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TOME vi

CHARLES RICHET

tentacules d'actinies. L'actinie est coupée au ras du corps : le corps est rejeté, et les tentacules sont mis immédiatement dans un flacon de deux litres contenant un litre d'alcool à 90°. J'ai fait recueillir ainsi à diverses reprises, dans le cours des années 1902 à 1908, près de cent flacons de deux litres de capacité, ainsi remplis de tentacules actiniens. Quoiqu'il s'agisse là de quantités très considérables de substance, je n'ai pas encore pu réussir d'une manière satisfaisante à obtenir de la thalassine tout à fait pure, ainsi qu'on le verra plus loin.

Les flacons ainsi remplis de tentacules actiniens dans l'alcool sont décantés ; l'alcool a dissous une grande partie de la thalassine, et aussi la matière colorante rouge de l'actinie. La masse insoluble est alors comprimée, et abandonne de grandes quantités de liquide qui sont mélangées à la liqueur alcoolique. Le résidu insoluble est broyé soit simplement avec du sable dans un mortier, en présence d'un mélange d'alcool à 90° et d'eau à parties égales, soit par d'autres procédés mécaniques (essoreuse électrique, broyeur Borrel, etc.). Puis le tout est porté à la température de 65° pendant une ou deux heures au bain-marie, et filtré à chaud. Toute la thalassine et la matière colorante achèvent de se dissoudre. La partie insoluble est franchement verte ; elle est constituée par des matières albuminoïdes, une sorte de cellulose insoluble dans l'eau et la plupart des réactifs, et une matière colorante verte, tout à fait insoluble dans l'eau, peu soluble dans l'alcool même absolu, très soluble au contraire dans le chloroforme et l'éther. Je n'ai pas d'ailleurs poursuivi l'étude de ces diverses substances, et je ne m'occuperai que de la partie soluble dans l'alcool dilué de son volume d'eau.

Toutes les liqueurs alcooliques sont réunies et filtrées. La filtration est rapide et facile, et le liquide qui passe est parfaitement clair.

On s'assure que ce liquide contient un poison pruritant

THALASSINE.

énergique : car le résidu de quelques centimètres cubes, après évaporation de Palcool, repris par l'eau, donne des phénomènes caractéristiques d'excitation. On constate encore que, même après évaporation de l'alcool, la toxine reste pruritante, comme précédemment.

Après avoir été chauffée à l'autoclave, elle est encore active , par conséquent, une température, non prolongée, de 105° ne la détruit pas.

Toutefois, comme il a semblé que, par une ébullition trop longue, elle tendait à s'affaiblir, nous avons procédé, pour l'élimination de cette grande quantité d'alcool , à la distillation dans le vide. Quand tout l'alcool, avec une notable quantité d'eau, a passé, il reste un liquide épais qui dépose des masses abondantes, noires, rougeàtres, une sorte d'huile rouge insoluble dans l'eau, qu'on sépare par une sorte de décantation, ou en filtrant rapidement sur papier Chardin.

La liltration dans ce cas est fort longue et difficile ; et c'est une des parties les plus délicates de la préparation. En effet, ainsi que nous l'avons à maintes reprises constaté, d'une part une grande quantité de thalassine reste adhérente à l'huile rouge ; d'autre part, si l'on attend, sans changer le filtre, que toute la liqueur ait passé, il se fait des altérations (probablement microbiennes) à la suite desquelles la thalassine a disparu. Le mieux est de décanter d'une manière imparfaite et de se contenter, dans cette première opération, d'avoir enlevé la plus grande partie, mais non la totalité de l'huile rouge.

Quant à la distillation dans le vide, elle se fait sans grandes difficultés. A la fin, il se produit un peu de mousse, et l'opération distillatoire doit être surveillée de très près.

On reprend le liquide aqueux, presque sirupeux, qu'on traite par deux ou trois fois son volume d'alcool à 90°. Il se précipite alors une matière gommeuse noirâtre, insoluble dans l'alcool concentré, plus ou moins analogue aux peptones et aux albumines, avec beaucoup de sels minéraux

CHARLES RICHET

(surtout du chlorure de sodium). Là encore une partie de la thalassine se précipite ; toutefois la majeure partie reste en solution dans l'alcool.

On reprend de nouveau cet alcool, qu'on distille dans le vide, en ayant soin de réduire le tout à un volume bien moindre que précédemment. Alors on le traite par deuxfois son volume d'alcool absolu. Il se précipite encore des sels et une matière gommeuse, mais en même temps il se dépose une autre substance, très légère, floconneuse, blanche, qu'il est facile de distinguer du chlorure de sodium et de la gomme noirâtre. On peut le recueillir séparément. C'est la thalassine brute.

Pour la purifier, on la dissout à chaud dans de l'alcool à 98°. Par le refroidissement elle se sépare de la liqueur en cristaux qu'on met sur un filtre et qu'on peut redissoudre ensuite dans une petite quantité d'eau. L'alcool absolu ajouté à cette dissolution (qu'il faut faire très concentrée) précipite la thalassine sous forme de cristaux.

Il est possible qu'il ne s'agisse pas de thalassine pure, mais bien de leucine très fortement imprégnée de thalassine. En effet l'analyse organique de cette substance adonné des chiffres qui correspondent exactement à la composition de la leucine, aussi bien pour l'azote (10 p. 100) que pour le carbone, et l'hydrogène et l'oxygène.. En outre les propriétés chimiques et cristallographiques sont tout à fait celles de la leucine. La seule différence par laquelle elle se sépare de la leucine, c'est qu'elle est physiologiquement très active. A la dose d'un dixième de milligramme par kilogramme, elle provoque des phénomènes de prurit intense, tandis que la leucine, à des doses mille fois plus fortes, n'a aucun effet physiologique.

On peut donc se demander — et nous n'avons pu encore résoudre la question — si cette thalassine cristallisée est un isomère de la leucine, ou bien s'il ne s'agit pas de leucine véritable, à laquelle adhéreraient de minuscules quan-

THALASSINE.

tités d'une substance prodigieusement active, ayant des effets physiologiques à la dose d'un millième de milligramme, par exemple, comme il en est pour certains ferments.

Provisoirement, nous appellerons thalassine ce produit cristallisé. *

Elle fond à 200° en se décomposant et en donnant par décomposition en vase clos des aminés qui cristallisent.

Nous ne lui avons pas trouvé de réactions chimiques colorantes qui permettent de la déceler dans les liqueurs. Elle ne précipite ni par l'iodure de potassium ioduré, ni par le phosphotungstate de potassium, ni par le chlorure de platine, ni par le nitrate d'argent.

Toutefois, lorsqu'on opère sur l'extractif alcoolique primitif, l'emploi du phosphotungstate de potassium conduit à des résultats curieux. Quoique, dans une solution parfaitement pure, il ne précipite pas la thalassine, s'il y a des substances que précipite le phosphotungstate; la thalassine adhère à ce précipité. Alors on recueille le précipité qu'on décompose par la baryte. Le phosphotungstate de baryum reste sur le filtre, et le filtrat est d'une activité physiologique extrême. Dans ces conditions, il se précipite par l'alcool absolu une matière cristallisable qui est active à des doses extrêmement faibles : mais, comme cette matière cristallisable contient une notable quantité de sels minéraux, il nous est impossible de dire s'il s'agit simplement de thalassine véritable, ou bien de substances minérales, insolubles dans l'alcool absolu, et auxquelles auraient adhéré de petites quantités de thalassine active.

Les solutions alcooliques de thalassine se conservent sans altération pendant longtemps; mais, en solution aqueuse, elles s'altèrent rapidement, à moins qu'on ne les ait stérilisées au préalable à l'autoclave.

Le charbon animal retient énergiquement et complètement toutes traces de thalassine. Une fois qu'on a fixé la

CHARLES RIGHET.

thalassine sur le charbon, on ne peut l'en détacher par l'ébullition avec l'alcool, ou l'acide acétique dilué, ou l'alcool méthylique.

On peut cependant fixer la thalassine sur un précipité de phosphate de chaux, et j'ai cru pendant longtemps que ce procédé me permettrait de l'obtenir à l'état d'assez grande pureté. En effet, si l'on ajoute du chlorure de calcium à la liqueur aqueuse, résidu de la distillation de l'alcool, puis du phosphate de soude en proportions convenables, il se fait un abondant précipité de phosphate de calcium qu'on peut recueillir facilement sur un filtre. Le précipité, lavé à l'eau, est alors mis à digérer pendant quelques heures dans l'alcool dilué, à une température de 70° environ; le phosphate de chaux insoluble est séparé par filtration, et le liquide contient la thalassine. Mais ce moyen est loin d'être parfait; car d'une part on perd de grandes quantités de thalassine, soit parce que dans la précipitation avec le phosphate de chaux elle n'adhère pas en totalité au précipité, soit parce que l'ébullition avec l'alcool n'enlève pas toute la thalassine qui y adhère. Ces grandes pertes ne sont pas compensées par l'avantage d'avoir un produit pur. En effet, même après un lavage (qui ne doit pas être trop répété pour ne pas tout épuiser), il reste encore des sels et delà matière colorante qui finissent par se dissoudre dans l'alcool, de sorte que, finalement, on a une liqueur colorée et encore assez riche en sels minéraux. En somme, ce procédé de purification est sans avantage.

Tout compte fait, le procédé de préparation qui me paraît le plus avantageux, encore qu'il soit long et laborieux, est la dissolution dans l'alcool dilué, et la précipitation successive des matières étrangères par de l'alcool de plus en plus concentré.

Gomme c'est là un procédé général, j'ai cherché à l'appliquer à d'autres éléments que les tentacules des actinies, et j'ai recherché si l'on ne pouvait trouver la thalas-

THALASSINE.

sine (ou un poison analogue) dans d'autres tissus animaux J'ai à cet effet traité les corps de crevettes (Crangon), des écrevisses (Astacus), des huîtres (Ostrea), des homards [Homarus) , des géryons (Geryon), des moules [Mytilus), et des kystes hydatiques. Dans la plupart des cas, j'ai pu, par l'alcool dilué et bouillant, obtenir un liquide doué de propriétés pruritantes énergiques. Avec le corps des huîtres et des géryons je n'ai pu, il est vrai, obtenir que des effets très faibles, presque nuls. Le maximum d'effet pruritique, c'est-à-dire en somme de contenance en thalassine, a été obtenu avec les crevettes (exception faite toujours des actinies).

Voici comment dans tous ces cas j'ai procédé. La matière première est broyée soigneusement avec du sable, puis traitée à chaud par de l'alcool étendu de son volume d'eau. La liqueur filtrée est concentrée par évaporation, et, lorsqu'elle est arrivée à devenir presque sirupeuse, on l'additionne d'alcool à 90°, qui précipite alors beaucoup de sels et des matières peptonoïdes. La thalassine reste en solution; on évapore de nouveau pour réduire à un moindre volume, et dans le nouveau liquide on ajoute de l'alcool absolu. Sauf quand il s'agit du corps des crevettes, le précipité est nul ou à peu près, quoique le liquide possède les propriétés urticantes caractéristiques; mais avec les crevettes on obtient un précipité abondant, blanc, cristallisable, doué de propriétés urticantes assez faibles. Il s'agit de leucine, et on peut nettement démontrer, par l'analyse chimique, que c'est bien de la leucine. Pour le dire en passant, il me paraît que ce serait là un assez bon procédé de préparation de la leucine; car j'ai pu en préparer ainsi 1 ou 2 grammes par kilogramme de crevettes.

Cette leucine, si on la purifie par plusieurs cristallisations, finit par devenir complètement inactive. Il me paraît donc probable qu'il existe dans le liquide primitif un mélange de leucine active avec une petite quantité de thalassine.

392 CHARLES RIGHET.

Au point de vue chimique je n'ai trouvé aucune différence entre ces extractifs alcooliques des moules, des crevettes, des kystes hydatiques et l'extractif alcoolique des actinies. Il en est de même pour les propriétés physiologiques, de sorte que je suis amené à conclure à l'identité de la substance pruritante qui y est contenue.

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