‹ Physiologie Du Theatre, Par Hippolyte AugerChapitre 28 sur 29 · HISTOIRE DU THÉÂTRE DES VARIÉTÉS · texte numérisé non relu

HISTOIRE DU THÉÂTRE DES VARIÉTÉS

Après le serment du jeu de paume et la prise de la Bastille , quand Louis XVI fut obligé de venir habiter Paris , mademoiselle Brunet-Montansier , qui avait le privilège du théâtre de Versailles, quitta cette ville déserte , pour tenter une spéculation sur une échelle qui correspondit à la population de la capitale. Mais il fallait le temps de construire une salle , et l'active directrice, en attendant, et dans le dessein de former un noyau d'artistes pour l'exploitation de sa vaste entreprise, acheta le petit théâtre de marionnettes que le sieur Delomel dirigeait au Palais-Royal 9

sous le nom des Beaujolais , clanfe le local où se trouve aujourd'hui le théâti^ du Palais-RoyaL L'architecte du théâtre de Bordeaux etrfw Théâtre^ Franç'ais jhouis^ chargé des constructions encore en projet de la grande salie de mademoiselle Montansier, donna à la petite une forme nou- , velle, et à la scène les dimensions voulues pour y représenter la tragédie, la comédie et l'opéra. Cette salle s'ouvrit sous le nom du théâtre de mademoiselle Montansier. Baptiste cadet, Damas ^ Cauraont , mademoiselle Sainval et d'autres ac» teurs, qui ont brillé sur la scène delà Comédie* Française y y jouèrent, et mademoiselle Mars y commença sa carrière , sans débuts , par des rôles d'enfants.

£n 1793, le théâtre de mademoiselle Montansier prit le nom du théâtre de la Montagne ; il adopta celui de Variétés ^ en 1795, quand l'administration du théâtre de la rue Richelieu Teût quitté pour celui de Théâtre de la république. Trois ans plus tard l'acteUr Brunet vint débuter aux Variétés j et donner à ce petit théâtre une vogue que ce comédien n'avait pas procurée au théâtre de la Cité , où il jouait précédemment. Les jeunes gens étaient attirés aux Variétés par l'appât singulier du foyer où se montraient les Biles les

plus renommées par leur beauté ; les vaudevillistes et les feuilletonistes de l'époque y tenaient leur bureau d'esprit, et les militaires s'y donnaient des rendez- vous du fond de l'Egypte, de l'Italie, ou de l'Allemagne. Les amis qui s'étaient perdus de vue à la première réquisition^ s'y retrouvèrent, sous le Directoire, sous le Consulat et sous l'Empire. D'ailleurs le répertoire était composé de pièces amusantes. Le Sourd y les Jocrisse , les Cadet Roussel ^ Cricri f M. y autour y Manon la ravaudeuse y vaudevilles bien et dûment bourrés de calembours, convenaient à merveille à un public peu disposé à penser; la troupe, composée d'acteurs habitués à jouer le genre, montrait beaucoup d'ensemble , et quelques-uns d'entre eux donnaient quelquefois à des bl nettes la valeur d'une comédie. Le nom de Brunet était devenu européen, car nos soldats le faisaient retentir partout avec des lazzi ; et près de lui , Tiercelin , Joli , Bosquier-Gavaudan , Dubois , Du val , Cazot, et mesdames Barroyer, Drouvilie, Élomire, Mengozzi et Flore , soutenaient la réputation du théâtre, et cette vogue dont la durée n'avait pas encore eu d'exemple. En 1 8o5 * ce succès sembla s'accroître encore avec celui d'un vaudeville mieux fait que ne l'étaient d'ordinaire les autres ouvrages; aussi à dater des Ch^-.

inlles de maître Adam , le Théâtre -Français et rOpéra-Comique commencèrent-ils à se plaindre. Le gouvernement impérial, étant intéressé à protéger les théâtres où l'aristocratie réorganisée pouvait décemment se rendre , fit crier à l'immoralité par les journaux ; et de ce moment les administrateurs des Variétés durent s'apprêter à quitter la salle Montansier. Cependant , grâce à des protections, il leur fut permis de bâtir une salle au boulevard Montmartre.

Les adieux se firent le 3i janvier 1806, devant l'auditoire consterné , car c'était au théâtre de la Cité que les favoris du public se retiraient devant l'ostracisme impérial : nous aimons bien ceux qui nous amusent , mais il est rare qu'on se dérange pour les aller voir. En effet, les habitués ne passèrent point les ponts , et on allait interrompre les représentations, quand la Famille des Innocents obtint un de ces succès prodigieux, qui, comme la foi, transportent les montagnes. Cette pièce seule permit d'attendre la salle du boulevard Montmartre; l'architecte Cellerier fit diligence, et le a4 juin 1807 , le théâtre des Variétés fut inauguré par le Panorama de MomuSy revue pétillante de la verve et de l'esprit de Désaugiers, de Moreau etde Francis, les auteurs les plus favorisés alors par

la constance de leurs succès : la société était brillante et choisie; la salle eut autant d'applaudissements que la pièce, et Brunet, devenu Tun desadrainistrateurs du nouveau théâtre , vit encore sa vogue augmenter. La faveur qu'obtint, dès son origine , le théâtre du boulevard Montmartre , fut l'objet d'une sorte de croisade préchée au nom des grands théâtres ; si les vieilleries de TOpéra-Comique n'attiraient pas la foule au théâtre Feydeau , si la Caravane du (Jaîre n'emplissait pas la caisse de l'Opéra , si le Théâtre-Français était quelquefois désert, on en accusait Jocrisse et son théâtre, et avec sa bonhomie bien connue, Brunet disait : a Ce n'est pourtant pas moi qui peux faire du tort à Talma , nous ne jouons pas le même emploi. »

Le théâtre des Variétés était au comble de sa prospérité; Brunet et Tiercelin semblaient suffire au public parisien, quand, en 1809 , Potier, qui jouissait d'une certaine réputation dans les grandes villes de province, et surtout à Bordeaux, vint compléter cette troupe joviale, à laquelle il ne manqua plus rien. Cependant, dîsons*le. Potier fut sifEéà son début; les spectateurs, accoutumés à leurs idoles, ne comprirent pas tout d'abord cet excellent comédien. Mais il ne faut au talent qu'un

public et de la persévérance. A côté de Potier, le jeune Vernet s'essayait à le remplacer-

Depuis son ouverture, le théâtre des Panoni^ masj car les Variétés étaient appelées quelquefois de ce nom , avait joui , par le talent de ses acteurs et la gaieté d^ ses pièces, d'une vogue qui ne se démentit pas pendant l'occupation mili* taire de Paris, en i8i4 et en i8i5; il semblait que de grands personnages dussent toujours ie patroniser de leur présence : sous l'empire l'archichancelier y venait tous les soirs ; puis le roi de Prusse et les jeunes grands- ducs de Russie s'y rendirent avec une régularité singulière; puis, sous la restauration^ le duc de Berry.

Ce bonheur constant , il est vrai de le dire , justifié par la gaieté sans licence du répertoire et fiar l'ensemble parfait des comédiens , devait avoir un terme ; le scandale occasionné par le Combat des montagnes y porta la première atteinte. Danis ce vaudeville, M. Scribe, fils d'un marchand, ridiculisait les jeunes gens du commerce, parce que quelques-uns d'entre eux laissaient croître des moustaches. La création du personnage de M. Calicot était piquante à cette époque , et frondait un travers : aujourd'hui M. Scribe sait bien qu'il ne faut pas fronder

tous les travers. I^e temps des représailles est venu: lamode et la liberté vengent les commis marchands; ils comprennent d'ailleurs qu'il est souvent possible de rire des rieurs. Le succès d'un autre vaudeville fort égrillard j la Marchande de goujons y fut un second grief. Une partie du public se crut dans la nécessité de rougir du cynisme; et dés lors, d'année en année , on vit décroître cette prospérité si longtemps fidèle :Tiercelin, Potier, Lepeintre aîné, Arnal , Legrand , cessèrent de faire partie de la troupe ; Brunet et Bosquier - Gavaudan se retirèrent ; Vernet et Odry restaient \ Et ces deux grands débris se consolaient entre eux. La direction passa entre les mains de M. Dartois. Après avoir tenté, pour rappeler la foule, le secours du drame avec M. Alexandre Dumas et Frédéric Lemaître , la foule s'éloignant davantage, on remit les rênes du pouvoiràM. Bayart. M. Bayart resta peu de temps au timon de l'État : il employa son temps à faire jouer ses pièces et à se préparer un avenir à ce théâtre; puis il abdiqua en faveur de son collaborateur, M. Dumanoir. Enfin, sous la direction d'un homme qui a donné des preuves de son savoir - faire pendant qu'il était à la tête du Théâtre-Français, M. Jouslin de la Salle , en compagnie de MM. Leroy et Opigez, avec la salle restaurée, avec Vernet,

trop souvent malade , il ne manque plus , pour revoir les beaux jours de ce théâtre, que des ouvrages et un public : c'est ce que nous lui souhaitons de bon cœur.

Pour compléter l'historique des théâtres de Paris, nous avons encore à parler de la Gaieté ^ de V Ambigu-Comique et de la Porte Saint- Martin , dont l'existence est antérieure à notre nouveau droit constitué en i6i4- Quant à ceux dont les privilèges ont été accordés sous la restauration et depuis i83o, \e Gymirnse dramatique ^ le Théâtre du Palais-Royal^ les théâtres du Panthéon^ de la Porte Saint- Antoine et de Saint-Marcel^ leur biographie nous fournira l'occasion de signaler, sinon l'incurie du pouvoir , du moins les effets quelquefois funestes des faveurs qu'il accorde.

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