TOME VI
CHARLES RIGHEÏ.
Donc l'hypothèse de l'accumulation est impossible à défendre.
2° La dose mortelle pour les chiens anaphylactisés peut être très faible. Par exemple, en comparant Thersite et Proserpine, on voit que Thersite est mort en 12 heures après injection de 0cgr, 55, tandis que Proserpine a survécu à la dose de 7c^l',8, c'est-à-dire une dose quatorze fois plus forte. Porphyre est mort un quart d'heure après l'injection d'une dose qui n'est que le dixième de la dose mortelle.
En laissant de côté le cas, peut-être exceptionnel, de Thersite, on voit que, du 28e au 56e jour, sur 6 chiens ayant reçu la dose de 1 centigramme, il y a eu 6 morts, et morts rapides, en moins de 12 heures. Nous avons vu plus haut que jamais, même à une dose très forte (de Os',09 pour Pollux), il n'y a une mort aussi rapide chez les chiens normaux.
On sera donc plutôt en deçà de la limite qu'au delà en disant que l'anaphylaxie rend les organismes dix fois plus sensibles qu'ils n'étaient précédemment.
3° On voit apparaître nettement, par l'inspection de ce tableau, qu'il y a une période d'incubation et une période de déclin pour l'anaphylaxie.
En effet, en ne prenant que les doses de \ et de 1,2, et en laissant les cas où la dose injectée après anaphylaxie a été inférieure ou supérieure (Eucrate : 3.4. — Endore : 4.5 Thrasymaque : 0.25) on a le tableau suivant :
Survivants. Morts. Mortalité p. 100.
Du ii15 au 23e jour .... y 2 29
Du 28" au 56e jour .... 0 G 100
Du 89e au 135" jour. ... 3 1 23
De là on peut inférer que le maximum de l'anaphylaxie est vers le 45e jour. Nous avions vu que pour la mytilo-congestine, vers le 45e jour, l'anaphylaxie avait complètement disparu et qu'elle s'affaiblissait à partir du 30e jour. Il est probable que pour les diverses substances anaphylactisantes
ANAPHYLAXIE.
il y a des périodes d'incubation et de déclin qui sont très variables.
4° Revenons un peu sur ce fait que l'injection d'une dose très faible au 30e jour provoque des accidents immédiats et formidables.
Il prouve en toute évidence ceci, sur quoi on n'a pas encore, que je sache, insisté : c'est qu'il n'y a plus trace du poison primitif dans l'organisme de l'animal anaphylactisé.
En effet, puisqu'une dose très faible, d'un milligramme, chez l'animal anaphylactisé provoque aussitôt le vomissement et la paraplégie, c'est que cet animal n'avait plus dans son organisme même un milligramme du poison.
Mais le phénomène est plus compliqué encore : car à aucun moment, quand l'animal se porte bien, il ne peut y avoir simultanément de toxogénine et de toxine. Donc la toxogénine n'est pas un produit immédiat de transformation de la congestine. Il y a un moment où il n'existe plus de toxine, et où il n'y a pas encore de toxogénine : toutes ces mutations se passent pendant les quinze jours d'incubation.
Donc, tant qu'il y a encore du poison dans l'organisme, et un peu de temps après que ce poison a disparu, il n'y a ni toxogénine, ni anaphylaxie. Dans le sang, le poison disparaît peu à peu. Or quand il a disraru,m«zs seulement quand il a disparu, il est remplacé par une autre substance, inoffensive en soi, mais qui devient offensive quand on la met en contact du poison primitif; une toxogénine, qui engendre par réaction avec la toxine injectée une toxine différente plus active, une apotoxine.
En schématisant nous avons la succession suivante, un peu hypothétique, des phénomènes :
1° Toxine injectée dans le sang ;
2° Toxine disparaissant peu à peu ;
3° Après que la toxine a disparu, production d'une toxogénine ;
G H ARLES RICHET
4° Toxogénine disparaissant à son tour et remplacée par une antitoxine.
A vrai dire, je n'ai pas pu observer encore la formation de cette antitoxine avec l'actino-congestine ; mais avec la mytilo-congestine l'immunité, très incomplète d'ailleurs, est arrivée au 50e jour.
Le phénomène essentiel de l'anaphylaxie est donc le suivant :
Après injection à un chien normal d'une dose même très forte, les symptômes immédiats d'intoxication sont nuls. Un quart d'heure après l'injection, il y a diarrhée, coliques, ténesme rectal, mais c'est tout pendant douze à vingtquatre heures.
Après injection à un chien anaphylactisé d'une dose même très faible, les symptômes d'intoxication sont foudroyants, immédiats et graves. Il suffit de quelques secondes pour voir apparaître le vomissement, la dyspnée, la stupeur, la paraplégie, l'insensibilité complète.
Pour bien établir cette différence par un exemple, je citerai l'expérience suivante (faite devant MM. Marfan, Ed. Lesné, Lemaire, Le Play, etc.).
Le 4 avril on injecte à Hippocrate (10k,300), de 5 heures à 5h,10, la quantité très considérable de 170 c. c. de la solution à 5 0/00, soit 0er,85 d'actino-congestine, soit 0-T,083 par kil. Nul phénomène. 11 n'y a même pas de diarrhée. Le chien, détaché, regagne alertement et gaiement sa niche. A 6 heures, il est triste, a un peu d'écume à la gueule ; mais en somme il n'est pas très malade.
(Le lendemain il est bien portant, et sa température est de 38°,5.)
Le même jour, à 3 h. 52, on injecte à Irénée (10k,100), injecté 56 jours auparavant, 2 c. c. de la même solution, soit 0»r,001 par kil. Aussitôt il fait des efforts de vomissement et a du ténesme rectal. On injecte à 3 h. 54 encore 2c. c,
ANAPHYLAXIE
soit encore 0°r,001 par kil. Alors Irénée paraît très malade. On le détache. Il ne peut plus se tenir debout. 11 ne réagit pas quand on lui pince fortement les pattes. Cécité psychique. Respiration profonde et laborieuse. Efforts de défécation. Les yeux sont hagards. Il ne paraît pas voir ce qui est autour de lui.
On injecte encore 0*T,01 de substance, ce qui ne change pas son état.
A 6 heures il se relève péniblement et peut à peine se tenir debout.
Il meurt dans la nuit.
Ainsi, le caractère de l'anaphylaxie est de déterminer des accidents immédiats, foudroyants, alors que des doses cent fois plus fortes ne pourraient pas produire le même effet sur un chien normal.
Donc on est amené à conclure formellement ceci : c'est que le poison qui détermine ces accidents foudroyants n'est pas la congestine. En outre, ce poison 71 existe pas dans le sang, puisque les animaux anaphylactisés ne sont pas malades.
Donc c'est un poison nouveau qui résulte de l'action de la congestine sur une substance existant déjà chez les animaux anaphylactisés. C'est pourquoi j'ai proposé d'appeler toxogénine cette substance des animaux anaphylactisés.
Pour prendre une comparaison qui rendra le phénomène très clair : l'amygdaline est inoffensive; l'émulsine est inoffensive. Mais, si l'on injecte ces deux substances en même temps, il se formera des composés cyanés qui seront immédiatement mortels.
On peut comparer l'amygdaline à la congestine. Injectée à un animal normal, elle n'est pas offensive, ou à peine; mais si on l'injecte à un animal ayant de l'émulsine dans son sang [toxogénine), l'injection d'amygdaline sera suivie immédiatement d'accidents toxiques foudroyants.
Les expériences suivantes établissent nettement qu'il se
CHARLES RICHEÏ
produit une toxogénine différente du poison primitif, non toxique par elle-même, et que cette toxogénine existe dans le sang.
Dans mon précédent mémoire j'avais indiqué le fait (p. 516). Mais je n'avais pas pu, comme je le puis maintenant, en déterminer les conditions.
Disons tout d'abord que, si Ton injecte du sérum de chien normal, on ne paraît pas modifier la réaction ultérieure à Factino-congcstine (Rhadamante , Chrysostoma, Thraséasa).