VIII. — CONCLUSIONS
De tous ces faits résultent quelques conclusions générales que je n'ai pu développer dans l'exposé des expériences; car la complexité est vraiment trop grande, et il y a trop d'enchevêtrement des phénomènes, pour qu'une
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théorie puisse être présentée avant que toutes les expériences aient été décrites.
1° Il y a pour les êtres vivants deux sortes de poisons : les uns tuent immédiatement, ou très rapidement, comme le chloroforme en paralysant le cœur, la strychnine en convulsant les muscles respiratoires, le curare en paralysant les terminaisons musculaires, le mercure en abolissant l'activité des cellules nerveuses, l'oxyde de carbone en minéralisant les hématies. Les autres poisons tuent à longue distance, en plusieurs jours, parfois en plusieurs semaines, par un mécanisme qui semble différent, encore que toutes les transitions s'observent. Immédiatement ils ne sont pas toxiques, mais ils provoquent dans l'organisme la formation de substances toxiques, de sorte qu'après l'injection du poison une véritable maladie évolue.
Ou plutôt la maladie, c'est-à-dire l'ensemble des phénomènes morbides qui résulte d'une infection microbienne, est une intoxication lente, doublement lente, d'abord parce que le poison produit par le microbe est lentement et progressivement sécrété, au fur et à mesure que le microbe prolifère, et ensuite parce que ce poison lui-même agit lentement. De sorte que, par l'injection de ces substances d'origine microbienne, comme le premier exemple en a été donné pour le poison de la diphtérie, l'intoxication offre tous les symptômes d'une maladie microbienne qui évolue.
Donc, en étudiant la marche de l'intoxication par ces sortes de substances, on étudie en somme l'évolution des maladies, c'est-à-dire la réaction de l'organisme à des poisons lents.
Or j'ai pu trouver ces poisons lents dans des organismes normaux. En effet, j'ai pu extraire des actinies d'abord, puis des moules, des substances chimiques qui ont ce caractère de pouvoir développer un état morbide spécial, et d'évoluer comme une maladie. Si on les injecte dans le système veineux d'un chien ou d'un lapin, elles tuent en quatre ou cinq jours, à dose forte; à dose même cinq fois
ANAPHYLAXIE.
plus faible elles déterminent une affection chronique, qui dure vingt ou trente jours au moins. Le contraste est saisissant entre ces poisons chroniques et les autres poisons cristalloïdes ; car, si nous prenons la strychnine par exemple, une dose de strychnine, qui est le cinquième de la dose mortelle, ne détermine que des effets à peine appréciables, et nulle maladie consécutive. Au contraire, le cinquième d'une dose toxique de mytilo-congestine détermine une maladie assez grave, d'une trentaine de jours.
2° Cette maladie consécutive développe un état de sensibilité de l'organisme, que j'ai le premier décrit, et que j'ai appelé anaphylaxie, tel que, pendant un certain temps, l'organisme est plus sensible à l'action du poison qu'il n'était primitivement. Avec la mytilo-congestine, la sensibilité est, dans la plupart des cas, rendue cinq fois plus grande; dans quelques cas rares, la sensibilité est vingt-cinq fois plus grande.
J'ai pensé que cette anaphylaxie pouvait être due à la présence d'une substance toxogënique, non toxique par ellemême, mais donnant un poison par réaction sur la mytilocongestine, et l'expérience a confirmé cette hypothèse. Même in vitro le mélange de mytilo-congestine avec le sérum des animaux anaphylactisés est plus toxique que la mytilo-congestine en solution aqueuse, et les accidents se développent immédiatement. Le sérum d'un chien anaphylactisé, injecté à un chien normal, a produit chez ce dernier l'anaphylaxie. Donc, l'anaphylaxie est due à la présence d'une substance (toxogénine) qui par réaction avec la mytilocongestine développe un poison qui agit immédiatement.
En effet, le caractère de l'état anaphylactique est que tout de suite l'animal injecté devient malade.
Il y a vomissement immédiat et violent, alors que, chez les chiens normaux, souvent il n'y a pas vomissement, ou vomissement à de très fortes doses. Titubation, paresthésie, état comateux, les accidents nerveux apparaissent tout de suite, tandis que chez les chiens normaux, immédiatement
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après l'injection d'une énorme dose, qui sera mortelle, l'animal paraît à peine malade au premier, et parfois au deuxième jour l.
Ainsi il est nécessaire d'admettre qu'une première injection de poison a provoqué l'organisme à former non une toxine, ni une antitoxine, mais une toxogénine, et que cette toxogénine circule dans le sang (encore que sans doute cette toxogénine se trouve surtout localisée dans le système nerveux). Quoi qu'il en soit, elle existe dans le sérum, et c'est à la présence de cette toxogénine que sont dus les rapides accidents immédiatement consécutifs à l'injection d'une seconde dose de mytilo-congestine.
Cette toxogénine ne se forme pas immédiatement. J'ai constaté en effet que pendant les cinq ou six premiers jours l'anaphylaxie ne s'est pas encore établie.
Elle disparaît au bout d'une quarantaine de jours, de sorte que l'anaphylaxie après le 40° jour n'existe plus.
3° Non seulement l'anaphylaxie n'existe plus, mais il y a un état de prophylaxie.
Passé le 40e ou le 50° jour, les animaux sont devenus (relativement) immunes. On peut leur injecter de fortes doses sans les rendre malades. Ils ne vomissent plus ou ne vomissent qu'à des doses fortes; ils sont, en un mot, devenus plus résistants que des chiens normaux.
On peut même constater ce fait paradoxal et d'apparence contradictoire, que, même pendant la période anaphylactique, il y a un certain degré d'immunité. Aussi bien fautil distinguer les effets immédiats et les effets lointains. Il y a anaphylaxie éclatante pour les effets immédiats; alors qu'il y a déjà un commencement de prophylaxie pour les effets lointains. Si l'animal après l'injection de la seconde
1. On serait parfois tenté de penser que ces poisons sont en eux-mêmes innocents, et qu'ils agissent seulement en provoquant la formation de substances toxiques, délétères, dans l'organisme. L'anaphylaxie aurait pour effet de rendre cette production toxique très rapide.
ANAPH YLAXIE.
dose échappe aux effets immédiats, ii n'est plus malade les jours suivants.
Quelle que soit l'hypothèse qu'on adopte pour expliquer l'immunité ainsi acquise par une première injection, si l'on reste sur le terrain des faits, on est forcé de dire que Yanaphylaxie est la première étape de la prophylaxie.
Je proposerais volontiers le graphique suivant, très schématique, bien entendu (fig. 13, p. 448).
Soit la doxe toxique minimale 1 représentée par la droite AN; les jours sont indiqués à la ligne des abscisses, et les doses à la ligne des ordonnées. Chez l'animal normal, la dose toxique sera toujours égale à 1 ; mais, chez l'animal anaphylactisé, cette dose minimale sera beaucoup plus faible au 10e, ou 20e jour. Vers le 30e elle commence à se relever, et enfin la dose minimale au 50e et au 60e jour sera beaucoup plus forte. Il y aura prophylaxie, et cette prophylaxie aura été précédée par une période d'anaphylaxie ;
4° On peut formuler en deux propositions simples ces données un peu compliquées l.
y.. A l'injection d'une substance toxique de Tordre des toxalbumines, l'animal réagit en fabriquant des toxogénines, ce qui crée l'état d'anaphylaxie.
p. En même temps que cette toxogénine, mais avec une grande lenteur, l'organisme fabrique une antitoxine. Or, comme la toxogénine disparaît en cinq ou six semaines, tandis que l'antitoxine persiste, la période d'anaphylaxie précède la période de prophylaxie.
Au point de vue téléologique, qui doit toujours servir de fil conducteur dans toute doctrine biologique, on voit quelle adaptation admirable existe, dans les organismes vivants, contre les toxalbumines sécrétées par les microbes. L'ana-
1. Évidemment je ne prétends pas que ces lois soient générales. Mais il me paraît probable, étant données toutes les expériences faites sur les divers eérums, qu'elles comportent une assez grande généralité.
CHARLES RICHET
phylaxie hâte la réaction de F organisme contre les poisons microbiens. En effet, comme l'organisme devient de plus en plus sensible aux actions microbiennes, il s'ensuit que la formation des substances antitoxiques est de plus en plus active.
L'anaphylaxie nous parait donc, en dernière analyse,
Jotus
10 JS 20 #5 30 35 AO US 50 55 60
Fig. 13. — Schéma des périodes d'anaphylaxie et de prophylaxie (mytilo-congestine).
être un procédé de défense rapide, et surtout de défense contre les faibles doses. Elle permet aux êtres vivants de réagir vigoureusement à de faibles doses du poison sécrété par les microbes, et par conséquent de se défendre avec énergie, alors que l'attaque n'est pas énergique encore. C'est l'éveil donné aux cellules organiques par de petites quantités de poison, quantités qui, sans l'anaphylaxie, eussent été insuffisantes pour provoquer l'immunité.
Autrement dit encore : X immunité a pu s'établir, parce qu'il y a eu anaphylaxie.
ANAP HYLAXIE.
2° DE L'ANAPHYLAXIE ET DES TOXOGÉNINES.
Les expériences dont je vais donner ici la relation ont été entreprises avec une substance toxique très voisine de la mytilo-congestine étudiée dans le précédent mémoire.
Outre la confirmation de ce que j'avais démontré précédemment, j'ai pu établir quelques faits nouveaux, surtout par rapport à l'action du sérum, à la période d'incubation, aux propriétés de la toxogénine, de manière à ajouter quelques données à l'histoire de l'anaphylaxie1.