I. MÉTHODE GÉNÉRALE
J'ai essayé de voir sur des chiens quels étaient les effets de l'apomorphine injectée à diverses reprises1. Il serait en effet très important de vérifier, avec des poisons cristallisables, et de pureté chimique irréprochable, les phénomènes d'anaphylaxie que j'ai démontrés pour des poisons animaux, de pureté toujours problématique, tels que la congestine extraite des actinies ou des moules. Mais l'apomorphine ne m'a donné que des résultats assez médiocres. Aussi ai-je pensé à étudier la cocaïne, d'autant plus qu'ADueco avait noté l'action plus intense de la cocaïne quand on en répète l'administration à court intervalle 2. Mais il n'a pas décidé la question de savoir si cette action plus intense dépendait d'une accumulation de la substance toxique dans l'organisme.
Pour cette étude toxicologique j'ai pris la voie péritonéale. Et en effet l'injection d'une solution récemment préparée, chlorhydrate de cocaïne à 1 gr. de 100, ne provoque jamais d'accidents péritonéaux. On peut graduer la dose injectée avec une très grande précision.
Il s'agissait d'abord de déterminer exactement la dose
(1) Anaphylaxie par injections d'apomorphine. Bull, de la Soc. de Biologie, 1905, I, 955.
(2) Arch. it. de BioL, 1894, XX, 32-43.
ÂNAPHYLAXIE.
toxique. Or la cocaïne a cet avantage de permettre l'établissement de deux étapes pour ainsi dire dans la dose toxique; la dose convulsive, et la dose mortelle. Je rappellerai qu'en étudiant l'apomorphine, j'ai pris pour type de son action la dose émétisante, distincte de la dose mortelle, et qu'on peut caractériser avec une extrême précision.
Mes expériences ont été faites sur des lapins et des cobayes. Les chiffres que je donne se rapportent tous à un kilogr. du poids de l'animal.
Les effets de la cocaïne injectée dans le péritoine sont rapides. Chez le lapin, les convulsions (si elles doivent se produire) se manifestent au plus tard 8 minutes après l'injection. Mais le plus souvent elles éclatent plus tôt : 4 ou 5 ou 6 minutes après que l'injection a été terminée. Dans certains cas même, c'est au bout de T 30/r. En général, quand il s'agit de comparer sur des lapins différents l'effet d'une même dose, la mort survient dans les cas où les convulsions se sont plus rapidement produites, soit parce que l'absorption du poison par le péritoine a été plus active, et n'a pas permis une graduelle élimination, soit parce que la susceptibilité de l'animal était plus grande.
Jamais je n'ai observé de convulsions chez les lapins qui, au bout de 8 minutes, n'en avaient pas encore présenté.
Ces convulsions, parfois extrêmement violentes, ne se terminent pas toujours par la mort. Au bout de 20 à 35 minutes, peu à peu l'animal reprend son équilibre, et se rétablit complètement. Mais dans d'autres cas, et, bien entendu, selon la dose, il se produit une dernière convulsion très violente; la respiration ne se fait plus, et l'asphyxie cardiaque entraîne l'arrêt du cœur.
Il est très rare que, lorsque les convulsions ont cessé, l'animal ne se rétablisse pas complètement. Il est plus rare encore (je ne l'ai observé qu'une fois) que le lapin meure dans la nuit qui suit l'injection, sans avoir présenté de crises convulsives.
CHARLES RICHEÏ.
Chez les cobayes les phénomènes sont les mêmes; mais avec quelques nuances dans le processus toxique. Les convulsions se produisent un peu plus tardivement; en général 7 ou 8 minutes après l'injection. Quelquefois même c'est seulement au bout de 16 minutes qu'il y a de vraies convulsions. Elles sont précédées par un état de réflectivité exagérée qui dure quelques minutes, avant que la crise convulsive, qui met l'animal sur le flanc, et précipite sa respiration, ait nettement apparu.
Les convulsions du cobaye, plus tardivement apparues, sont aussi plus lentes à disparaître. Il faut souvent attendre une heure pour que le cobaye convulsé ait repris son équilibre.
Enfin, plus souvent que chez le lapin, la convulsion se termine par la mort. L'écart entre la dose convulsive et la dose toxique est moindre chez le cobaye que chez le lapin.
Les effets sur la nutrition générale sont très différents. Les lapins supportent très bien l'injection de cocaïne dans le péritoine ; ils continuent les jours suivants à manger et à augmenter de poids, tandis que les cobayes dépérissent.
Voici les poids, rapportés au poids initial =100 de cinq lapins, pesés de 5 jours en 5 jours.
Lapins.
Injection de cocaïne au premier jour.
Moyenne.
gr.
gr.
gr-
gr.
gr.
Poids primitif absolu.
Il est vrai que ces lapins n'étaient pas adultes; mais les cobayes ne l'étaient pas non plus.
ANAPHYLAXIE.
Cobayes.
Injection de
cocaïne au
premier
jour.
Moyenne
gr.
gr-
gr-
gr-
gr.
gr.
Poids primitif absolu.
On remarquera que, même du 10e au 15° jour, la perte de poids s'accentue chez le cobaye, ce qui semble indiquer que les phénomènes d'intoxication sont moins simples qu'on est tenté de croire, et qu'il se passe sans doute dans l'organisme de profondes modifications dont nous ne pouvons saisir que quelques apparences.