent rencontrées dans un examen sérieux de l'influence des nations sur les autres nations. Au reste , le désaccord à cet égard est un effet providentiel : il est résulté de cette individualité de jugements , de ces différences d'appréciation , une analyse détaillée , une sorte d'antago-

nisme, toujours propres à réclaircissement des questions, et l'esprit humain en a profité, dans la constance de son travail, d'après la logique des faits, pour suivre la route droite qui lui est tracée par Dieu.

Nous avons donné l'histoire du théâtre hollandais, comme on ferait d'une citation d'Hérodote, pour montrer ce que fut une vie éteinte ; nous avons emprunté à l'orthodoxie de M. de Chateaubriand les éloges qu'on ne peut refuser au père du théâtre anglais , mais nous avons vainement cherché dans des chefs-d'œuvre ce but philosophique et social qui les rend toujours jeunes dans l'existence des peuples, et nous n'y avons trouvé que des beautés détachées qui, faute d'être réglées par l'art sérieux, c'est-àdire , par l'ordre dans les relations de l'intelligence et de la matière, qui, loin de soumettre l'esprit humain , ont au contraire secondé l'individualisation protestante de la société anglaise.

Maintenant , pour suivre un système de contreépreuve propre à fournir des preuves en faveur du génie français, c'est avec les opinions d'un luthérien allemand que nous allons juger les productions dramatiques de l'Espagne restée dans les bandelettes de son catholicisme, comme une momie égyptienne de la race des Pharaons se conserve dans les siennes. Les admirations de Schlegel pour ce Shakspeare, dont on peut douter, en fait de croyance religieuse. êHl était quelque choses et pour l'émule de Lope de

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Yéga, auteur des Jutos Sacramentales ^ pour Calderon, excellent catholique , nous amèneront à conclure qu'il ne suffit pas, pour exercer une grande influence sur le monde , d*être ou de n'être pas de la religion catholique selon Tesprit de Rome , mais qu'il faut l'être d'après l'esprit de Dieu. Schlegdest le plus ardent détracteur de notre théâtre, et nous le rappelons, en citant de lui ce passage remanptàble , en ce sens que nous ne saurions rien dire de mieux pour appuyer notre opinion, sur l'influence universelle du théâtre français : » Des préjugés enracinés chez une nation sont rarement accidentels , dit-il contre la France ; ils tiennent à une disposition d'esprit uniyersellë, et dont les hommes les plus distingués ne sont pas eux-mêmes tout à fait exempts. Ces préjugés doivent alors être considérés non pas simplement comme causes , mais comme les résultats manifestes de principes cachés. Nous accordons volontiers que les lois prohibitives d'une critique fondée sur l'analyse ont borné le vol des tragiques français , mais il reste toujours douteux que, laissés à eux-mêmes, ils eussent conçu une théorie plus vaste et qu'ils l'eussent apptiquée avec succès. Ou ne peut refuser à quelques-uns d'entre eux les plus rares talents et l'habileté la plus consommée; si, placés dans des circonstances défavorables, ils ont atteint à des beautés d'un ordre supérieur, on doit les admirer à double titre ; et cependant nous sommes loin de convenir, en thèse générale, que la

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difficnlté yaincue soit une source de plaisir, et qu'un chef-d'œuvre doive encore être un tour de force. Ce n'est point à la gloire des auteurs que nous en voulons, c'est seulement la prétention qu'ont les Français de s'ériger en législateurs universels du bon goût , que nous avons désiré repousser avec une juste énergie. »

Nous doutons qu'on puisse écrire rien de plus allemand contre nous , et rien de plus en français en notre faveur. Oui , les sentiments que vous appelez pr^'ugés, ne sont pas accidentels en France ; la disposiUim est universel» dans le noble but de contribuer à l'émancipation de l'espèce humaine, et le principe caché, cause et résultat alternativement y est toujours l'espoir du monde. Interrogeons les faits dans les deux derniers siècles , pour comprendre le rôle qu'à joué la France vis-à-vis des nations civilisées , au point de vue de la morale et de la politique ; rendons-nous un compte bien exact de notre influence actuelle au même point de vue , et de celle qu'exercent l'Espagne , l'Angleterre et l'Allemagne , et le débat sera jugé. Depuis vingt ans qu'on a fait connaître les chefs-d'œuvre étrangers, avons-nous vu que Shakspeare, Galderon , Schiller et tant d'autres aient détrôné Corneille, Molière et Racine? £t, malgré la couardise de nos gouvernants , avons-nous cessé, dans les grandes questions diplomatiques, d'être comptés pour quelque chose? Quels que soient nos représentants auprès de M. de Nesselrode, au-

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près de M. de Metternich , sur la Tamise, ou sur le Bosphore , le nom de la France est toujours à lui seul un argument sans réplique.

La littérature de cette nation dont Frédéric le Grand disait , Si j'en étais leroi, il ne se tirerait pas un coup de canon en Europe sans ma permission , doit être reine par son esprit indépendamment de ses formes. Malgré tout Téclat dont on a environné les noms de Lope de Yéga et de Calderon , nous connaissons FEspagiie moins par eux que par la Cachucha, L'Angleterre nous intéresse plus par Walter Scott, Byron, et surtout par O'Gonnel, que par Congrève et Shéridan; et TAllemagne, malgré le kantisme et le mysticisme de ses sourdes agitations, nous parait avoir plus besoin de nos scribouillages , en espérant la liberté , que nous n'attendons d'elle , pour l'avenir du monde, unité , force et raison.

« La foi à l'infaillibilité d'Aristote, continue Schlegel , et le respect pour l'autorité des anciens , régnèrent toujours avec plus d'empire. Cependant , l'inclination des auteurs les entraîna vers le théâtre espagnol , tant que l'art dramatique n'eut pas été développé en France au point d'oser prendre une marche indépendante. On ne se contentait pas d'imiter le genre des Espagnols , mais on empruntait d'eux leurs inventions les plus ingénieuses. C'est ce qu'on a vu du temps de Richelieu et même pendant une partie du siècle de Louis XIV . Racine est peutêtre le premier poète que n'ait pas atteint cette in-

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flueDce étrangère. Presque toutes les comédies de Corneille , ainsi que deux de ses tragédies les plus estimées , le Cid et Don Sanche d'Aragon, sont des pièces espagnoles refondues. La seule tragédie de Rotrou qui soit restée au théâtre , fVenceslas , est imitée de Francisco de Roxas. Une pièce de Molière qui n'a pas été représentée, Ut Princesse d'Élide, est tirée de Moreto. Don Garcie de Navarre est emprunté à un auteur espagnol inconnu. Le Festin de Pierre porte le masque de son origine , etc. )> Soit. Mon Dieu ! qu'est-ce que cela prouve ? Qui connaît Moreto , Francisco de Roxas et tous les Espagnols auxquels nos auteurs ont emprunté? £t tout le monde sait le nom de Molière , tout le monde a lu ses deux plus mauvaises pièces , Don Garcie et la Princesse d'Élide. Molière disait, avec la conscience de sa supériorité , Je prends mon bien partout où je le trouve , et il avait pour habitude de tuer ceux qu'il volait.

<c Si le genre espagnol a cessé d'être en faveur sur le théâtre français, poursuit Schlegel , c'est que d'abord il n'y est connu que par des copies souvent très-défigurées , et ensuite parce que rien n'est plus différent que le caractère des deux nations , et conséquemmcnt que l'esprit de leur langue et de leur poésie. La langue française est l'interprète fidèle du raisonnement; elle est claire et méthodique :1a langue espagnole , ainsi que nous l'apprend l'histoire , s'est enrichie des trésors de l'Orient ; elle se plaît dans

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les images hardies, dans les jeux fantastiques de Tesprit. Si donc , en conservant le fond des caractères et des situations , on prive les pièces espagnoles de tout le luxe de leur parure, de ces romances inspirées par une brillante imagination , de ces strophes rimées qui font Tefifet de variations musicales , et si, en faisant passer le style par la filière uniforme du vers alexandrin , on soumet encore Tordonnance générale aux règles d'Aristote , il n'y aura plus d'accord entre le sujet et la forme , et l'on renoncera au seul genre de vérité qui puisse exister encore dans le domaine de la fiction. » Tout ceci est parfaitement juste quand on écrit pour une nation qui se contente de la fiction et de la poésie sans but; mais ce n'était pas là ce qui devait suffire à la France ; Schlegel le reconnaît lui-même instinctivement en parlant de Corneille : « Le génie de Corneille avait des traits de ressemblance avec le génie espagnol , mais seulement du côté sérieux. On peut regarder ce poète comme un Espagnol élevé sur les bords de la Seine. C'est bien dommage qu'après avoir composé le Cid il n'ait pas choisi des sujets où il put développer les sentiments de loyauté et d'honneur chevaleresque qui remplissaient son âme ; car ce sont ces mêmes sentiments qu'il a déguisés sous l'apparence du patriotisme sévère et de la politique ambitieuse qui ont régné successivement à Rome.

«( En général , il a moins cherché à exciter la pitié ou la terreur que l'étonnement , par les situations

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extraordinaires où il a placé ses personnages, ou Tadmiradon par le plus grand caractère qu'il leur a fait déployer. Il se platt même si fort à commander l'admiration , que lorsqu'il ne peut pas nous en inspirer pour les héros de la vertu , il veut nous forcer à en éprouver pour les héros du vice : tant il leur donne d'audace , de force d*âme , d'étendue d'esprit, tant il les élève au-dessus des faiblesses humaines ! Il va même souvent jusqu'à leur faire étaler une arrogance dont on ne voit pas le motif; ils paraissent fiers de leur fierté. Souvent les grandes ressources qu'ils ont en eux-mêmes éloignent d'eux notre intérêt, soit qu'ils méritent ou non d'en inspirer. Corneille a fréquemment dépeint la lutte de la volonté contre les passions ; mais comme il aimait les idées générales , il n'a point présenté ce combat immédiatement , et il en a fait un choc entre des principes opposés. » Nous ne voyons encore dans ce passage qu'une apologie de Corneille et qu'une explication naturelle des causes de la supériorité du théâtre français. C'est en effet parce que nous nous éloignons des individualités trop étroites , que notre influence a été durable et générale. Au reste , et par une sorte de bizarrerie de la force des vérités , la plupart des accusations portées par Schlegel contre notre théâtre , sont les meilleurs raisonnements qu'on puisse faire valoir pour expliquer l'universalité de son influence morale, u De même que Corneille dans sa vieillesse a fait de grands politiques de tons ses péris.

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sonnages , Voltaire a travesti les siens en autant de philosophes qui prêchent ses opinions favorites. >» Comment ne voit-on pas que Corneille et Voltaire n'ont été grands poêles français qu'à cette condition? Mais Schlegel va plus loin pour révéler le secret de notre mérite , toujours en croyant nous accuser : «( L'amour-propre national et le peu de connaissance des chefs-d'œuvre étrangers n — contradiction — (( a pu faire mettre aux Français quelque exagération dans les louanges qu'ils ont données à leurs poètes tragiques, mais il faut convenir que les éloges pompeux dont ils accablent Molière sont encore bien plus outrés. Voltaire l'appelle le père de la vraie comédie , et , pour la France , il se peut qu'il ait raison. Selon la Harpe , Molière et la comédie sont deux mots synonymes ; il est le premier des moralistes , ses pièces sont l'école du monde. Chamfort l'appelle le plus aimable instituteur de l'humanité depuis Socrate ; il prétend que Jules-César , qui nommait Térenceun demi-Ménandre, aurait nommé Ménandre un demi-Molière : j'en doute.

<( J'ai déjà montré quelle est en général la morale que l'on peut attendre de la comédie ; c'est l'art de la vie , l'application de 1^ science des mœurs : sous ce rapport, les pièces de Molière contiennent souvent des observations frappantes, exprimées avec bonheur 9 et qui ont encore aujourd'hui de la justesse ; mais souvent aussi on y retrouve ce qu'il y avait d'étroit dans ses propres opinions ou dans celles qui

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régnaient de son temps. Â l'égard de ce même genre d'enseignement , Ménandre était déjà un poëte philosophe, et nous n'hésitons pas à placer les sentences qui nous restent de lui , au moins à côté de celles de Molière. Mais ce n'est pas avec des sentences qu'il est possible de composer une comédie, n Non sans doute; mais une comédie n'a de valeur sociale qu'autant qu'elle contient de ces vérités qui survivent aux opinions des temps. L'intention de blâmer quand même rend souvent injuste et partial ; à propos des opinions des temps , que direz-vous donc de Shakspeare, de Lope de Yéga et de Calderon? Continuons : « Le poëte peut être moraliste, sans pour cela que ses personnages moralisent toujours , et sur ce point il me semble que Molière a dépassé la mesure : il accuse et justifie dans de longs plaidoyers les caractères qu'il représente , et souvent même ces caractères sont à peine autre chose que des opinions personnifiées. » Mais en supposant que cela fût vrai , ne voyez-vous pas que vous reconnaissez à la comédie de Molière cette importance historique et philosophique qui perpétue son règne ? «( En un mot, ces pièces sont trop didactiques , l'on y remarque trop l'intention d'instruire , tandis que la leçon ne doit jamais être donnée au spectateur qu'en passant et sans y songer. » N'est-ce pas encore là une révélation de l'importance sociale que nous avons eue sur le monde?

Nous nous bornerons à dire ici que Schlcgel, dans

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Pexamen du théâtre de Molière , est d'ane mauvaise foi révoltante qui dénient la finesse et la justesse d'esprit dont son traducteur le gratifie : déprécier le MUan^rope et Tartufe pour exalter Jodelet et Dan Japhet d'Arménie y de Scarron , parce que ces pièces sont d'origine romantique , c'est se montrer par trop Allemand. Qu'on ne croie pas cependant que les éloges donnés à ces deux ouvrages soient sans restriction : Schlegel revient bien vite à sa haine contre la France pour nous fournir encore une vérité pour elle. « L'intrigue de Jodelet , qui appartient à don Francisco de Roxas , est excellente ; et Scarron, par son style et ses additions, n'a pu la défigurer entièrement. Tout ce qui , dans cette pièce , manque de finesse et de goût vient de l'auteur français , et contraste avec l'esprit délicat de la poésie espagnole : Scarron est pourtant un écrivain du siècle de Louis XIY , et qui ne manque pas de réputation. La langue française a bien fait de s'interdire ce ton burlesque : d'autres langues peuvent le supporter, mais en français, pour peu que l'on cesse de parler et d'écrire avec choix et noblesse, on tombe dans la vulgarité la plus rebutante. )> Vous voyez donc bien , M. Schlegel , que la nature nous a indiqué suffisamment la fonction que nous pouvions exercer ; et bien vous a valu à vous-mêmes que nous fussions dtdacticiens y puisque vous pouvez aujourd'hui citer le nom de Schiller.

Nous avons accusé Schlegel de haine pour la

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France , et Ton ne peut pa» s*y méprendre à raveuglemeot qui règne dans ses jugements Bar notre théâtre ; mais , dès qu'il n'est plus question de la littérature ^s vainqueurs du monde contre laquelle il s'insurge, le critique disparaît pour apologiser, sans restriction , le théâtre des Anglais et des Espagnols. Nous devons à la vérité de donner un exemple des considérations qu'il fait valoir en leur faveur, car elles annoncent, sous quelques rapports, l'esprit distin> gué qui s'est placé à la tête de l'école romantique allemande , sorte de protestantisme littéraire qui a pu un moment , vis-à-vis des étrangers , compromettre notre autorité.

«( Il est évident, écrit Schlegel, que l'esprit impérissable de la poésie revêt une apparence diverse chaque fois qu'il reparaît dans la race humaine , et qu'à chaque époque les mœurs et les idées des différents siècles lui constituent une existence nouvelle et particulière. » Nous ne nous arrêterons pas à faire sentir tout ce que nous pourrions tirer d'inductions pour le système que nous défendons ; le lecteur à cet égard y suppléera. « Les formes de la poésie doivent changer avec la direction que prend l'imagination poétique des peuples ; et quand on veut appliquer les noms des anciens genres et leurs anciennes lois aux compositions nouvelles pour les juger d'après ces idées, l'on fait un usage mal conçu de l'autorité classique. Personne ne doit être soumis à un tribunal dont il n'est pas justiciable. Nous con-

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viendrons volontiers que la plupart des ouvrages dramatiques des Anglais et des Espagnols ne peuvent être appelés , dans le sens des anciens , ni des tragédies , ni des comédies ; ce sont des pièces romantiques. Que le théâtre d'un peuple qui, par ses principes et par ses habitudes, ne connaît ni ne veut connaître les modèles étrangers , que ce théâtre, di»je , diffère de la manière la plus tranchante de celui des nations qui toutes suivent sans scrupule les pas du même guide , rien n'est plus facile à supposer , et le contraire seul serait extraordinaire. Mais, lorsque les théâtres des Anglais et des Espagnols , de ces peuples contemporains , et néanmoins sans relations littéraires l'un avec l'autre , et dont les institutions politiques et religieuses , de même que ta nature physique et morale , sont tout à fait différentes , lorsque ces théâtres ont entre eux des traits de ressemblance faciles à observer au travers des diversités qui les distinguent , l'homme le moins apte à réfléchir doit nécessairement s'en étonner , et il ne pourra s'empêcher de croire que le même principe a développé le génie dramatique des deux nations.

u II nous semble qu'on n'a point encore tenté de comparer ensemble le théâtre anglais et le théâtre espagnol , en les mettant tous les deux en contraste avec la littérature dramatique imitée des anciens. Si des compatriotes , des contemporains et des admirateurs éclairés de Shakspeare etdeCalderon pou-

vaient être évoqués , et qu'on fit connaître à chacun d'eux les ouvrages du poète qui lui serait étranger , ils auraient sans doute de la peine à les comprendre et à les goûter , s'ils en parlaient d'un point de vue national plutôt qu'universel ; mais un critique, médiateur entre eux , parviendrait à les mettre d'accord , et peut-être ce critique devrait-il être Allemand, puisque, libre des préjugés nationaux de l'Angletehre et de l'Espagne , il se sent attiré vers l'un et l'autre de ces deux pays par une inclination naturelle , et que nulle jalousie ne l'empêche de reconnaître ce qui a jadis existé de grand dans ces terres étrangères.

(( La ressemblance du théâtre anglais avec le théâtre espagnol ne consiste pas seulement dans l'indépendance hardie des unités de temps et de lieu , et dans le mélange du comique et du tragique. On pourrait ne voir là que des qualités négatives , et supposer simplement que c'est l'ignorance ou l'incapacité qui a fait négliger l'observation de certaines règles , si souvent confondues par les critiques avec la raison; mais la ressemblance réelle des deux théâtres se rétrouve dans la nature la plus intime des fictions , et dans les rapports essentiels qui commandent à l'art dramatique une forme tout à fait différente de celle des anciens , et la rendent signiicative. Ce qui surtout est commun à l'un et à l'autre peuple c'est l'esprit romantique qui domine dans leurs pièces de théâtre. Néanmoins, en admettant

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les restrictions nécessaires, on peut dire qu'il a seul régné en maître sur le théâtre es[>agnol depuis son origine jusqu'à sa décadence , au commencement du dix-huitième siècle , tandis que chez les Anglais il n'a véritablement animé que Shakspeare, le fondateur de leur théâtre, et le plus grand de leurs poètes dramatiques.

«(A une époque plus moderne, le principe romantique a été altéré et quelquefois entièrement perdu dans les pièces de théâtre anglaises , quoique la forme extérieure , résultat de ce principe , soit toujours restée la même. Le parallèle entre les différentes manières de sentir de deux peuples , l'un du Nord et l'autre du Midi; l'un doué d'une inspiration prophétique et l'autre d'une imagination brûlante ; l'un recueilli en lui-même par une méditation sérieuse, l'autre entraîné au dehors par l'impétuosité des passons ; ce parallèle , dis-je , prendra un caractère plus frappant lorsqu'on pourra comparer ensemble leurs deux plus grands poètes, Shakspeare et Calderon. »

Ce que nous venons de citer nous semble trèscurieux, d'abord parce qu'on pourrait en conclure favorablement pour nous sans l'aveuglement et la mauvaise foi ; ensuite, tant la base est (higile, parce qu'on peut en tirer des inductions justes sur le peu d'influence qu'a exercé le théâtre des Anglais et des Espagnols sur la civilisation européenne. La prépondérance politique de l'Espagne dans le seisième siè

cle rendit très-générale en Europe la connaissance de la langue espagnole; et déjà au commencement du siècle suivant , on peut juger , d'après plusieurs indices , que les productions littéraires de cette nation s'étaient répandues en France , en Italie, en Angleterre et en Allemagne. Depuis lors, Tétude de l'espagnol a été de jour en jour plus négligée. Il y a une cause à ceci, et nous croyons la trouver dans l'inaction complète dans laquelle l'Espagne est restée, lorsque le reste de l'Europe s'agitait politiquement sous prétexte des opinions religieuses : en ne prenant aucune part au mouvement donné à la société par la réformation luthérienne , la péninsule ibérique accoutumait les nations efifervescentes à ne plus la compter pour rien dans la balance européenne, et les terreurs inspirées par l'inquisition contribuaient à éloigner les nations protestantes de tout contact avec elle, L'Angleterre exclusivement favorable à la réforme, TEspagne conservant exclusivement le pieux principe catholique , perdaient l'une et l'autre , par une préoccupation constante, les avantages qui résultaient de la liberté. La France eut le rare bonheur de profiter du luthéranisme tout en rétouf&int chez elle. La force de son organisation politique, raffermie par Louis XI et par Richelieu, la disposait à continuer son rôle d'atnée , et le génie de sa langue , interprète fidèle du raisonnement, lui vint en aide ; car le raisonnement, qui peut tout détruire, peut aussi tout relever. Soutenue

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par le sentiment chrétien de son origine , par le catholicisme de sa fonction, la France vit Favenir et le monde, quand TËspagne et l'Angleterre se bornaient à ne voir qu'elles-mêmes, et à continuer le passé.

D'ailleurs , si nous avons bien co mpris ce qu'on entend par le romantisme, si la littérature peut être appelée de ce nom , quand elle s'exprime, libre de toute entrave, sans règles , sans but, pour refléter seulement des individualités , nous devons ajouter qu'elle fut en France tout aussi romantique qu'en Angleterre et en Espagne. Elle avait devancé Shakspeare et Calderon , car le mouvement donné par Charlemagne s'était effectué en allant de la France vers les autres parties de l'empire. Le théâtre sortit de l'Église, chez toutes les nations chrétiennes, à peu près à la même époque et de la même manière. Mais en France il ne devait pas se borner à être une expression individuelle et capricieuse : il fallait faire agir la langue du raisonnement , selon le sentiment général ; il fallait isuivre la route qui devait conduire aux réalisations de la promesse évangélique , selon le besoin des temps ; il fallait une discipline pour la foi littéraire, comme il en avait existé une pour la foi religieuse , afin que nul ne pût vaniteusement s'écarter de la voie, et se distraire de la pensée et du but. Quand l'esprit d'examen se manifesta en France, quand elle eut la liberté de rompre la chaîne qui l'attachait à la papauté, discerna-t-elle en philosophe sOu sentit-elle en poète? L'usage qu'elle fit de

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sa liberté prouve évidemment qu'elle avait Tinstinct de sa fonction : elle interrogea les plus beaux siècles de l'antiquité , avant de se reconstituer un nouveau catholicisme pour une nouvelle étape. Le christianisme venait d*être nié dans son dogme, elle retourna aux premières lueurs de l'idée , à l'école de Socrate ; elle demanda des conseils à la philosophie d'Aristote, pour remonter, par l'analyse, à l'unité dont on brisait si brusquement le lien. C'est ainsi que la société française se manifesta par Corneille et Molière avant d'agir par l'Encyclopédie et par la force des armes. Que peuvent produire , après des faits si fortement empreints d'un caractère providentiel, les négations des Luther de la littérature et les efforts de l'individualisme romantique ? Rien de sérieux, rien qui doive alarmer. Cependant les générations se succèdent , et le temps ne consacre nulle œuvre digne de soutenir l'importance de notre théâtre.

Revenons aux Espagnols.

Quand le théâtre florissait en Espagne et en Angleterre , nous l'avons dit ailleurs , la France était en proie à la guerre civile. Mais pour qui veut étudier le caractère d'Elisabeth , qui protégeait Shakspeare ; celui de Philippe IV, qui admirait Calderon ; et celui de Henri IV, forcé d'abjurer le calvinisme pour devenir roi de France , on peut concevoir quel sera l'avenir politique et littéraire des trois nations. Les autos sacratnenkUes de Lope de Yéga et de

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Calderon , quelque pompeux qu'en fat le style , ne devaient pas entraver la marche triomphante de l'esprit français. L'admirable comédie satirique de Cervantes, le Don Quichotte, pouvait exciter l'admiration dans notre pays où toute œuvre littéraire doit avoir un but , de même que Richardson et d'autres romanciers anglais y ont exercé une influence salutaire; mais Shakspeare, tout sublime qu'il soit, n'y saurait rien produire de bon.

u Les époques les plus marquantes des progrès de l'art dramatique en Espagne , dit Schlegel , peuvent être désignées par les noms de trois écrivains fameux, Cervantes, Lope de Yéga et Calderon. — Les renseignements les plus anciens que nous ayons sur le théâtre espagnol , sont fournis par Cervantes luimême , dans son Don Quichotte , dans les préfaces de ses dernières comédies , dans le Voyage au Parnasse, et ailleurs. 11 avait été témoin des premiers essais de l'art dramatique ; il décrit avec beaucoup de gaieté les spectacles informes également dénués d'ornements extérieurs et de mérite réel , qu'il avait vus dans sa jeunesse. Il était autorisé à se regarder lui-même comme un des restaurateurs de cet art , car avant que Don Quichotte lui eût acquis une gloire immortelle, il avait travaillé pour le théâtre avec beaucoup de zèle , et vingt à trente pièces de lui , dont il a parlé très-négligemment dans la suite , furent cependant très-applaudies. Il n'avait pas d'autres prétentions que celle d'amuser sur la scène , et

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lorsque ce but du moment était rempli , il ne songeait plus à ses ouvrages. — Aussitôt que Lope de Véga parut , il rogna en maître sur la scène , et il éclipsa la gloire de son prédécesseur. — Que Lope ait travaillé dans le but de plaire au peuple , c'est ce qu'on ne peut pas lui reprocher. De tous les dramatistes qui ont eu dans leur vie un grand succès populaire, il est, sans contredit, un des plus étonnants, et il a mérité que Cervantes , son rival et son antagoniste, l'appelât sérieusement un miracle de la nature. Les pièces inconcevablement nombreuses de Lope de Yéga n'ont pas toutes été imprimées , et il serait difficile de se procurer , hors de l'Espagne , la collection de celles même qui l'ont été; toutes contiennent des situations intéressantes et des plaisanteries incomparables; et il y en a peut-être fort peu qui , si elles étaient travaillées et revêtues d'un coloris plus moderne, ne produisissent un grand effet au' théâtre. Leurs défauts sont à peu près les mêmes, et l'on y retrouve toujours cette imagination intempérante qui accumule sans mesure les inventions extraordinaires, et de la négligence dans l'exécution. Elles ressemblent aux groupes dont un dessinateur habile jette à la hâte les esquisses sur le papier , et où beaucoup d'étourderie et de précipitation n'empêche pas que chaque trait n'ait du sentiment et de la vie. Il ne manque aux ouvrages de Ix)pe, outre de la profondeur, que cette finesse dans les aperçus , qui est le mystère de l'art.

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u Si ron en était r«gté à ce point , et que le théâ* tre espagnol ne se fût composé que des ouvrages de Lope et des plus célèbres d'entre ses contemporains, tels qu'un Guillain de Castro, un Montalban, un Molina, un Matos Fragoso, etc., on y admirerait de grandes vues et d'heureuses dispositions , plus que la perfection de l'art dramatique. Mais enfin parut don Pedro Galderon de la Barca , un génie aussi fertile, un écrivain aussi laborieux que Lope,. et un bien plus grand poète , un grand poète si jamais ce nom a été mérité sur la terre. £n lui se renouvelèrent, et dans un degré bien plus éminent, la puissance d'exciter l'enthousiasme , l'empire exercé sur la scène , et , pour ainsi dire , enfin , le miracle de la nature. — Ses pièces se divisent en quatre classes principales : les pièces sacrées , dont les sujets sont tirés de l'Écriture ou de la légende , les pièces historiques , les pièces mythologiques ou celles dont les sujets sont fabuleux , et enfin les peintures de la vie sociale des temps modernes. — Les pièces de Galderon qui paraissent le plus s'abaisser au ton de la vieconunune, nous captivent cependant toujours par je né sais quel charme fantastique , et ne peuvent guère passer pour des comédies dans le sens ordinaire de ce mot. — L'honneur, l'amour , la jalousie sont les ressorts de ces comédies. Tel est dans sa plus grande élévation l'esprit du drame national , que les étrangers ont nommé pièce d'intrigue , et qu'on appelle en Espagne , d'après le costume dans

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lequel il se joue , comédie de cape et d'épée. La partie buriesque ne consiste, pour l'ordinaire, que dans le rMe du valet bouffon, connu sous le nom de Gracioso. Ce valet sert à parodier la partie idéale de la pièce , et il contrefait , de la manière la plus spirituelle et la plus agréable , les sentiments exaltés de son mattre. Il est rarement employé activement à former par ses fourberies le nœud de Tintrigue, c'est le hasard qui s'en charge et qui s'en acquitte avec esprit.

«( D'autres pièces sont appelées comedias di figuron; les éléments^ en sont à peu près les mêmes, mais on voit paraître une caricature bien marquée sur le devant du tableau. Il est impossible de refuser le nom de comédies de caractère à plusieurs pièces de GaMeron, et cependant on ne doit pas attendre à trouver des peintures bien finement nuancées, chez des poètes méridionaux, auxquels une sensibilité ardente et une imagination impétueuse ne laissent ni le loisir, ni le sang-froid qu'exige l'esprit d'observation.

(( Il y a encore des pièces de Calderon qu'il nomme lui-même pièces de fêtes. — Mais c'est dans les com positions religieuses que les sentiments de Calderon se déploient avec le plus d'abandon et d'énergie. Il n'a peint l'amour terrestre que sous des traits vagues et généraux. H n'a parlé que la langue poétique de cette passion. La religion est son amour véritable; elle est l'âme de son âme. La génération qui suivit

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Calderon fat témoin des efforts des poètes pour conserver son esprit sur la scène; mais tout ce que produisit cette époque ne fut qu'un faible retentissement du passé , et il n'a rien paru de neuf ni de vraiment original qui mérite d'être cité après lui.

te Plus tard encore on n'a vu que de la stérilité. Des essais isolés ont été tentés pour rendre la tragédie régulière, c'est-à-dire, pour lui donner la coupe française, et le drame déclamatoire de Diderot a même trouvé des imitateurs. J'ai la une comédie espagnole qui tendait à recommander l'abolition de la torture. On peut juger de la gaieté qui doit résulter d'un pareil but. Les mêmes Espagnols qui sont infidèles à l'ancien goût national, font grand bruit des drames prosaïques et moralistes du Moratin ; mais il n'y a pas de raison pour nous d'aller chercher en Espagne ce que nous avons d'aussi bon ou d'aussi mauvais chez nous. — Lorsque des circonstances extérieures, telles que l'influence du clergé , la contrainte im{)osée par la censure , ou le zèle jaloux du peuple pour le maintien des anciennes mœurs, lorsque ces circonstances, dis -je, s'opposent à l'introduction des usages qu'on regarde dans les pays voisins comme des progrès de la civilisation , il arrive souvent que les meilleurs esprits deviennent avides du fruit défendu , et se prennent d'admiration pour quelque mauvais genre, déjà hors de mode dans le lieu où il a pris naissance. De certaines maladies morales sont tellement conta-

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gieuses dans un siècle , qu'il faut en avoir été atteint à un certain degré , pour ne pas risquer de les prendre à l'avenir. Les Espagnols en ont été quittes à bon marché. Leur existence presque insulaire leur a permis de sommeiller pendant le dix-huitième siècle : et que pouvaient-ils faire de mieux? Si la poésie romantique venait à se réveiller dans la vieille Europe ou dans un nouvel hémisphère , il se trouverait indubitablement qu'elle aurait passé d'un heureux instinct à la connaissance réfléchie de ses propres ressources, n

Il est impossible d'employer des considérations plus larges à des conclusions plus puériles ; Schlegel écrivait son cours à Vienne, en 1808, sous l'influence d'un ressentiment contre la France, et, nous l'avons dit , le besoin d'exalter les Espagnols et les Anglais qui résistaient à la domination de Napoléon , le rendit partial pour leur littérature au détriment de la nôtre. Gomment n'a-t-il pas compris que le romantisme de ces deux peuples ne pouvait arriver à produire quelque effet sur la civilisation qu'en passant par la langue française , et surtout qu'en se modifiant au. goût classique , c'est-à-dire , à l'ordre et an bon sens de notre théâtre? Le Festin de Pierre y si évidenmient emprunté par Molière à l'Espagne, n'en fournit-il pas la preuve? Quelle admirable moralité notre poëte comique n'a-t-il pas tirée de ce sujet fantastique? N'a-t-il pas longtemps à l'avance enseigné aux romantiques comment on pouvait em-

S% PHYSIOLOGIE DU TBtATRE.

ployer le surnaturel et le faire concourir au but du drame par Tesprit , la gaieté, la vérité et la simplicité des détails? Qui ne sait d'ailleurs que Molière fut presque contraint à faire ce nouveau chef-d'cBuvre, par ses comédiens qui étaient ses associés, et dans le but d'amener la foule à son théâtre. Le théâtre de rhôtel de Bourgogne avait emprunté aux Espagnols un Dan Juan ; le théâtre d'Arlequin avait le sien ; les bourgeois de Paris, toujours poussés par l'instinct secret de l'avenir de la France, voulaient partout des statues mouvantes. Notez que ce n'est pas à Shakspeare que la France demande un spectre; qui connaît Shakspeare à Paris, et Macheth et Hamlet? Mais l'Espagne est incessamment à nous; Louis XIY s'apprête à dire qu'tï ny o plus de Pjrrénées; l'Espagne, si elle a été pour quelque chose dans la marche de l'esprit humain , va bientôt subir l'influence française; car le trône, de ce côté des monts, protège le philosophe Molière, l'auteur du Tartufe, qui refait le Don Juan espagnol à l'usage du nouveau précepteur universel; tandis que le surgeon royal qu'on doit planter sur le sol ibérique n'y produira pas cet arbre-trône qui abrite tout un peuple.

Puisqu'on forçait Molière à faire le Festin de Pierre f quoiqu'il fit vite (le besoin de nouveautés ne permet jamais d'attendre le poète), il fit une œuvre profonde qui devait laisser dans l'oubli la pièce espagnole , et le Don Juan dé l'hôtel de Bourgogne,

FBT8I0L0GIB DU TH&ATBE. 997

et celui du théâtre d'Arlequin. En entrant dans le domaine du surnaturel , ou du fantastique , le poète français ne veut pas que sa complaisance soit sans fruit pour Tavenir; ce n'est plus, cette fois, un marquis français qu'il expose aux yeux de la foule ébahie , c'est le type incarné de tous les vices, c'^st la société tout entière changeant de langage , selon les besoins du moment , se conformant aux circonstances, qui est galante, bigote, quand il le faut; c'est le grand seigneur qui donne aux petits l'exemple, qui leur ouvre la voie : il nargue son père (vous verrez plus tard le siècle renier les siècles passés), il blasphème Dieu; il croit seulement que deux et deux font quatre, — Attendez , et l'athéisme sera hautement prêché par la cour. — Libertin pour les sens , libertin pour l'esprit , n'est-il pas une réflexion de cet être noblesse qui doit disparaître avec le xvra" siècle? cît le peuple n'est-il pas représenté par Sganarelle, qui, dans son bon sens, conserve le sentiment du bien? Don Juan, ou, si vous l'aimez mieux , le grand seigneur qui enlève les femmes , qui bat les gens , qui ne paye pas ses dettes , qui méconnaît les sages avis de l'expérience , qui reste sourd aux justes reproches de sa victime, veut braver le commandeur qu'il mit à mort, c'est-à-dire, le trône dont il a brisé les appuis ; il le convie au festin, à ce terrible banquet où Louis XYI vint s'asseoir. Alors la révolution éclate : <c Le tonnerre tombe avec un grand bruit et de grands éclairs sur

ââ8 PHYSIOLOGIE DO THÉÂTRE.

don Juan, comme il est dit dans Molière. La terre s'ouvre et Tabime; et il sort de grands feux de l'endroit où il est tombé. » Sganarelle reste seul , pauvre peuple! avec ses terreurs, mais avec ses besoins: «< Ah! mes gages! ah! mes gages! s'écriet-il. Voilà par sa mort un chacun satisfait. Ciel offensé, lois violées, filles séduites, familles déshonorées, parents outragés, femmes prises à mal, maris poussés à bout , tout le monde est content; il n'y a que moi seul de malheureux ! Mes gages ! mes gages ! mes gages ! )>

Mais pense-t-on que les révolutions changent les hommes, et que les conseils de l'expérience soient écoutés, et plus suivis qu'autrefois? Don Juan, c'est encore notre siècle d'aujourd'hui, c'est l'homme sans foi, sans Dieu, qui exploite les autres, qu'aucun scrupule n'arrête, que nulle crainte ne retient, pour qui tous les moyens sont bons, le meurtre, la séduction, la violence; c'est le mensonge embrassant sa dupe, la leurrant de promesses, la forçant à s'asseoir, s'informant des choses qui la touchent; c'est l'habile savoir-faire trompant et séduisant deux personnes d'une seule parole, d'un même espoir, admettant à sa table, avec bonhomie, le valet qui l'amuse; faisant bonne contenance au sein du danger; fermant l'oreille à la voix secrète de la conscience, impertinent pour la remontrance , cédant à la nécessité, et ne se corrigeant jamais. Qui ne voit là un miroir fidèle de tout ce qui se passe sur la scène du monde?

PHYSIOLOGIE OC THÉÂTRE . 3â9

Chaque classe a ses représentants dans ce tableau; et la statue de pierre, cette vengeance légitime , qui se ranime pour donner un grand exemple, comprendon son langage? Les institutions et les hommes , tout est là. Mais, dans la préoccupation d'intérêt personnel qui paralyse tous les mouvements de Tâme, on ne veut rien voir et rien entendre.

£st-ce à TËspagne qu'il faut compter cette œuvre, qui fut une prophétie, comme elle peut encore en être une peut-être? Que faisait FËspagne tandis que la France jouait les cinq actes de Molière? Elle dormait. Et que lui est-il arrivé pour avoir sommeillé pendant tout un siècle? dans quelle situation ce malheureux pays se trouve-t-il maintenant politiquement et moralement, quand on le compare aux autres nations ? Quant à la littérature dramatique , bien qu'elle se soit réveillée dans la vieille Europe, la prédiction de Schlegel est restée sans effet , en Espagne comme ailleurs, et le théâtre espagnol en est réduit, pour l'œuvre pénible de son éducation sociale , à se contenter des bribes de notre théâtre et à imiter les pièces que nos dramatistes imitent de Galderon et de Lope de Yéga, à une époque où le culte de Molière et de Corneille ne fait que s'accroître par l'effet naturel des efforts tentés pour pervertir le théâtre français.

DU THiATRE ALLEMAND.

La langue allemande a été la dernière à manifes^ ter, par le moyen de Part dramatique, le but d*activite et le génie des peuples qui s'étendent du Rhin au Danube. I^a cause de ce retard tient évidemment à la division de la Germanie en petits États, et à Pintérêt qu'eurent les souverains de se soustraire au joug de la cour de Rome par la réformation de Luther. La guerre des paysans, la facilité du despote à surveiller de près sa domination circonscrite , l'action du protestantisme qui niait la puissance des beauxarts , et , si l'on veut aussi , l'influence du climat , ne permettaient guère aux hommes inspirés de sortir les individus de la préoccupation constante d'euxmêmes pour leur bien-être matériel, et leur salut spirituel. Après Charlemagne, le titre d'empereur ne fut plus qu'un mot vide de sens ; le génie del'unité

PHTSI0L061K DU THÉATRI. 231

resta le partage de la France , et, quand il eut fondé la puissance du saint-siége, l'anarchie impériale, qui l'attaquait en Italie par la querelle des Guelfes et des Gibelins, ne put enfin empêcher le schisme religieux et politique de devenir, sous le nom de Luther, un nouveau germe de divisions , un nouveau principe d'égoîsme pour les États dans la confédération , et pour les individus dans les États. Depuis Gharlemagne, on ne comprit bien, en Allemagne , la force de l'union et de la grande nationalité, qu'après les conquêtes de Napoléon.

L'antique Germanie avait eu ses bardes, l'Allemagne moderne eut ses t/Mil/r8« chantres {tneister sanger) ou phona9que9,%QTià de poètes, qui se formèrent en confréries du temps d'Othon le Grand, à ce que leurs historiens prétendent, mais certainement sous Maximilienl*»', qui confirma leurs privilèges. A Mayence, à Strasbourg , à Nuremberg, à Augsbourg, ces confréries avaient le droit de poétiser dans les tournois, dans les carrousels et dans les autres cérémonies solennelles. Celle de Strasbourg subsistait encore dans le dernier siècle, et jouissait de certains revenus fondés en sa faveur depuis un temps immémorial : composée d'ouvriers des différentes corporations qui chantaient sur une tribune dans la chambre commune des métiers , ils donnaient en public , en certains temps de l'année, le spectacle de la distribution des prix fondés, selon leurs usages, pour les meilleures pièces de poésie et de chant que composaient

âS2 PHT8I0L0GIS DU THÉÂTRE.

ces artisans grossiers , étrangers aux règles de Tart de la musique et de la versification.

C'est dans ces confréries d'artisans qu'est né le théâtre, en Allemagne, et on ne trouve guère de vestiges de représentations dramatiques avant le xv" siècle. Ce ne fut qu'au milieu du xvi« qu'elles eurent lieu fréquemment, surtout à Nuremberg, par le zèle d'un cordonnier nommé Hafis SachSy qui composait des pièces , et qui les jouait lui-même , dans le local de la corporation, devant un public admis gratis. Ces pièces étaient tirées de l'histoire sainte ; on en a fait aussi pour amuser et pour instruire les princes, et Mtuserius nous apprend qu'on en joua une relative aux af&ires de religion du temps , et pour montrer à Charles-Quint les fautes qu'il y avait commises.

Depuis longtemps , dans les grandes villes d'Allemagne, les corps de métiers faisaient des processions solennelles et jouaient à la suite des comédies et des farces. Peu à peu l'usage s'introduisit, dans les universités, de représenter des pièces en langue latine , et enfin une troupe de comédiens hollandais étant venue à Hambourg, on se modela sur leurs ouvrages.

La première troupe de comédiens qui se forma en Allemagne, après l'an 16â6, fut composée déjeunes étudiants de très-bonnes familles, dont le chef était fils d'un lieutenant-colonel. Ils furent bientôt imités par d'autres, tous étudiants et nobles. Le chef de la quatrième troupe se nommait Jean Velten : il était professeur de philosophie et fils d'un professeur de

PHYSIOLOGIE DU THtATRS. 235

théologie à Tuniversité d'Iéna ; il composa des drames, et rélecteur de Saxe le prit à son service lui et les siens, jeunes nobles et savants, et ils finirent ainsi leurs jours, fort honorés de tous. Dans d'autres troupes, quelques-uns, par leurs talents et par leur naissance, furent déclarés poëtes de l'empereur; quelques-uns, ayant quitté le théâtre, sont parvenus à de hautes dignités ecclésiastiques, et à des emplois très-considérables dans l'État. Nous citons ces faits parce qu'ils prouvent en faveur de l'Allemagne. Les préjugés, on le voit, ne sont pas partout les mêmes. Les tragédies et les comédies allemandes ne furent longtemps que des imitations du théâtre hollandais. «( Je ne décrirai pas les supplices, dit Riccoboni , les tortures des martyrs, ni les gibets des scélérats que l'on fait voir sur la scène; il suffit de dire qu'ils n'en omettent aucun. Dans les tragédies on entend ordinairement des voix horribles ; on voit des fantômes, des spectres qui ont à la main des épées sanglantes , ou qui les portent enfoncées dans le sein ; on y voit des flambeaux noirs allumés , des tombeaux , et tout ce que l'on peut imaginer de plus effrayant. )> Cependant on avait depuis près d'un siècle tenté de se modeler sur le théâtre des Grecs et des Latins, comme en France , d'observer les règles , d'écrire avec noblesse : Jean Opitz, André Gryphius et Gaspard de Lohenstein furent les trois poètes qui réformèrent le théâtre de leur nation. Leurs tragédies , surtout celles de Gryphius qu'on peut appeler le Corneille des

954 FHrSlOLOGlS du THiATBE.

Allemands, ont longtemps joui d'une grande renom* mée. Après eax, on se borna à traduire les pièces des théâtres français, espagnol et anglais, et on imita les Italiens pour les pièces improvisées ; cependant on n'abandonna jamais lesvieilles pièces, bien qu'elles fussent de mauvais goût. Les pièces nouvelles étaient rarement imprimées, et nous croyons qu'il n'est pas indifférent d'en dire la raison. Citons Riccoboni : « Dans les troupes il y a toujours des comédiens qui sont poètes et qui composent des pièces : si quelque auteur étranger présente une pièce , ce n'est jamais pour de l'argent, il en fait présent à quelque acteur ou actrice, et la pièce produit à celui qui en est possesseur, la part d'auteur, ou la somme dont on est convenu avec la troupe , toutes les fois qu'on la représente , et cela pendant un siècle s'il est possible; car ces pièces sont comme des fonds de terre qui passent en héritage dans les familles : il en est de même des comédiens auteurs. Aussitôt que la pièce parait à l'impression, les comédiens' en sont les maîtres, et n'en payent plus aucune rétribution à celui des camarades qui la possédait ou qui en est l'auteur. Par cette raison, le plus grand nombre de pièces nouvelles ne sont connues que par la représentation et ne sont jamais imprimées; l'intérêt des auteurs comédiens, ou des possesseurs de pièces, ne leur laisse pas goùtçr le bien qui en reviendrait à la république en les imprimant, puisque l'on pourrait juger du progrès ou de la décadence de leur théâtre;

PHTSIOLOGIK DU THÉÂTRE. 2S5

ce qui produirait des dissertations et des critiques , qui ne font jamais que du bien, ou lorsqu'elles confirment le public dans le bon goût , en applaudissant à ce qui est bon , ou lorsqu'elles le détrompent en démasquant ce qui est mauvais*

u Je sais bien que d'un autre côté on peut trouver des gens qui approuvent une telle méthode, et surtout les comédiens : parce qu'il est sûr qu'aussitôt qu'une pièce nouvelle est imprimée, le nombre des spectateurs diminue aux représentations, et ne s'empresse pas de la revoir, la connaissant trop. Si on n'imprimait pas les pièces, elles paraîtraient toujours nouvelles; et dix ans après qu'on les aurait laissées reposer, le public s'empresserait de les voir, lorsqu'on les remettrait au théâtre, comme si c'était la première représentation. Si on pouvait mettre une pareille police dans le Parnasse de Paris , cela serait un grand bien aux comédiens; surtout s'il venait la mode de ne pas donner de rétribution aux auteurs, ce serait encore mieux ; mais il y a très-peu de poëtes qui travaillent pour la gloire , et plus grand nombre ne compose que p^ar de l'argent. »

A cette époque, il y avait six troupes de comédiens allemands , dont une résidait en Suède , une en Livonie, et les autres voyageaient de ville en ville à leur fantaisie. Mais presque toutes les cours d'Allemagne avaient des troupes françaises, et de temps en temps l'opéra italien qu'elles entretenaient à grands frais. A Vienne on représentait encore les

mystères de la Passion , mais Topera y était permanent, et les musiciens de Fempereur étaient tous Italiens. Au reste, rien ne peut mieux préciser la situation du théâtre allemand dans la première moitié du dernier siècle que la préface du Coton mourant de Gottsched (seconde édition, Leipsick, 1757). «J'entreprends de donner à l'impression une tragédie en vers , y est-il dit , et cela dans un temps que ces sortes de poésies, qui depuis plus de trente ans étaient dans l'oubli, n'ont commencé que depuis peu à paraître sur notre théâtre. Il y a trois ans que, dans mon ouvrage sur la critique , j'ai fait de mon mieux pour encourager notre nation à travailler sur le poème dramatique; mais je n'ai pas voulu hasarder de le faire, et de prévenir les autres par mon exemple. J'ai attendu pour voir si quelques-uns des poètes ne l'entreprendraient pas pour faire honneur à l'Allemagne. Il faut avouer que nous ne manquons pas de grands génies, et qui seraient propres surtout pour la poésie tragique. Il ne s'agit que d'en savoir les règles. 11 faut aussi connaître les défauts et les beautés du théâtre allemand , et avoir connaissance en même temps des théâtres français, anglais et italien.

u Avant que d'expliquer le motif qui m'a fait entreprendre de mettre au jour cette tragédie, il faut que je dise en peu de mots ce qui m'a donné du penchant pour la poésie de théâtre , et ce qui m'a engagé à la fin à en faire l'essai.

« Il y a quinze ou seize ans que je lus une des

tragédies de Lohenstein, ce qui me fit concevoir une idée fort plaisante de la tragédie. Quoique j'entendisse par des gens de goût vanter extrêmement ce poète, je ne pouvais pas goûter la beauté .de ses ouvrages, mais je n'osais pas en dire mon sentiment. Vjéntigone de Sophocle traduite en allemand par Opitz ne trouva pas plus de grâce auprès de moi : et quoique je goûtasse infiniment les autres productions de ce père de notre poésie, je ne pouvais cependant souffrir la dureté de cette traduction qui me paraissait un peu forcée. Â l'égard de la poésie de théâtre, je restais donc dans une parfaite indifférence, ou ignorance même , jusqu'à ce que les ouvrages de Boileau me tombèrent entre les mains; la satire adressée à Molière, les louanges et les critiques dramatiques qui s'y trouvent répandues, excitèrent ma curiosité pour en connaître les pièces. Je lus le théâtre de Molière , ce qui me donna une grande envie de voir quelque représentation de comédie ou de tragédie. L'année 17â4 , je trouvai à Leipsick la troupe des comédiens privilégiés de la cour de Saxe, qui n'en font le voyage que dans le temps de la foire. J'eus lieu de me contenter, je ne manquais pas une pièce. — J'eus occasion de faire connaissance avec le chef de la comédie de ce temps-là ; je lui parlai d'un meilleur ordre de son théâtre : je lui demandai surtout pourquoi l'on ne jouait pas les tragédies de Gryphius , comme aussi son Hùrribilicrthrifax, Il me répondit qu'il avait donné la première de ses

358 PflYSIOLOGIB DU THÉÂTRE.

tragédies autrefois, mais qu*à présent on ne souffrirait plus de semblables pièces en vers, parce qu'elles seraient trop sérieuses, n'y ayant aucun personnage plaisant. Je lui conseillai d'essayer une pièce en vers, et je lui promis d'en faire l'essai moi-même et de l'écrire. Cependant, je n'avais aucune connaissance des règles, et ne sachant pas même s'il y en avait, je traduisis r£'iu/^miondeFontenelle,que je fis imprimer en y ajoutant quelques scènes plaisantes, etc. — Pendant ce temps-là les mauvaises pièces que je voyais jouer, me donnaient occasion de faire des réflexions (même sans avoir aucune connaissance des règles) et je ne trouvais pas dans leur conduite le naturel que je croyais devoir y régner. Je m'inquiétais toujours des règles du théâtre , car je ne pensais pas m'imaginer qu'un genre de poésie si ample et si grand pût subsister sans règles, puisque je voyais que tous les autres en avaient. Je n'en ai point trouvé dans les ouvrages de nos écrivains, si ce n'est dans la poésie allemande de Rothen, qui parut à Leipsick l'année 1688. Menantes dans ses poésies de théâtre ne donne qu'une faible instruction pour l'opéra. Rothen cependant ne m'ayant pas contenté , quoiqu'il n'ait pas mal pensé , m'a ouvert lés yeux par les louanges qu'il donne à la Poétique d'Aristote ; il me donna envie de la lire, et je ne la connus pour la première fois que dans la traduction française de M. Dacier. Casaubon, de la Poésie satirique des Grecs, la Poétique d'Aristote, de Rappolt, Heinsius»

PHTSIOLOGIE DU THÉÂTRE. 339

de TragcBdiœ constitutione , la PraUque du théâtre de Fabbé d'Aubignac, et d'autres écrivains, parmi les modernes, m'en donnèrent toute la connaissance que je souhaitais. Sans parler delà lecture des pièces de théâtre de Corneille , de Racine , de Molière, de Lamothe, de Danchet, de Voltaire, etc., et de leurs préfaces, et des traités critiques qui y sont joints, le théâtre des Grecs du P. Brumoy, et l'histoire du théâtre italien de Riccoboni , me fournirent plus de lumières que tous les autres en cette matière.

<( Plus je connaissais les théâtres réglés des étran* gers, et plus j'avais de peine en voyant le dérangement du théâtre allemand ; mais il arriva que les comédiens de la cour de Dresde changèrent de chef, et que le nouveau , avec son épouse, qui a un mérite infini pour le théâtre , et qui ne cède en rien aux meilleures actrices de la France et de l'Angleterre , avaient l'un et l'autre une extrême envie d'abolir le chaos qui a régné jusqu'à présent sur notre théâtre, et de mettre la comédie allemande sur le pied de la française. Dans le même dessein , longtemps auparavant, lorsqu'il était à la cour des princes de Brunswick, on avait essayé de traduire en vers allemands les meilleures tragédies du théâtre français : on lui envoyait pour cela des exemplaires d'une quantité de ces pièces; et quoique l'on eût commencé par le Régulus de Pradon, qui n'est pas un des meilleurs tragiques de la France, et que Bressand, poëte à la cour de ce prince , l'eût traduit en vers très-rudes ^

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cette pièce cependant eut un si bon succès qu'on y donna aussi Brutus et Alexandre du même traducteur. Quelque temps après , parut le Cid de Corneille, traduit par une meilleure plume , et qui fut applaudi beaucoup plus que toutes les précédentes. »

Voilà quelle fut , en Allemagne , la marche du théâtre. Les choses étaient dans cet état quand Télecteur de Brandebourg fonda la monarchie prussienne. Ce protestantisme politique, cette négation de la puissance impériale, quoiqu'elle dût influencer les esprits dans la Confédération germanique , n'aurait eu que des effets lents sur le moral des populations, si l'héritier présomptif du nouveau trône n'eût cherché à se consoler du despotisme paternel , en attendant quïl l'exerçât , par la culture des arts et de la philosophie. La correspondance qui s'établit entre le prince royal de Prusse et Voltaire , et plus tard le développement du génie de Frédéric II, conservèrent à l'Allemagne une direction toute française, d'après les idées philosophiques du temps. Ainsi on recevait de l'autre côté du Rhin toutes les impressions qui devaient produire la révolution française, et, quand elle eut éclaté, le despotisme de Napoléon y fit enfin comprendre le besoin de la liberté et germer les grandes idées de l'unité germanique et de l'indépendance.

On n'en saurait donc douter , le contact intellectuel avec la France avait produit d'heureux résultats en Allemagne , malgré les dénégations de Schlegel ,

t>HTSI0L06IE DU TBtATBS. 241

quand Lessing entreprit d*écrire. « Des pièces françaises de tout genre , dit-il , des comédies danoises de Holberg , et plus tard , quelques comédies italiennes de Goldoni , le tout mal traduit en allemand, avec un petit nombre de faibles imitations qui prétendaient à Toriginalité, voilà de quoi se composait le répertoire de notre scène , lorsque enfin parurent successivement Lessing, Goethe et Schiller, et le théâtre allemand sortit de sa longue médiocrité. >»

Lessing , au dire du célèbre critique , et cette fois nous devons admettre tous ses jugements , Lessing a payé un tribut au temps où il vivait , par ses premières productions dramatiques. Il fit d'abord des comédies insignifiantes, il esquissa des tragédies d'après les règles françaises, il imita le Marchand de Londres dans SaraSampson, et il s'occupa de critique théâtrale. Le premier il parla de Shakspeare; comme il croyait à l'infaillibilité d'Aristote , tout en subissant l'influence que les écrits de Diderot exerçaient sur son esprit , il introduisit dans sa théorie un mélange singulier ; et le romantique Schlegel l'accuse d'avoir méconnu les droits de l'imitation poétique , en soutenant que le dialogue , ainsi que les autres parties de la composition dramatique , devait être rigoureusement calqué sur la nature , comme si , dit-il , une imitation exacte de la réalité était désirable, ou seulement possible dans les beaux-arts. <c II avait raison de vouloir bannir les alexandrins de la tragédie allemande , mais il avait tort de cher-

Î42 PHYSIOLOGIE DU TBtATBE.

cher à en exclure toute yersification. Les inteutions de Lessing n'ont été que trop remplies à cet égard , et ii est cause que nos acteurs ont tellement négligé l'art d'apprendre et de réciter des vers, qu'ils ont à présent beaucoup de peine à s'y accoutumer de nouveau. 11 est encore la cause indirecte de cette plate trivialité, décorée du nom de naturel , actuellement en vogue parmi nos écrivains dramatiques , puisque l'obligation d'écrire en vers leur aurait imposé une heureuse contrainte. »

Lessing n'était pas poëte dans le sens du romantisme ; cependant la comédie de Mina de BartUœlm, d'un comique fin , et sa tragédie d'EmiUa GaUoti, excitèrent une vive admiration. Son opinion était que l'art dramatique agit avec d'autant plus de force qu'il réussit mieux à présenter une copie, exacte jusqu'à l'illusion , de ce qui est le plus près de nous et de ce que nous connaissons le mieux. D'après cette idée, il s'est emparé d'un grand fait historique, le meurtre de Virginie par son père , et , sous des noms modernes , dans le cercle de la principauté de Massa-Carrara , il a fait valoir un exemple de la vertu d'un père. Mais ce n'était pas là, pour l'Allemagne , une révolution littéraire assez complète ; il était réservé à Goethe de l'entreprendre et de l'effectuer. <c Plus je m'approche des temps actuels, dit Schlegel , plus je demande qu'il me soit permis de m'en tenir à des remarques générales , et de ne pas juger en détail les ouvrages d'écrivains vivants , qui

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ont été pour la plupart ou mes amis ou mes anta-. gonistes; cependant j*oserai parler de Goethe et de Schiller , de ces deux hommes dont l'Allemagne se glorifie, et auxquels , dans la familiarité de la con- * versation , j'ai souvent communiqué mes idées sur Fart dramatique, et j'en parlerai avec cette franchise que méritent leurs nobles efforts et leurs vues désintéressées. Les erreurs que des préjugés inévitables leur ont fait commettre au commencement de leur carrière , sont déjà oubliées ou le seront bientôt ; leurs ouvrages , en revanche, resteront, et ces ouvrages ont posé , pour nous , la base d'une école nationale et fondée sur les vrais principes de l'art. »

Avant de montrer comment l'Allemagne a réalisé la prédiction de Schlegel , sachons ce qu'il entend par les vrais principes de l'art, u A peine Goethe avait-il, dans FTer^er, défendu les droits du sentiment contre l'oppression des prérogatives sociales , qu'il protesta par le fait , dans Goëts de Berltchingeny contre la contrainte des règles arbitraires auxquelles on avait voulu soumettre l'art dramatique. Il ne faut pas considérer cette pièce comme une imitation de Shakspeare, mais comme une production originale inspirée, par des sentiments analogues, à un génie également créateur. Goethe adopta, avec plus de hardiesse encore que Lessing , le principe du naturel dans le dialogue; car, outre qu'il rejeta la versification et tout ornement un peu relevé , il s'affranchit encore des lois que tout auteur

344 FflTSIOLOGIE DU TBÉATRK.

s^impose, quand il veut fixer par récriture le langage de la conversation. Il n'admet dans ses expressions aucune circonstance poétique, et Timitation veut être la chose même. — En général, ce que veut Goethe dans ses ouvrages, c'est faire parler son génie , et apporter de nouveaux principes de vie au milieu du siècle où il vit. Toute forme lui est bonne pour ce but , quoiqu'il préfère le plus souvent la forme dramatique. Il a cependant montré du zèle pour le théâtre , lorsque , dans le but de le soutenir, il s'est ployé au goût du moment et aux habitudes du public. C'est ainsi qu'il a composé ClavijOy tragédie bourgeoise à la manière de Lessing. Outre les défauts de genre , cette pièce en a un qui lui est particulier; c'est que le cinquième acte ne s'accorde pas avec les autres. Il semble que Goethe s'en soit tenu simplement au récit de Beaumarchais , et qu'il y ait ensuite ajouté une catastrophe de son in> vention. »

En vérité , on s'attend à des considérations d'une autre importance sur le père du romantisme dramatique allemand, après les déclamations si furibondes contre Molière et notre théâtre en général. Était-ce bien la peine d'être injuste envers des hommes d'un génie incontestable , pour arriver à louer Goethe de s'emparer de toutes les formes pour faire parler son génie ? « On voit dans les Amants coupables, poursuit Schlegel, une comédie bourgeoise, en vers rimes, conforme aux règles françaises. Goethe a

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porté l'humilité i^isqa'k continuer une petite pièce de Florian, et l'impartialité du goût jusqu'à traduire, pour le théâtre allemand, quelques tragédies de Voltaire. — La première esquisse de Faust appartient à la jeunesse de Goethe ; mais cette pièce, même depuis qu'il lui a donné une forme nouvelle, est toujours Restée un fragment, et peut-être la nature de cette étonnante production s'opposait à ce qu'elle fût jamais autre chose. )>

Est-ce là , grand Dieu ! une conclusion en faveur du genre regardé comme le plus parfait , et sont-ce là les vrais principes de l'art? <( Pour représenter Faust, ajoute l'apologiste, il faudrait posséder la baguette magique de Faust lui-même. Mais quoiqu'on doive laisser tout à fait de côté l'idée de la scène , il y a prodigieusement à apprendre relativement à l'art dramatique , en étudiant le plan et l'exécution de cette pièce extraordinaire. Dans un prologue , vraisemblablement ajouté après coup , le poète s'explique comment il ne peut , en restant fidèle à son génie , se prêter à ce qu'exige la foule des spectateurs , et il semble faire ses adieux au théâtre. » G*était ce que Goethe pouvait Mre de mieux, puisque les conceptions dramatiques de son génie ne pouvaient être représentées. Ge que la foule des spectateurs exige , c'est le bon sens et des émotions naturelles. Les essais que les imitateurs du romantisme allemand ont faits sur notre scène ont prouvé qu'il en était en France comme en Allemagne; et de l'au-

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tre côté du Rhin on est revenu au genre français, soit par les traductions de nos pièces nouvelles , soit par des pièces d*auteurs indigènes, de la valeur de Kotzebueetd'Ifland, quand chez nous nous revenons chaque jour davantage à Molière et aux richesses de notre répertoire.

tt Après Goethe parut Schiller, ce poète également doué de la puissance d'agir fortement sur la multitude et sur les esprits éclairés. Son génie, indépendant jusqu'à la témérité, se laissa pourtant dominer par l'exemple. Il est vrai qu'il était encore très-jeune et très-éloigné de connaître le monde qu'il voulait dépeindre , lorsqu'il composa ses premières pièces de théâtre. Aussi y retrouve-t-on manifestement le caractère des plus anciennes productions de Goethe et de Lessing , ou de la prétendue manière de Shakspeare. — C'est là l'origine des ouvrages de la jeunesse de Schiller, les Brigands , Amowr et Intrigue^ et le Comte de Fiesque. Les Brigands, pièce aussi terrible qu'extravagante, produisit cependant un tel effet, que de jeunes enthousiastes en eurent la tête tournée. On n'y peut pas méconnaître une mauvaise imitation de Shakspeare. Franz Moor est un Richard III vulgaire , qui ne se relève par aucune des qualités de son modèle , et l'horreur qu'il inspire n'est point tempérée par l'admiration. Amour et Intrigue est un drame sentimental jusqu'à l'exagération , plus fait pour tourmenter le spectateur par des impressions pénibles

PflYSIOIOGIB DU Tft£ATRE. S47

que pour toucher profondément. Le Comte de Fiesque est encore, de toutes les pièces, celle dont le plan est le plus mauvais et l'effet le plus faible.

u Un aussi beau talent , continue Schlegel, ne pouvait pas s'égarer longtemps dans ces fausses routes, et des succès qui auraient servi d'excuse à tout autre , ne réussirent point à aveugler Scbil* 1er. Il sentit le danger de la rudesse et de cette arrogance présomptueuse, qui ne reconnaît aucun frein et ne s'assujettit à aucune règle, et il s'appliqua avec un zèle extrême, et même avec une sorte de passion, à soigner l'exécution de ses ouvrages. Don Carlos est celui qui détermine cette époque de sa vie. Quoiqu'on y trouve déjà beaucoup de profondeur dans les caractères, les traces d'une exagération emphatique s'y font encore remarquer à travers des formes plus choisies. Les situations sont fortes et pathétiques ; mais il y a une telle subtilité dans les motifs, que l'intrigue en devient embrouillée. L'auteur attache tant de prix à ses pensées sur la nature humaine et sur la constitution sociale, qu'il les énonce en propres termes, au lieu de ne les exprimer que par la marche des événements. Il résulte de là, que les dissertations des personnages allongent la pièce, au point de lui faire dépasser entièrement les bornes prescrites à la représentation. — Il s'est appliqué si consciencieusement dans PTallenstein à reproduire fidèlement l'histoire, qu'il n'a pas assez maîtrisé sa matière , et qu'un événement,

248 PHYSIOLOGIE DU THÉATRK.

qui pouvait ne pas occuper un grand espace , s'est étendu entre ses mains au point de fournir à deux drames et à une introduction en manière de prologue. (Benjamin Constant a fondu cette trilogie dans une tragédie en vers français où il y a de beaux passages. La préface de cet ouvrage contient surtout des choses remarquables sur l'art.) — La tragégie de Marie Stuart est disposée et exécutée avec bien plus d'art , tout y est maintenu dans le plus juste équilibre. — Dans un sujet merveilleux , tel que l'histoire de la Pucelle d'Orléans , Schiller a cru pouvoir se donner plus de liberté. Le nœud de Jeanne d'Jrc est plus lâche. — L'Épouse de Messine j d'après les intentions de l'auteur, devait être une pièce antique dans la forme et romantique dans le fond. — Les chœurs que Schiller a introduits dans cette tragédie, et où il a souvent déployé la poésie lyrique la plus belle et la plus animée , ne répondent point à l'idée que s'en formaient les anciens. -- Un des derniers ouvrages de Schiller, Guillaume Tell, est, selon moi , le plus parfait de tous. On y retrouve, dans toute sa pureté, la poésie de l'histoire; la manière en est franche et naturelle ; l'imagination du poète l'a si bien servi, qu'il a dépeint les beautés agrestes des paysages de la Suisse , avec autant de vérité que s'il les avait connus. — Schiller jouissait de la plénitude d'un talent parvenu à son plus haut point de développement, lorsqu'il fut enlevé par une mort prématurée. — Il est arrivé en Allemagne que

PHTSIOLOGIK DV THtATBE. 240

chaque génie original a fait naître un essaim d'imitateurs subalternes; et c'est ainsi que Goethe et Schiller, sans qu'il y eût beaucoup de leur faute, ont été cause qu'un déluge de mauvaises copies a inondé notre théâtre, n

Certes , cette appréciation de Schiller est d'une saine critique, et nous ferait comprendre la repu- -tation dont jouit Schlegel , sans ses contradictions trop fréquentes : il admire et il blâme les mêmes choses, tantôt dans Lessing , tantôt dans Goethe , tantôt dans Schiller. Sa partialité contre la France lui portait malheur en cela; quand la haine rompt une fois le fil de la logique, on ne parvient que trèsdifficilement à le renouer. Reconnaissons , nous, dans Schiller un esprit d'une haute portée et un noble talent. Il est facile de voir qu'il attachait à l'art dramatique une grande importance sociale, qu'il le destinait à exercer son influence sur ses concitoyens , et il en avait eu la preuve dans sa jeunesse avec les Brigands, puisque des jeunes gens de bonnes familles avaient imité la vie de Franz Moor. «( Le répertoire de notre théâtre, dit Schlegel en terminant son cours, compose donc sa misérable richesse d'un mélange bigarré de pièces de chevalerie, de portraits de famille , et de drames larmoyants , qui ne fout place que bien rarement à des ouvrages d'un style plus soigué et plus relevé , dans le genre de Schiller , ou de Shakspeare. Au sein de cette abondance nous ne pouvons cependant nous passer

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de nouveautés étrangères. Les petites comédies et les petits opéras français trouvent surtout des traducteurs et des imitateurs. Le goût du spectacle se soutient, faute de mieux , par le charme de la variété ; mais cette variété même tourne au préjudice de Tart de la déclamation , car les acteurs , obligés d'apprendre à la hâte une multitude de rôles insignifiants et bientôt oubliés , n'ont pas le temps de se perfectionner. Cette situation est exactement aussi la nôtre. »

Mais tout est bien changé en Allemagne depuis le temps où Schlegel prêchait la croisade contre la France , en s'attaquant à notre littérature ; le jour de la délivrance a brillé pour la Germanie , sans amener pourtant la liberté , ni la chute des abus ; sans satisfaire cet ardent besoin d'émancipation intellectuelle et politique qui dévorait Schiller, et qu'il excitait dans ses ouvrages. Après avoir conçu de douces espérances, les peuples ont fait un retour sur eux-mêmes , et de nouveau se sont tournés , comme par un admirable instinct, du côté du Rhin, vers cette France qui secouait pour la seconde fois son joug. Alors , dans l'espoir de la paix , on a cultivé des deux côtés les tendances philosophiques , et cette question de forme qui, pour un moment, avait agité quelques esprits , fut appréciée à sa juste valeur. Alors les hommes sérieux comprirent , en France et en Allemagne, les avantages et la force de l'unité, d'abord au point de vue politique, puis, par

PHYSIOLOGIE DU THtATRE. 951

une réaction infaillible, pour les croyances religieuses donl le besoin se fait toujours sentir ; et le retour aux idées catholiques , à Tinfluence des beauxarts , s'effectue de plus en plus , à mesure que les générations nouvelles arrivent à l'âge où le discernement se dégage des impressions de l'enfance. On semblait attendre, en Allemagne, la mort de Goethe , dernier soutien de la littérature romantique , pour revenir à des espérances, en l'absence du génie. Tant que le vieillard a vécu, sa belle tète , ceinte d'une triple auréole de paix, de gloire et de majesté, suffisait à désarmer la critique. Bien que les temps de foi et d'enthousiasme poétiques fussent passés , bien que des situations nouvelles eussent enfanté des besoins nouveaux , le nom de Goethe réveillait de si grands souvenirs , que cette génération , qui prit les armes en 1813 , eût craint de commettre un sacrilège en portant une main profane sur le dieu vénéré de leurs pères. Mais le poète mort , le prestige s'est évanoui. L'Allemagne ne tarda pas à être inondée de mémoires sur l'homme privé, et de critiques sur le poète. On publie chaque jour de nouveaux écrits pour établir sa gloire ou pour la contester ; et dernièrement on lisait dans le Journal des DébeUs, à propos de deux publications récentes , les Lettres de Goethe et les Conversations de Goethe y un feuilleton auquel nous empruntons ce qui peut donner une idée de cette réaction.

Les antagonistes de Goethe se divisent en deux

1B59 FflTSlOLOGIB DU THiATKS.

classes : les uns , les plus modérés , tout en rendant hommage à Tincomparable génie du poète , lui reprochent énergiquement de n'avoir été qu'un sublime rêveur , un artiste insouciant , sans conviction morale, religieuse, politique ou sociale, se laissant aller aux inspirations les plus hétérogènes , tour à tour chrétien , païen , musulman , sceptique , panthéiste, athée; d'avoir fait un dieu de la forme, de n'avoir jamais mis ses hautes facultés au service d'une idée utile , d'être resté muet aux jours de l'oppression de l'Allemagne ; de s'être tenu lâchement à l'écart , alors que la patrie avait besoin de lui; en un mot, d'avoir sacrifié tous ses devoirs d'homme et de citoyen à des rêveries suaves et harmonieuses , il est vrai , mais sans but , sans portée , sans avenir.

D'autres , plus sévères encore , refusent à Goethe même le génie poétique. Ils l'appellent tout simplement un homme de talent, ni plus ni moins, conune dit M enzel , le plus violent de tous les détracteurs du poète ; ceux-là prennent acte de cette inépuisable variété de tons et de manières qui le distinguent, pour lui dénier toute originalité , etc.

Goethe a rempli le rôle de Voltaire, moins la pensée du but social ; aussi ce rôle se borne-t-0 à l'Allemagne. Les grands événements qui occupent l'Europe n'émeuvent Goethe en rien : toute sa correspondance le prouve. Que lui importent à lui la campagne d'Egypte , la révolution de brumaire , la

riTUOLOoit ira tHCatai. 96S

bataille de Marengo et la flottille de Boulogne? Que lui importe la motion du tribun Curée qui va fonder un trône nouveau , et poser la couronne sur la tête de Napoléon et de sa descendance? Que lui importe tout cela? il aura à dîner ce soir, S6 janvier 1804, madame de Staël, Benjamin Constant, Môller, Wieland et son ami Schiller ! Plus tard, TAUemagne est envahie, la retraite de Goethe elle-même est entourée de Français ; pensez-vous qu'il va s'apitoyer sur tant de calamités pour son pays? Non, écoutezle : u J'ai traversé les mauvais jours sans beaucoup de pertes ; les affaires publiques étaient en trop bonnes mains pour qu'il fût nécessaire de m'en occuper. Je me suis renfermé dans mon ermitage pour méditer sur moi-même aux heures les plus agitées , aux heures où il faut penser à tout; je n'ai eu qu'une crainte , la plus cruelle de toutes , celle de perdr» mes papiers; aussi depuis j'envoie bien vite à l'impression tout ceque j'ai de préparé. » Voilà l'homme; que son pays soit humilié , que sa ville natale soit envahie , que sa maison soit livrée au pillage , que lui fait tout cela, pourvu qu'tV conserve ses papiers! Celui qui écrit ainsi n'est pas poète pour agir solidement sur le monde ; aussi , quand tout change autour de lui , hommes et choses , quand de naïve , candide et sentimentale qu'elle était , l'Allemagne sent le besoin de se faire industrielle , constitutionnelle, représentative, philosophe et catholique, qu'écrit-il? u C'est là ce qui justifie mon impassibi-

PHTSIOL. DU THÉATRR. 2. 22.

S54 PBTSIOLOGU DU THtATRE.

lité , et me porte à m'enydopper , comme les dieux d'Épicure , dans un nuage silencieux. Puissé-je le rendre de jour en jour plus épais et plus impénétrable! » £t ailleurs : « Je ne lis plus les gazettes; j'apprends le commencement et ta fin de toutes choses, sans mUnquiéter du^ comment et du pourquoi. » Puis enfin , se couvrant la face , il meurt en s'écriant avec Wilhem Meister : u Le sérieux nous envahit! »

Si Ton se rappelle Tactivité infatigable de Voltaire et sa mort au milieu du triomphe , on comprendra la différence des littératures dont Goethe et lui furent les patriarches , et surtout la fonction sociale de Tune et l'inutilité de l'éclat de l'autre.

DU THÉÂTRE ITALIBH.

Si l'on en croit les auteurs qui se sont occupés de recherches sur le théâtre italien , on serait tenté d'admettre qu'il n'y a jamais eu d'interruption des représentations scéniques en Italie, depuis le théâtre des Latins ; seulement l'art dramatique s'abaissa à courir les rues. Cependant, malgré le nombre des témoignages à cet égard , on fixe l'époque de la renaissance du théâtre à l'époque où Bibiena fit jouer sa Calendra pour la première fois , dans les dernières années du quiniième siècle. Puis vint Machiavel avec sa Mandragola et sa CHHa , puis l'Arioste , puis le mouvement du seizième siècle qui fit refleurir les beaux-arts dans tout leur éclat au moment où Luther venait les proscrire. Les représentations scéniques au sein des églises eurent lieu dans toute l'Italie 9 à une époque fort reeolée , et s'y sont con-

256 PiprSIOLOGIE DU THÉÂTRE.

servéesplus tard que dans aucun autre pays. A Rome la Passion de Notre-Seigneur était représentée dans le Colisée , et Paul III la défendit dans ce lieu seulement, u Depuis 1500, écrit Louis Riccoboni , il n'y a jamais eu de poètes en Italie dont la profession fût d'écrire pour le théâtre, pour en tirer parti. Les ducs de Ferrare, de Florence, d'Urbin et de Mantoue 9 n'ont donné la comédie et la tragédie que dans leurs palais particuliers. L'Académie de Sienne fut la première qui eicita , par son exemple , les autres sociétés littéraires à composer de bonnes comédies , et à les représenter. Cet usage fut suivi pendant tout le dix-septième siècle, et les comédiens mercenaires , qui alors ne jousûent encore que des pièces à l'impromptu, n'en représentèrent quelques* unes qu'aprèp qu'elles eurent été imprimées. » Ce fut, en quelque sorte, à ces pièce$à l'impromptu que nous avons du en France la vraie comédie , celle de Molière ; car dans ses courses au sein des provinces, l'aiiteur du Misanthrope s'essaya par de$ canevas à l'italienne, «c Depuis 1500, poursuit Riccoboni , les Italiens peuvent se van^r d'avoir eu pendant cent ans un trè^^bon théâfre , qui même est le seul en Europe que l'on puisse citer de ce temps-là , et qui 9 tant pour les règles que pour le goût et le génie , a servi de modèle aux autres qui sont venus après. Vers le milieu du dix-septième siècle les comédies espagnoles prirent la place de la bonne tragédie et de la bonne comédie.

PUYSIOIiOGIB DO THftÀTaK. 257

« La corruption du bon goût a été si violente piendant les cinquante dernières années du siècle passé (dix-septième), que ceux qui s'en étaient préservés n'avaient ajiciuie réputation dans le pays : une pièce de poésie dans le goût de Pétrarque, n'avait qu'un petit nombre d'approbateurs; mais généralement elle était regardée comme insipide et sans génie. Il en était de même des ouvrages de théâtre. Si dans ce malheureux temps il a paru quelque tragédie sensée et de bon goût , elle était reçue avec mépris, et l'on aurait rougi de dire qu'on l'avait lue* Enfin le goût du théâtre espagnol , qui a son grand mérite , a été poussé en Italie au dernier point de l'extravagance; ces sortes de poèmes dramatiques sont sans nombre en Italie, et la plus grande partie , du génie que nous venons de dire.

«I Cette frénésie de l'esprit se tyilma , et sur la fin du siècle on vit paraître, dans toutes les villes d'Italie, des savants et des gens de lettres et de goût, qui , par teurs ouvrages et par leurs dissertations dans les académies ou dans Içs sociétés littéraires , firent revivre et ramenèrent le bon sens partout. A l'égard du théâtre, on opposa les traductions de Corneille et de Racine aux extravagances qui étaient si fort en vogue : les comédiens mercenaires suivirent l'exemple des particuliers , et en peu d'années (avec bien de la peine à la vérité) toute l'Italie se remit dans le bon goût.

<( Depuis 1700, il a paru un nombre de tragc-

258 PHTSIOLOGIS DU THÉATKE.

dies , que les bons esprits des Italiens ont écrites , quelques-unes dans le goût français, et d'autres dani la forme ancienne.: celles-ci venaient des plus savants génies d'Italie , qui , non coatents de la forme de la tragédie française , aimèrent mieux rappeler le goût des Grecs; mais ils n'ont pas été les plus heureux. De même on a vu paraître quelques comédies nouvelles , et les unes et les autres en vers ; il est vrai qu'elles sont en si petit nombre que le théâtre italien , depuis 1700 , est infiniment pauvre, si on le compare aux théâtres français , espagnol et anglais, qui, chaque année, augmentent leur fonds par des nouveautés.

« La stérilité du théâtre italien vient sans doute de ce que les pièces ne produisent rien à leurs auteurs : un homme d'esprit , et riche , écrit quelquefois, pour sa propre satisfaction, un ouvrage dramatique, et le donne aux comédiens ; d'autres, comme MarteUij Gravîna, font imprimer leurs productions en ce genre, sans les faire paraître sur la scène auparavant, et laissent aux comédiens, après l'impression, la liberté de les représenter s'ils le veulent. Mais ce sont là des événements qui arrivent si rarement, qu'il y a tout à craindre que le goût du théâtre ne se perde bientôt en Italie.

u Les gens d'esprit et de talent (qui trop souvent ne sont pas favorisés des biens de la fortune } prennent une autre route pour y parvenir. Le temps a insensiblement détruit la plupart des^ académies , et

parsioiooiB du ntJWTKB. 359

le même goût ue se trouve point dans celles qui subsistent encore. Si , de temps en temps , et par une espèce de caprice seulement , elles s'avisent de jouer quelques pièces , elles aiment mieux en traduire du théâtre français que d*en composer de nouvelleis. Cest ce qu'on a pratiqué dans les collèges de Rome, de Parme , et dans presque tous les autres collèges d'Italie. Cette facilité détourne ceux même qui ont le plus^de talent d'imaginer des sujets:; et l'un des meilleurs poêles de son temps, le GdgUy après avoir donné plusieurs pièces de son invention , traduisit le Tartufe de Molière , dont il a fait sa comédie de D, Pilone. Dès lors , j'augurai que l'Italie n'aurait plus pour poètes dramatiques que de simples traducteurs; et ce que >'ai prévu ne s'est que trop accompli. »>

Le Tartufe traduit, il est facile de concevoir comment le théâtre, en Italie, ne devait plus se composer que de traductions et de farces improvisées, auxquelles le génie de la langue et l'esprit des acteurs se prêtaient à merveille ; et bien que Riccoboni relève l'opinion assez généralement adoptée de son temps, comme encore du nôtre, que les acteurs italiens étaient peu propres au genre sérieux et noble, les causes de la situation inférieure du théâtre italien , vis-à-vis des autres théâtres, sont plus importantes, et tiennent à la politique plus qu'à la littérature. En effet, cette péninsule est divisée en petits États, et quant au langage , en patois si différents ,

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que le Vénitien et le Napolitain ne se compreaoent pas plus que le Génois ne peut les comprendre. Le pur toscan est , il est vrai , la langue générale qui rassemble toutes ces individualités sous ses lois, mais les comédiens, improvisant dans le dialecte des localités , produisaient naturellement plus d'effet, et ne tentaient pas de ramener à l'unité.

D'un autre côté , et c'est là la raison la plus plausible de cette stagnation du théâtre italien, le goût de la musique , si naturel au pays , devait, en développant le drame chanté, porter au drame parlé le coup le pI^s funeste. Si Ton excepte la Mérope de M affei , que celle de Voltaire a fait oublier, on ne retrouve le génie poétique en Italie, en attendant la venue d'Alfieri , que dans les drames de Métastase , tous destinés à la musique. Métastase eut la prétention d'exciter des émotions sérieuses, et observa les formes de la tragédie régulière. D'un talent flexible, il sut se ployer avec grâce aux convenances du musicien; une pureté parfaite, une éloquence soutenue, l'ont fait regarder conmie un auteur classique. Peutêtre jamais poète n'a-t-il possédé au même degré le don de rassembler dans un étroit espace les traits les plus touchants d'une situation pathétique; maia, il faut en convenir, il ne peint les passions que sous des couleurs très-vagues. Aussi ses pièces ne sontelles jamais fortement conçues; et la poésie se contente d'imprimer un mouvement léger et faible à Faction, en laissant à la musique le soin des dévc-

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loppemeDts brillants et variés. Métastase est complètement un poëte musical; mais, pour s'en tenir à cette comparaison, il ne possède que la partie mélo*dieuae et chantante de la poésie, sans en faire vibrer tes eordes graves et sans connaître les effets profonds et mystérieux de Tharmonie. Les Italiens cependant sont touchés jusqu'aux larmes de la poésie de Métastase. 11 a des vers dont la dignité et la concision énergique s'élèvent tout à fait au niveau de la tragédie, quoiqu'on y démêle certain air de bravade qui ressemble aux fioritures d'un soprano. Le nouveau système de musique ayant amené une révolution par les Gimarosa et les Paesiello , et par l'intervention de la musique allemande , les opéras de Métastase ne se sont pas soutenus au théâtre, et maintenant le libretto est aussi loin de la poésie que t'opèra-eomtque français l'est de la musique.

Quç les causes du peu de succès du style élevé pour le théâtre , en Italie , soient connues ou non , elles existèrent au point de paralyser l'influence qu'un hoipme audacieux et fier eût exercée dans tout autre pays avec la puissance de son talent. Nous voulons parler d'Alfieri. Plein d'idées fortes, éprouvant les passions violentes qu'il voulait peindre , il chercha vainement à les exprimer dans une langue qui n'offrait plus depuis longtemps que des images agréables, et qui ne se prétait ni aux accents du malheur? ni au recueillement de la mélancolie , ni à la sublimité de l'héroïsme. Voyant l'impossibilité de

262 nirsioLOGiB du tiuIatrb.

réussir en suiyant ta route commune , il résolut de se faire une langue qui lui fût particulière , de dépouiller ritalien de cette harmonie recherchée à laquelle on sacrifiait la justesse des pensées , et de se rapprocher de la langue du Dante. £n marchant ainsi sur les traces d'un auteur dont le style avait vieilli , et que les savants mêmes avaient peine à bien comprendre , il renonçait en quelque sorte à la popularité; il s'exposait à ne pas produire les effets qu'il rêvait dans son imagination ; car, exalté par les productions de la philosophie , il ne voyait dans la société que des abus et des vices , et dans le théâtre qu'un moyen de les flétrir.

Alfieri, plus hardi que tous les auteurs qui l'avaient précédé, fit dominer dans ses trafgédies la haine contre le gouvernement d'un seul ; choisissant de préférence les sujets qui pouvaient fournir quelques développements à ses opinions , il les répandit encore dans ceux qui y paraissaient le plus étrangers. Il avait compris que le théâtre doit être consacré à fortifier un système politique, philosophique , social en un mot , dans le but de rendre les hommes meilleurs et plus heureux. Quoiqu'il fût en possession de tous les avantages de la naissance et de la fortune, il avait adopté, bien avant la révolution française, les opinions de nos plus ardents révolutionnaires. Mais, en Italie, ces opinions étaient plutôt celles de la noblesse que celles du peuple. Le marquis de Carracioli , ambassadeur de Naples à Paris,

PHTSIOiOOn DU THÉÂTRE. 263

.avait professé publiquement Tathéisme, et, quittant la France pour aller exercer en Sicile les fonctions de vice-roi , il avait conservé , avec le baron d'Holbach , avec d'Alembert et Diderot , une correspondance active, au moyen de laquelle il tenait les hautes classes d'Italie à la hauteur de la société parisienne. La conduite de la noblesse napolitaine à Fépoque de l'invasion des Français montre quelle influence le marquis exerça sur ses compatriotes.

Âlfieri avait fait une profonde étude des chefsd'œuvre tragiques des Grecs et des Français. Des deux systèmes , il voulut s'en former un qui joignit à l'antique simplicité les avantages qui avaient dû résulter des progrès de l'art. Peu sensible aux beautés de détail qui font le charme du théâtre français, il blâma les épisodes, les actions secondaires, les confidents , les reconnaissances : aussi fut-il aride jpar la conception comme par l'exécution, et les Italiens lui reprochèrent d'avoir adopté une langue barbare et sans élégance, d'être obscur à force de vouloir être concis, enfin de ne pas savoir intéresser. «L'autettr, dit Alfieri en parlant de lui-même , s'est privé de tout ce qui pouvait nuire à la simplicité du sujet, dont il s'est fait une loi sacrée de ne jamais s'écarter, depuis le premier vers jusqu'au dernier. Dans les autres tragédies, on peut perdre des scènes entières sans cesser de suivre l'action ; dans celles-ci on ne peut perdre un seul vers sans que l'intelligence et la clarté en souffrent beaucoup. Les moyens qu'emploie

964 FHTSIOLOGIS DU TBÉATRB.

Tauteur sont toujours simples, nobles et vraisembla* blés. Parmi ses dix-neuf tragédies, dans Br«»ftt9 seul, on se sert d'ufle lettre, et encore n'est-elle pas absolu^ ment nécessaire. On n'y voit point de ces personnages inconnus à eux-mêmes et aux autres , etc.n

Ce système explique à la fois la hante estime qu'on eut pour lui , et le peu de succès populaire qu'obtinrent ses pièces.

11 n'en avait pas été ainsi pour la comédie, et surtout avec Goldoni , qu'on a surnommé le Molière de l'Italie^ non qu'on prétendit l'égaler à un poète comique qui n'a de rival dans aucun pays, mais parce qu'on voulait honorer en lui le restaurateur du théâtre dans sa patrie, et pour lui marquer sa place à une grande distance au-dessus de tous ses devanciers et de tous ses successeurs. Goldoni ^ en efiFet ^ est l'écrivain dramatique le plus populaire de l'Italie.

Au commencement du dix-huitième siècle , la comédie italienne était encore abandonnée aux masques et aux canevas. Les quatre masques obligés étaient Pantalon , négociant de Venise ; le docteur jurisconsulte de Bologne; Brighella et Arlequin, valets bergamasques : le premier portant une livrée, adroit ; le second, balourd, dont le pauvre vêtement se compose de pièces de différentes couleurs , et qui étale à son chapeau la queue de lièvre, panadhe ordinaire des paysans de Bergame. Quant an négociant et au docteur, vieillards, représentant, celui-là les professions lucratives , celui-ci les professions sa-

PHYSIOLOGIE DU THtATaK. 965

vantes, leur costume est resté tel qu'il était anciennement dans leur pays; le Vénitien, robe noire, bonnet de laine, gUet rouge, culotte coupée en caleçons, bas rouges, pantoufles et longue barbe ; le docteur, la vieille robe de Tuniversité de Bologne , avec tin masque singulier, imaginé d'après une tacbe de vin qui déformait le visage d'un jurisconsulte de ce temps-là* C'était sur ces données invariables que des espèces d'improvisateurs bâtissaient des actes et des sc^es , retraçant avec uniformité des pères dupes , des fils libertins, des filles amoureuses, des valets ft>ipons ; imitation dégénérée des antiques comédies de Plante et de Térence.

Mais Goldoni, avocat vénitien , n*écoutant que sa vocation pour le théâtre, se mit à composer des opéras, des comédies, des tragédies même, et bientôt il ouvrit une nouvelle voie: né en 1707, avocat enl75â, il se débarrasse des entraves du barreau, s'attache à une troupe de comédiens, et, menant avec lui sa mère, veuve et pauvre, qu'il nourrissait de son travail, il se fait poète à leur suite, et parcourt l'Italie. Toutefois, la déconsidération qui semblait devoir s'attacher à ce genre de vie n'atteignit jamais Goldoni. Il en fut préservé non-seulement par l'éclat de son mérite, mais par la pureté de ses sentiments et l'élévation de son caractère. C'est qu'en effet une grande honnêteté d'âme se fait sentir dans toutes ses compositions; ce fut tout à la fois sous le rapport de la morale et de l'art qu'il corrigea la scène italienne, et ce

point de vue seul empêche de le comparera M. Scribe, Tanteur le plus fécond de nos jours , qai , pour avoir dépassé le nombre des ouvrages de Fltalien , n'en est pas encore arrivé à mériter un de ces surnoms qui donnent la gloire.

Goldoni travailla seul, pendant trente ans, avec une facilité quelquefois regrettable ; il produisit plus de cent ouvrages dramatiques , dans lesquels il n'est presque point de caractères qu'il n'ait tracés, de ridicules qu'il n'ait peints, de leçons morales qu'il n'ait présentées. Voilà , on le comprend , ce qui lui fait trouver grâce pour sa fécondité. Si trop souvent la profondeur manque à ses conceptions , et la verve à son dialogue , du moins est-il toujours ingénieux et vrai. Et quelle étonnante profusion de ressources ne lui fallait-il pas dans l'esprit pour parcourir ainsi , sans chemins frayés, une carrière immense et éclatante, et pour créer tout à lui seul, spectacle, comédiens et spectateurs? Le théâtre comique des autres nations se compose d'une multitude de gloires rassemblées; celui de l'Italie est presque renfermé dans le nom de Goldoni. Car , faisons-le bien observer , le plus grand nombre de ses ouvrages se compose de grandes pièces , où les caractères sont habilement tracés, où le sentiment du bon et du "juste domine, et il suffit de le relire aujourd'hui pour comprendre l'admiration qu'il excite encore. La langue française, il est vrai, lui était familière; il nous emprunta beaucoup, mais, en revanche, il vint composer à Paris

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le Bourru bienfaisant, Tune de nos excellentes pièces d'intrigue et de caractère , qui est restée au répertoire, et qu'on revoit toujours avec plaisir.

Goldoni a fait une comédie du Menteur, et voici Te jugement qu'en porte Voltaire à l'occasion de celui de Corneille: <( Corneille, dit-il, en imitant cette comédie de l'espagnol, de Lope de Yéga , a^ comme à son ordinaire, eu la gloire d'embellir son original. Il a été imité à son tour par le célèbre Goldoni. Au printemps de l'année 1750, cet auteur, si naturel et si fécond, a donné à Mantoue une comédie intitulée le Menteur. Il avoue qu'il a imité les scènes les plus frappantes de la pièce de Corneille ; il a même quelquefois ajouté à son original. Il y a dans Goldoni deux choses fort plaisantes : la première , c'est un rival du menteur qui redit bonnement pour des vérités toutes les fables que le menteur lui a débitées , et qui est pris pour un menteur lui-même, à qui l'on dit des injures ; la seconde, est le valet qui vient imiter son maître , et qui s'engage dans des mensonges dont il ne peut se tirer. Il est vrai que le caractère du menteur de Goldoni est bien moins noble que celui de Corneille. La pièce française est plus sage , le style en est plus vif, plus intéressant: la prose italienne n'approche point des vers de l'auteur de Cinna. Chez Goldoni , le menteur est puni et doit l'être : il en a fait un malhonnête homme, odieux et méprisable. Le menteur , dans le poète espagnol , et dans la copie faite par Corneille, n'est qu'un étourdi. »

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£st-ce là le sujet d*un éloge ou d^un blâme ? Le mensonge a, par lui-même, quelque chose de si humiliant et de si bas, qu'il suffit de le montrer pour en obtenir un effet moral. De nos jours , M. Scribe et compagnie a fait aussi un menteur, le Menteur véridique. Mais cette binette , de la valeur de tous ses antres ouvrages, n'a duré qu'une saison.

Goldoni a fait aussi une pièce intitulée Molière ^ et c'est son chef-d'œuvre. L'idée en est heureuse, l'intrigue bien ourdie , les situations plaisantes , les caractères fortement tracés. L'auteur a écrit de verve, il s'est fortement identifié avec les chagrins de Molière, et les a peints avec une tdle vérité, que vous vous croyez transporté dans la maison même de ce grand homme, et que ses faiblesses et ses peines se découvrent au spectateur comme à un ami. La pièce est écrite en vers , et il en est résulté plus de vivacité et de brillant dans le dialogue,

La collection de Goldopi a été souvent pillée par nos auteurs dramatiques , et c'est ce qu'ils ont pu faire de mieux. Gozzi , son contemporain , n'est pas sorti du genre de la comédie à masque ; et de nos jours , il faut citer le comte Giraud , d'origine française, dont les comédies ont obtenu un grand succès dans toute l'Italie , et qui forment , avec les traductions des pièces représentées à Paris , le seul répertoire des compagnies de comédiens dans toute l'Italie. Quelques hommes de talent se sont fait cependant une grande réputation avec la tragédie, et nous ne

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saurions , sans injustice , passer sous silence leurs droits à nos éloges. A leur tête se présente d'abord Monti, Italien par excellence, type de l'ancienne courtoisie, et qui, depuis soixante ans, se fit connat* tre tour à tour sous le titre d*abbé Montij puis decttcjyen Monti, et enfin, de chevcUier Monti, accommodant sa verve au moment présent, s'exaltant sur tous les sujets, fournissant de l'enthousiasme et des vers pour tous les événements, et changeant constamment d'admiration, tout enrestant néanmoins de bonne foi avec lui-même*

Le mérite poétique de Monti est surtout dans l'expression. Ses poèmes sont fort renommés; mais, comme auteur dramatique , il est moins haut placé qu'Âlfieri ; cependant, la tragédie de Caius Gracchus est estimée,

Ugo Foscolo, auteur des Lettres de Jxkcapo Ortis, persécutées par Bonaparte , appartient à la Grèce comme à l'Italie par son origine : il est né à Zante d'un père vénitien et d'une mère athénienne. Jeté dans sa jeunesse parmi tous les orages que notre révolution appela sur l'Italie , il n'avait que vingtquatre ans lorsqu'il annonça son talent par les Lettres d'OrtiSf qui furent alors un acte de courage , et sont restées depuis un écrit remarquable. L'auteur expia les succès de son livre par les rigueurs du pouvoir. Il n'en demeura pas moins intrépide, et adressa au premier consul de la république française une lettre, où il lui faisait entendre des vérités assez se-

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vères. Cet ouvrage fut saisi , comme le premier. Quand le joug de Napoléon fut brisé, la haute Italie reçut une nouvelle domination dont M. Foscolo put moins encore s'accommoder. Forcé de quitter Milan, il vint en Angleterre , où il s'occupa d'une édition des classiques italiens , ne songeant plus à revoir sa patrie. C'est là que Foscolo a composé et publié sa tragédie de Rtcciarda,

Cette pièce présente le phénomène bizarre d'une intrigue d'amour jetée dans le moule sévère de la tra- {;édie d'Alfieri. On voit l'effort perpétuel de l'auteur pour saisir minutieusement toutes les formes et toute la couleur de son modèle , jusque-là qu'il donne à l'amour cette énergie sombre et forcenée dont Âlfieri a fait le caractère ordinaire des passions tout autres qu'il peint, l'ambition, la haine, la vengeance. On s'accorde à reconnaître dans Ricciarda un fonds de talent et un principe de force qui malheureusement n'a pas été appelé à produire d'autres œuvres.

VArminius de M. Hippolyte Pindemonte, de Vérone, est une tragédie qui jouit d'une haute réputation. Il est aisé de reconnaître parmi quelles circonstances et sous l'inspiration de quels sentiments a été conçue cette œuvre dramatique , non qu'il s'y trouve aucune allusion directe à la siuation de l'Italie, déjà envahie par la révolution française ; mais le but général de l'ouvrage le montre assez de lui-même, et ne pouvait être méconnu à l'époque où il parut sur la scène. Sans doute, c'était une noble entreprise de

réveiller alors le patriotisme dans lésâmes italiennes, de fortifier ce sentiment de tout ce qu'il a de saint dans les idées religieuses et morales, dans le respect des lois et le culte des souvenirs, et de proclamer, en face de deux oppressions étrangères qui se disputaient ritalie , une égale haine pour le despotisme , soit qu'il se présente avec l'antique éclat du diadème, soit avec le sanglant bonnet de la liberté ; sans doute, c'était bien comprendre la fonction et le but du théâtre; mais il fallait aussi avoir l'intelligence de la mission de la France, et savoir distinguer entre Rome et les barbares, entre l'esprit de la reine du monde et celui de la Germanie; et la lutte qui se passait dans la drame eût pu servir à utiliser celle qui avait lieu alors sur la terre classic[ue de la liberté.

Silvio Pellico est devenu trop célèbre pour qu'il soit nécessaire d'ajouter rien à tout ce qu'il nous a dit de lui-même. La tragédie de Françoise de Rimini lui fut arrachée, représentée malgré lui, imprimée malgré lui, car il attendait, pour se produire sur la scène, quelc[ue chose de plus fort et de plus viril (pi'une tragédie d'amour , rêvée à vingt-deux ans. Toutefois, cette œuvre, qu'il dédaignait, jouée dans trois villes des plus éclairées de l'Italie, à Milan, à Turin, à Florence, y a été honorée par des applaudissements universels , et des larmes , qui sont un suffrage plus précieux encore que les applaudissements.

Le plus remarquable de tous ces ouvrages mo-

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dernes est sans contredit le Comte de Carmagnola, de Manzoni. Petit-fib du célèbre Beccaria, élevé sur les genoux de son aïeul, Manxoni apprit de bonne heure tous les sentiments de patriotisme et d'humanité que renfermait cette âme vertueuse. S'il n'est pas allé, ainsi que Beccaria, dévouer sa vie à un pénible enseignement, dans la seule vue d'être utile à ses compatriotes, il a suivi, autant qu'il a pu, ce noble exemple, en s'associant à tout ce que l'Italie contient d'hommes distingués, qui, depuis trente ans, travaillent à consoler les misères de leur patrie par la gloire des lettres, ^

£n se vouant à l'art dramatique, et en publiant la tragédie du Cofute de Cnrmagnola, Manxoni voulut élargir la voie du théâtre au point d'y faire entrer la vie humaine avec tous ses principau]^ accidents , et d'y faire revivre l'histoire tout entière, en franchissant les bornes arbitraires qu'on avait posées à l'art, enfin en ne reconnaissant d'antre unité que l'unité de l'idée de conception ; d'autre vraiseniblanee que la vraisemblance morale ; d'autre loi, en un mot, que la loi suprême de l'art, la vérité, d'où naît, pour chaque sujet, sa règle particulière. C'était adopter, dans son plus beau c6té, le système romantique préconisé par Schlegel ; l'Italie n'avait pas encore vu l'exemple d'une pareille tentative, et, plus heureuse que la France, un homme d'un beau talent se chargea de l'entreprise, it Tout en me hasardant à publier un ouvrage d'imagination , qui ne se conforme

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à aucune des règles du goût reçues en Italie et sanctionnées par Tusage, dit Manzoni dans sa préface, je ne me crois point pour cela autorisé à fatiguer mes lecteurs par une longue exposition des principes que j'ai suivis dans mon travail. Quelques écrits modernes contiennent, sur la poésie dramatique, des idées si neuves et si vraies, et d'une si vaste application, que l'on peut aisément trouver la raison d'un drame, qui, en s'éloignantdes anciennes lois, soit néanmoins conduit avec une certaine régularité d'intention. Outre cela, toute espèce de composition présente , à qui veut l'examiner, des éléments nécessaires pour s'en former un jugement, et les voici selon moi. Quel a été le but de l'auteur ? Ce but est-il raisonnable? L'auteur l'a-t-il rempli? Proscrire tout examen de ce genre , et vouloir à toute force juger un travail suivant des règles dont l'universalité et la certitude sont précisément un objet de controverse, c'est de gaieté de cœur s'exposer a juger de travers.» Après ce préambule , combattant^ la doctrine classique ^ il semble offrir son œuvre comme im exemple de ce qu'on peut faire, en suivant celle du romantisme. i( Je me suis peut-être appesanti sur une question déjà si bien résolue, continue- t-il, et que bien des gens pourront trouver assez frivole. Je me contenterai de leur rappeler les paroles employées dans un cas tout à fait pareil par un excellent écrivain ( Fleury, Mœurs des Israélites ) : «( Il n'y a pas grand mal à « se tromper en tout cela : mais vaut encore mieux

u ne s*y point tromper s'il est possible. » Néanmoins j'estime qu'une telle question a son côté important. L'erreur seule est frivole, de quelque côté qu'on la prenne. Tout ce qui a quelque rapport avec le talent de la parole, comme avec les différents moyens d'influer sur les idées et sur les affections des hommes, est lié de sa nature aux objets les plus graves. L'art dramatique existe chez tous les peuples civilisés; des moralistes le considèrent comme un paissant moyen de perfectionnment ; d'autres, comme un puissant moyen de corruption; personne comme une chose indifférente. Il est donc certain c[ue tout ce qui tend à le rapprocher ou à l'éloigner de son type de vérité et de perfection, doit altérer, diriger, augmenter ou diminuer son influence.

« Ces dernières réflexions m'ont amené à une question maintes fois discutée , à peu près oubliée de nos jours, mais que je crois loin d'avoir été résolue ; savoir, si la poésie dramatic[ue est utile ou nuisible. Je sais que ce peut être aujourd'hui pédanterie de conserver quelque doute à ce sujet, lorsque le public de toutes les nations civilisées a décidé de fait en faveur du théâtre. Il me semble pourtant qu'il faut un grand courage pour souscrire sans examen à une sentence contre laquelle subsistent les protestations de Nicole , de Bossuet , et enfin de J.-J. Rousseau, dont le nom, joint à ceux-ci, acquiert, dans la circonstance, une autorité singulière. Ils ont unanimement prétendu établir ces deux

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points : u le premier, que les drames par eux connus «( et examinés sont immoraux ; le second, c[ue tout M drame doit l'être, sous peine d'être froid, et, parte tant, contraire à Tart ; » et ils ont tiré cette conséquence, que la poésie dramatique est |ine de ces choses (pi'il faut abandonner, quelque plaisir qu'elles produisent, parce qu'elles sont essentiellement nuisibles. En tombant tout à fait d'accord avec ces illustres écrivains sur Jes vices du système dramatique qu'ils ont jugé, j'ose regarder comme illégitime la conséquence qu'ils en ont déduite contre l'art dramatique en général. Ils ont été, je crois, induits en erreur, pour n'avoir pas supposé la possibilité d'un autre système que celui qu'ils ont vu accrédité en France. Mais il peut en exister, et il en existe un autre, susceptible d'un degré d'intérêt plus élevé et exempt des inconvénients du premier , un système qui conduit à un but moral , loin d'y être opposé. Cette direction a été, autant que je l'ai pu, la mienne, et j'avais pensé à faire précéder mon ouvrage d'une dissertation à ce sujet. Mais, forcé par quelques circonstances de remettre ce travail à un autre temps, je me permets de l'annoncer. 11 serait, à mon avis, trop inconvenant de manifester une opinion contraire à l'opinion raisonnée de tels hommes, sans apporter ses propres raisons , sans les promettre du moins. »

Certes, il faut le reconnaître , tout ce qu'on vient de lire annonce , chez Manzoni , un homme sérieux

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dans ses intentions et dans sa conviction quant à la forme de l'art dramatique, comme dans son doute quant au but. Ce n^est pas un de ces novateurs vaniteux, impatients de faire retentir leur nom, comme on en a vu en France; et sans scrupules, pourvu qu'il en résulte quelque profit.

Nous le dirons hardiment ici, nous : ce n'est pas un grand courage qu'il faut avoir pour aller contre l'opinion de Nicole , de Bossuet et de Jean-Jacques, c'est l'amour du bien , c'est l'intention ferme d^être utile, de conduire la foule vers le but où tendent ses besoins , de l'émouvoir par des exemples de dévouement. Malgré cette opinion raisonnée de trois bornâmes de talent, le dix-huitième siècle a suivi sa marche. Remettons aujourd'hui la question de l'immoralité du théâtre à l'ordre du Jour, mais comme il appartient de le faire dans un siècle positif, et nous l'aurons bientôt résolue : si l'art dramatique est immoral , on ne doit plus le tolérer. Tout est dit. Mais que deviendraient les grandes villes avec leurs populations oisives , sans ce vif attrait qu'offre le théAUts k toutes les classes? Les passions politiques joueraient bien vite le drame terrible de la rue. Qui ne comprend que, dans la situation des choses, il faut moraliser le théâtre, dût-on être froid et contraire à l'art? La question de forme est toujours secondaire. La lutte cesse entre le classique et le romantique ; du moment que l'œuvre a un but social, qu'importe la bannière! Manzoni vivant en France eût peut-être

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compris cette importante vérité ; il s*est mis à l'œuvre, malgré Nicole, Bossuet et J.-J. Rousseaa, et sans avoir égard à lehr protestation : il a bien fait. Mais s'il n'a rien changé , ni en Italie où il a eu un grand retentissement, ni en France où il n'est guère connu que par un roman, nous sommes d'assez bonne foi pour n'en pas attribuer la cause au système dramatique qu'il préconise, mais à la timidité des auteurs français, qui n'osent pas rendre au théâtre son importance sociale , ou qui manquent de talent pour lui faire reprendre son rôle ; et ce que la France sanctionne , seul , produit une commotion universelle. Après la domination française , l'auteur du livre SuUa Morale catolica reçut, au contact des Autrichiens, ces idées nouvelles sur lesquelles il es* pérait baser une réforme littéraire. Plus tard, quand Walter Scott eut élevé le roman jusqu'à l'histoire, Manzoni l'essaya, et réussit dans ce genre par la publication des Fiancés {i Promessi sposi) ; il y avait donc en lui le noble désir de stimuler ses compatriotes à se mêler au mouvement intellectuel pour qu'il en résultât nécessairement des bienfaits pour eux. Mais s'il en pouvait être ainsi pour les Milanais, que devaient produire ces efforts d'un homme de bien et de talent, sur le reste de l'Italie , et sur les grandes nations dont l'influence s'exerce par la politique et par l'industrie , sinon par la science philosophique? Rien, qu'un de ces essais qui rappellent plutôt le passé d'une nation qu'ils ne prouvent pour le présent.

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Le théâtre, nons I*avoos souvent dit, est l'expression de la destinée sociale d'une nation pour agir sur ellemême et sur les autres nations, et l'Italie, moitié allemande, n'a plus aujourd'hui assez de liberté pour que les différents peuples qui la composent puissent se réunir même par la littérature. Il n'y a que la musique qui puisse relier par des émotions bien va^ gués les peuples de la péninsule italique , entre eux d'abord, pour aller ensuite, en passant les monts et les mers , soupirer leur nom aux autres peuples du monde.

C'est en effet par la puissance de l'art musical que l'Italie s'adresse encore au monde ; c'est par le drame chanté que le théâtre italien exerce de l'influence ea France, comme partout où les hommes sont sensibles aux charmes de la mélodie.

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