CHAPITRE XIV
Do l'Invalide.
^^ 'est un admira- ^| ble et touchant . spectacle que * celui des invalides rangés eu bataille dans la cour d'honneur de l'hôiel pour passer la revue du gouverneur qui les commande.
Et cependant qui reconnaîtrait dans cette petite armée de braves mutilés, chancelants, les jeunes et brillants vainqueursdel'Ainérique.de
l'Italie, de l'Egypte et de l'Allemagne? Comment , avec ces chapeaux déformés , ces larges habits fuyants aux retroussis mal agrafés; comment, disons-nous, avec tous ces individus, recomposer par la pensée le grenadier de la vieille garde, le guide audacieux, le hussard intrépide , le svelte lancier ou le carabinier aux formes herculéennes, qui tous jadis avaient porté l'imposant bonnet à poil , la pelisse écarlate , l'aigrette polonaise , le casque romain et la cuirasse d'or?... Et cependant, parmi ces soldats , il en est quelques-uns qui auraient pu devenir époux d'une baronne allemande ou d'une princesse italienne, s'ils n'avaient préféré rester les favoris de la victoire , tant elle se montrait belle et généreuse au temps de la République et de l'Empire !
C'est à l'infirmerie des Invalides qu'il faut aller chercher ces braves , lorsqu'ils achèvent de mourir ; rien n'égale la sérénité du patient que vingt baptêmes de sang ont aguerri.
L'année dernière, au mois de décembre, j'assistai aux derniers moments d'un sous-officier presque centenaire , qui n'avait jamais reçu la moindre égratignure dans le cours de ses nombreuses campagnes. L'âge seul l'avait
amené lentement à cette place ; ses petits-enfants en pleurs étaient agenouillés au pied de son lit , car le médecin s'en était froidement éloigné en disant au prêtre :
— Cet homme n'a plus affaire qu'à vous.
Et lorsque l'aumônier, aidé des infirmiers ,
souleva le corps décrépit du mourant pour poser sur ses lèvres muettes le saint viatique , qu'il implorait d'un regard plein d'espérance , j e crus revoir se réproduire en réalité la scène de ta Communion de saint Jérôme, ce chefd'œuvre du Dominiquin ; prosterné comme tous ceux qui assistaient à cette pieuse cérémonie, lorsque je relevai la tête , je vis des traces de larmes sur tous les visages.
En sortant de l'infirmerie, j'appris d'un des chirurgiens que ce vieux sous-officier était malade et alité depuis dix-huit mois, et que depuis ce temps il s'était vu mourir, petit à petit , organe par organe , sans avoir trouvé sur sa couche de douleur une position tenablequi pût donner quelques instants de répit à ses souffrances.
— Et voilà ce qu'on appelle mourir de sa belle mort! demandai-je au praticien; alors qu'est-ce donc que l'horrible mort?
— C'est bien certainement celle à laquelle vous venez d'assister, me répondit-il.
— Pour un soldat , repris-je , mourir de sa belle mort, c'est lorsqu'un boulet de canon le jette à bas , sans douleurs , sans angoisses.
— Vous ne savez donc pas qu'une mort subite l'effraie comme un assassinat? Moi, qui suis habitué de vivre avec ces (êtes souffrantes et moribondes , il ne m'est pas arrivé une seule fois de souhaiter qu'elles eussent été cassées par un boulet.
— Le vœu est charitable, répliquai-je ; mais alors dites-moi de combien d'assassinats se compose une bataille ?
Le chirurgien hocha la tête , et ne répondit pas & ma question.
À quelques jours de là , par un magnifique soleil d'hiver, un char funèbre , surchargé de couronnes d'immortelles , précédé des bannières de la France et suivi des débris vivants de ses quarante armées , passait lentement sous l'arc-de-triomphe de l'Étoile ! Ce sarcophage , entouré de tant de pompe militaire , et reçu aux acclamations d'un peuple en délire qui se souvenait que le soleil obéissait jadis à la fortune de Napoléon ; ce sarcophage , disons-nous ,
renfermait la dépouille mortelle de l'homme qui , dans l'espace de quinze années , avait réuni à lui seul la gloire d'Alexandre , de César et de Gharlemagne ; Napoléon , mort , allait prendre sous le dôme des Invalides la place que de son vivant il y avait marquée pour les héros ! Le soir de cette tardive apothéose, lorsque la foule se fut tristement retirée de l'enceinte sacrée , lorsque le murmure de ses mille voix se fut effacé , et que la solitude eut été à peu près complète et le silence profond , un autre invalide, un centenaire, aveugle et ne marchant qu'à l'aide de deux jambes de bois, entrait avec recueillement dans la chapelle où reposait le corps de Napoléon , au milieu d'un océan de lumières. Arrivé à grand'peine jusqu'au pied du catafalque impérial , il voulut qu'on le débarrassât de ses deux jambes de bois pour mieux s'agenouiller; puis , se prosternant et de son front chauve frappant les degrés, on entendit s'exhaler de sa poitrine des soupirs mêlés à . des sanglots , et les mots de Dieu. . . et d'Empereur sortir de sa bouche en bégaiements inarticulés ; et lorsque les deux invalides qui l'avaient amené, après avoir arraché leur vieux camarade à sa poignante douleur,
traversèrent la chapelle pour s'en retourner , je remarquai que les officiers supérieurs de l'hôtel se découvrirent respectueusement sur le passage de ce martyr des batailles.
Cet invalide avait été décoré le premier de tous par Napoléon, trente-six ans auparavant.
CoDclnaum ,
Ctst-à~dire FIN DE LA CHOSE.
i j'avais l'honneur
d'être roi de France , disait le grand Frédéric , ilnese tirerait pas un coup de canon en Europe sans ma permission.
Napoléon a dit, le jour de la ba- I taille des Pyra-
J mides :
— La cavalerie française est la première du monde !
Le soir de la bataille de Marengo , il s'est écrié :
— L'infanterie française n'a point d'égale !
Enfin , après la bataille de Lutzen , ou l'artillerie de la garde tira, pour sa part, 40,000
coups de canon , — rien que cela , — toujours le même Napoléon fit cette déclaration authentique :
— L'artillerie française ne saurait reconnaître de rivale !
D'où il résulte , — logiquement , — que la cavalerie , l'infanterie et l'artillerie française sont les premières du monde , et que les troupiers qui composent ces différentes armes sont le type, le prototype, l'archi-type du guerrier et du héros présent, passé et futur.
— Vous avez tous dans votre giberne le bâton de maréchal, — a dit à son tour, il y a quelque vingt ans, un facétieux monarque français, aux troupiers exclusivement préposés à la garde de sa royale et grosse personne. — Il ne s'agit que de l'en faire sortir.
En effet , c'est là qu'est la difficulté ; mais Louis XVII [ n'en a pas moins sanctionné , par ce propos , le souhait de S. M. Prussienne et les appréciations du Petit Caporal.
Certes , le troupier français est le premier grognard du monde , et chaque Tourlourou possède , dans sa giberne , le brevet de maréchal de France , en bâton , avec la manière de s'en servir ; mais comme notre armée se com-
pose de 300,000 gobe-choux, — chilTre moyen, — et qu'il n'y a que 12 maréchaux, sur ces 300,000 brûle-pavés, 299,988 sont obligés d'avoir de la modestie , chacun pour douze , et de laisser faisander , dans leur cartouchière ce
bSton si vivement désiré qui échoit assez communément, non pas aui plus braves, mais bien aux plus adroits.
Gomme on voit, feu S. M. Louis XVIII sa-
vait parfaitement dorer le pompon aux Jeans- Jeans, Pious - Pious et Tourlourous de son époque.
Redevenu simple citoyen, un troupier, quelque fini qu'il ait été , ne balance pas a se faire enregistrer dans les petites affiches pour obtenir une place de portier, de garçon de bureau, de palefrenier ou même de valet de chambre , — ce qui est le pire ; car mieux vaut servir des chevaux que certains individus. — Les plus ûers se font comparses à Y Ambigu peu comique.
Au résumé, l'uniforme est comme la robe de Nessus : il embrase ; avec cette différence que le pourpoint du centaure incendia Hercule de fond en comble , tandis que le frac guerrier a fait surgir des milliers de héros non fabuleux.
C'est que ce noble costume est comme un niveau glorieux qui égalise toutes les conditions. Dans la hiérarchie militaire , le fils du prince et le fils du savetier ont dans l'âme une égale ardeur , un même enthousiasme , parce qu'ils savent qu'ils doivent vivre et mourir sous le même drapeau ; parce que l'air qu'on respire sous les plis agités de l'étendard est un air vivifiant , tout parfumé de poésie héroïque. Mais une fois dépouillé de ce talisman , le troupier retombe dans le prosaïsme de la vie commune et rentre , comme l'abeille vagabonde , dans l'alvéole que la nature lui a assignée. Le fils du prince règne dans le salon héréditaire , le fils du savetier rampe dans l'échoppe patrimoniale ; l'un et l'autre reprennent leurs habitudes : celui-ci se plonge, la tête la première, — dans de splendides dissipations ; celui-là , dans les travaux infimes de sa caste. Le premier trône à l'Opéra , le second s'ébat aux Funambules.
Dans sa ioge d'avant-scène , le fils du prince provoque les respectueux avertissements du commissaire de police ; le même officier public fait empoigner par ses sergents - de - ville le fils du savetier juché au paradis; et, comme l'a si éloquemment dit J.-B. Rousseau dans son ode à la moutarde , couronnée par l'académie de Dijon :
« Le masque tombe, le prince reste , Et le troupier s'évanouit. »
rira.
Ei Cnrmer, 419» rae de Bicbellea,