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CÉCITÉ PSYCHIQUE EXPÉRIMENTALE

CHEZ LE CHIEN, AVEC AUTOPSIES Par M. Charles Richet.

Depuis les célèbres expériences de Munck, on sait qne, par l'ablation de certaines parties du cerveau, on peut produire la cécité psychique. Dans deux cas de ce genre, par suite de circonstances heureuses, la lésion a pu être déterminée avec quelque précision.

La chienne qui a servi à la première expérience a été présentée au Congrès de psychologie, en août 1889. Elle avait été opérée en deux temps. La première fois, au mois de février, à droite; la seconde fois, au mois de mai, à gauche. Je n'insiste pas sur l'opération même, attendu qu'on ne sait jamais exactement ce qu'on fait, et surtout parce que l'inflammation qui suit le traumatisme altère encore l'écorce cérébrale, et produit des troubles plus étendus que la dilacération même^ D'ailleurs l'autopsie consécutive fournit des données exactes sur le siège de la lésion.

1. Cependant, quelque habitude qu'on ait de ces opérations, on fait toujours des lésions moins étendues qu'on ne l'a supposé pendant l'opération même.

Quand l'animal a été rétabli du traumatisme opératoire, et alors que toute suppuration avait disparu, voici quels I phénomènes il présentait.

I A.U point de vue moteur, quelques légers troubles du mouvement, bien conformes à la description classique; c'està-dire uue sorte d'anesthésie musculaire, avec impossibilité de se servir avec adresse de la patte droite. Il n'y avait de troubles moteurs qu'à droite. Souvent la patte antérieure droite restait demi-étendue, et, dans la marche ou la course de l'animal, elle était projetée en avant avec une sorte de raideur anormale. Mais c'était peu de chose, et à peu près impossible à apprécier pour un observateur non prévenu. I Les troubles intellectuels étaient bien curieux et se rap- I prochaient, à certains égards, de ceux que M. Goltz et plus I tard M. Lœw ont signalés. Notre animal témoignait pour I toutes choses une assez grande indifférence. En général, elle n'était pas de naturel trop agressif; grognant, comme les autres animaux de son espèce, quand un chien s'approchait de sa niche, et ne cherchant jamais à mordre les hommes. Au mois d'août, elle a été en chaleur, mais elle ne s'est pas laissé ! couvrir.

Ce qui la caractérisait, c'était une agitation incessante. Il nous a été impossible de prendre sa photographie, tellement elle était toujours en mouvement. Dès qu'on pénétrait dans le chenil, aussitôt elle poussait des aboiements répétés, incessants, assourdissants, se démenant avec violence. Même lorsqu'on n'entrait pas au chenil, elle était toujours en éveil, agitée et inquiète.

C'est surtout son goût pour la chasse qui était devenu irrésistible. Dès qu'elle sentait l'odeur des lapins, elle devenait comme affolée, furieuse, se précipitant vers cette odeur, et tirant sur sa chaîne avec une telle force qu'elle s'étranglait à demi. Je ne crois pas qu'on puisse souvent voir des chiens animés d'une si grandepassion. Alors elle n'écoutait plus rien, ' et c'était un curieux spectacle que cette extraordinaire ardeur.

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Les troubles sensoriels surtout étaient remarquables.

Du côté du toucher et de la sensibilité cutanée, rien de bien appréciable. De même pour l'ouïe; elle entendait parfaitement; elle savait même distinguer d'où venait le son. Quand elle était dans le chenil, si on l'appelait en se mettant à la fenêtre, elle levait la tête et dirigeait les yeux du côté d'où partait le son. Si l'on jetait un objet par terre, elle se tournait du côté où elle jugeait le bruit.

Au contraire, des troubles visuels considérables ont pu être constatés. Je ne parle pas de ceux qu'on a observés immédiatement après l'opération, mais bien de ceux qu'on a constatés longtemps après, et qui se sont maintenus presque sans changement pendant un intervalle de neuf mois.

Les mouvements de l'iris étaient conservés, mouvements réflexes sous l'influence de la lumière. L'iris était, il est vrai, un peu plus dilaté que chez les autres chiens. Mais, quand on éclairait la rétine, il se contractait très bien. Cette dilatation de la pupille donnait, au regard de notre chienne, un aspect un peu hagard, d'autant plus qu'elle ne fixait pour ainsi dire jamais aucun objet avec ses deux yeux.

Elle se dirigeait bien, et ne se heurtait pas contre les obstacles mis sur son passage. Probablement elle était un peu moins adroite que les autres chiens à se guider dans une pièce encombrée de chaises et d'obstacles. Mais c'était fort peu de chose, et, par une porte entre-bâillée, elle savait passer sans se heurter, contourner des chaises et se conduire sans heurt. .

Elle voyait les objets en tant qu'obstacles ; mais elle ne reconnaissait pas leur nature.

En effet, quand on lui présentait un lapin, aussitôt elle devenait furieuse, et cherchait à se précipiter sur lui : mais elle ne pouvait pas le voir, et c'est par l'odorat uniquement qu'elle guidait ses mouvements. On mettait un lapin sur une table, de manière qu'elle pût bien le voir, xilors elle cherchait de tous côtés, flairant avec une ardeur prodigieuse,

à droite et à gauche, ne voyant pas cependant ce lapin qui lui crevait les yeux (pour se servir d'une expression vulgaire, mais qui rend parfaitement la scène). Si l'on tenait ce lapin à la main, elle sautait sur cette proie, ou au moins essayait de sauter, mais le plus souvent manquait son coup; car elle ne sautait que guidée par l'odorat, lequel est insuffisant à donner une localisation exacte de l'endroit où se trouve une proie.

Puis, si l'on enlevait le lapin, elle continuait à sauter vers le même point, comme si le lapin était resté à la même place.

En général, quand on menace un chien avec un bâton, il cligne des yeux, se cache, a peur, et cherche à s'enfuir. Mais, chez elle, rien de semblable. On ne parvenait pas à l'effrayer avec un bâton, et on ne déterminait ni frayeur, ni fuite, ni clignement. Chez aucun chien adulte normal, cette réaction psychique ne fait défaut. Il est donc très important de constater son absence. Cela indique nettement lacécité psychique, comme d'ailleurs Munk l'a établi il y a longtemps.

Ces expériences, répétées un grand nombre de fois, et devant les personnes qui venaient au laboratoire de physiologie de la Faculté, ont toujours donné le même résultat. IJ suffisait de quelques minutes d'examen pour se convaincre absolument que notre chienne avait des excitations visuelles qui ne pouvaient se transformer en pierceptions intelligentes.

Alors nous la sacrifiâmes, pour que l'autopsie nous permît de préciser les points du cerveau lésés.

Elle fut tuée par l'injection d'une faible dose de cocaïne. En effet, chez les chiens qui ont une lésion cérébrale, la cocaïne, à dose même très faible, produit des désordres graves et curieux, sur lesquels nous n'avons pas à insister ici et que nous nous contentons de mentionner pour mémoire.

L'autopsie nous a donné les résultats suivants.

Nous trouvâmes, à gauche, une lésion très étendue, ayant détruit, sur une surface de 4 à 5 centimètres carrés, la superficie circonvolutionnaire. La circonvolution du gyrus sigmoïde

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