‹ Physiologie du troupierChapitre 3 sur 17 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Du Jean -Jean.

i Le Jean-Jean est au Troupier ce que • la chrysalide e»l au papillon. •

(PU commentateur de Cdvier.)

n qualifie de Jean - Jean , en France , le k jeune indigène ■ que là loi p;i- * ternelle du recrutement , — appelée jadis milice , aujourd'hui conscrip-

ché.àl'agèdc 20 ans , d'un atelier du faubourg, de la queue d'une charrue , d'un mé-

tier à la Jacquart , ou de tout autre ustensile de notre civilisation, pour l'incorporer dans un régiment quelconque de l'armée.

A son arrivée au corps, le Jean-Jean est immédiatement dépouillé de sa veste solitaire , de son pantalon écourlé , de son chapeau artistique et de ses escarpins de bois de châtaignier, pour être revêtu aussitôt du classique bonnet de police , du pantalon garance , d'une veste bleue et d'une paire de guêtres cirées à l'anglaise. La patrie daigne joindre à ces premiers éléments de l'honneur , une giberne en cuir brut et un fusil orné de sa baïonnette , le tout avec la manière de s'en servir, sans préjudice de la salle de police en espérance, et du cachot en perspective.

Une fois le Jean-Jean toisé, numéroté et travesti de pied en cap, on le prendrait — de loin — pour un héros, tandis que — de près — c'est autre chose : il a l'air d'appartenir à ses habits plutôt que ses habits n'ont l'air de lui appartenir. Sa tournure est tourmentée, il voudrait pouvoir se débarrasser de ses jambes ; il ne sait que faire de ses bras ; aussi , à la promenade , tient-il toujours une petite badine d'une main

et un camarade de l'autre pour avoir une contenance.

D'ordinaire, le Jean-Jean revêt d'assez bonne grâce le harnais martial; il éprouve même un secret sentiment d'orgueil si , pour ses débuts, le caporal de la chambrée le désigne d'office pour participer a la corvée du bois et des pommes de terre , c'est-a-dire pour aller, chargé d'un sac, a l'imitation du chat hotte , a la provision des légumes et des combustibles : mais le triomphe dn Jean-Jean dans l'exercice de ses fonctions philanthropiques est complet,

s'il s'est trouTé porté par le sort, sa feuille de route et ses jambes , au centre de la civilisation européenne , c'est-à-dire à Paris, ou tout au moins au sein d'une civilisation qui , pour n'être pas à la hauteur de celle de la métropole de la littérature et des beaux-arts, n'en est pas moins d'une foule de degrés au-dessus de celle de Carpeutras ou de Quimper-Corentin , — thermomètre de Réaumur.

Le Jean-Jean est reconnaisse blc par-dessus ions les autres défenseurs patentés de la patrie, a sa tournure indécise, a son allure modeste, i sa physionomie placide.

Ballard, du théâtre du Vaudeville, était un

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délicieux Touriouroudans la pièce de ce nom.

En thèse générale, le Jean-?Jean joint, comme la plupart des êtres plus ou moins organisés, a un nez obligé , des yeux exactement ronds , une bouche énorme , des oreilles idem et des joues tricolores. La nuance de ses cheveux est ordinairement d'un blond tirant sur la filasse , à moins qu'il ne tire totalement sur la garance ; — du reste, c'est une nuance qui est bien portée dans l'armée, c'est d'uniforme, le rouge ; mais en revanche , la nature l'a doué d'un torse aussi flexible que celui de l'Hercule Farnèse, aux proportions près , et de jambes aussi déliées que celles de la biche de Geneviève de Brabant, sauf les sabots.

En arrivant au régiment , le Jean-Jean possède invariablement , dans une bourse de cuir dont l'origine remonte quelquefois à la défection des reîtres , sous Henri IV, une somme ronde de 17 à 2$ francs en pièces de 75 centimes , de 30 sous et de 6 liards. .Cet argent qu'il tient, tant de la munificence d'un parrain que de la tendre sollicitude d'une grand'mère , est scandaleusement dissipé , par lui , en quelques jours, afin de se concilier l'amitié du tambour de la compagnie , la protection de son

caporal de chambrée, et l'estime du sergent instructeur de son peloton.

Le Jean-Jean est naturellement candide et inoffensif. Pans les troubles, dans les émeutes, on le voit, l'arme au bras, recevoir sans sourciller des milliers de projectiles dérobes au* parterres fleuris des balles et marchés. Les gamins impudents l'insultent, le coudoient sans lui rien faire perdre de sa placidité native.

Le Jean-Jean est, sans s'en douter le Rioitii du monde, l'âme des fûtes publiques, ou plutôt il en est l'unique objet. C'est pour lui que, sur les tréteaux du carré de Marigny, les danseurs de corde du théâtre Dorsay se métamorphosent

en tirailleurs de Vincennes, pour attaquer les allumeurs de lampions déguisés en Bédouins de la Tafnab. ù'est à son intention que se dressent ces mâts de Cocagne , emblèmes touchants des pals gigantesques de l'Orient au temps de la persécution des premiers chrétiens, avec leurs couronnes de martyrs en haut, leurs ser-

geiits de ville en bas et leur savon noir du bas

en haut. C'est pour lui réjouir la vue qu'une myriade de verres de couleur sont échelonnés en portiques le long de la grande allée des Champs- El ysées. C'est pour l'électriser qu'on tire un feu d'artifice, orné de plusieurs bouquets qui rappellent toujours une victoire ou une apothéose. Les jours de fêtes nationales, le Jean-Jean peut a bon droit se considérer comme moralement investi de l'admiration pu-

blique. Et si l'auréole de flammes qui scintille du chapiteau "de Tare de triomphe de l'Étoile ne vient pas se refléter sur la plaque de son schako , astiquée ce jour-là plus soigneusement encore que de coutume, c'est que depuis la veille tous les Jeans-Jeans , Pious-Pious , Tourlourous , Troupiers, Grognards valides ou invalides, sont hermétiquement consignés dans leurs quartiers respectifs , par mesure unitaire et pgur cause d'utilité politique.

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