Physiologie Du Theatre, Par Hippolyte Auger
Un livre sérieux sur le théâtre était aujourd'hui une sorte de témérité , tant les esprits sont partagés sur la question des arts , tant il y a de gens plus disposés à se laisser aller au flot qui les entraîne, qu'à résister avec le secours de la pensée. Réfléchir est d'ailleurs une opération et un exercice des facultés intellectuelles qui demandent du calme^ et, dans le milieu social où nous vivons, il n'y a guère de calme que par la satisfaction
ile Tégoïsme. D'un autre côté, les hommes habiles qui nous exploitent sont intéressés à empêcher tout ce qui développerait la plus importante des fonctions de l'âme humaine, Tune des plus nobles facultés de l'esprit français, quoi qu'on en ait dit à cet égard, la prévoyance philosophique , c'est-à-dire , l'application de la science du passé. Il y a donc nombre d'écrivains qui sont gagés pour nous détourner sans cesse du travail de la pensée , pour nous distraire par des lazzi , par des tours d'adresse, par des prestidigitations de style, de notre tendance à l'enchaînement des faits, à l'art logique du raisonnement. Ces spirituels moqueurs, ces rieurs de toutes choses, ces beaux diseurs de roots, pervertissent tout, mais n'empêchent rien. On ne fonde pas avec le rire, et aujourd'hui tout est à fonder. La raillerie de Voltaire égayait dans le dernier siècle la fonction de l'œuvre sérieuse, comme la pçtite pièce accompagne la tragédie; l'obstacle barrait la route , la destruction devait renverser l'obstacle : c'était un but pour d'autres buts. Mais maintenant, où doit aboutir celte futilité qu'on veut faire prédominer dans la littérature, dans les oeuvres d'art, et surtout dans le théâtre? Nos droits politiques ne sont-ils qu'un leurre, puisqu'ils n'imposent pas des de-
voirs qui soient à l'ahri du sarcasme des bouffons? Heureusement le rire est le besoin d'un moment, et la France , indépendante des gens intéressés à la détourner de ses graves fonctions, la France poursuit sa marche et fait son ceuvre.
Nos convictions à l'égard du théâtre nousontsour tenu courageusement dans la route que nous nou$ sommes tracée, comme pour donner une preuve individuelle des vérités que nous venons de signaler. Après avoir montré historiquement la marche de la littérature dramatique, après l'avoir eu quelque sorte expliquée par ses différents geiv res et âuialysée dans sa situation actuelle , pour^ suivons notre entreprise.
I^ous avons vu quelle puissance les beaux-arts ont exercée dans le temple , sous la directiou sacerdotale, du haut de la synthèse; nous avons fait comprendre quels résultats ils ont obtenus dans le théâtre, avec la forme scénique, du bas dç l'analyse. Maintenant examinons les spécialités qui se réunissent dans l'art dramatique pour lui donner une autorité respectable : la poésie ^ h musique, la peinture, l'architecture et la sculpture sont les expressions individuelles qui en font le moyen le plus direct et le plus en rapport avec
nos organes pour exercer nos facultés et pour nous diriger dans la voie sociale.
Et d'abord, disons-le, la pensée qui présida à l'organisation de l'Institut fut l'effet du sentiment social; c'était un retour à l'ordre, c'était un premier pas vers le nouveau sommet où nous devons atteindre. Cette pensée groupa les hom* nies selon leurs facultés (c'était déjà beaucoup pour l'époque) et forma des classes, ayant chacune ses lois particulières, ses attributs, sa fonction spéciale, enfin composant un tout à part. D'après cette loi , l'Académie des beaux-arts dut être subdivisée en cinq autres classes , selon la différence des moyens d'expression de chaque art.
Mais il faut à la France l'unité dans tout et pour tout. La révolution avait renversé l'autel , mais le théâtre, qui avait fait naître le besoin de destruction, restait pour aider à reconstruire, pour exciter un besoin nouveau^ pour réunir les ci'» toyens dans une même enceinte, pour réaliser par des oeuvres la petxsée de Tlnstttut , enfin pour of« frir l'image de cette force nationale dont ou avait rompu les liens à demi rongés, le prêtre et le roi.
Si le théâtre était resté seul dans l'organisation politique d'une république une et indivisible y on
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lie peut douter qu'il n'eût répondu simultanément aux besoins moraux, en les faisant naître. Mais le culte fut rétabli , mais un nouveau trône s'éleva au-dessus des débris du trône vermoulu : im guerrier, la couronne en tête et le sceptre à la main , oint par les mains du chef spirituel de la chrétienté, alla de Notre-Dame, métropole nouvelle, aux confins de l'Europe, pour tout courber sous sa loi. Alors trois moyens d'ordre et de civilisation se partagèrent le travail , accomplirent et continuèrent la fonction française avec une connaissance plus approfondie de sa puissance unitaire et nationale.
Malheureusement, sans l'empire, le trône paralysa l'action du temple et du théâtre, et la subordonna despotiquement à la politique de Tégoïsme appuyé sur la gloire militaire. L'art de la guerre ne protégeant plus la pensée de l'émancipation universelle, perdit ce soutien moral que Tinstinct des peuples admet providentiellement ; et comme, pour tout moyen brutal, le nombre fait la force , les nations coalisées exercèrent de terribles représailles, et la restauration nous fut imposée. Sous la restauration , le trône voulut rendre au temple son droitd'aînêsseet faire fonctionner
le théâtre dans l'intérêt combiné du roi pour le
prêtre, sans tenir aucun compte des progrès intellectuels qui chaque jour davantage parcouraient rapidement et successivement tous les degrés hiérarchiques de la société française. Le sacerdoce ne s'exerça pas par le dévouement, pour seconder le besoin de bien-être moral et physique que les classes inférieures éprouvaient si impérieusement ; et ia royauté, après avoir compromis longtemps sa force par le mensonge et la ruse , voulut détruire imprudemment la seule liberté qui fût chère aux citoyens, celle delà pensée exprimée par la presse. L'insurrection éclata; le vieillard qui régnait détruisit l'avenir de l'enfant appelé à lui succéder, et remit en question la souveraineté nationale. Pendant quelques jours le théâtre régna seul ; mais Tégoïsme avait anéanti les traditions, paralysé les développements et presque étouffé les germes; et quand on interrogea oe sanctuaire des beaux-arts, le Théâtre de Madame répondit en minaudant le mot superficiel de M. Scribe; le bon sens populaire ne trouva dans le poète tragique qu'un courtisan , auteur de la Parisienne; dans le poète cor mique, qu'un spéculateur mercenaire; dans le dramaturge, que l'énergie farouche des passions, le tempérament d'Antonj- et le dévergondage de Lucrèce Bargia, L'absence de toute direction mo-
raie de la part du pouvoir ayant ainsi, depuis longtempSy livré la société à une influence sauvage, la royauté intronisée par l'émeute dut longtemps être exposée à l'émeute; et quand elle tenta de reprendre l'autorité, on en vint à faire une application de ce vers de M. Casimir Delavigne :
Fils de la liberté tu poignardas ta mère.
Alors, parlions-nous d'unité, de lien, de but, de pensée dans les arts? les artistes s'étonnaient. Ajoutions-nous le mot de fonction sociale? ils cessaient de comprendre. On les avait accoutumés à ne se regarder que comme des marchands, prorapts à confectionner ies objets dont ils étaient certains de trouver un prompt débit; ils avaient exécuté au goût des acheteurs, dans des dimensions voulues, quelquefois même au rabais/ par soumission cachetée, quand la mesure était administrative ; tous leurs efforts s'étaient pour ainsi dire bornés à l'adoption d'une certaine forme, selon le caprice et la mode : l'Institut, complice du trône sous l'empire et sous la restauration^ dut ressentir le contre-coup révolutionnaire. On s'insurgea
contre* les académies; elles avaient abdiqué leur droit de direction. On fit du romantique dans
toutes les spécialités^ en croyant faire du progrès et de l'unité. On vit éclore partout des œuvres monstrueuses. On força le Louvre et les théâtres. Mais l'absurde ne dure jamais en France. La raison sortit de l'arche, l'arc de l'alliance brilla clans le ciel : les arts se dégagent enfin des entraves de la médiocrité.
Il n'y a pas de vérité qui, dans le principe , ne soit regardée comme une chose absurde. Cependant le fameux e pur se muoi^e de Galilée devrait être toujours présent à la mémoire de l'incrédule obstiné 9 quand on parle des bienfaits que l'avenir réserve à la race humaine. Qu'eût dit le citoyen de Sparte ou de Rome, si quelque rêveur du temps, et nous nous servons de cette épilhète parce qu'elle est employée contre -quiconque annonce un progrès aux dépens d'un abus, qu eûtil dit si l'on eût troublé sa tranquillité par ces paroles de prophète * : Un jour viendra où l'homme ne possédera plus d'hommes qu'il puisse regarder comme son bétail , où il n'y aura ni premier ni dernier, où la femme ne sera pas seulement im instrument de plaisir, une machine à peupler, où la parole d'un sage aura plus de force qu'une armée? —Sans doute, livré aux bétes ou
condamné à boire la ciguë , le rêveur , à son der* nier soupir, eût entrevu cet âge d'or, car à ce moment solennel les regards de l'homme qui sait le passé découvrent les secrets de l'avenir. En effet, quiconque est initié par l'étude des cosmogonies et des théogonies à la pensée de la promesse infaillible de Dieu ; quiconque observe les progrès de l'homme social sur Thomme sauvage, et la marche constante de l'esprit humain vers d'immenses perfectionnements, peut prévoir l'avenir jusque dans ses détails , et l'annoncer par des théories. Ce que nous savons de l'histoire du théâtre peut donc nous servir à bien préciser sa situation présente, et même à servir aussi de point de départ pour sa vie ultérieure. Quoique les abus s'engendrent d'ordinaire, il arrive cependant des époques où la faux du temps fait justice et déblaye la place. Les ronces parasites qui ont envahi le domaine des beaux-arts se fanent déjà sous le soleil de l'idée sociale.
Nous avons dit dans notre introduction, en cherchant à faire comprendre quelle avait été la puissance morale du théâtre, d'après l'analyse des facultés de l'homme : « L'éducation du genre humain s'est faite par les beaux-arfs, moyens d'expression, moyens d'impression. — On trouve
partout les beaux-arts procédant des mêmes facultés pour remplir des conditions semblables : ainsi la poésie et les modes divers du langage , la musique, l'architecture, la sculpture et la peinture , formes variées de la pensée humaine , s'adressent à la foule au moyen des sens , pour la perfectionner dans le grand art social, pour la conduire dans la roule que doivent parcourir les générations.» Après avoir montré le génie de la société traçant la route, construisant d'abord le temple, ensuite le théâtre, dans l'antiquité, puis chez les modernes, nous avons examiné sommairement notre époque relativement aux jeux de la scène ; nous avons rappelé sous quelles formes la pensée s'y montre aux spectateurs ; nous avons fait l'histoire des genres et indiqué leur situation présente; nous avons donné à cette partie tout intellectuelle, selon nos propres facultés, l'importance qu'elle exigeait; nous avons compté les subdivisions du théâtre français dans Paris, ce point central du monde moral; nous avons dit comment elles vont agir sur nos provinces et sur les nations étrangères; enfin , comme preuve de tout ce que nous avancions , nous avons examiné les théâtres des grands peuples européens.
Maintenant, pour ne point passer brusquement
de cette partie psychologique et esthétique à l'analyse (lu matériel, rappelons l'importance des arts qui se rattachent au théâtre, afin de lier sa viel^ celle des citoyens, afiu de rappeler le souvenir de sa force, et de l'aider à continuer sa route.