ARTICLE III. — DES SENS
Nous avons vu , en parlant de la sensation, qu'il y avait des modifications spéciales en vertu desquelles un nerf était destiné à recevoir une impression déterminée que ne recevaient point les autres nerfs. Nous avons vu qu'il y en avait d'externes et d'internes. Nous avons ajourné ces dernières à l'étude de chacune des fonctions à l'exécution desquelles elles coopèrent. Les premières sont toutes placées à la périphérie. Elles font partie de la sensation générale périphérique. Comme elles, elles sont destinées à mettre l'individu en rapport avec le monde extérieur, à mettre en communication notre âme et l'univers. Elles sont les ministres , les organes de l'intelligence ; aussi , dans la sensation il y a toujours intelligence. La lumière, le son, les odeurs , les saveurs, sont un langage toujours compris de celui à qui s'adresse ce langage. On peut donc dire que l'homme , placé au milieu de l'univers , ne vit et ne s'entretient qu'en vertu de ses rapports avec les corps qui ne sont pas lui, Chacune de ces sensations est douée d'une aptitude spéciale qui lui fait apprécier une qualité spéciale des corps avec laquelle elle se met en relation pour nous la faire connaître. On a beaucoup agité la question de savoir si les nerfs étaient identiques ou s'il y avait une structure spéciale pour chaque sens. Quelques physiologistes ont prétendu qu'il| étaient identiques , et que la structure et la forme du sens faisaient seules la différence de la sensation, tellement qu'un nerf quelconque placé dans un organe y recevrait , comme celui qui y est, la sensation spéciale. La question est jugée. Chaque nerf a sa sensation spéciale , et lors même que la structure des nerfs serait la même, la sensation serait différente , parce que dans le nerf il n'y a pas seulement un tissu, il y a une vie qui ranime et lui donne le mode et le degré de
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sensation spéciale à la fonction qu'il est appelé à remplir , ce qu'on perd trop souvent de vue. Mais en avant de chaque nerf d'intuition est un appareil particulier et merveilleux de physique. Cet appareil est différent pour chaque sens : il varie selon qu'il est destiné à recueillir les couleurs , les sons, les saveurs, pour les conduire sur le nerf chargé de les transmettre : car ce n'est pas lui qui les perçoit, puisque la perception peut être abolie, bien que cet appareil extérieur soit intact. Il y a donc trois choses pour constituer le sens : 1° L'appareil lui-même, 2° le nerf sentant et conducteur , 3° un point de l'encéphale pour recevoir et élaborer les impressions. Combien y a-t-il de modifications spéciales? Combien y a-t-il de sens? Les anciens en comptaient cinq, dont ils ont fait les cinq sens, qui sont la vue, l'ouïe, l'odorat, le goût et le toucher. Buffon crut en voir un sixième dans la sensation voluptueuse du coït. Parmi les modernes, quelques physiologistes ont pensé qu'on devait regarder comme sensations spéciales toutes les impressions que faisaient sur notre sensibilité les différentes qualités des corps extérieurs , et ils les ont multipliées en raison du nombre des qualités qu'ils ont reconnues dans les corps ambiants. Ainsi Charles Bell veut un sens particulier pour les notions de poids, de consistance , de résistance en général ; il veut même un sens musculaire. Carus veut séparer les sensations de température de celles qui ont trait aux autres qualités tactiles des corps. Spallanzani est tenté d'accorder un sens surnuméraire aux chauve-souris pour la connaissance de leurs routes aériennes. Jacobson suppose à certains animaux une faculté spéciale pour discerner les poisons. Sprengel, de Blainville, Milne Edwards séparent le tact général du toucher proprement dit. Nous repoussons ces divisions, parce que toutes appartiennent au sens du toucher et qu'elles ne peuvent pas s'exécuter différemment. Si l'on voulait en agir ainsi avec ce sens, il faudrait en faire autant pour tous les autres; car le nombre des nuances, des couleurs , des odeurs, des saveurs, des sons est au moins double ou triple de celui des sensations tactiles, comme on peut s'en convaincre dans un paysage, dans une symphonie, dans un laboratoire de parfumerie, dans un repas chargé de mets; alors nous en aurions une provision plus que satisfaisante , puisque nous aurions autant de sens qu'il y a de couleurs et de nuances de couleurs , qu'il y a de sons et de nuances de sons , qu'il y a d'odeurs , de saveurs, etc. On voit où nous engagerait cette multiplication subtile. Les raisons sur lesquelles on s'est fondé pour l'établir ne nous présentent que des nuanees de sensations et rien de plus. Ce sont des qualités différentes, sans doute, mais des qualités reçues par le même nerf. Or , tout ce que reçoit un sens lui appartient. Quelles que soient les modifications de la sensation , elles ne constituent point des sensations différentes. D'ailleurs , il eût fallu trouver un apparail ou tout au moins un nerf spécial consacré uniquement à recevoir l'impression des qualités spéciales qu'on voulait isoler des autres qualités physiques. Or , rien de semblable n'existe. M. Gerdy a établi des distinctions qui sont basées sur les causes qui les mettent en jeu, mais qui ne demandent point de créations d'organes, point de sens nouveaux. Il en fait cinq espèces : ce sont les sensations phy-
siques, les sensations de fatigue, les émotions générales, les sensations spontanées, les besoins physiques. Mais ce ne sont point là des sensations qui oécessitent un appareil spécial.
Nous devons donc nous renfermer dans la division admise parles anciens. Toutes les qualités physiques des corps y sont appréciées : aucune ne reste en dehors. Malgré cette profession de foi, nous ne nions pas qu'il ne puisse y avoir des qualités physiques dont nous n'ayons aucune connaissance et qui ne soient reçues par des organes que nous ne possédons pas et que pourraient posséder d'autres êtres vivants. Si cela est, ce ne peut être dans les quatre classes d'animaux vertébrés qui se rapprochent le plus de l'homme. Chez eux il n'y a que les cinq sens que nous admettons. D'ailleurs, rien ne démontre cette possibilité ; elle est une supposition purement gratuite. Eh bon Dieu ! où irions-nous si nous nous laissions fourvoyer dans le monde des probabilités et des suppositions ? C'est bien assez de ce qui existe pour nous, de ce qui frappe nos sens ; tenons-nous en là. Nous allons en conséquence examiner successivement les cinq sens. L'ordre dans lequel nous devons procéder n'est peut-être pas indifférent : car si nous voulions marcher du connu à l'inconnu , nous devrions commencer par l'étude du toucher. Si , au contraire, nous voulions commencer par le sens qui paraît le plus important, parce que c'est lui qui nous donne le plus de connaissances, qui nous met en relation avec le plus grand nombre de corps et de qualités physiques , nous devrions commencer par la vision. Si enfin, nous voulions donner la préférence au sens le plus éminemment intellectuel , nous commencerions par l'ouïe, puisque c'est par elle que nous établissons nos relations avec nos semblables, et que c'est par elle que nous augmentons la somme de nos connaissances en recevant la communication de celles des autres. Chaque sens a ses prérogatives à faire valoir, ne les lui disputons pas. Nous trouvons même entre eux une solidarité et une communauté d'action qui les fait concourir au même but soit animal , soit intellectuel.
S'il est des physiologistes qui ont cherché à multiplier le nombre des sens, il en est qui ont cherché à le diminuer, en les réduisant à un seul , au seul sens tactile. On a même pensé qu'on pouvait s'en passer et cependant en conserver les attributions, c'est-à-dire, qu'on pourrait voir sans les yeux , entendre sans les oreilles, etc. Ces tours de force ne sont à nos yeux que de folles dépenses de beaucoup d'esprit.
Rappelons que la sensation est une fonction en quelque sorte passive , puisqu'elle consiste à recevoir l'impression d'un excitant. Cependant l'attention qu'elle exige pour être complète est une opération : elle devient donc alors une fonction active ; car un acte ne peut pas être passif. Le sentiment est l'effet perçu de la sensation dont nous avons alors la conscience , ou le rapport entre la sensation et l'intelligence.
§ 1er [)e ia vision.
Par le sens de la vue nous sommes avertis de l'existence des corps les plus éloignés : par lui s'agrandit la sphère de nos sensations : sans lui nos relations seraient très-limitées, elles ne s'étendraient presque pas au-delà de notre surface cutanée. Pour s'exercer ainsi à distance, un élément intermédiaire est nécessaire. Il faut quelque chose qui, de loin, vienne frapper l'organe et y causer une impression qui donne à la fois la connaissance du corps, de sa forme et de sa couleur. Ce principe excitateur intermédiaire est la lumière. Pour bien comprendre sa participation dans le mécanisme de la vision , il est essentiel de rappeler en peu de mots ce que c'est que cet élément, et les lois principales auxquelles il est soumis.
De la lumière.
La lumière est un fluide subtil qui s'élance des corps pour se rendre à l'organe spécial qui est chargé d'en recevoir l'impression. Nous nous rattachons à cette opinion de Newton, et nous ne croyons pas à celle des ondulations de Descartes. L'éther, qu'on admet aujourd'hui pour lui donner plus de valeur est une heureuse fiction destinée à aller grossir le nombre des beaux rêves de l'esprit humain. Ce fluide si simple, si homogène, si impondérable, n'est cependant pas simple. Il résulte de l'agglomération d'un certain nombre de rayons lumineux, toujours identiques, toujours uniformes, qui constituent les couleurs. Si le nombre en a paru variable à l'appréciation des physiciens, c'est parce que les uns ont voulu ne reconnaître comme rayons lumineux que les trois qui sont primitifs, le rouge, le jaune et le bleu, regardant tous les autres comme le résultat de la combinaison des couleurs primitives les plus voisines ; et que d'autres, avec Newton , ont éludé cette distinction minutieuse, et ont admis sept rayons ou couleurs primitives, le rouge, l'orangé, le jaune, le vert, le bleu, l'indigo, le violet. Leur réunion constitue le blanc, leur absence ou leur absorption fait le noir. Laissons les physiciens se débattre. Cependant il nous importe de savoir que la plupart des rayons lumineux, primitifs ou complémentaires , produisent des couleurs différentes par leur mariage ou leur combinaison les uns avec les autres. Cet important sujet a été traité avec une supériorité de talent remarquable par M. Chevreul. Il a fait voir toute l'utilité que les objets de peinture et d'art pouvaient tirer en mariant convenablement les couleurs. Bien que la physique seule doive nous instruire de la réflexion isolée de chaque rayon colorant , et de la cause de sa réflexion ; bien qu'il ne nous appartienne pas d'étudier le degré d'absorption ou de réflexion de chaque corps , et les conditions qui le rendent plus apte-, bien que nous n'ayons pas à nous occuper des variations que peut muser la disposition inégale des rayons lumineux , et des moyens d'y rémc-
dicr par V achromatisme ; il est néanmoins utile de connaître ces particularités, paire qu'elles servent à expliquer plusieurs phénomènes, dont on ne pourrait pas se rendre compte sans elles.
Il nous importe encore de connaître les lois principales d'après lesquelles la lumière se conduit. 1° Dans un même milieu, la lumière suit toujours la direction qui lui a été donnée ; 2° la rapidité avec laquelle elle franchit l'espace est effrayante. Depuis Galilée, on s'est beaucoup occupé de la calculer. Les résultats photométriques des savants sont différents. Aujourd'hui on semble assez généralement s'accorder au chiffre de 30,800 myriamètres ou de 77,000 lieues par seconde; 3° tous les rayons qui partent d'un point umineux divergent entre eux, et la lumière qui procède de ce point s'affaiblit à mesure qu'elle s'en éloigne, en raison du carré de la distance ; 4° lorsque la lumière est réfléchie, l'angle de réflexion est toujours égal à l'angle d'incidence \ 5° les rayons lumineux n'éprouvent aucun changement de direction quand ils tombent perpendiculairement sur la surface des milieux qu'ils pénètrent , quelle que soit la nature de ces milieux ; G0 ils se réfractent , au contraire, quand ils passent obliquement d'un milieu dans un autre milieu, de densité et de nature différentes ; 7° quand la lumière se réfracte en passant d'un milieu moins dense dans un milieu plus dense , elle se rapproche de la perpendiculaire-, 8° elle s'en éloigne, quand le milieu dans lequel elle passe est moins dense que celui d'où elle sort ; 9° cette réfraction , dans l'un et l'autre cas, est en raison de la différence de densité qui existe entre les milieux, et de l'obliquité des rayons. Les corps combustibles sont doués d'une force de réfraction plus considérable que les autres corps transparents qui ne sont pas combustibles. La disposition plane, concave ou convexe du corps réfringent fait aussi beaucoup varier le degré de réfringence. Il est bon aussi de savoir que les rayons colorants ne sont pas également réfrangibles. Le rayon rouge résiste le plus aux moyens de réfraction -, le violet y cède le plus facilement. Les rayons intermédiaires conservent une aptitude plus ou moins grande, suivant qu'ils sont plus ou moins rapprochés de ces deux extrêmes. Nous sommes en conséquence bien éloignés de supposer que la lumière et les couleurs n'existent point par elles-mêmes ni dans les corps ; parce que, dit-on, nous n'en avons connaissance que dans notre organe de la vue et dans l'encéphale, et que même ce dernier n'en a pas besoin pour les reproduire dans les songes, dans le délire et dans les hallucinations. Les efforts du docteur Szokalsky n'ont pu faire descendre la conviction dans notre esprit, et cependant personne ne s'est occupé avec autant de zèle de ce sujet. Non, ce n'est pas dans nos yeux ni dans le cerveau que se produisent les couleurs. Ce ne sont point eux qui les créent , bien que chez quelques individus il y ait absence d'impressions de certaines couleurs et que chez d'autres certaines couleurs se présentent toujours -, bien que leur combinaison , leur association , leur succession fassent naître une foule de variétés ou de couleurs accidentelles, que Darwin appella spectres indirects, et que Goethe regarda comme des couleurs physiologiques, où Plateau ne vit que des couleurs négatives , et t. i. ' 23
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Jurine des modifications par cessation d'action ; tandis qu'en plus grand nombre elles sont des couleurs complémentaires. Ces phénomènes sont des effets purement physiologiques de l'organe sentant , dont la vitalité est modifiée à chaque instant par la variété du stimulant lumineux, par la vivacité et par la durée de son action. Eh quoi I la lumière n'existerait pas, lorsqu'elle se divise en plusieurs rayons toujours les mêmes ï lorsqu'elle agit sur une foule de préparations chimiques dont elle change la nature ou la couleur ! lorsque nous voyons la couleur et la forme inhérentes aux corps auxquelles elles appartiennent. La nécessité de l'intervention du cerveau ne résout point la question. La manière dont il agit dans le complément de la sensation et dans les productions fantastiques des couleurs selon les états physiologique et pathologique de ce viscère ne l'explique pas mieux , lors même qu'on en fait découler Y action provocative et Y action déterminative. En outre, Kurmann a démontré que les aveugles-nés et les aveugles devenus tels avant la septième année de leur vie, ne rêvaient pas les couleurs ni les formes.
Le sens de la vue constitue l'appareil peut-être le plus compliqué et le plus admirable. Des paupières, des nerfs de toutes les façons , des muscles , des glandes, des membranes, un orbe transparent et opaque, des liquides transparents , des liquides colorés, des concrétions , des poils, etc. , concourent à sa composition, et donnent à l'œil la forme et les qualités d'un instrument de dioptrique, dans lequel on trouve une enveloppe, un enduit noir, une série de corps réfringents et un diaphragme. De façon que la fonction qui paraît la plus simple et la plus physique, est peut-être la plus complexe et la plus difficile à étudier, car rien n'est inutile dans ce nombreux assemblage d'organes. Chacun joue son rôle , et c'est de l'association de ces rôles différents que résulte la vision complète ou l'intégrité de la fonction , et non pas seulement la distinction du jour et de la nuit, du blanc et du noir.
1° Acte delà vision.
Les rayons lumineux, partis de chaque point d'un objet éclairé , forment des cônes, dont le sommet correspond au point qu'on regarde et dont la base est appliquée à la partie antérieure de la cornée. Ils traversent cette membrane transparente, et vont en convergeant à travers les humeurs de l'œil se réunir en un point quelconque de la rétine, pour y peindre les objets dont ils sont émanés , et y produire une impression qui est transmise au cerveau par le nerf optique et qui lui donne la sensation de la lumière et des corps éclairés.
Le phénomène ainsi énoncé serait de la plus grande simplicité ; mais il ne se passe pas tout à fait comme nous l'avons exprimé. Le cône objectif, celui qui s'étend de l'objet éclairé, ouest son sommet, à la cornée ouest sa base est purement physique et n'offre point de difficulté. Mais le cône oculaire, celui
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qui s'étend de la cornée où il a sa base , à la rétine où est son sommet, n'est pas tout à fait aussi simple qu'il le paraît, et dans la fonction la plus physique de l'économie commencent des entraves apportées par la vie et qui on! fait enfanter les opinions les plus disparates et répandre sur la question la plus claire des ténèbres bien obscures, fin effet, dans le cône visuel qui se rend à la cornée pour y former l'angle visuel , tous les rayons lumineux qui v arrivent, ne parviennent pas à la rétine; une portion plus ou moins considérable des rayons externes arrive sur la face antérieure de l'iris , où ils sont en partie absorbés par le pigment de cette membrane. Le rayon central seul traverse cette membrane et les milieux qui la séparent de la rétine, sans subir aucune inflexion, aucun changement de direction , aucune réfringence ; les rayons latéraux , qui marchaient en divergeant, subissent en pénétrant dans un milieu plus dense, une réfraction qui est en raison composée de leur incidence oblique sur la cornée et de la différence qui existe entre la densité de cette membrane et celle de l'air atmosphérique -, en conséquence ils se rapprochent de la perpendiculaire. Ils convergent beaucoup dans l'épaisseur de la cornée, moins dans l'humeur aqueuse , plus dans le cristallin dont la densité et la forme augmentent la vertu réfringente, et un peu moins dans le corps vitré. A travers cette succession de convergences plus ou moins fortes, ils arrivent à la rétine en formant un cône qui n'est pas complet, de façon que le sommet serait plus loin que la rétine , et que l'objet d'où les rayons lumineux seraient partis , ou bien ne serait représenté que confusément, ou bien serait représenté renversé, sujet de controverse interminable, sur lequel les physiologistes et les physiciens se sont exercés sans fin , et qui ne paraît pas près de finir.
A cette question se rattache celle de savoir comment des objets placés à des distances différentes sont vus cependant avec netteté. Physiquement cela ne devrait pas être : car les rayons des cônes d'un objet éloigné sont bien plus rapprochés de la ligne droite que les rayons des cônes des objets rapprochés. Or la réfringence s'exerçant par les mêmes milieux devrait être bien différente. Nous allons examiner successivement les opinions qui se rattachent à ces deux questions.
Faisons d'abord observer qu'il n'est pas possible d'assimiler complètement l'intérieur de l'œil à une chambre obscure : car si la chose était, la chambre obscure de l'œil , son écra , reproduiraient les objets, pourvu qu'ils fussent dans la même position \ leur image ne pourrait pas varier autant que ces objets, ni suivre leurs changements.
1° Les objets se peignent renversés sur la rétine : ils devraient être vus renversés. Comment se fait-il que nous les voyons droits? Les interprétations n'ont pas tari et les hypothèses se sont multipliées, au point que plusieurs physiologistes ont nié cette représentation renversée. Cependant elle est réelle j elle a* été reconnue par Kepler, et constatée par Mariotte, Haldat, Krause, Longet, Chaussât , etc. L'expérience est venue la confirmer. Un œil de bœuf j dont on enlève les parties adjacentes et amincit la partie posté-
rieure de la sclérotique , laisse voir bien distinctement sur la rétine , et dans une position renversée , l'objet qui lui est présenté. Un œil artificiel , imitant l'œil de l'homme autant que possible, a présenté ce même phénomène à Verduc, Lecat et autres physiologistes. Mais ce procédé grossier est abandonné. Les objets viennent donc se peindre renversés sur la rétine. Et, selon Matteucci, la vue n'aurait pas lieu sans la représentation de cette image. Comment se fait-il que nous les voyons droits ou redressés ? Cherchons si les opinions qui ont été émises sont vraies ou fausses et pourquoi on doit les adopter ou les rejeter. Nous n'avons pas besoin pour cela d'entrer dans les calculs minutieux et admirables de MM. Chaussât , Krause , Brewster, Vallée , sur les courbures variées des différentes parties de l'œil. Nous y renonçons d'autant plus volontiers que nous savons combien ces calculs doivent varier suivant les individus : autant d'yeux , autant de nuances.
Les objets , ont dit Mariotte et quelques autres , se présentent, il est vrai, renversés, mais l'habitude et le jugement les redressent en les faisant paraître ce qu'ils sont. Malgré l'intervention du toucher, que Lecat appelle en aide pour rectifier l'erreur de l'image, cette proposition n'est pas soutenable : car, en supposant que le jugement fût ainsi la cause de la rectification, l'impression ou la peinture renversée se ferait toujours de même, et nécessiterait toujours une nouvelle opération. Or, il n'en est rien. Personne ne voit le sommet des montagnes à leur base , ni la tête d'un homme à ses pieds. De plus, les enfants, les fous, les crétins et les jeunes animaux qui ne sont doués ni de jugement ni de raisonnement, voient cependant les objets dans la position droite qui leur convient. Poterfield , Smith, D'Alembert, Brewster fondèrent leurs explications sur des calculs de physique , dont la validité est mise en doute par leurs auteurs eux-mêmes. Les opérés de la cataracte de naissance ne voient pas non plus les objets renversés.
L'insuffisance de cette raison en a fait chercher d'autres. M. Dezautière a supposé que l'angle de réunion des rayons du cône oculaire, qui allaient former le sommet du cône derrière la rétine, éprouvait une sorte de réflexion qui les ramenait dans l'œil. Cette réflexion ne peut pas être admise, puisque le sommet du cône rentrerait dans le corps vitré , et que là il ne trouverait plus de nerf cérébral pour en recevoir l'impression et la transmettre à la rétine: Le corps vitré ne peut pas changer de rôle et devenir organe sensitif.
M. Serres, d'Alais , ayant vu l'échancrure des phosphènes se retourner en sens inverse du doigt qui occasionnait cette échancrure , en a tiré la conséquence que la rétine était composée d'une foule de filaments nerveux qui venaient recevoir à sa face concave l'image renversée des objets, et que , chemin faisant, ils la redressaient par leur entrecroisement, et retournaient, en conséquence , les impressions renversées, comme ils le feraient pour des impressions tactiles. M. Serres part d'un principe faux. Il suppose le phosphène une sensation visuelle, et il n'est rien moins que cela. D'ailleurs,
on ne voit pas pourquoi la nature s'amuserait ainsi à renverser les objets pour procurer à la rétine et à ses nerfs le plaisir de les retourner.
Bartels pense que nous voyons droits les objets , parce que nous rapportons la sensation , non point à la rétine , mais à l'objet lui-même 5 et il admet une foule de petits points visuels ou petits yeux correspondant à chaque objet ou point de l'objet. Millier s'est beaucoup élevé contre cette opinion.
Le docteur Fournier, de Lempdes, s'est contenté de dire, sans le démontrer, que les objets se peignaient droits et non renversés.
Muller et Volkmann pensent que les objets se présentent dans des relations réciproques, qui nous les font voir avec leurs rapports entre eux, qu'ils soient droits ou renversés, et que, dès-lors, rien n'est renversé, puisque rien n'est droit. Cette opinion spécieuse a réuni beaucoup de suffrages. Cependant, elle n'est pas plus exacte que les autres.
M. Lamé suppose que les objets nous paraissent droits, parce que l'œil, par un mouvement nécessaire d'examen, les parcourt dans tous les sens , et leur donne cette rectitude dont ils manquent dans la représentation de l'image -, c'est ingénieux ; mais l'expérience le dément. Qu'on l'ait examiné ou non, l'objet paraît toujours droit.
M. Gensoul, de Lyon, faisant à l'organe de la vision l'application de l'axiome, que toutes les sensations ne sont qu'un toucher s'exerçant sur des objets différents, admet un toucher dans lequel ce ne seraient plus les rayons colorants qui viendraient faire sur la rétine l'impression tactile , mais la rétine qui irait exercer son action tactile sur l'objet, comme les doigts vont l'exercer sur les corps qu'ils palpent. La sensation ne peut ainsi nous représenter les objets que dans leur rectitude naturelle, puisqu'elle va en recevoir l'impression sur le corps lui-même, puisqu'elle va le toucher où il est, et sans le changer de place ni d'attitude. Cette supposition ingénieuse peut être admise pour l'explication, mais elle tombe devant le fait. Ce sont les cônes lumineux qui se rendent en convergeant sur la rétine. C'est là seulement que s'exerce le toucher, .et il ne s'exerce qu'en vertu de la disposition physique qu'ils acquièrent en passant par tous les milieux aériens et oculaires. L'aveugle-né opéré par Chéselden, vient fournir des raisons plus défavorables que favorables à cette opinion. Si tous les objets lui parurent toucher ses yeux, comme les choses qu'il palpait touchaient sa peau ; s'il ne pouvait apprécier ni les couleurs ni les distances, d'un autre côté , les objets se présentaient à lui comme une seule masse, l'enveloppant, le pressant de toutes parts, ne lui offrant qu'un mélange confus, un chaos dans lequel il lui était impossible de rien distinguer, de rien reconnaître, de rien comprendre. Où en serait l'exactitude du sens du toucher, si l'on admettait une semblable confusion? Ces explications n'ont point répondu aux exigences de la science. Les physiologistes modernes sont tout aussi empruntés que l'ont été les anciens, lorsqu'ils veulent donner de ce phénomène une raison satisfaisante. M. Longel
nous paraît seul avoir approché du but. Son opinion était la notre depuis longtemps. M. Dépigny vient de la reproduire en l'accompagnant de calculs remarquables. Selon eux, ce n'est point le cône tout entier qui est appelé à produire sur la rétine l'impression des rayons colorants : ce n'est que le rayon central. Or, celui-ci ne peint que l'objet d'où il part, et il ne le peint pas renversé. Mais là s'arrête l'explication. On peut lui reprocher, en conséquence, de ne peindre qu'un point de l'objet. Elle n'en donne point l'image tout entière : elle laisse donc une lacune à combler. Ce n'est pas, en effet, un point d'un objet que nous sommes appelés à voir, c'est l'objet tout entier. Or, voici ce qui se passe :
De chaque point de l'objet part un rayon qui se rend en divergeant sur la cornée et y applique la base de son cône. Dans chaque faisceau conique , le rayon central représente aussi bien que les autres le point d'où il est émané. Seul, il va porter sur la rétine l'impression de ce point. Tous les autres rayons, alternativement divergeants et convergeants, ne laissent point d'impression. Voilà pourquoi l'objet est représenté en entier 5 voilà pourquoi il est représenté dans sa rectitude naturelle 5 voilà pourquoi le globe de l'œil est sphérique pour recevoir, par sa partie antérieure, tous les rayons directs qui lui arrivent des différents points de l'objet. Cela nous explique aussi pourquoi la calotte sphérique de la cornée est ainsi disposée ; pourquoi aussi l'instrument optique si admirable de l'intérieur du globe, existe. Si le rayon central du cône visuel était seul chargé de faire l'impression, il tomberait toujours sur le centre de la cornée , et , sans se réfracter, il irait en droite ligne sur la rétine. Dès lors, tout cet appareil d'optique de l'œil serait inutile. Or, comme rien n'a été créé, surtout aussi merveilleusement , sans un but d'utilité, il faut que chaque chose trouve son emploi dans l'explication que nous donnons.
La cornée est large et convexe, afin de recevoir de tous les points le rayon central qui en émane , et qui reste au centre de son cône. Tous les rayons latéraux ne tombant pas au centre de la cornée , ne peuvent plus aller en droite ligne à la rétine. En pénétrant dans le tissu de la cornée et en traversant successivement toutes les humeurs de l'œil, ils doivent éprouver une réfraction d'autant plus grande, qu'ils sont plus éloignés du centre. De cette manière, ils convergent, et ils sont ramenés plus près du rayon central sur lequel la vision est plus spécialement fixée. Chacun d'eux fait son impression sur la rétine, et celle-ci ne reçoit que cette impression centrale. Les rayons latéraux de chaque cône sont perdus pour elle, ils ne lui causent aucune impression 5 s'ils en produisaient une , la vision ne serait plus possible : des milliers de rayons convergents ou divergents tomberaient sur elle et viendraient l'affecter ; ils y causeraient des milliers d'images et une confusion impossible à débrouiller. Chaque pièce de l'œil remplit sa fonction en convergeant les rayons centraux de chaque cône. Si le sommet du cône oculaire ne tombe pas directement sur la rétine, c'est une sage prévision de la nature, qui a voulu qu'il n'y eût de rayons sentis que le rayon central de chaque
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One. De cette manière, L'étude de la vision est simplifiée ; elle rend compte ilt* la rectitude des objets, bien qu'ils soient représentes renversés sur la rétine. Bien que l'œil soit un instrument d'optique, la vie y joue son rôle. Ce n'est point de l'image représentée que la rétine reçoit l'impression. Cette membrane n'est pas tout à fait la table de la chambre obscure ; elle ne reçoit les impressions que du rayon central, et non de l'image physique qui se peint sur elle. Or, chaque rayon central arrive directement et fait son impression dans le point où il arrive 5 et ces points réunis ne donnent point et ne peuvent pas donner la sensation d'une image renversée.
Cette manière de voir est en partie justifiée par les yeux de certains insectes. Leurs grands nombres d'yeux ou de facettes ne donnent que la même sensation, toujours unique et aussi nette que le fait l'œil unique des quadrupes. Il en serait tout autrement si les autres théories étaient vraies. Chez ces insectes, chaque œil ou chaque facette représente un point destiné à recevoir les cônes des différents points de l'objet, à recevoir l'impression de son rayon central, et à le transmettre à un foyer commun où s'opère la sensation totale de l'objet.
M. Anselme Sabatier, oculiste de Paris exerçant à Madrid, avait déjà eu l'idée de n'admettre qu'un rayon lumineux, qui allait, sans se réfracter, se peindre sur la rétine et y porter la figure de l'objet. M. Loyer a eu la même pensée. Cette opinion, qui est aussi celle de M. Longet, manque d'exactitude sous plusieurs rapports, ainsi que M. Serres, d'Uzès, l'a démontré.
2° De graves débats se sont aussi élevés lorsqu'il a fallu expliquer comment l'œil pouvait se prêter à la vue de loin et à la vue de près. De près, les rayons lumineux frappent la cornée en plus grand nombre que de loin , ils la frappent aussi sous un angle plus aigu. La réfraction doit , par conséquent, être bien plus considérable, afin de rapprocher les rayons de manière à leur faire former le cône convenable. En cela, ont dit Lahire et Leroy, Treviranus, Pouillet, Haldat, Jean Mile, etc., la réfringence est beaucoup aidée par la membrane iris qui se contracte alors, et ne laisse qu'une petite ouverture pour le passage du petit nombre de rayons nécessaires à l'impression de l'objet. Le contraire a lieu lorsque l'objet est éloigné. De nombreuses expériences ont été faites en faveur de cette opinion. Cette explication toute physique est essentiellement vicieuse. Les rayons d'un cône trèsallongé deviennent presque parallèles ; leur réfraction dans le globe oculaire ne peut pas former un cône assez court pour que le sommet conduise sur la rétine les rayons tombés sur la cornée. Il faudrait pour cela que la pupille se resserrât prodigieusement , et qu'elle ne laissât passer que les rayons les plus centraux du cône extérieur. Or, le contraire a lieu. La pupille se dilate d'autant plus que l'objet est plus éloigné, que son cône, en conséquence, est plus allongé. D'ailleurs, comme l'observe M. Everard Home, l'iris des poissons est immobile, et cependant ils voient à des distances différentes. Le professeur Lallemand a vu, chez les opérés de la pupille artificielle, la vue s'exercer à des distances différentes, quoique l'iris n'exécutât point de contractions.
Muller a fait une expérience qui ne contribue pas peu à démontrer l'insuffisance de la dilatation de la pupille, et la nécessité d'une adaptation intérieure inappréciable. Deux épingles placées sur le même plan et sur la même ligne, à une distance assez considérable, ne peuvent pas être regardées toutes les deux à la fois. Si l'on regarde la plus voisine de l'œil, elle se peint dans son intérieur, et la plus éloignée disparaît. Si l'on regarde celle-ci, elle se peint nette dans l'intérieur de l'œil , et la plus'rapprochée disparaît. Cependant, l'iris n'exécute point de mouvement. Ainsi, l'œil est à volonté disposé pour la vision de l'une ou de l'autre. Ce fait est précieux. De plus, le même objet, sans se rapprocher ni s'éloigner, n'est vu ni plus ni moins net, quoique la pupille se resserre ou se dilate, selon que la lumière est plus ou moins forte. Il y a donc là adaptation indépendante de l'éloignement. Volkmann, en outre, a vu les objets, soit les deux épingles, regardés à travers un petit trou pratiqué à une carte, se représenter isolément lorsqu'ils étaient fixés. La carte faisait ainsi les fonctions d'un diaphragme immobile.
Ces difficultés ont fait chercher une explication plus satisfaisante dans les changements de forme du globe oculaire, ou au moins de la cornée, ou dans le rapprochement antérieur ou postérieur de son cristallin. Lorsque l'objet est éloigné, il faut une force réfringente plus grande ; on ne peut la trouver que dans une forme plus allongée de sa capacité intérieure. En conséquence, la contraction des muscles de l'œil cause une pression qui en allonge le globe, éloigne la cornée de la rétine , et lui fait acquérir avec plus de convexité une action réfringente bien plus grande. Olbers a réuni les premières idées précises sur la nécessité de modifications dans l'œil pour la vision nette à des distances variables , et surtout sur le changement de courbure de la cornée, et rallongement du diamètre antéro-postérieur du globe par la pression des muscles droits. Perrault, Hosack, Home, Ramsden, etc. l'ont pensé. Pour en rendre mieux raison , M. Dépigny suppose que l'œil n'est pas tendu , et que cette disposition favorise les formes différentes que les muscles peuvent lui imprimer. Le 20 octobre 1851 , M. Chavel a renouvelé cette opinion en faveur des muscles droits de l'œil. Youny a fait des expériences et des calculs pour réfuter cette opinion. Muller et Haldat surtout en ont fait autant. D'une part, les muscles de l'œil ne sont pas assez forts pour opérer cet allongement par la pression du globe. D'autre part, les parois fibreuses de cet organe sont trop fortes, trop pleines et trop tendues pour se prêter à cette alternative d'allongement et de resserrement, et surtout pour l'opérer elles-mêmes, comme le voulait Hunter. La simple inspection suffit pour faire rejeter cette action. Nous avons bien des fois engagé des personnes à regarder rapidement un objet éloigné , puis un objet très-rapproché et placé dans la même direction, jamais la forme de l'œil n'a changé ; et, quand nous voyons à la fois cent objets placés sur la même ligne , à des distances différentes , comment alors l'œil peut-il en même temps s'allonger pour les uns et se raccourcir pour les autres.
On a invoqué le déplacement du cristallin et son changement de forme.
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Sanctorius, Kepler, Lecat, Camper, Schneir, Jurine, Portcrsfield, ete., onl prétendu qu'il était tiré en avant par quelques procès ciliaires ou par quelques autres libres. Cette contraction n'est pas plus satisfaisante. Le cristallin est incrusté dans sa place. Il ne peut pas en bouger sans que tout l'intérieur de l'œil ne soit entraîné dans ce mouvement. D'ailleurs , le très-petit déplacement qui en résulterait ne serait pas suffisant pour opérer un changement de réfrangibilité proportionnel à l'allongement du cône de l'objet éloigné. Chez des personnes qui avaient une cataracte commençante, j'ai cherché à voir le déplacement du cristallin, selon que l'objet regardé était près ou éloigné -, jamais je n'ai pu reconnaître le moindre changement de position. L'opinion de Jacobson, qui fait dépendre le mouvement du cristallin en avant ou en arrière , du passage de l'humeur aqueuse devant ou derrière la lentille par le canal goudronné, est encore moins admissible.
Quelques physiologistes ont cru que le cristallin lui-même avait la propriété de se contracter, et que les courbures de ses faces pouvaient changer de manière à ramener constamment l'image sur la rétine. Hunter attribuait à la construction même de ses fibres le pouvoir de le rendre plus convexe ou plus aplati. Young supposa que chaque lame du cristallin était armée de six muscles. Forbes n'attribue point les changements du cristallin à des muscles inconnus , mais à une densité plus ou moins grande, selon le degré de pression qui s'exerce sur lui. Toutes ces opinions sont purement hypothétiques. Ne savons-nous pas, ainsi que Home et W. Adams l'ont démontré, que les personnes qui ont été opérées de la cataracte voient à des distances variées, bien qu'elles soient privées du cristallin?
Nous n'admettons pas davantage l'opinion qui veut que l'iris, en se dilatant pour les objets éloignés, laisse tomber sur les bords du cristallin moins réfringents une plus grande quantité de rayons lumineux qui vont sur la rétine, tandis que la vision à petite distance ne s'opère que par la partie centrale et plus dense du cristallin.
L'insuffisance de ces explications a porté M. Lehot à placer le siège de la vision ailleurs que dans la rétine. Il en a fait le corps vitré, l'agent immédiat. De cette manière , que le corps soit éloigné ou près , le cône oculaire vient toujours affecter un des points du corps vitré ; toujours il y trouve la sensibilité qui lui fait recevoir l'impression visuelle. « Le corps vitré, dit- il, est le lieu des impressions des corps lumineux , en sorte que ce sont des points situés dans un espace à trois dimensions , et non sur une même surface , qui nous transmettent la sensation du relief, » et il en fait l'application à tous les cas possibles de vision. De cette manière l'explication ne souffre pas de difficulté. Un seul inconvénient se présente, c'est que le corps vitré n'est pas et ne peut pas être le siège de la vision.
M. Sturm est arrivé à une explication plus convenable : il suppose l'œil composé d'une foule de petits cônes qui envoient une foule d'impressions sur la rétine, et non d'un seul cône qui varie selon la distance. Cependant ses cal-
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culs sur la rencontre de ses deux lignes coniques et sur le double foyer et l'intervalle focal où se trouverait la rétine, ne nous permettent pas d'admettre une opinion qui s'appuie sur des calculs si peu en harmonie avec un fait si simple. Elle ne rend pas compte de la netteté de la vision à toutes distances.
M. Vallée n'a rien vu de plus propre à expliquer l'adaptation de l'œil, que de supposer que le corps vitré était composé de couches stratifiées , dont la consistance allait en augmentant depuis la face postérieure du cristallin jusqu'à la rétine. En supposant que ses calculs fussent exacts, ils reposeraient sur une structure inexacte qui dès lors en renverse toutes les probabilités.
Eh bien ! tout s'explique encore ici avec la plus grande facilité , d'après la théorie que nous avons adoptée plus haut. Dès le moment que le rayon central seul ou presque seul fait sur la rétine l'impression de l'objet d'où il part, qu'importent les rayons latéraux? Cependant , comme ce rayon va toujours en diminuant, il communiquera une impression moins vive et moins nette de l'objet. De là la nécessité de laisser entrer plus de clarté pour stimuler mieux la rétine et la mettre plus en harmonie avec la faible impression qu'elle va recevoir. Il n'y aurait rien d'impossible aussi qu'alors les rayons les plus voisins du rayon central fussent , par leur réfraction, assez rapprochés en cône pour venir se réunir à un sommet commun qui tomberait sur la rétine, juste au point où le rayon central vient la frapper. De cette manière, tout s'explique sans efforts, tout se réduit sans contradiction dans l'interprétation des faits, sans opposition aux faits eux-mêmes. Tel est l'avantage des théories vraies. Tout s'harmonise avec elles, parce qu'elles ne sont que la déduction et l'expression des faits.
2° Mode d'action de chaque partie de l'appareil de la vision.
Nous savons ce que c'est que la vision. Si nous nous bornions à l'exposition que nous en avons faite, nous ne connaîtrions qu'imparfaitement cette fonction, parce qu'il s'y rattache beaucoup d'actes accessoires et beaucoup de questions intéressantes. Nous avons dit que l'appareil de ce sens était trèscompliqué. Tout ne se passe pas dans le globe de l'œil. Beaucoup de parties ou d'organes viennent y prendre part. Il importe donc d'apprécier l'action de chaque partie. La vision ne peut pas être dans un exercice continuel; elle a besoin de repos et d'agents qui la favorisent. La nécessité de la transparence la plus pure pour laisser passer les rayons lumineux , exige aussi une protection toute spéciale contre les agents extérieurs qui pourraient la troubler. Le globe de l'œil se meut pour se diriger alternativement vers les objets qui sont offerts à sa fonction, et pour cela il a besoin d'agents moteurs. Chacune des parties qui traverse la lumière exerce une action sur elle, et quelquesunes sont appelées soit à diminuer la quantité de ses rayons, soit à en modérer l'éclat. Enfin, la sensation directe ne s'exerce qu'au moyen d'un organe qui peut seul recevoir les impressions lumineuses. On peut donc établir plu-
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sieurs sortes d'actes distincts et autant d'organes pour les exécuter. Pour en faciliter l'étude, nous les grouperons de la manière suivante : un appareil protecteur, un appareil moteur, un appareil conducteur , enfin un appareil sensitif.
A. — L'importance et la délicatesse du sens de la vision lui ont fait donner par la nature un appareil protecteur , soit contre l'action nuisible des corps extérieurs , soit contre l'action quelquefois trop énergique de son stimulus naturel, la lumière. Cet appareil comprend les sourcils, les paupières et la sécrétion lacrymale. Nous ne croyons pas devoir y comprendre l'orbite , cavité osseuse dans laquelle le globe oculaire est reçu, et qui, par sa configuration et sa structure, lui fournit un logement solide et protecteur.
Les sourcils diminuent l'intensité des rayons lumineux , lorsqu'on est exposé au grand jour ou à une lumière vive. Leur couleur en empêche la réverbération et en modère l'intensité. Ce qui semble le prouver, c'est que les sourcils s'abaissent et se froncent lorsque la lumière est trop intense. Alors ils retiennent une partie des rayons lumineux, et ils n'en laissent arriver que la quantité suffisante pour ne pas offenser la sensibilité de l'organe. Par leur position et par leur direction, ils détournent la sueur et l'éloignent de l'œil, qui en eût été incommodé et gêné. Ils concourent aussi à protéger l'œil contre les agents extérieurs. Ils servent en quelque sorte de coussinets pour en modérer l'action. Bien des fois des coups ou des chutes sur la partie saillante qu'ils occupent eussent été suivis d'accidents graves sans eux. Ils jouent un grand rôle dans l'expression de la physionomie, dans les passions, qui les font lever, froncer, abaisser, selon qu'elles sont gaies, tristes, colériques, etc. Trois muscles leur font exécuter ces mouvements : ce sont le frontal, le sourcilier et l'orbiculaire des paupières. Le frontal les élève et épanouit la face ; le sourcilier et l'orbiculaire les abaissent et les rapprochent en dedans en les faisant froncer.
Les cils exercent la même action modératrice des rayons lumineux trop vifs. Ils s'opposent en outre à l'approche des corps légers qui voltigent dans l'air et dont le contact sur la cornée ne serait pas innocent.
Les paupières sont, comme on le dit, deux voiles mobiles placés devant le globe de l'œil. La souplesse de la peau et celle de la conjonctive les rendraient trop molles pour remplir leur usage , si la nature n'avait placé du côté de leur bord libre une lame fibro-cartilagineuse qui les tient dans un état continuel de fermeté et de tension. Par leurs mouvements d'élévation et d'abaissement, tantôt elles interceptent l'abord des rayons lumineux, tantôt elles les laissent arriver au globe de l'œil. Elles les interceptent lorsque leur trop grande intensité produit une sensation pénible sur la rétine, surtout dans les cas pathologiques où la sensibilité de cette partie nerveuse est accrue. Souvent elles ne s'entr'ouvrent que modérément, selon le degré d'intensité de lo lumière, afin de n'en laisser entrer que ce qu'il faut pour exercer la vision. Pendant le sommeil, la soustraction de la lumière est indispensable pour l'em-
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pêcher de se porter sur la rétine, de l'exciter et de troubler le repos de l'économie. Les paupières remplissent encore une fonction bien importante. Par leur mouvement perpétuel elles étendent sur la face antérieure de l'œil et de la cornée une humeur visqueuse et transparente ; les larmes , qui en entretiennent l'humidité, la garantissent contre l'action de l'air, et peut-être aussi préviennent l'évaporation des humeurs intérieures de l'œil. En effet, si les paupières restent ouvertes quelques instants ; si une maladie les empêche de s'étendre sur l'œil, l'air dessèche la cornée ; alors , privée de son enduit naturel, cette partie s'irrite et s'enflamme , et elle perd sa transparence. Si le mouvement des paupières n'est pas rétabli, vous combattrez en vain l'inflammation ; l'opacité de la cornée en sera la conséquence inévitable. On voit combien est utile et indispensable cette égide, ce tutamina oculi.
Deux muscles exécutent les mouvements des paupières , le releveur de la paupière supérieure et l'orbiculaire des paupières. Le mouvement alternatif d'élévation et d'abaissement constitue le clignement. Il est opéré par les deux muscles indiqués, car il cesse lorsqu'on paralyse l'orbiculaire par la section de la septième paire. Il cesse aussi lorsqu'on paralyse le releveur par la section du filet du moteur oculaire commun qui vient l'animer. Comme leur action est déterminée par la sensation du besoin d'étendre les larmes , et que cette sensation est transmise par la cinquième paire , la section de celle-ci ne permettant plus la sensation du besoin, le clignement est aussi suspendu. Cette section ne paralyse que la sensation générale de l'œil ; elle n'a aucune influence sur celle de la rétine , qui continue à recevoir l'impression de la lumière. Faisons remarquer toutefois que cette sensation générale de la conjonctive, due à la cinquième paire^ est aussi une sensation spéciale , puisqu'elle reçoit le besoin d'humecter la surface de l'œil; puisque surtout elle lui donne une sensibilité telle, que le moindre contact d'un corps étranger devient la cause d'une douleur vive qui force les paupières à se contracter vivement pour repousser et chasser le corps qui vient offenser l'œil. Ce mode de sensibilité est d'autant plus étonnant , qu'il diffère essentiellement de celui des téguments voisins , qui pourtant reçoivent le leur du même nerf. Il y a donc là une grande modification vitale que nous ne saurions assez admirer, sans pouvoir mieux l'expliquer.
Nous venons de voir que les paupières étendaient les larmes sur la face libre de l'œil. Ce liquide joue donc un rôle important dans l'acte de la vision, non point comme agent actif, mais comme agent protecteur aussi. Les larmes sont sécrétées dans la glande lacrymale , qui es t placée vers la partie supérieure de l'angle externe de l'œil. Elles sont versées là par plusieurs petits conduits. De ce point elles s'écouleraient bientôt sur les joues , si, d'une part, les mouvements des paupières ne les étendaient sur toute la surface libre de l'œil -, si , d'autre part, leurs deux bords libres , en se rapprochant , ne leur formaient un canal triangulaire dont le globe de l'œil fournit la paroi postérieure. Comme la sécrétion est continuelle , comme l'évaporation n'est pas ordinairement aussi considérable que la sécrétion , le surplus
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de ce qui sert à lubrifier la conjonctive se ramasse dans le canal mobile des paupières ; et , par la disposition toujours croissante de ce canal de dehors en dedans , ce surplus est dirigé et poussé vers le grand angle de l'œil , où il arrive dans le lac lacrymal. Là il s'engage dans les deux points lacrymaux qui l'absorbent et le conduisent dans le sac lacrymal par les deux conduits lacrymaux. De cette cavité , le liquide descend par le canal nasal dans les narines, pour s'y mêler aux mucosités qui y sont sécrétées, et se faire expulser avec elles. L'action des points lacrymaux est active. Elle n'est point le résultat d'une absorption capillaire , de la capillarité, car elle s'éteint avec la vie, quoique les points et les conduits lacrymaux soient intacts. Vainement alors vous tenez sur les bouches de ces conduits le liquide le plus ténu, il ne s'engage plus, parce qu'il n'y a plus de vertu aspirante. La comparaison qu'en a faite Petit avec un siphon, et que Sédillot a reproduite , n'est pas admissible. M. Bérard a fait intervenir la pression de l'air pour pousser le liquide dans les points et les conduits lacrymaux. Il n'est pas possible d'admettre cette assistance atmosphérique , malgré l'agrandissement du sac lacrymal par la contraction du muscle palpébral de Horncr , parce que, d'une part , la pression atmosphérique se fait également sentir sur le canal nasal , et que, d'autre part, le vide opéré dans le sac aspire bien mieux par le canal nasal large et ouvert que par les conduits lacrymaux étroits et fermés.
Nous n'osons pas rappeler que plusieurs physiologistes ont nié ce passage des larmes par les conduits lacrymaux , et qu'ils ont cru en trouver l'écoulement dans le cul-de-sac que forme la conjonctive en se portant du globe de l'œil sur les paupières.
Pendant le sommeil, la sécrétion diminue prodigieusement ; peut-être même est-elle suspendue, soit parce qu'alors elle est inutile , soit parce que les mouvements des paupières ne sollicitent plus la glande.
La composition des larmes ne joue aucun rôle dans leur fonction ; leur limpidité onctueuse suffit. Leur sécrétion, comme toutes les sécrétions, s'exécute sous l'influence des nerfs ganglionnaires dont la glande reçoit un filet. De ce que la glande reçoit un filet nerveux de la cinquième paire, de ce qu'en irritant ce filet et en le galvanisant on a vu augmenter la sécrétion , de ce que dans la joie, dans la colère, dans le chagrin et dans les efforts d'éternuement on a vu aussi la quantité des larmes s'augmenter, on en'a conclu que ce filet nerveux, et par conséquent l'encéphale , tenait sous sa dépendance cette sécrétion. L'influence est réelle , mais elle n'est point directe 5 elle dépend de l'harmonie qui lie toutes les fonctions , qui les fait s'influencer réciproquement. Ce qui le prouve, c'est que la paralysie et la section de la cinquième paire n'abolissent point la sécrétion lacrymale.
Deux autres appareils glanduleux viennent ajouter le produit de leur sécrétion. Les glandes de Méïbomius sont placées à la face interne de chaque paupière. Elles versent sur le bord des paupières une humeur épaisse, sébacée, onctueuse, qui paraît destinée à lubrifier le bord des paupières et à lui donner la faculté de s'opposer à l'écoulement des larmes sur la joue.
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La caroncule lacrymale est une collection de plusieurs cryptes muqueux auxquels les auteurs attribuent l'usage de tenir écartée la partie interne du bord libre des paupières , pour y former le sinus lacrymal , y faire affluer plus facilement les larmes et les mettre en rapport avec les points lacrymaux. Nous pensons que son action principale est de sécréter un mucus qui lubrifie toutes les parties avec lesquelles il est en contact, et qui, en se mêlant aux larmes, entretient plus de souplesse et favorise le glissement départies les unes sur les autres.
Nous ne parlons pas du rôle que joue cet ensemble d'appareils protecteurs dans la prosopose. Il n'est pas une passion, pas une affection, tant légère soit-elle , qui ne vienne se refléter sur cette partie de la face , et qui ne s'y révèle par l'expression qu'elle donne à la figure. L'élévation , l'épanouissement, l'abaissement, le froncement des sourcils ont leur signification. Les paupières plus ou moins ouvertes ont la leur. La sécheresse des yeux et l'abondance des larmes sont aussi l'expression la plus touchante des sentiments.
B. — Le globe de l'œil n'est point immobile. S'il l'était il ne pourrait voir que peu d'objets à la fois , à moins d'être saillant et à large surface ou à facettes multiples. Pour remédier à cet inconvénient , la nature lui a donné une mobilité très-grande , et des agents moteurs afin de diriger son axe visuel du coté où se trouve l'objet à voir. Six muscles sont chargés de cet office, les quatre muscles droits et les deux obliques. Chacun peut agir seul et indépendamment des autres. Alors il fait mouvoir l'œil dans un sens bien déterminé et qu'il est facile d'apprécier. Ainsi le droit interne dirige la pupille en dedans ou dans l'adduction \ le droit externe la dirige en dehors ou dans l'abduction. Le droit supérieur la dirige en haut et le droit inférieur en bas -, ces deux muscles entraînent en même temps les paupières par l'expansion aponévrotique qu'ils envoient au cartilage-tarse ; ils favorisent ainsi la vision , en empêchant la paupière de rester devant le globe de l'œil et de cacher la pupille. Le grand oblique opère , dit-on , la rotation de l'œil de dehors en dedans, et porte la pupille en bas et en dehors. M. Szokalsky vient d'en fournir la démonstration. Le petit oblique est l'antagoniste du grand oblique. Il porte la pupille en haut et en dehors , et il opère, dit-on, la rotation de dedans en dehors.
Les mouvements du globe de l'œil ne sont pas toujours aussi simples, aussi purs. Le plus souvent ils s'effectuent dans des directions mixtes. Alors plusieurs muscles y prennent part en combinant et associant leur action. Il en résulte que l'œil peut se mouvoir dans tous les sens avec la plus grande facilité.
On n'est pas bien d'accord sur l'action des muscles obliques. Quelques auteurs les ont regardés comme des muscles rotateurs de l'œil. Cette opinion a été rejetée par d'autres physiologistes. A quoi, en effet, servirait que l'œil tournât sur son axe ? Cela ne le mettrait pas en rapport avec un rayon lumineux de plus. Cela ne lui ferait pas découvrir un atome de plus.
Oisons même que la rotation de l'œil nous semble impossible d'après sa disposition anatomique. Aussi elle ne s'exécute jamais. Vainement nous avons cherché à la saisir en examinant les yeux pendant leurs mouvements nriés , jamais nous n'avons vu la rotation s'opérer. Nous prenions pour guides certaines petites taches que présente l'iris, et que nous n'avons jamais vu changer de position relative. Toujours, quels que fussent les mouvements de l'œil , celles qui étaient en haut restaient en haut , et ainsi des autres. Nous n'avons donc pas été aussi heureux que M. Szokalsky. Nous ne parlons des mouvements de l'œil que chez l'homme, peut-être en est-il autrement chez quelques animaux. Les expériences qu'on a faites sur le cadavre sont loin d'être satisfaisantes.
On se demande comment les quatre muscles droits, exerçant sur l'œil une traction en arrière, n'exécutent que sa conversion, et jamais sa rétraction. D'abord le tissu graisseux qui occupe le fond de l'orbite forme un coussinet volumineux qui y met obstacle. En second lieu , une enveloppe aponévrotique, découverte par Tenon , Malgaigne, Guérin , etc. , forme en arrière une sorte de coque ou capsule résistante, sur laquelle l'œil glisse au moyen d'un tissu filamenteux très-lâche. Les deux yeux se meuvent simultanément et convergent vers le même objet , en dirigeant les deux pupilles vers lui : il y a donc une sorte de consensus entre les muscles moteurs. Ils sont donc congénères ; mais ils le sont à leur manière -, ils le sont par une sorte d'antagonisme synergique. En effet, lorsqu'un œil est tourné en dehors vers un objet, l'autre se tourne en dedans pour se diriger vers le même objet. Ainsi , pour opérer ce double mouvement à la fois congénère et opposé , il faut que le muscle droit externe d'un œil se contracte en même temps que le droit interne de l'autre œil , et vice versa. Cette action est en conséquence à la fois volontaire et involontaire : car lorsqu'un œil est dirigé d'un côté , il serait impossible à la volonté la plus ferme de diriger l'autre œil d'un autre côté. C'est une sorte de mouvement réflexe.
Une autre considération importante , c'est de savoir sur quel axe s'exécutent les mouvements du globe de l'œil. Est-il entraîné tout entier du côté où l'action musculaire le fait tourner? ou bien exécute-t-il un mouvement de rotation sur lui-même ? C'est ce dernier point qui doit être admis. Si l'œil était fixé à son insertion aux nerfs optiques , et que là fût son point immobile , il y aurait une étendue de déplacement, qui ne se remarque pas, lorsqu'on tourne l'œil d'un côté ou de l'autre : le globe reste , pour ainsi dire, immobile ; il ne fait que pivoter sur lui-même. Le point fixe est donc le centre même du globe, et la périphérie est la partie mobile, qui tourne autour de ce point, de quelque côté qu'elle soit entraînée par les muscles.
Si nous cherchons sous quelles influences nerveuses se contractent les muscles de l'œil , nous trouvons qu'ils se contractent tous sous l'influence cérébrale, puisqu'ils ne reçoivent que des nerfs cérébraux. Ce sont le moteur oculaire commun ou troisième paire, le pathétique ou quatrième paire, et le moteur oculaire externe ou sixième paire. Le premier se distribue aux mus-
cle droit supérieur à l'interne , à l'inférieur et au petit oblique -, le seeond au grand oblique ; et le troisième au droit externe. La section de ces nerfs paralyse les muscles. Ils sont en conséquence soumis à l'influence cérébrale : mais, comme nous l'avons vu , ils éprouvent quelquefois l'action réflexe, sur laquelle la volonté n'a aucune prise. Charles Bell voulait même que les deux obliques et surtout le grand n'exécutassent que des mouvements involontaires, puisque, pendant le sommeil , ils impriment au globe de l'œil un mouvement involontaire de rotation en haut et en dedans. Ce mouvement est instinctif: il cache la pupille sous l'arc épais du sourcil. Il la garantit ainsi de l'impression de la lumière, que la demi-transparence des paupières n'intercepterait pas suffisamment. Il protège le sommeil et prévient le réveil. Mais les obliques n'agissent pas seulement dans cette circonstance. Bell s'est donc trompé en limitant leur action à ce cas : il l'a exagérée. Il semble qu'une distribution aussi caractéristique devrait entraîner une influence bien déterminée de chaque nerf : il semble qu'ils devraient être tous congénères les uns des autres. C'est l'opinion de M. Longet. Cependant il n'en est rien, puisque, ainsi que nous le savons, le muscle droit interne d'un œil se contracte en même temps que le muscle droit externe de l'autre œil , et que ces deux muscles reçoivent deux influences différentes , le droit interne du nerf de la 3me paire, le droit externe du nerf de la 4mc. Ce sont tous des nerfs cérébraux qui portent cette influence, ce sont tous des nerfs moteurs. Tous sont soumis à l'empire de la volonté. Nous faisons mouvoir l'œil à notre gré dans un sens ou dans un autre. Cependant le mouvement réflexe en dirige toujours un du côté où se dirige l'autre. Il les dirige aussi quelquefois tous les deux. Bien souvent l'œil s'agite ou se meut sans la participation de la volonté ou de l'intelligence. Une lumière vive surgit brusquement. Elle fait tourner l'organe de son côté, avant même qu'on ait eu le temps d'y songer. Mais ce mouvement exige toujours la participation de l'encéphale. Si vous rompez la chaîne de communication qui lie la rétine aux muscles par l'intermédiaire du cerveau , le phénomène n'a plus lieu. Vous ferez en vain tomber la lumière la plus vive sur un œil dont vous aurez coupé le nerf optique , les muscles ne se contracteront point. Ils ne se contracteront pas non plus , si vous faites la section des nerfs qui se rendent aux muscles.
C. — Lorsque la lumière arrive sur la cornée transparente, elle trouve un tissu ferme et compacte , dont la densité diffère essentiellement de celle de l'air. De façon que les rayons, qui allaient en divergeant, doivent de suite changer de direction et converger fortement. Derrière cette cornée se trouve un liquide moins dense : la convergence doit par conséquent diminuer. Les rayons visuels s'engagent à travers l'ouverture de l'iris et traversent la pupille. Derrière celle-ci, ils rencontrent la lentille cristalline, sur la structure de laquelle M. Gros vient d'ajouter de nouveaux détails. Sa densité considérable , jointe à plus de combustibilité, fait reprendre aux rayons lumineux une convergence beaucoup plus grande. Cependant la moindre consistance de cette lentille à la circonférence, diminue l'excès de convergence qui devait dé-
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pendre de la plus grande obliquité des rayons excentriques ; de telle sorte que ces rayons peuvent confondre leur foyer avec ceux qui tombent plus près du centre. Cette inégale densité des couches du cristallin, en neutralisant les effets de la plus grande obliquité des rayons, serait aussi, suivant MM. Dulong, Dépigny, ce qui empêcherait la décomposition de la lumière , c'està-dire, l'aberration de réfrangibilité. L'acromatisme oculaire dépend peutêtre aussi de l'interposition du cristallin entre deux humeurs moins réfringentes que lui. Après ce corps, les rayons plongent dans l'humeur vitrée, dont la densité est moindre que celle du cristallin, et plus grande que celle de l'humeur aqueuse. Ils continuent à converger, mais un peu moins qu'ils ne le faisaient dans le cristallin. Ils arrivent ainsi sur la rétine, et ils y produisent l'impression du point lumineux d'où ils sont partis. Pour ne point trouver de contradiction entre ce que nous disons maintenant, et ce que nous avons dit plus haut , il est bon de se rappeler que , s'il n'y a que le rayon central qui va faire impression sur la rétine, il y a plusieurs rayons du centre, et que ce sont eux qui constituent le cône intérieur visuel, et non le cône émané d'un seul point éclairé et dont la basa est reçue dans toute l'étendue de la cornée. Ici se présente une question délicate de physique. Quelle est la véritable densité de chaque partie transparente? Quel est, en conséquence, le degré de réfraction que chacune fait subir au cône visuel. Chaque partie joue son rôle. Ce n'est pas sans un but d'utilité que les couches concentriques du cristallin vont en augmentant de densité de la périphérie au centre. Malgré cela, les difficultés dont elles sont hérissées rendent bien peu satisfaisantes les explications, quelles que soient du reste les recherches minutieuses auxquelles se sont livrés MM. Vallée, Chaussât, Brewster. Ces calculs peuvent paraître importants à un physicien, ou plutôt à un opticien méticuleux ; mais ils ne sont d'aucune utilité à un physiologiste. Nous les abandonnons. Disons seulement que le rôle de tous ces corps transparents est purement passif, puisqu'ils se laissent traverser par la lumière , comme le ferait le verre le plus inerte , puisqu'ils réfractent de même et condensent chaque rayon.
Pourquoi, demandera-t-on, des organes transparents à différents degrés placés les uns au-devant des autres ? N'eût-il pas été plus simple de placer un corps réfringent unique , qui aurait opéré d'emblée toute la réfraction voulue, toute la concentration conique lumineuse ? Cette question s'évanouit lorsqu'on réfléchit que, pour qu'il en fut ainsi, il faudrait que la lumière fût toujours uniforme, non seulement dans son éclat, mais dans son éloignement. Or, elle présente mille variations sous ce double rapport. Dès lors il eût fallu un organe particulier pour chaque nuance. Pour y remédier, la nature a fabriqué l'instrument optique à la fois le plus simple et le plus merveilleux. Dans un petit volume, cet instrument se prête à toutes les exigences des nuances infinies de la lumière. Il fallait donc qu'il eût en lui les moyens de changer, à mesure que la lumière changeait. Il serait possible aussi que l'humeur aqueuse fût destinée moins à opérer un plus faible det. i. " oz
gré de réfraction , qu'à favoriser la mobilité de l'iris , qui n'aurait pu se mouvoir ni dans la cornée, ni dans le cristallin, ni dans le corps vitré. Viris a besoin de s'épanouir ou de se resserrer, selon la quantité de lumière qu'il doit laisser passer. En effet, que l'œil soit exposé à une lumière vive, l'iris s'épanouit et resserre la pupille, dont l'ouverture, rendue presque imperceptible, ne laisse arriver que peu de rayons à la rétine, qui eût été offensée de leur vivacité. Qu'on plonge l'œil dans l'obscurité , l'iris se replie sur sa circonférence et agrandit la pupille. Elle permet ainsi l'abord d'une plus grande quantité de rayons lumineux. Cela est d'autant plus nécessaire qu'ils sont plus rares , et que , sans cette condition , ils ne pourraient pas faire sur la rétine une impression suffisante pour l'accomplissement de la vision. Cependant la dilatation de la pupille ne va jamais au point de laisser à découvert toute la face antérieure du cristallin. L'iris retient toujours les rayons qui sont dirigés vers les bords de cette lentille, et qui pourraient nuire à la vision par leur trop grande convergence. Les degrés sont innombrables entre ces deux extrêmes , il fallait donc des changements innombrables. Or ils ne peuvent être le résultat que des mouvements de l'iris. Cette espèce de diaphragme intelligent, placé au tiers antérieur de la chambre obscure que représente l'œil, se resserre ou se dilate selon la quantité de rayons lumineux. Cette action est toute physique. Elle se comprend facilement. Cependant, ne nous abusons pas, elle n'est pas aussi complètement physique, aussi matérielle qu'on pourrait le croire. Les mouvements de l'iris ne peuvent pas nous expliquer pourquoi le même œil verra en même temps un objet éloigné et un objet rapproché', pourquoi surtout, lorsqu'en passant d'un lieu très-éclairé dans un lieu très-obscur, on ne distingue d'abord rien , absolument rien , quoique la pupille soit largement dilatée , pourquoi ensuite , sans qu'elle se dilate davantage , on y voit très-distinctement. C'est qu'il y a là quelque chose que la physique ne peut pas expliquer : il y a la vie et toutes ses conséquences. Le mécanisme physique de l'œil est pour beaucoup dans sa fonction ; mais il ne suffît pas. Il n'explique pas pourquoi l'œil , restant le même , distingue dans un lieu obscur les objets qu'il n'y distinguait pas auparavant. Il faut là une action vitale qui accoutume l'organe à recevoir l'impression d'une faible lumière et à la saisir assez pour la faire traduire en sensation. Si la physique était tout , cette accoutumance ne serait pas nécessaire , ou bien elle ne produirait rien : car, dans un appareil de physique, elle ne change rien. Malgré cet effet de la vie, l'utilité et l'usage de l'iris ne sauraient être révoqués en doute. Deux questions se présentent : comment cette membrane diaphragme exécute-t-elle ses mouvements ? sous quelle influence nerveuse les exécute-t-elle ?
La délicatesse de l'iris a longtemps répandu de l'obscurité sur sa véritable organisation. On a pensé assez généralement que son tissu était érectile ou formé par une substance spéciale, susceptible de se contracter et de s'allonger, et que, selon le degré de lumière, ce tissu entrait en action ou revenait sur lui, par l'abord d'une quantité plus ou moins grande de sang ou d'un autre
liquide quelconque. Fabrice d'Aquapendentc , Méry, Sœmmering, Portai, Grimelli, etc., étaient pour le tissu érectile ; Arnold, Krause, Schwann ont supposé le (issu cellulaire spécial contractile. Une étude anatomique plus sévère y a lait découvrir deux ordres de fibres contractiles analogues aux fibres musculaires : les unes circulaires , les autres rayonnantes. Ruisch, Boerhaave, Whytt, Winslow avaient déjà admis ces deux ordres de fibres. Elles avaient été combattues et rejetées, lorsque Maunoir les fit revivre, et que Valentin , Hueck, Krohn fortifièrent cette opinion par leurs recherches microscopiques. Lorsqu'une lumière vive arrive sur l'œil, les fibres circulaires se contractent et resserrent la pupille. Lorsqu'il y a absence de lumière, ce sont les fibres rayonnantes qui agissent et qui dilatent la pupille. De cette façon, la lumière est reçue en plus ou moins grande quantité selon la dilatation ou le resserrement de la pupille; selon, par conséquent, la contraction des fibres concentriques ou celle des fibres rayonnantes. Le mécanisme est on ne peut plus simple. Les succès de la pupille artificielle par le procédé de Maunoir , et les contractions que Nysten , Fowler, Reinhold , Longct ont obtenues par les secousses galvaniques, prouvent en faveur de cette opinion.
L'influence nerveuse sur ce double mouvement n'a pas été mise en doute : mais lorsqu'on a voulu déterminer sous quelle influence cérébrale ou ganglionnaire il s'exécutait , on ne s'est plus entendu. Les expériences les plus contradictoires en apparence se sont multipliées. Aussi, pendant que les uns le font dépendre d'une sorte de nerfs , les autres l'attribuent aux autres, et chacun apporte des faits et des preuves à l'appui de son opinion. Quoique ces contradictions ne soient qu'apparentes, elles nuisent beaucoup à la science et à sa considération. Elles entretiennent cette vieille accusation d'incertitude dans laquelle on la fait flotter. Cependant, les faits sont positifs : jamais ils ne doivent se détruire. Ils ne sont opposés que parce que les opinions pour lesquelles on les invoque, les interprêtent mal.
L'iris reçoit les nerfs iridiens. Ceux-ci proviennent du ganglion ophtalmique ; il n'en reçoit pas d'autres. Le ganglion ophtalmique reçoit en arrière : 1° un rameau gros et court qui lui vient de la troisième paire, ou moteur oculaire commun ; c'est un nerf moteur ; 2° un filet long et mince qui lui vient du rameau nasal de l'ophtalmique -, c'est un nerf sensitif ; 3° un filet grêle et long qui se rend dans le plexus carotidien du grand sympathique. Cette disposition anatomique indique la nature de l'influence nerveuse. Les nerfs iridiens viennent d'un ganglion ; donc ils appartiennent au système nerveux ganglionnaire. Vainement a-t-on dit que le ganglion ophtalmique était formé par deux nerfs provenant du système nerveux cérébral , et qui lui faisaient donner aux nerfs iridiens les qualités contractiles et sensitives dont ils jouissent. On l'a dit pour tous les ganglions du vaste appareil nerveux ganglionnaire : c'est là un vice de locution qui vicie aussi la pensée. Le ganglion ophtalmique , comme tous les autres ganglions, a son existence à part et indépendante. Comme eux il communique avec l'appareil cérébrospinal ;
mais il n'en émane pas. Il communique aussi avec le ganglion cervical supérieur ; mais il n'en émane pas non plus : il entretient seulement avec lui cette chaîne non interrompue du système ganglionnaire. On a demandé aussi à la physiologie la révélation de ce mystère, et des expériences nombreuses ont été pratiquées. On a encore invoqué les faits pathologiques. Avant d'entrer dans ces détails, rappelons qu'il ne faut jamais perdre de vue que, dans l'économie, tout se lie , tout s'associe pour concourir à un but commun , et qu'il ne faut jamais confondre les effets de cette coopération synergique, avec les effets émanant d'une action directe et absolue , comme on le fait trop souvent.
Un jet de lumière tombe sur la rétine, la pupille se resserre par la contraction de l'iris. La lumière n'a agi que sur le nerf optique qui est cérébral. C'est donc par ce nerf que la sensation de la lumière a été transmise à l'iris. Cela est si vrai que , si l'on fait la section du nerf optique, soit avant soit après son entrecroisement, la transmission n'a plus lieu. Qu'on fasse alors tomber sur la rétine la lumière la plus vive, il n'y a plus de mouvements dans l'iris, ainsi que l'ont expérimenté Fontana et Coldani, et que nous l'avons répété maintes fois. Il en est de même si l'on détruit le cerveau ou les tubercules quadrijumeaux, ou si l'on coupe les rameaux de la troisième et de la cinquième paire qui se rendent au ganglion ophtalmique. Quelquefois cependant, l'iris se livre encore à de légères oscillations qui n'ont plus aucun rapport avec les contractions régulières , et qui sont analogues aux mouvements incohérents du cœur arraché de la poitrine. Les faits pathologiques confirment les expériences physiologiques. Dans la goutte-sereine, quel que soit le siège de sa cause , l'impression de la lumière n'étant plus sentie par la rétine, il n'y a plus de mouvement dans l'iris ; il y a donc transmission d'incitation parles nerfs cérébraux ; on peut donc en conclure qu'ils sont les agents de l'incitation contractile de l'iris, et c'est la conclusion qu'on en a tirée. Elle paraît d'autant plus naturelle que, dans ces cas, la lumière la plus vive est en vain dirigée sur l'iris, elle n'en provoque jamais la contraction ; la pupille reste largement dilatée. Dans les cas, au contraire, où l'appareil nerveux cérébral, au lieu d'être détruit ou paralysé, est irrité, la lumière fait une impression vive sur la rétine, la réaction sur l'iris est vive aussi. Celui-ci se contracte en conséquence, et la pupille se resserre. Une chose analogue s'observe pendant le sommeil. Qu'on s'endorme dans l'obscurité , la pupille est largement dilatée ; qu'on fasse tomber sur les paupières un flot de lumière, qu'elles laissent arriver jusqu'à la rétine, la pupille se resserre.
Enfin, des expériences directes ont été faites sur les nerfs qui communiquent avec le ganglion ophtalmique, et l'on a obtenu des résultats qui paraissent positifs.
Le ganglion cervical supérieur a été irrité de plusieurs manières, et surtout avec la pile galvanique , par Jules Budge et Auguste Waller. Toujours alors l'irritation a été transmise à l'iris, qui s'est contracté. De ce que ces
mouvements, de même que tous les autres mouvements de l'iris, s'exécutent à l'insu de la volonté ; de ce que la volonté ne peut ni les faire exécuter ni les empêcher, on a cru devoir les regarder comme le résultat d'un pouvoir réflexe. Nous leur refusons cette dénomination, parce qu'ils dépendent de l'action des ganglions , et non de l'action cérébrospinale soustraite à la volonté ; et que c'est seulement à ce genre de mouvements involontaires que nous réservons le nom de mouvements réflexes. La destruction du ganglion cervical supérieur et la section du rameau carotidien qui se rend au ganglion ophtalmique, n'ont jamais paralysé l'iris. L'excitation alors en a reproduit les contractions ; cependant, il n'y avait plus de communication avec le grand sympathique. Le cercle n'était plus établi que de la rétine au cerveau par le nerf optique , et du cerveau au ganglion ophtalmique par les filets de la troisième et de la cinquième paire. Ce résultat ne détruit point les faits que nous avons rapportés plus haut. Faisons toutefois une observation importante. La destruction du ganglion cervical supérieur, et la section des filets ganglionnaires qui se rendent à l'œil en accompagnant l'artère ophtalmique, produisent une action principalement sur les capillaires et les organes sécréteurs de l'œil : ils cessent d'en recevoir l'influence. Il survient alors une congestion sanguine et une ophtalmie passive, ainsi que Petit l'avait déjà observé. Nous serions, en conséquence, disposés à croire que l'influence du ganglion cervical et celle de ses nerfs, est nulle dans la contraction de l'iris, et que cette contraction n'est que sous l'influence du ganglion ophtalmique. Quoi qu'il en soit, on a conclu de tous ces faits que les fibres de l'iris reçoivent leur influence des différents filets, tant ganglionnaires que cérébraux , qui aboutissent au ganglion ophtalmique ; et ce ganglion n'a été compté pour rien, ou bien il n'a été regardé que comme un moyen de division, de jonction et d'association des filets nerveux; tandis qu'il en est bien autrement. Il communique avec le système nerveux ganglionnaire , parce qu'il lui appartient ; mais comme tous les ganglions, il garde son indépendance, son omnipotence, sa spécialité , il agit par lui-même ; il communique avec le système nerveux cérébral pour en recevoir l'avertissement de ce qui se passe dans l'œil, de la présence de la lumière, afin de réagir sur l'iris d'après cette transmission ; mais cette réaction dépend du ganglion. Ce n'est plus une action ou une influence transmise directement par les nerfs qui arrivent au ganglion. Cela est si vrai que si on le détruit ou si l'on porte sur lui une parcelle d'extrait de belladona , on paralyse l'iris 5 il ne répond plus à la stimulation produite par la lumière sur l'œil du ganglion opéré ou sur l'autre œil 5 tandis que l'application de la belladona sur la troisième et sur la cinquième paire n'empêche point l'incitation , ce qui devrait être si ces nerfs cérébraux étaient les agents ou les promoteurs de l'influence. Les expériences difficiles de F. Arnold, en 1831, celles de Van-Deen, en 1833, et celles de Muller et de Mayo , en 1 834 , et celles non moins remarquables de MM. Waller, de Bonn et Budge, sur le nervus opticus , le nervus centralis, le grand sympathique et le nervus oeuhis motorins , pour déterminer la véri-
table source des mouvements de l'iris , ont souvent paru contradictoires. Cela devait être, parce qu'ils ont voulu tout rapporter à un seul nerf, pendant que ce nerf n'était qu'une cause d'incitation ou de transmission d'incitation, et que la véritable source des contractions était dans le ganglion ophtalmique qui recevait ces incitations. Cependant, les expériences de Mayo sont les plus positives. La section de l'optique et celle de la troisième paire dilatent et paralysent l'iris. Aussi , il place l'influence des contractions de l'iris dans la troisième paire ; il se trompe ; c'est dans le ganglion qu'il aurait dû dire.
Les expériences de MM. Flourens et quelques autres sur les tubercules quadrijumeaux, sur la couche optique, etc., ne conduisent pas à des résultats plus satisfaisants. Aussi, M. Flourens lui-même ne les regarde que comme les conducteurs de la vision, qui va aboutir au lobe cérébral où elle se consomme en se convertissant en perception. En rappelant que la pupille se resserre pendant le sommeil des amaurotiques complètement aveugles, contrairement à l'opinion de Haller, et, comme l'ont vu Wedel, Robert Whytt, Poterfield, Petit, Bouchut, Lusardi, nous ne pensons pas qu'on puisse en tirer aucune conséquence. Il en est de même de ce que la pupille cesse de se contracter dans le somnambulisme. Avertissons toutefois que lorsqu'alors elle est sensible à l'action de la lumière , c'est parce que la personne est un jongleur qui fait semblant de dormir pour se jouer de la crédulité.
Ainsi, il reste prouvé que l'iris reçoit sa stimulation nerveuse du ganglion ophtalmique, et que celui-ci l'envoie de lui , proprio motu, lorsqu'il est informé qu'il doit le faire , et non pas seulement pour servir de passage ou de moyen de transmission à l'influence apportée par les nerfs qui s'y rendent. Il a son existence et son développement à lui ; il ne dépend point des nerfs qu'il reçoit. Chacun est à sa place, chacun joue son rôle, et rien de plus. Pour mieux nous en assurer, nous avons détruit le ganglion ophtalmique de l'œil droit d'un chien caniche, nous avons ensuite vide l'œil gauche. L'animal a continué de se diriger de manière à ne laisser aucun doute sur la persistance de la vision , quoique l'iris restât immobile. En s'exerçant au fleuret, M. Crozet reçoit un coup de pointe vers l'arcade orbitaire gauche 5 le bouton du fleuret pénètre dans la cavité orbitaire le long de la voûte, et va profondément désorganiser le nerf optique. La cécité est sur-le-champ complète dans cet œil. Bouchet, chirurgien en chef de l'Hôtel-Dieu de Lyon, combat l'inflammation énorme des annexes de l'œil. La guérison est parfaite ; mais la cécité persiste depuis 35 ans. Quelle que soit la vivacité de la lumière qu'on dirige sur l'œil affecté et sur l'iris , cette membrane reste immobile ; tandis que les moindres variations de la lumière sur l'œil droit produisent les contractions de l'iris de l'œil gauche. Il y a d'abord impression et sensation cérébrale de la lumière, transmission par les nerfs cérébraux au ganglion, puis mouvements de la pupille sollicités par les nerfs iridiens. C'esUà une des sympathies cérébro-ganglionnaires que nous admettons. M. Chassagnac vient de présenter à la Société de chirurgie un malade chez lequel une para-
DES siiiss. Mo
lysie du moteur oculaire commun n'a pas entraîné l'immobilité de la pupille, paire que ce nerf n'est pas le seul qui porte l'incitation au ganglion ophtalmique, ainsi que l'ont prétendu plusieurs physiologistes. Muller et la plupart des physiologistes ont vu qu'après la décapitation des animaux et après la section du nerf optique, l'iris restait immobile, si l'on portait l'irritation sur le bout du nerf qui se rend à l'œil , et qu'il se contractait lorsqu'on irritait le bout cérébral. D'un autre coté, ce physiologiste célèbre accorde beaucoup trop d'importance à un fait remarquable , et cependant bien insignifiant. Lorsqu'on porte le globe de l'œil en dedans , ou en dedans et en haut , la pupille se dilate : ce qu'il attribue à l'action directe du moteur oculaire commun, et il fait dépendre de la volonté la contraction de l'iris \ tandis que ce phénomène est le simple résultat de la modification que le mouvement apporte dans le ganglion ophtalmique, et de la nécessité où la position de la pupille la met de se dilater davantage pour admettre un plus grand nombre de rayons lumineux. Non, ce mouvement ne dépend pas de la volonté. Nous sommes fâché de voir un aussi bon esprit que Longet s'associer à cette opinion de Muller. Nous ne croyons pas devoir mentionner le fait dont parle Blumenbach , sur le rapport de témoins dignes de foi , et dans lequel un particulier soumettait sa membrane iris à certains efforts volontaires, et parvenait à la faire contracter sans la participation delà lumière, parce que des faits semblables ont besoin d'être vus.
Dans toute cette appréciation , nous n'avons pas fait mention du corps ciliaire gangliforme, véritable ganglion auquel aboutissent les nerfs ciliaires qui s'y perdent, et d'où partent les nerfs iridiens qui se distribuent à l'iris. Nous sommes loin cependant de le regarder comme un corps inerte , mais nous l'associons au ganglion ophtalmique et nous en faisons avec lui un ganglion destiné à envoyer à l'iris l'influence réelle. Notre silence vient de l'impossibilité où les expérimentateurs ont toujours été d'agir sur lui d'une manière convenable. D'une part, cette opération délabre l'œil et le rend impropre à remplir ses fonctions. Dès lors on ne peut plus juger ce qui appartient à une influence. D'autre part, il est impossible de le détruire en totalité, et son ablation partielle ne peut pas en paralyser l'action ; il en reste toujours assez pour se suppléer et entretenir l'influence ganglionnaire.
Sur un fait de paralysie du nerf de la troisième paire et de dilatation immobile de la pupille, M. Bucke conclut qu'il y a deux ordres de nerfs moteurs pour la pupille, les uns destinés à faire mouvoir les fibres rayonnantes , les autres destinés aux fibres convergentes. La conséquence nous paraît un peu anticipée.
Quelques auteurs ont agité la question de savoir à quelle cause était due la coloration de l'iris, puisque cette membrane, d'après Bichat, paraît transparente lorsqu'elle est séparée de l'œil. Ils l'ont attribuée à ce que, dans leur inégale réfrangibilité , les rayons lumineux les plus externes frappent sur l'iris avant d'avoir passé par les autres corps réfringents. Peut-être aussi ce plié-
i)7f> SYSTÈME NERVEUX CEREBRAL.
nomènc dépend-il de la réverbération lumineuse qu'opèrent dans la chambre postérieure es rayons qui y sont engagés et qui sont réfléchis contre l'iris. Question d'optique bien plus que de physiologie , et que nous abandonnons comme oiseuse , parce qu'à nos yeux l'iris a sa couleur propre et telle que nous la voyons.
Pour que la lumière , condensée dans le globe de l'œil et répartie dans toute la cavité de cette chambre obscure , n'y produisît pas de reflet et ne vînt pas causer du trouble dans la vision ou des illusions dans l'appréciation des objets, la nature a tapissé le fond de cette cavité d'une couche pigmenteuse noire qui absorbe les rayons qui ne tombent point sur la rétine et qui ne sont pas employés à la vision. De plus , cette rétine , demi-transparente, se laisse traverser par une partie des rayons lumineux. Ils sont absorbés derrière elle par la choroïde, quoi qu'en ait dit M. Desmoulins. Sans cette précaution, les rayons, tombés sur un corps blanc , eussent été reflétés dans la rétine et ils y auraient causé des impressions lumineuses vagues qui auraient nui à la netteté de la vision, comme on le remarque chez les albinos, qui sont privés de cette matière colorante.
La forme des procès ciliaires leur a fait supposer des usages particuliers. On a dit qu'ils exerçaient sur le cristallin une tracton qui le portait , tantôt plus en avant, tantôt plus en arrière, et qui le rendait plus convexe ou plus plat. M. Ribes leur a attribué la réparation et l'entretien du corps vitreux et du cristallin par ses artères, et l'absorption de l'humeur aqueuse par ses veines, ce qui lui faisait admettre des hyaloïdiens et des choroïdiens. Ils sont la continuation de la choroïde, ils n'ont pas d'autre usage qu'elle.
La sclérotique ne remplit aucune fonction active dans la vision. Elle donne à l'œil sa forme et sa fermeté ; elle dirige la cornée du coté où la lumière l'exige, en fournissant aux muscles un point d'insertion solide, qui leur permet de la faire pivoter par leurs tractions.
D. — Si quelques auteurs ont paru hésiter sur l'organe qui recevait l'impression de la lumière, il n'en est plus de même aujourd'hui. Ce n'est plus le cristallin, comme le voulait Lecat ; ce n'est plus le corps vitré, comme le veut encore M. Lehot ; ce n'est plus la choroïde, comme le voulait Mariotte , qui remplit cette fonction , c'est la rétine : seule elle reçoit l'impression des rayons lumineux, seule elle la transmet à l'encéphale par le nerf optique. Ce n'est point ici le lieu d'examiner la question de savoir si la rétine est un épanouissement du nerf optique , si elle en est une dépendance ou si elle est un organe à part ; si elle a son existence à elle , si elle présente une structure uniforme , ou si chaque point de sa surface est un point à part et forme une sorte de mosaïque d'une grande finesse. Cette question est oiseuse. Cependant sa structure est bien connue, surtout depuis les recherches de Gottsche, de Jacob, de Laugenbeck, etc. Les détails nous en sont interdits. Disons seulement qu'elle n'est pas aussi simple qu'on le croyait. Elle est composée et multiple. La rétine est appelée à remplir ses fonctions, comme le nerf optique à remplir les siennes. Chacun est à sa place, chacun se développe pour
soi , pour son emploi , et chacun concourt à un acte commun par l'acte qui lui est confié. Ils travaillent ensemble et en commun. Ils sont liés et coopérateurs. Ils dépendent l'un de l'autre ; mais aucun ne tient l'autre sous sa dépendance absolue.
On s'est demandé quel était le point de la rétine qui recevait le rayon visuel. On s'est demandé à quoi servaient la tacbe jaune et le petit pertuis qui se rencontrent seulement sur la rétine de l'homme et sur celle du singe. Tout ce qu'on peut savoir , c'est que la sensibilité n'est pas uniformément étendue sur toute la surface de la rétine. Elle semble se concentrer vers le milieu et diminuer insensiblement vers la circonférence. Elle est aussi modifiée différemment par les différentes couleurs, par le rouge autrement que par le jaune, par le bleu autrement que par le noir. Les calculs et les expériences n'ont rien encore fourni de plus exact , malgré le désir de trouver un centre optique. Ainsi le physicisme ne peut pas, même dans l'organe le plus physique, en expliqueras fonctions, pas même nous dire ce qu'est la vision, ni comment l'œil suit ce qui en est éloigné de 30,000,000 de lieues , comme ce qui n'est qu'à la distance de quelques centimètres.
Pour que la vision soit complète, il ne suffit pas que l'impression de la lumière soit reçue par la rétine, il faut qu'elle soit transportée au cerveau par les nerfs optiques. Ceux-ci , ayant une triple origine, tubercules quadrijumeaux, couches optiques et matière grise du plancher du ventricule médian, doivent y verser leur impression. Pourquoi cette triple origine pendant qu'une seule aurait suffi ? A-t-elle une destination spéciale pour chaque aboutissant? Y aurait-il une sensation spéciale affectée à chacun d'eux ? Montucla l'a pensé , mais l'expérience est muette. Tout ne peut être que conjectures.
L'action de la lumière sur la rétine persiste pendant un temps plus ou moins long. Une fois la sensation produite , le retour à l'état normal ne se fait jamais brusquement : un charbon incandescent tourné en cercle produit un cercle lumineux; les raies d'une roue qui tourne ne sont pas vues séparément ; une corde qui vibre paraît plus large. On a attribué ces effets à ce que l'impression se prolongeait. On a cherché à préciser la durée de cette persistance. Les expériences de d'Arcy et celles d'Aimé ne nous ont pas paru l'avoir fixée. Dans ces cas, peut-être on a eu tort de regarder les effets obtenus comme le résultat de la persistance de sensation. Ils ne sont que le résultat d'une rapidité de sensation qu'il n'est pas possible à l'œil de suivre pour isoler chaque rayon. Cela est si vrai , que lorsqu'on les isole , comme dans le phanékysticope, il y a vue séparée et non persistance.
3° De l'action combinée des deux yeux.
Jusqu'à présent nous avons envisagé la question d'une manière abstraite et comme si elle ne s'exécutait que par un œil. Mais il y a quelque chose de plus, elle s'opère avec les deux yeux à la fois. En conséquence chaque œil voit
le même objet ou des objets différents. Chacun transmet à l'encéphale l'impression qu'il a reçue. Or, comme il y a deux impressions , 1° celle du même objet répétée dans chaque œil , 2° celle d'objets différents qui pourrait être répétée séparée sur chaque œil, on se demande comment et pourquoi la vision reste simple , pourquoi un seul objet ne donne pas la sensation de deux objets. Nous ne parlons pas des cas pathologiques ou tératologiques , dans lesquels il y a vue double ou ambliopye, c'est de la pathologie. Quelques auteurs ont supposé qu'il n'y avait jamais qu'un œil en exercice, et que l'autre se reposait pour entrer en fonction quand le premier était las. De façon que nous n'avions deux yeux que pour qu'ils pussent ainsi alterner et se prêter un mutuel soulagement. Si l'expérience prouve qu'un œil seul suffit pour voir, elle prouve aussi que les deux yeux agissent à la fois et qu'ils se fortifient l'un par l'autre ; ce dont on peut s'assurer en regardant un objet tantôt avec les deux yeux, tantôt avec un œil seul. Toujours la vue avec les deux yeux est plus nette, plus étendue que la vue avec un œil. Lors même que l'un des deux yeux est plus faible que l'autre, ce qui arrive souvent, l'œil faible aide encore et fortifie l'autre œil , pourvu que l'inégalité ne soit pas trop grande, car si elle l'est trop, et que la prépondérance de l'un l'emporte de beaucoup sur l'autre, l'œil faible se détourne et cause le strabisme.
Beaucoup d'autres physiologistes ont invoqué l'habitude et ils ont dit : Lorsque l'enfant commence à voir, l'impression du même objet étant double , la sensation est double aussi. Bientôt il s'aperçoit de son erreur, et par l'expérience et le toucher il la rectifie. L'habitude de cette rectification fait qu'il ne s'en aperçoit bientôt plus et que l'objet lui paraît simple. En supposant qu'il en fût ainsi, quelque rapide que serait le travail de la rectification, la double sensation aurait toujours un moment d'existence , elle se ferait toujours connaître. D'ailleurs, les animaux, qui n'ont qu'un toucher imparfait , ne voient pas les objets doubles, ils les voient simples.
D'autres physiologistes ont pensé que chaque rétine était composée d'un même nombre d'éléments sensibles, groupés de la même manière par rapport à l'axe optique, et que chacun de ces éléments correspondants avait un rapport direct avec le sensorium et lui transmettait une sensation unique lorsqu'il était impressionné en même temps. Cette opinion a subi de graves objections, sans que rien puisse la démentir complètement. Wollaston a supposé, d'après Cuvier, que le nerf optique se partageait en deux portions dans le chiasma, une portion externe qui gagnait la partie externe de l'œil du même côté , et une portion interne qui allait se joindre à la portion externe de l'autre nerf et se rendait à la partie interne de l'œil opposé : que , de cette manière, les rayons visuels d'un objet tombaient sur le même nerf, et ne fournissaient qu'une impression, qu'une sensation. Cette opinion n'est pas admissible, parce que les rayons visuels frappent un côté de la rétine aussi bien que l'autre. Avouons-le, on ne connaît guère encore les usages de l'entrecroisement des nerfs optiques, puisqu'il manque quelquefois, ainsi que l'ont observé Vésale, Volverda, Loesel, etc., chez des personnes qui n'en jouissaient pas moins de
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la vision dans toute sa plénitude. Les nerfs de l'ouïe ne se eroisent point et n'en apprécient pas moins l'unité du son.
Les objets sont vus simples dès la naissance. Le petit de la perdrix , lorsqu'il a encore la moitié de son corps dans sa coquille, voit le grain qui est devant lui et le saisit avec le bec sans se tromper. La raison en est dans cette synergie que la nature a établie entre les deux yeux pour concourir ensemble à la même fonction. Les deux impressions qu'ils reçoivent sont simultanées. Les deux champs visuels de la rétine sont ébranlés à la fois. Les nerfs optiques vont en conséquence stimuler simultanément le point de l'encéphale qui doit percevoir. L'impression, étant simultanée et identique , ne donne pas deux sensations, elle n'en donne qu'une. Il ne serait pas impossible que l'entrecroisement des nerfs optiques y fût pour quelque chose , et que, dans cette transposition complète ou semi-décussation , il y eût fusion de l'impression, pourvu que, devenue unique, elle fût rendue unique au sensorium. Cet entrecroisement est presque constant. Aussi la section d'un nerf en arrière paralyse l'œil du côté opposé et y cause la cécité; la destruction d'un œil cause l'atrophie de son nerf optique et de la portion opposée qui est derrière l'autre croisement ; enfin la section médiane du chiasma abolit la vision dans les deux yeux.
Nous ne croyons pas devoir rappeler les calculs de M. Weatstone sur la vue simple, d'objets placés à des distances différentes du point visuel et sur la même ligne. Ces recherches, appuyées sur les expériences de son stéréoscope, appartiennent à l'optique, mais elles n'expliquent point la vue unique des deux yeux. 11 en est de même de Vhoroptre imaginé par Agulonius et adopté par Poterficld.
4° De quelques phénomènes relatifs à la vision.
Du point visuel. — On appelle ainsi le point de distance auquel l'œil voit le plus distinctement. Il diffère selon les individus. Ordinairement il est à vingtquatre centimètres de l'œil. Il peut se rapprocher ou s'éloigner , suivant l'abondance ou la densité plus ou moins grande des humeurs, suivant la convexité plus ou moins fortement exprimée des surfaces convexes. Dans le premier cas, les objets ne peuvent être vus que de près ; il y a myopie. Dans le second cas, la vue ne peut atteindre les objets qu'à une distance plus éloignée ; elle ne discerne que vaguement ceux qui sont à une petite distance -, il y a presbytie. Sans parler du fabuleux Lyncée, quelques hommes ont poussé cette extension de la vue à un degré extraordinaire. Varron et Cicéron nous ont conservé le nom d'un nommé Strabon , qui voyait à cent trente milles de distance et qui, placé sur le promontoire de Lilybie, distinguait et comptait les vaisseaux qui sortaient du port de Carthage. Schœn distinguait à l'œil nu les satellites de Jupiter. Le maître de Kepler, Mostlin, voyait à l'œil nu quatorze
étoiles dans les pléiades. C'est d'après ees principes que le télescope est construit. En donnant ainsi plus d'extension à la vue, en en renforçant l'organe, on est parvenu à renforcer l'intelligence, à étendre le cercle des idées, à ennoblir l'humanité. Les forces réfringentes sont augmentées dans la myopie et diminuées dans la presbytie. La première est plus fréquente dans le premier âge, parce que l'œil étant alors plus petit et plus sphérique, condense davantage la coque oculaire. Le vice est quelquefois naturel. Souvent aussi il est le résultat de la masturbation , et même de l'usage continué de la loupe ou des lunettes de myope. Dans ce dernier cas, l'habitude est devenue une véritable éducation vicieuse. La presbytie est l'apanage delà vieillesse, parce que les humeurs diminuent et que la cornée s'aplatit, ce qui diminue la convergence du cône oculaire. Elle serait plus fréquente encore si l'augmentation de densité du cristallin ne venait compenser les effets de la diminution des humeurs et de l'aplatissement plus grand de la cornée et du cristallin. Car, selon la remarque de Sœmmering, ce corps est presque sphérique dans le fœtus, et il devient, avec l'âge, de plus en plus large par l'accroissement de ses bords sans augmentation de son épaisseur. L'action physique de ces deux états est si vraie que c'est physiquement que l'art vient y remédier. Avec des verres concaves , il retarde la convergence chez les myopes. Avec des verres convexes, il hâte le rassemblement des rayons lumineux chez les presbytes. Toutefois les changements dans la disposition physique des corps transparents de l'œil ne sont pas les seules causes de ces deux états de la vue. Nous avons vu bien des jeunes gens être myopes sans présenter la saillie de la cornée. Nous avons vu des personnes être presbytes avec des yeux saillants et fortement convexes en devant. Qu'y a-t-il alors qui puisse causer ces deux effets en apparence si contradictoires ? Il y a ce que nous ne devons jamais perdre de vue , il y a la vie et ses mille modifications. Alors la sensibilité de la rétine est montée à un diapason , à une adaptation qui la met en relation avec cette disposition du cône lumineux, bien que les dispositions physiques de l'appareil delà vision ne lui soient pas favorables. Nous connaissons plusieurs myopes qui, après avoir bu quelques verres de Champagne, acquièrent une vue aussi étendue que possible. Certes, le Champagne n'a pas changé la disposition physique de l'organe. Il n'a pu changer et il n'a changé que la sensibilité de la rétine. N'est-ce pas ainsi que peut s'expliquer la vue perçante de l'aigle à des distances énormes ?
C'est donc à tort que plusieurs physiologistes ont invoqué la contraction des procès ciliaires. Nous avons combattu cette opinion.
MM. Fravaz, Tavignot et quelques autres n'ont pas eu moins tort de supposer que la contraction des muscles droits allongeait le globe de l'œil et augmentait la courbure de la cornée pour les objets éloignés, tandis que le relâchement de ces muscles et la contraction des obliques amenait une disposition inverse pour les objets rapprochés. D'où résultent la myopie dans le premier cas et la presbytie dans le second. Cette action des muscles n'est pas admissible. D'une part, le coussinet graisseux mollet du fond de l'orbite
n'opposerait pas une résistance assez forte pour opérer l'aplatissement de l'œil. D'autre pari, la plénitude de la coque et la fermeté de la sclérotique ne permettent pas un semblable effet, dont les alternatives multipliées ne peuvent m' concevoir et s'accorder avec la netteté de la vision. D'ailleurs, lorsqu'on dirige l'œil dans des sens différents , il ne paraît pas être pressé par cette contraction violente que nécessiterait son aplatissement. Enfin les moyens que M. Tavignot conseille pour combattre ces deux états sont en opposition avec son opinion. Il veut des verres concaves pour les myopes et des verres convexes pour les presbytes. Or ces verres n'agissent pas le moins du monde sur la gymnastique des muscles.
Le resserrement et la dilatation de la pupille ne suffisent pas pour expliquer la myopie et la presbytie. On est myope et presbyte dans l'obscurité la plus profonde, comme dans la clarté la plus grande. Cependant ce double mouvement est indispensable, et en décliner la compétence dans la vision , parce qu'il ne nous explique pas ces faits , serait un étrange abus que nous repoussons.
Le point visuel n'est pas le même pour tous les yeux. Pouvons-nous juger avec précision sa distance? Voilà une de ces questions qui ont causé plus do controverses qu'elles n'ont fourni de résultats satisfaisants, et dont la solution est encore attendue, malgré les opinion;: nombreuses qui ont été émises.
Si l'on en croit quelques pbysiologistes, tous les corps nous paraissent d'abord placés à une égale distance, c'est-à-dire qu'ils semblent toucher l'œil. Cette opinion est fondée sur la sensation que dit éprouver l'aveugle né auquel Chéselden rendit la vue. To us les objets lui parurent d'abord toucher son œil ; ce ne fut que peu à peu qu'il apprit à connaître les distances. Or nous ressemblerions à cet aveugle, et ce n'est que par le raisonnement et surtout par le toucher que nous parviendrions à rectifier cette sensation erronée. Nous avons déjà démontré qu'on avait mal compris l'opéré de Chéselden. En outre, cette sensation ne nous paraît point ainsi soumise à cet apprentissage. Jamais nous n'avons vu les enfants faire cette étude de tâtonnement. Aussitôt qu'ils voient, ils voient les objets à leur place , et non point dans l'œil. Ils allongent la main sur l'objet pour le prendre : jamais ils ne la portent à leurs yeux. Nous le répétons aussi , l'animal qui est en partie renfermé encore dans sa coque, porte son bec juste sur le grain qui lui est présenté , il ne cherche point à se becqueter l'œil. C'est une connaissance innée, elle n'a pas besoin d'apprentissage. Si l'éducation la perfectionne , elle a cela de commun avec tous les autres sens. Aucun ne sort parfait des mains de la nature.
L'optomètre n'a pas conduit à des résultats plus satisfaisants. Il consiste à étendre sur une règle un tapis de velours noir, au centre duquel est tracée une ligne blanche. On la regarde par un double petit trou placé au sommet de la règle. Deux lignes blanches se joignent dans l'œil, convergent et vont se réunir en un point, qui est sensé être le point visuel. Mais c'est là un effet optique, bien plus qu'une mesure.
On peut, à l'aide de trous diversement pratiqués, et de mouvements di-
versement imprimés, obtenir des phénomènes variés à l'infini. On en a quelquefois tiré parti pour construire des instruments d'optique assez curieux , comme le kaléidoscope, le phénokysticope, etc. Dans plusieurs des effets ainsi obtenus, on a souvent invoqué l'achromatisme de l'œil. Et jamais on on n'a pu sur ce point arriver à une solution satisfaisante , parce que l'œil n'est pas un instrument optique ordinaire. Il a de plus une vie qui en modifie les résultats d'un moment à l'autre. Les efforts d'Euler et les suppositions ingénieuses mais hypothétiques de Vallée n'ont pas pu faire établir sans restriction l'achromatisme de l'œil.
Il est plusieurs variations de la vue, que nous ne pouvons pas nous dispenser d'indiquer. Ainsi Yamblyopie consiste à voir les objets doubles. Cet état, qui appartient à un défaut de synergie dans l'action des deux yeux , ou dans la perception de la double impression, n'a pas encore été bien compris. L'amblyopie est congénitale selon Szokalsky, et héréditaire selon M. Cunier. Celuici connaît une famille provençale dont tous les membres sont atteints de cette affection. M. Chauvet dit qu'elle est plus commune chez les femmes. Il en fait un tableau remarquable.
La discordance des deux yeux ne cause pas toujours l'amblyopie. Quelquefois un œil est myope, pendant que l'autre est presbyte, comme cela existait chez l'astronome Airy. Alors, au lieu de voir deux objets, la vue est seulement vague ou trouble ou confuse. Dans un cas semblable, il faudrait faire ce que faisait Airy : il remédiait à l'œil myope par un verre concave, et à l'œil presbyte par un verre convexe.
On a donné le nom de mouches volantes à une sensation de points noirs ou gris qui voltigent en différents sens dans l'intérieur de l'œil , mais le plus souvent de haut en bas. Delahire pense qu'elles sont produites par de petits corpuscules qui nagent dans l'humeur aqueuse, et qui sont agités par les mouvements de l'œil. Demours les place dans l'humeur de Morgagni. D'autres, dans le cristallin ; d'autres, dans le corps vitré. Mais ils ne sont pas plus dans l'une que dans l'autre de ces humeurs. Ils sont une sensation qui dépend de la rétine elle-même. Schmidt le pensait ainsi, et, suivant la nature de cette affection , il a fait des scotomes paralytiques, des scotomes inflammatoires, des scotomes nerveux.
Rappelons qu'un coup sur l'œil ou à la tête , et qu'une secousse électrique occasionnent une sensation rapide d'une lumière vive. C'est là un état pathologique, qui ne ressemble en rien à une sensation normale. Aussi , comme nous l'avons dit, Muller a eu bien tort de vouloir en tirer la conséquence que l'œil pouvait recevoir l'impression de la lumière par des corps non lumineux. Il n'y a là point d'impression visuelle, point de vision.
M. Serres, d'Alais, vient d'appeler l'attention sur un phénomène analogue, sur les phosphènes. Lorsqu'avec un doigt on presse assez fortement le globe de l'œil dans un point , on produit la sensation d'un cercle lumineux, qui est quelquefois échancré du côté opposé à celui où se trouve le doigt qui presse.
DES SKNS. 383
C'est ici le même genre de sensation anormale que dans le cas d'un coup. Ce Sfest point une sensation visuelle. Il n'y a point de vision, malgré les efforts du savant qui en a fait la description et qui opine à le faire croire. Ces sensations ne peuvent avoir leur siège que dans la rétine, parce que la rétine seule est l'organe sensitif de l'œil.
Des couleurs.
Les rayons lumineux qui , d'un objet#se rendent à la rétine , en apportent aussi les couleurs différentes qui y sont reflétées. La rétine les reçoit avec plus ou moins de netteté. C'est là ce qui lui donne la faculté du coloris. Par l'exercice de cette faculté, l'œil acquiert la connaissance, non pas seulement des couleurs différentes, mais encore des points que chacune représente ou concourt à représenter. De cette manière on se représente les objets qui sont peints sur la toile , on en distingue les formes et les nuances délicates par la disposition habile des couleurs. L'exercice de cette faculté est plus qu'une sensation. Il se rattache aux facultés élevées de l'intelligence : aussi il peut manquer, lors même que la vue est excellente.
Les couleurs ne font pas une égale impression sur l'œil. En général , le rouge fait une sensation plus vive et le bleu une sensation moins vive. La forme et la disposition de l'objet apportent quelquefois des modifications importantes dans l'impression qu'il fait. Ainsi Huech a démontré que des objets blancs sur un fond noir se voyaient de plus loin que les objets noirs sur un fond blanc. Adams a fait voir qu'une verge longue et étroite était visible beaucoup plus loin qu'un carré d'égale largeur. De même un trait se voit beaucoup plus loin qu'un simple point. La sensation des couleurs éprouve de nombreuses variations, suivant qu'elles sont mises en rapport de simultanéité, de succession ou de combinaison. Personne n'a poussé cette étude des couleurs secondaires ou successives aussi loin que l'ont fait MM. Chevreul , Plateau et Szokalsky. Il nous est impossible d'entrer dans les détails intéressants qu'ils nous ont fournis sur chacune de ces modifications. Qu'il nous soit permis toutefois de présenter quelques faits propres à nous faire voir l'étendue de ces nuances. Regardez longtemps un cachet rouge placé au milieu d'une feuille de papier blanc , portez ensuite votre vue sur un point non coloré du papier, vous verrez un spectre vert de la longueur du cachet rouge. Entrez dans une salle convenablement éclairée pendant le jour ; elle vous paraît sombre, vous y voyez à peine. Restez-y quelque temps pour vous y accoutumer. Sortez-en ; vous êtes ébloui de la clarté du jour. Regardez la neige quelques instants -, portez ensuite les yeux sur un papier blanc, il vous paraît sale. Un objet faiblement éclairé paraîtra vert par un effet de contraste , si on le place à côté d'un autre objet d'un rouge éclatant-, il paraîtra bleu, si l'objet voisin brille d'une vive lumière jaune.
Que de nuances produisent la vivacité de la clarté et la différence des cou-
leurs qu'on place les unes à côté des autres , ou qu'on fait succéder ! Quelquefois, il y a un changement complet de couleurs. Quelquefois il y a fusion et création d'une couleur nouvelle , surtout lorsqu'on les regarde longtemps. Mais ces changements sont-ils réels ? Restent-ils inhérents à l'objet? Non sans doute. Ils sont un effet de la lassitude ou de la modification physiologique de la partie sentante de l'organe de la vue ; et c'est dans l'œil qu'il faut en chercher la cause et les lois. Mais l'œil ne crée pas les couleurs. Les résultats auxquels sont arrivés MM. Chevreul et Plateau, pour expliquer l'apparition simultanée ou successive des couleurs est de la plus importante curiosité. C'est probablement à une cause semblable qu'iî*faut attribuer certains changements de couleur dans le ciel , dans le soleil , et dans les astres , dans lesquels Saussure, Boussingault, de Humboldt ont observé des colorations si différentes. M. Plateau surtout, et, depuis lui encore, M. Dépigny ont fait les plus heureuses expériences sur la production accidentelle de couleurs ou d'images , par l'action variée des couleurs plus ou moins vives , plus ou moins éclairées différemment réfléchies , différemment regardées à travers un ou plusieurs trous , à travers un tube, et en portant après les yeux sur des objets diversement colorés et éclairés. Toujours alors il y a formation de couleurs différentes ou de différents spectres ou arcs-en-ciel. Ces expériences minutieuses n'indiquent rien pour la vision elle-même. Elles indiquent l'action réciproque de ces agents diversement combinés. Ces faits et les irradiations et auréoles accidentelles qu'on a observées sont importants à étudier pour l'optique 5 mais la physiologie élémentaire doit les abandonner à cette science. Ainsi , ombres colorées subjectives, couleurs secondaires, auréole secondaire, lois des contrastes, nous laissons tout , aussi bien ce qu'il a fait, que ce qu'ont fait aussi Jurine, Scherffer, Darwin, Godart, Prieur, Biot, Brewster, Dépigny. On peut penser que, dans la plupart de ces cas, il y a une altération momentanée de la faculté de distinguer les couleurs. Ainsi lorsqu'on vient de regarder un objet vivement coloré, si l'on détourne la vue, on n'a plus que la sensation des couleurs complémentaires.
De cette manière se trouvent appréciées la valeur et la vérité des opinions diverses qui ont été émises sur cette chromato-pseudopsie (vice des couleurs). Dalton veut qu'elle dépende du corps vitré coloré ou non. Wardrop veut qu'elle soit occasionnée par des fibres spéciales de la rétine , devenues plus sensibles. Young pense, au contraire, qu'elle tient à la paralysie de ces fibres spéciales. C'est à peu près aussi l'opinion de Brewster. Herschell en place la cause dans le sensorium-, Gall, Spurzheim, Szokalsky, dans le cerveau. Quelques autres n'y voient qu'une absorption de rayons par la choroïde. La raison en est bien simple ; elle se trouve dans la modification de la sensibilité de la rétine.
La sensation des couleurs éprouve de nombreuses modifications selon les individus. Elle est exquise chez quelques personnes, et plus ou moins obtuse chez d'autres. Quelques-unes voient des différences et des nuances où d'autres n'en voient point. Les uns voient avec le plus grand plaisir certaines couleurs
des sens. 38r>
que d'autres ne voient qu'avec peine ou avec effroi. Il en est même qui sont insensibles à l'impression de certains rayons : ainsi le poète Colardeau et le ilèbre chimiste Dalton ne distinguaient pas le rouge. Chez d'autres, une couleur vienl en remplacer une autre. Les faits en sont plus nombreux qu'on ne Le croit. Malgré leur étude, on ne sait pas encore pourquoi une couleur en remplace une autre, ni quelle est la couleur qui est appelée à en remplacer une autre. Ce pliénomène, connu sous le nom de daltonisme, est congénial, quelquefois héréditaire, ou du moins commun à plusieurs frères ou sœurs. En conséquence, il tient à l'organisation et il est chronique. Cependant nous pourrions regarder comme un daltonisme aigu celui que nous avons signaléplus haut, lorsque nous avons parlé des changements de couleurs , après les avoir fixées pendant un certain temps , surtout à une lumière vive. Mon ami le docteur Potton a recueilli les cas les plus curieux de daltonisme, et il en
fait le sujet d'une Monographie complète.
La rapidité avec laquelle se meut un corps coloré en détruit ou en modifie singulièrement l'impression. Un boulet lancé par le canon est invisible. Un corps incandescent qui tourne rapidement nous paraît un cercle embrasé. Tout autre corps coloré produit le même effet. Lorsqu'il y a sur une surface plusieurs objets de couleur et de forme différentes , la rapidité du mouvement circulaire confond tout , et l'on n'aperçoit que des lignes circulaires formées par la combinaison des couleurs différentes ou par la couleur dominante.
Disons, enfin, que les couleurs exercent sur nous une influence morale bien prononcée. Les unes semblent exciter le sentiment de la joie, d'autres le sentiment de la tristesse, quelques-unes le sentiment de la fierté ou de la grandeur. Voilà pourquoi on a pris le noir pour le symbole du deuil, le blanc pour celui de la chasteté, le rouge pour celui de la joie. Voilà pourquoi on a revêtu les rois de la pourpre.
On s'est demandé si la rétine et le nerf optique recevaient en masse et pêle-mêle les couleurs diverses , laissant à l'organe de l'intelligence le soin de les distinguer, ou s'il n'y avait pas une fibrille affectée à chaque couleur , comme le voulait Wardrop. MM. Belfield et Lefèvre supposent que le nerf optique est composé de cellules qui viennent se terminer à la rétine , et que ces cellules sécrètent un liquide qui s'échappe à chaque sensation. Ils admettent autant de cellules qu'il y a de couleurs différentes , et de nuances, de couleurs ou de points visuels différents. Cette hypothèse demande des preuves. Oui, sans doute, la rétine éprouve des modifications différentes de la part de ces conditions différentes des impressions qu'elle reçoit, et, selon ces modifications, résultent les couleurs ou sensations colorantes factices que nous éprouvons. Telle est l'opinion de M. Plateau , telle est aussi la nôtre.
La vision nous met en rapport avec les objets les plus éloignés et les plus grands, comme avec les objets les plus petits et les plus rapprochés. Elle t. i. 25
agrandit le domaine de nos connaissances , surtout lorsqu'elle est aidée des instruments optiques. C'est elle qui nous en procure le plus grand nombre. En elle réside la plus grande partie de cette propriété énigmatique qui nous met en rapport avec le monde extérieur, et nous fait reconnaître que nous ne sommes nous-mêmes qu'une portion très-minime de ce tout immense qu'on appelle l'univers. Par elle surtout nous conservons la mémoire de ce qui s'est passé dans les siècles les plus reculés et dans les régions les plus lointaines, à l'aide des caractères tracés sur les monuments ou sur le papier. Par ces moyens , nous connaissons la pensée d'autrefois , comme la pensée d'aujourd'hui ; nous conversons avec nos ayeux , comme nous pouvons converser avec nos petits neveux. C'est ainsi que se forme et que s'agrandit le domaine de l'intelligence.
La vision est la fonction spéciale de l'œil. Mais cet organe joue encore le plus grand rôle dans la prosopose. Son expression dans les passions est des plus marquées, et l'on a raison de le regarder comme le miroir de l'Ame. Qui n'a pas apprécié les différences qu'il présente suivant les caractères ? Qui n'a pas vu l'œil étincelant de la colère , l'œil morne de la stupeur , l'œil languissant de la tristesse et du chagrin, etc.? Il ne nous appartient pas de faire connaître toutes ces nuances. Disons seulement qu'elles tiennent en grande partie à la position de l'œil combinée avec celle des paupières et des sourcils, et que la circulation capillaire et lymphatique de l'organe n'y' reste pas étrangère. Peut-être aussi y découvrirait-on une sorte d'influence nerveuse ou magnétique qui donne à l'œil un éclat particulier que la position et les liqueurs ne peuvent pas donner.
§ 2. De V audition.
Le sens de l'ouïe, comme le précédent, semble appartenir exclusivement à la physique. Il ne s'exerce que sur une qualité purement physique des corps, sur le son ; et il ne paraît organisé que pour le recueillir et le condenser convenablement. Tout chez lui tend à ce but unique ; il s'exerce aussi à distance. Le corps sonore doit être plus ou moins éloigné de l'organe. Il y a donc à connaître d'abord et la production du son et l'organe. La première appartient à la physique 5 le second appartient à l'anatomie. Nous sommes en conséquence dispensés de les étudier 5 cependant, nous rappellerons en quelques mots les lois principales du son , parce que leur connaissance est indispensable à l'étude de l'ouïe.
Le son n'est point , comme la lumière , un fluide particulier existant par lui-même. Il est le résultat d'une commotion qui produit dans l'air des ondulations qui viennent ainsi frapper notre organe. L'air en est donc le véhicule, comme il l'est de la lumière ; il est par suite le vébicule du langage.
DBS SEHS. 387
«les idées, des relations sociales, et, s'il venait à manquer , notre terre ne sérail qu'un désert où régnerait le silence. Ainsi envisagé, le son est simple et instantané ; niais, comme le plus souvent il se prolonge, alors il s'opère une succession de commotions qui constitue la vibration. Nous ne devons nous occuper ni de la nature ou de l'essence du son, ni de ses différences d'avec le bruit, ni de ses modifications nombreuses , selon qu'il est produit par un corps ou par un autre , par la vibration du corps ou par le cboc de l'air qui vient licurtcr le corps, ni des ondes condensantes, ni des ondes dilatantes, etc. Sacbons que ces différences sont réelles et innombrables, qu'on peut entendre tous les bruits sans entendre tous les sons. Sacbons même que le son est forme de 48,000 ondulations, et qu'il faut un organe bien sensible et d'une aptitude bien délicate pour percevoir distinctement tous ces sons.
Le son est plus ou moins intense, selon que les vibrations ont plus ou moins d'étendue. Le nombre des vibrations dans un temps donné, constitue le ton, qui varie dans divers degrés d'acuité et de gravité. C'est là que commencent les études relatives à la musique, sur le son fondamental, les sons barmoniques, l'unisson, l'octave, la gamme, les intonations différentes, les sympatbies des corps résonnants, l'aptitude plus grande de certains corps, de certains instruments à la production des ondes sonores , l'barmonie de plusieurs instruments. Les ondes sonores marchent en ligne droite, si rien ne les détourne ; elles sont, comme la lumière, soumises à une réflexion dont l'angle est égal à l'angle d'incidence. On s'est beaucoup occupé de la vitesse du son. Pour la trouver, Newton, Laplace, etc. ont épuisé tout ce que les calculs les plus profonds ont pu leur fournir, et ils ont échoué. Pourquoi? Parce qu'ils ont supposé le son identique et sa marche uniforme. Or, le son n'est point identique j il est mille fois modifié par la nature de sa cause et par son intensité ; sa vitesse doit donc être modifiée de même. Les différents états de l'atmosphère en accélèrent ou ralentissent la marche. Il court bien moins vite que la lumière. Déjà nous avons vu depuis longtemps la lumière de l'arme à feu , lorsque le bruit de la détonation arrive à nos oreilles ; sa vitesse la plus ordinaire , dans une température de 0 °, serait de 279 m. 3, par seconde. Elle est beaucoup plus rapide avec les corps liquides. Ainsi, dans l'eau, elle est de 1,421 m. par seconde, ce qui ferait une rapidité quatre fois et demie plus grande que dans l'air. M. Biot l'a trouvée, dans la fonte, dix fois plus grande que dans l'air. Il y aurait donc un accroissement de vitesse proportionné à l'accroissement de densité des corps. De plus amples études sur la durée du son, sa hauteur, son intensité, son timbre, appartiennent à la physique -, il en est de même des variations qu'on peut imprimer aux ondes sonores et des sons secondaires. L'analyse du son a été poussée si loin, qu'on ne peut plus admettre sa distinction en sons graves et en sons aigus. Cependant, nous la conservons, parce qu'elle se prête le mieux à l'étude de l'audition. On a cherché à calculer combien de vibrations correspondaient à chaque ton. Ce calcul est effrayant. On peut en juger, puisque
le nombre des vibrations s'étendrait de 25 par seconde pour le ton le plus bas, à 73,000 pour le ton le plus élevé.
Les ondulations de l'air consistent dans une dilatation et une condensation alternative. Plus l'air est élastique, plus les rayons sonores se propagent avec facilité. La force du son diminue en raison directe du carré de la distance. La marche de l'air dans le sens des vibrations en augmente la vitesse. Le son se propage plus aisément dans la direction des fibres parallèles, comme dans une poutre. Les sensations du son direct et du son réfléchi se confondent et se renforcent quand on est à une petite distance de l'obstacle. Dans le cas contraire, elles sont distinctes, et le son réfléchi, entendu plus tardivement, constitue le phénomène de l'écho. On peut accroître l'intensité des sons en rassemblant une grande quantité de rayons sonores et en les condensant dans un petit espace. Le son ne serait qu'un mot vide de sens, s'il n'y avait pas un organe pour nous en donner connaissance.
1° Acte de l'audition.
L'air agité par les vibrations sonores vient frapper toute l'étendue de l'oreille. Avant d'aller plus loin, disons qu'il n'est pas nécessaire de réfuter l'opinion qui place le sens de l'ouïe , non seulement dans l'oreille , mais encore dans différentes parties des téguments, et surtout à l'épigastre. De fortes commotions, il est vrai, le tonnerre , le canon, le tambour même viennent retentir dans cette partie et y causer une vive commotion ; mais cette commotion n'est pas de l'audition. Cependant, M. Blanchet (Acad. de Méd., 21 août 1849) a voulu faire revivre cette opinion. Il prétend même pouvoir enseigner ainsi, par communication cutanée, la musique aux sourdsmuets et même aux sourds-aveugles. Les sourds qui reprennent l'ouïe expliquent fort bien la différence qu'il y a entre l'audition et ce sentiment de commotion. Les ondes sonores qui tombent sur le pavillon sont, ou perdues si elles sont réfléchies en dehors, ou concentrées si elles sont réfléchies en dedans, comme cela a lieu pour la conque. Cette concentration s'associe aux rayons directs qui arrivent dans le conduit externe. Là tout est fait pour condenser le son , pour n'en rien laisser perdre ; et le faisceau sonore va frapper la membrane du tympan. La commotion vibratile qu'elle en reçoit, d'une part se communique à l'air qui remplit la caisse du tambour ; d'autre part, se transmet aux osselets qui s'y attachent. La vibration de l'air va retentir, par la fenêtre ronde, sur la membrane qui en ferme l'entrée, et qui, vibrant alors elle-même , agite le liquide de Cotugno qui remplit les cavités intérieures 5 en même temps, la chaîne des osselets qui se termine par la plaque de l'étrier sur la membrane de l'ouverture ou fenêtre ovale, s'agite et communique sa vibration au même liquide de Cotugno. Les parois du labyrinthe sont en partie couvertes de la pulpe molle du nerf auditif, qui s'y épanouit. Cette pulpe reçoit la commotion que lui donne la liqueur de
Cotugno. Cette commotion y cause l'impression sonore qui est transmise par le nerf lui-même , à l'encéphale , où elle est perçue et transformée en sensation.
Tel est le mécanisme de l'audition dans sa plus grande simplicité ; tout y paraît physique jusqu'au moment où l'impression des ondes sonores est reçue. Elles arrivent à l'oreille ; et, par des réflexions différentes, par des vibrations communiquées , elles sont concentrées et dirigées physiquement vers la partie sentante de l'organe.
Chaque point de la membrane dans laquelle aboutissent les extrémités terminales du nerf acoustique reçoit l'impression des ondulations sonores qui lui sont transmises, et par les liquides du vestibule, et par le système solide du limaçon. Or, pour que le son transmis par ces deux voies soit perçu comme un son unique , il faut que les ondulations arrivent en même temps et frappent ensemble le même filet nerveux, afin de lui communiquer une impulsion et une direction uniques. C'est donc le nerf auditif qui est en dernière analyse l'organe de l'audition. Sa branche vestibulaire doit être la plus essentielle , puisqu'elle survit à toutes les autres dans l'échelle décroissante des animaux , puisque la pathologie nous a montré les autres parties et la branche nerveuse qui s'y distribue , lésées et même détruites sans que l'audition ait été abolie.
2° Mode d'action de chaque partie de l'appareil auditif.
Il nous importe maintenant d'étudier la part d'action que chaque partie constituante de l'oreille prend au mécanisme de la sensation. Si nous en croyons Matleucci, V acoustique ne peut pas fournir de réponse satisfaisante à cette question. Si nous en croyons même quelques autres physiologistes, cet appareil si admirable de l'audition ne serait d'aucune utilité ; il n'agirait que comme un corps dense susceptible de transmettre le son comme tous les autres corps; sa forme ne serait pour rien dans la réception des sons 5 le nerf seul serait tout l'organe. Loin de nous une semblable pensée \ chaque partie joue son rôle et vient concourir à la perfection du sens. Comme dans l'appareil de la vision, nous trouvons dans le sens de l'ouïe une partie physique et une partie vitale. La partie vitale est commune à tous les animaux. C'est la pulpe nerveuse, cet épanouissement qui reçoit l'impression des ondes sonores ; elle existe la même dans tous les animaux ; dans quelques-uns même, elle constitue à elle seule tout l'appareil acoustique , comme dans la seiche ; elle ne manque jamais tant qu'il y a ouïe. La partie physique, cornets, membranes, cavités, osselets, est ajoutée à la partie vitale pour recueillir et modifier les sons ; elle n'est pas la partie essentielle de l'audition ; aussi, elle varie à l'infini : elle peut même manquer en partie ou en totalité, sans que rouie soit abolie ; mais c'est dans l'homme qu'elle paraît avoir acquit le plus haut degré de complication et de perfectionnement. Cependant, ce
n'est pas lui qui est doué du plus haut degré de finesse de l'ouïe ; mais il possède au plus haut degré la faculté analytique des sons , et il le doit à la contexture de l'organe.
L'air ébranlé parles sons vient frapper tout le pavillon àe l'oreille externe. La disposition anfractueuse de cette partie ne paraît pas devoir concentrer toutes les ondes sonores : un grand nombre paraît devoir être rejeté en dehors. Boerhaave , cependant, était parvenu à démontrer par des calculs précis , la condensation de tous les sons : il l'établissait sur la forme parabolique du pavillon. La plupart des physiologistes n'ont pas admis ce calcul j ils ont pensé que la conque seule était disposée de manière à réfléchir les sons pour les diriger et les condenser dans le conduit auditif externe. Tout le reste du pavillon serait donc inutile. Ce n'est point à nous à limiter ainsi les intentions de la nature sur la faible portée de notre intelligence, et à l'accuser lorsque nous ne la comprenons pas. La grandeur de ses vues, dans ce que nous comprenons, doit nous faire penser ce qu'elles sont ou doivent être dans ce qui dépasse la portée de nos facultés. Le cartilage est peut-être disposé, comme Savart l'a dit, pour recevoir la secousse des vibrations et pour la transmettre , en vibrant lui-même, aux parties solides auxquelles il s'implante. Nous ne faisons que mentionner cette opinion sans l'admettre ; car le cérumen accumulé dans le conduit auditif cause la surdité, quoiqu'il n'empêche pas les vibrations sonores du cartilage. Les mouvements de l'oreille sont trop limités , pour qu'on puisse leur accorder la faculté de diriger le pavillon vers le côté d'où viennent les rayons sonores, afin d'en recevoir un plus grand nombre et d'en accroître l'impression ; ou bien celle de le détourner, afin d'éluder les sons lorsqu'ils nous déplaisent ou lorsqu'ils pourraient offenser notre tympan. Ils sont plutôt là des rudiments de ce qui existe dans les animaux, que des actes véritablement utiles. Sœmmering en a beaucoup exagéré l'importance.
Les rayons sonores , qu'ils proviennent directement des ondes aériennes, ou des ondes réfléchies par le pavillon, ou de la vibration des cartilages ou autres corps solides, sont condensés par la conque, et ils s'engagent dans le conduit auditif externe. La disposition un peu courbe de ce conduit leur permet d'en heurter les parois , et d'y éprouver différentes réflexions bien propres à en augmenter l'intensité, et surtout à en diriger la somme sur la membrane du tympan. On se demande si les petits poils qui garnissent la conque et l'orifice du conduit sont de quelque utilité. Ils ne peuvent ni augmenter ni diminuer l'intensité du son, puisque leur avulsion n'apporte aucun changement dans l'audition. Ils ne sont là que pour protéger l'organe et empêcher les corps légers de s'introduire dans le conduit , et de s'y accumuler au point de gêner la fonction.
On peut faire la même question pour le cérumen. Ses qualités semi-onctueuses donnent à la membrane du tympan une souplesse spéciale qui ne s'oppose point à sa vibration : et il la garantit de l'impression fâcheuse que
pourrait faire sur elle le contact de l'air, s'il la frappait sans intermédiaire. 11 oe peut pas servir autrement à l'audition. Bien loin de vibrer pour transmettre les sons, il devient une cause de surdité par son accumulation dans le conduit. Les rayons sonores rassemblés viennent frapper la membrane du tympan. La commotion qu'ils lui communiquent la fait vibrer ; cette vibration se communique soit à l'air intérieur, soit à l'osselet qui s'attache à elle. Son rôle est donc passif. Aussi, on la voit manquer souvent sans que l'ouïe soit perdue. Pour vibrer, la membrane a-t-elle besoin d'une tension différente afin de se mettre à l'unisson avec le ton différent des rayons sonores ? Les osselets sont-ils capables de lui imprimer cette tension? La chose n'est pas admissible, parce que les sons arrivent sur la membrane à son insu, avant, par conséquent, qu'elle ait pu se tendre ou se détendre pour s'accommoder au son qui va se produire. De plus, comment ferait la membrane pour se mettre à un degré multiple de tension ou de relâchement , lorsque plusieurs sons viennent la frapper à la fois ? Cependant, Savait a cru remarquer que la tension du tympan augmentait avec les sons forts, et diminuait avec les sons faibles , et qu'elle était le résultat de la contraction du muscle interne du marteau. Bichat avait observé l'inverse. Une opinion préconçue n'a-t-elle point dirigé ces deux auteurs ? N'ont-ils pas vu ce qu'ils voulaient voir pour l'accommoder à leur idée première ? Bichat pensait que le degré de tension favorisait le son. Savart n'y voyait, au contraire, qu'une action protectrice contre la secousse violente qu'imprimerait la vibration de l'air aux parties profondes et à la pulpe nerveuse. Muller a pensé de même, tandis que Muncke et Fechner ont regardé cette tension comme insignifiante et inutile. M. Longet n'y voit qu'un moyen d'obvier aux variations de tension que la membrane peut présenter, d'empêcher surtout qu'elle ne se détende complètement. La difficulté de bien observer ce phénomène ne nous permet pas de prononcer; d'ailleurs, nous avons vu bien des fois la destruction de la membrane du tympan n'apporter aucun changement dans l'audition ; cependant, ce n'est pas le cas le plus ordinaire : le plus souvent l'ouïe perd alors de sa finesse. Voilà pourquoi on pense que la membrane du tympan est aussi destinée à protéger l'oreille interne, en la séparant de l'impression directe de l'air extérieur. Serait-elle, comme l'a voulu Geoffroy Saint-Hilaire, un rudiment du vaste appareil de l'ouïe des poissons ?
Les impulsions vibratiles imprimées à la membrane du tympan par les ondes sonores se communiquent à l'air qui remplit la caisse du tambour. Cet air est doué d'une élasticité convenable pour transmettre à son tour la vibration qu'il reçoit et la communiquer à l'oreille interne. Sa température et son état chimique sont maintenus au même degré par le renouvellement de l'air qui s'opère sans cesse au moyen de la trompe d'Eustache. Ce renouvellement entretient l'équilibre entre l'air de la caisse et l'air extérieur, et empêche que celui-ci ne pèse trop sur la face externe de la membrane du tympan. Et pour que la température ne pût pas en être altérée, la nature a fait communiquer la trompe avec l'arrière-gorge, où l'air a déjà éprouvé une élévation de tempe-
392 SYSTÈME NERVEUX CEREBRAL.
rature que le long et étroit canal de la trompe achève de mettre à l'unisson avec celle de la caisse du tambour. Enfin , pour que la résonnance fût plus grande, la nature a agrandi la cavité de la caisse en la faisant communiquer avec les cellules mastoïdiennes. La trompe sert encore de canal de dégorgement aux mucosités qui sont sécrétées dans la caisse, et qui, en s'y accumulant, nuiraient à l'audition. L'impulsion vibratile communiquée à l'air de cette cavité va heurter contre toutes les parois. Partout elle trouve de la résistance, et peut-être une réflexion qui en augmente l'intensité. Ce n'est que vers l'orifice de la trompe que l'air peut s'échapper. Sage prévoyance de la nature qui a ménagé cette porte de dégagement pour que l'air , trop vivement ébranlé dans les sons forts et intenses, trouvât là un dégagement qui l'empêchât d'aller offenser des parties trop délicates ! La trompe remplit le rôle des trous pratiqués au tambour. Telle fut l'opinion d'Esseret de Saunders. Ce qui toutefois prouve son importance, c'est le trouble qui survient dans l'ouïe toutes les fois qu'elle est obstruée ; c'est le retour d'une audition nette lorsqu'elle est débouchée. Ainsi ébranlé, l'air frappe contre la membrane mince qui ferme la fenêtre ronde, sans l'offenser par une température trop froide ou trop chaude, sans la blesser par un choc trop rude.
Les osselets de Vouie font correspondre la membrane du tympan, à laquelle s'unit le manche du marteau, avec la fenêtre ovale sur laquelle est appliquée la base de l'étrier, qui s'unit à la membrane qui la ferme. La vibration de la membrane du tympan se transmet au marteau. L'ébranlement qu'il en reçoit se communique de proche en proche à i'enclume, et, par l'intermédiaire de l'os lenticulaire, à l'étrier. Il semble que ces jointures devraient affaiblir la transmission de la vibration en fléchissant les unes sur les autres, comme pour en amortir la dureté. Si les osselets n'étaient unis que par des ligaments souples et seulement destinés à en maintenir les rapports, cela pourrait être ainsi. Alors leur participation serait toute passive, et la transmission se ferait par ces os solides, malgré leurs brisures et leur contiguïté, ainsi que Savart l'a démontré. 31ais les choses ne se passent pas tout-â-fait de cette manière. D'abord l'enclume, par sa courte branche, prend un point d'appui sur la portion mastoïdienne du temporal , et surtout des muscles nombreux sont disposés de manière à ne pas laisser douter de leur puissante coopération dans cet acte. Pourquoi, en effet, la nature aurait-elle si artistement organisé cet appareil locomoteur, si ce n'eût été pour exécuter des mouvements actifs ? Eh bien ! nous n'en doutons pas, les muscles du marteau, les muscles de l'étrier ne sont pas là seulement pour y tenir une place ; ils y sont appelés à jouer leur rôle, ils y sont placés pour se contracter et pour faire exécuter des mouvements aux os auxquels ils s'insèrent. De quelle manière agissent-ils? Là commencent les difficultés, comme l'avouent Matteucci et tous les physiologistes. Nous pensons que, selon l'intensité du son, selon la qualité du ton, ils donnent aux os un mouvement qui remue la fenêtre ovale d'une manière différente toujours en harmouie avec ce ton. Nous trouvons en conséquence de l'analogie entre le rôle de ces osselets et celui de l'iris. Ils se redressent ou se
fléchissent selon que le son est plus ou moins intense , selon qu'on veut le transmettre en entier ou le modifier et le moduler en quelque sorte. Étude \aste et délicate à laquelle se sont en vain livrés quelques auteurs, puisque, tandis que les uns veulent que la membrane du tympan soit tendue par les muscles du marteau et la membrane du vestibule par ceux de l'étrier, Chaussier veut que ces osselets agissent par un mouvement de bascule, le marteau sur la membrane du tympan, et l'étrier sur la membrane de la fenêtre ovale. Cette étude ne se fera peut-être jamais mieux , parce qu'il est impossible de prendre la nature sur le fait et de faire des expériences qui puissent y suppléer. Tout serait hypothétique , tout serait sujet à controverse. Tant il est vrai que les choses les plus physiques dans leur action sont les premières à déjouer les prétentions de la physique , puisqu'elle ne peut ni les expliquer ni les comprendre. Quoi qu'il en soit, les muscles qui meuvent les osselets reçoivent leurs nerfs des filets de la septième paire ou du filet moteur de la cinquième, comme le veulent MM. Wrisberg, Landouzy , Longet , et ils en reçoivent l'incitation qui doit les faire contracter pour mouvoir les os dans le sens qu'il convient. Ils agissent en vertu d'un pouvoir réflexe. Le son qui frappe l'oreille va retentir au cerveau, et de celui-ci l'incitation passe par le nerf de la septième ou de la cinquième paire et par les filets qui se rendent aux muscles. Ils agissent sur eux comme les nerfs iridiens agissent sur l'iris pour le mettre en rapport avec le degré d'intensité de la lumière. Nous le répétons : voilà encore une fonction en apparence toute physique , et dans laquelle la physique ne peut presque rien expliquer , comme pour nous avertir de son impuissance dans sa participation aux phénomènes de la vie. Cela est si vrai, que la communication des vibrations sonores doit être différente , selon qu'elle est opérée par les osselets et la fenêtre ovale ou par l'air et la fenêtre ronde. La confusion est à son comble. Les uns veulent que la communication par l'air et la fenêtre ronde n'ait pas lieu, parce que la perte des osselets entraîne la surdité. Les autres prétendent le contraire , parce qu'ils ont vu souvent les osselets se détacher sans nuire à l'ouïe, parce que souvent aussi l'ouïe se perd par le non renouvellement de l'air dans la caisse du tambour , bien que les osselets soient intacts. Ainsi que nous l'avons dit plus haut, nous pensons, avec Muncke et Muller, que les deux orifices servent à la transmission. Mais nous ignorons jusqu'à quel point Muller a raison d'admettre que les ondes transmises par ces deux fenêtres diffèrent par leur intensité et par leur timbre.
La vibration sonore se communique donc au labyrinthe, partie peut-être la plus essentielle de l'ouïe, puisqu'on la retrouve même chez les animaux chez lesquels l'oreille externe, les canaux demi-circulaires et le limaçon ont disparu. Elle s'y communique par la fenêtre ronde et par la fenêtre ovale, et là se transmet au fluide qui y est renfermé. Selon l'intensité et le ton du son? les membranes de ces fenêtres doivent vibrer différemment. Nous le pensons et cela doit être ; mais l'observation est impossible sur ce point. Aussi nous ne concevons pas comment Itard a pu s'assurer de l'immobilité de la mem-
brane dans la production des sons quels qu'ils fussent, aigus, graves , forts ou faibles. La raison force à admettre ces nuances de mouvements. Sans elles il n'y aurait qu'un son toujours identique. Il n'y aurait point de modulation ni pour la parole, ni pourléchant, ni pour les passions. Il faut aussi qu'il y ait un certain accord, une certaine coordination dans la double action qui arrive par les deux fenêtres. Il faut que ces deux vibrations s'unissent et qu'elles se corrigent réciproquement ce qu'elles pourraient avoir de trop vif et de capable d'offenser la délicatesse de l'oreille interne. Comment s'opère cet accord ? Comment la transmission par une fenêtre s'unit-elle à la transmission par l'autre ? Comment les mouvements de l'étrier imprimés à la fenêtre ovale peuvent-ils corriger ceux de la fenêtre ronde, et vice versa? Voilà des questions à jamais insolubles.
Le fluide renfermé dans le vestibule reçoit donc la vibration et les mille nuances qui lui sont imprimées. Comme cette cavité est l'origine ou l'aboutissant et du limaçon et des trois canaux demi-circulaires , le trémoussement vibratil se transmet au liquide de Cotugno qui y est renfermé, et la vibration sonore va retentir partout. Quelques physiologistes pensent que , la fenêtre ovale étant plus rapprochée, les vibrations qui arrivent par elle s'engagent dans le vestibule et les canaux demi-circulaires, et que celles qui sont transmises par la fenêtre ronde se propagent dans le limaçon. Cette séparation nous paraît bien difficile à établir , quand nous faisons attention que ces vibrations aboutissent dans une cavité commune où le liquide doit vibrer en même temps partout.
La vibration se communique à la pulpe nerveuse qui tapisse une partie de la rampe du limaçon et des parois des conduits demi-circulaires. Là seulement se fait l'impression du son. C'est la pulpe épanouie du nerf auditif qui la reçoit, c'est elle qui la transmet à l'encéphale. La destruction artificielle ou pathologique de ce nerf, sa compression ou son absence, en abolissant l'ouïe, ne permettent pas de douter qu'il n'en soit l'organe sensitif. Si nous cherchons maintenant à pénétrer plus avant dans l'étude de cette fonction , la physique et la physiologie nous font également défaut. Pourquoi cette disposition merveilleuse des conduits ? Pourquoi la pulpe est-elle ainsi étendue dans de longs canaux , au lieu de s'épanouir en masse dans une seule surface? Tout cet appareil, si artistement arrangé , n'est pas là pour se faire profondément admirer : il a un but. Chaque chose a son utilité. Mais quelle est l'attribution de chacune ? Quelles modifications impriment au son les rayons du limaçon ou les conduits horizontaux, verticaux ? Quelles sortes de sons reçoivent-ils? Serait-il vrai, comme l'ont présumé Authenrieth et Kœrner, que les trois canaux demi-circulaires donnassent chacun la connaissance d'une des trois dimensions des corps, longueur, largeur et hauteur ? Serait-il vrai aussi, comme l'a pensé de Blainville , que le limaçon eût pour principale fonction d'apprécier les sons très-aigus ? ou bien, cette partie à double rampe serait-elle destinée à faire connaître principalement lestons, la voix et les arti dilations, ainsi que l'ont exposé Dugès et Breschct? L'obscurilc la plus pro-
, Me rouvre ce mystère.^ Les expériences qu'on peut tenter sur ces parties sont H délicates, si difficiles, si hasardeuses , que celles que M. Flourens a pratiquées sur quelques oiseaux, sont nulles pour l'audition et bien singulière pour l'action nerveuse du cerveau. Les faits d'anatomie pathologique recueillis sur la lésion des différentes parties de l'oreille interne, ne sont guère ttfcpres à éclairer la question. La même lésion anatomique n'apporte quelquefois aucune différence dans la lésion des sons , et d'autres fois elle coïncide tantôt avec une altération du son, tantôt avec une autre. Il y a là de quoi faire désespérer de jamais rien obtenir de bien satisfaisant. Tout ce que nous savons, c'est que la vibration se transmet de l'air de la caisse du tambour au liquide du labyrinthe. Nous regardons la chose comme réelle, quoique M. Ribes regarde son intervention comme inutile. Si, en effet, un gaz remplissait cette cavité, il eût desséché la pulpe nerveuse et l'eût rendue moins apte à recevoir les sons , comme l'a remarqué Pinel chez plusieurs vieilles de la Salpétrière, devenues sourdes depuis quelques années et chez lesquelles il trouva le labyrinthe à sec, tandis que dans l'hiver rigoureux de 1798, il trouva, dans le labyrinthe de jeunes filles qui n'avaient jamais cessé de bien entendre, un glaçon qui prouvait la présence et l'utilité de l'humeur de
Cotugno.
Quelques physiologistes ont cru pouvoir tout expliquer en faisant intervenir l'électricité ou le magnétisme comme moyen de communication du son. Mais cette électricité , imaginée pour remplacer toute idée d'action vitale, n'explique rien non plus, et bien moins encore.
Plusieurs physiologistes, entre autres M. Esser , ayant observé que le son se transmettait parles corps solides , ont pensé que les cartilages et les os de la tète contribuaient àl'audition. Ils se sont basés sur ce qu'une montre, placée entre les dents , fait entendre le bruit de son mouvement plus fort que lorsqu'elle est présentée à l'oreille sans la toucher ; sur ce que cet instrument, appliqué directement sur l'orifice externe de l'oreille, y cause un bruit bien plus fort encore ; sur ce qu'un choc sur différents points du crâne est entendu, bien que l'orifice auriculaire soit hermétiquement fermé. Ils auraient pu y ajouter une expérience bien simple , et dans laquelle le son est au moins centuplé. Si l'on suspend une pincette ou tout autre corps vibrant à un ruban de fil ou de soie , dont on fixe chaque bout sur la conque de chaque oreille au moyen d'un doigt fortement appliqué , et qu'on heurte la pincette avec un corps dur, le bruit entendu est énorme. Dans tous ces cas , il n'y a pas de doute , le son est transmis par les parties dures. Mais il y a loin de là à la sensation qui caractérise l'audition. On ne distingue plus rien. Ce n'est plus un son distinct qu'on entend, ce n'est qu'un bruit violent. Aussi, jamais de cette manière les sons multipliés de plusieurs instruments dans un concert ne seront entendus à part. Ainsi, quoique le son ou le bruit puisse se transmettre par les corps durs de la tête, par les os, nous nions leur participation active dans la fonction de l'ouïe. S'ils y prenaient part, ils ne feraient qu'en troubler la délicatesse, en mêlant le bruit au véritable sou. Nous nions aussi la
participation qu'un physiologiste a voulu donner au passage de l'artère carotide près du nerf auditif, dans la production de l'audition. Elle lui est tout-àfait étrangère, et l'ouïe n'est point abolie par la ligature de la carotide interne.
On a dit, avec quelque vraisemblance de raison, que la trompe d'Eustache ne bornait pas ses fonctions au renouvellement de l'air et à l'évacuation des mucosités 3 on a dit qu'elle transmettait la vibration sonore dans l'oreille interne. On en a donné pour preuve le son plus fort du mouvement de la montre placée entre les dents, et l'habitude qu'on a souvent d'ouvrir modérément la bouche lorsqu'on écoute bien attentivement. Dans le premier cas, c'est par l'os que le bruit est transmis, puisqu'en plaçant la montre sur la langue seulement, le bruit fort de son tic-tac cesse. Dans le second cas, l'ouverture de la bouche ne fait pas mieux vibrer l'air de la trompe 3 elle déplace le condyle , élargit le conduit auditif et favorise l'abord d'un plus grand nombre d'ondes sonores. D'ailleurs, lorsque l'oreille externe est bouchée, l'ouïe n'a plus lieu, malgré la libre ouverture de la trompe. Il est si vrai que la trompe sert à renouveler l'air de l'oreille interne, que, lorsqu'elle est bouchée , on y remédie quelquefois avec succès en pratiquant une ouverture à l'apophyse mastoïdienne, afin de laisser l'air extérieur se mettre en rapport avec l'air de l'oreille interne, et de remplacer ainsi l'office de la trompe.
On a cherché aussi quel pouvait être le rôle des cellules mastoïdiennes. Les opinions ont varié. Nous n'y voyons que l'agrandissement de la capacité aérienne de l'oreille, pour favoriser la vibration , étendre la sensibilité et peut-être prévenir les effets nuisibles d'un son trop violent , en éparpillant plus largement la vibration sonore.
3° De V action combinée des deux oreilles.
Chaque oreille reçoit l'impression du même son. Il y a deux impressions , il devrait y avoir deux sensations. Cependant il n'en est rien. Ce que nous avons dit de l'action combinée des deux yeux pour ne représenter qu'un seul objet s'applique à l'action combinée des deux oreilles pour ne faire entendre qu'un son. D'une part, le même son frappe à la fois les deux oreilles, de façon que cette double impression se confond en une seule par sa simultanéité. En outre, elle est transmise la même et au même instant an sensorium commun, au sens intime, ce qui ne fait qu'une sensation pour lui. Les deux oreilles ne donnent donc qu'une sensation. Il semble dès lors qu'elles sont inutiles et qu'une seule aurait dû suffire. Cependant leur association est utile : car, dans un concert, l'amateur qui se boucherait une oreille ne saisirait pas aussi bien toutes les nuances , tous les sons, toute l'harmonie de la mélodie qu'il entend. Elles se prêtent donc un mutuel secours. De plus, les sons nous viennent tantôt à droite, tantôt à gauche, il convenait qu'il y eût une oreille de chaque côté, pour être mieux à portée de saisir tous les sons , de quelque part
DES SENS. \YM
qu'ils vinssent. Enfin, l'une des deux oreilles peut perdre sa puissance auditive, l'autre alors la remplace.
4° De quelques phénomènes relatifs à l'audition.
Pour que l'audition soit complète, il faut , comme pour la vision, que l'attention vienne en aide, afin de fixer l'organe sur l'impression qu'il éprouve , afin de faire écouter et non pas seulement entendre. Aussi de bonnes oreilles uffisent pour entendre; mais pour écouter il faut le vouloir et le savoir. Les oreilles reçoivent l'impression du son ; mais ce ne sont point elles qui en perçoivent la signification ; ce ne sont point elles qui écoutent.
Telle que nous l'avons exposée, l'audition se comprend facilement, lorsqu'il ne s'agit que d'un son qui vient frapper l'oreille ; mais il n'en est pas toujours ainsi. Le plus souvent un plus ou moins grand nombre de sons agitent l'air à la fois. Ce n'est plus un rayon sonore , ce sont des milliers de rayons qui arrivent ensemble sur notre tympan. Ce n'est plus une vibration unique, ce sont des milliers de vibrations qu'ils produisent. Cependant chaque son produit son impression, chacun est bien senti, bien entendu. Il n'y a ni confusion, ni union de sons divers. Cent instruments exécutent un morceau d'harmonie. Une oreille exercée les entend et les distingue tous. La moindre note faussée ou omise est de suite reconnue. Parmi ces tons quelquefois si différents , aucun n'empêche l'autre d'être entendu. L'analyse de ce phénomène doit nous paraître un prodige. Comment en effet des sons graves, doux, aigus, etc. , peuvent-ils être entendus à la fois? Comment chacun d'eux peut-il imprimer sa vibration particulière et simultanée au même air, à la même membrane du tympan, aux mêmes osselets, au même labyrinthe, sans y produire la confusion et le chaos? L'habitude de distinguer tous ces sons nous empêche de nous apercevoir de cette opération merveilleuse. Elle est un abîme pour la physique, et la physiologie ne se tire d'embarras qu'en admettant dans la pulpe nerveuse du labyrinthe une sensibilité exquise et spéciale qui la met en rapport avec chaque son. Cela est si vrai , que l'oreille , physiquement la même pour tous , est bien différemment musicale suivant les individus. Les uns ne distingueront pas les airs les plus grossiers des morceaux de la plus sublime harmonie , et ne s'apercevront pas des défauts d'un instrument ou d'une voix fausse , pendant que d'autres auront l'oreille offensée par la moindre discordance des sons ou de la voix. Dumas avait essayé de donner la raison de ce fait. Suivant ce physiologiste, la membrane du tympan résulterait d'une suite de lignes inégales, mêlées dans une certaine proportion, et qui correspondraient chacune à un corps sonore, à un son spécial, pour s'accommoder à tous les tons, pour se prêter aux différences infinies de leur caractère. Cette hypothèse ne repose ni sur le fait anatomique, ni sur l'expérience physiologique. La structure du tympan n'indique point ces fibres instrumentales. D'ailleurs, à quoi aboutirait
cette organisation, puisque ce ne sont pas elles qui reçoivent l'impression du son? Elles en transmettent la vibration dans la caisse du tambour : et là toutes les nuances vibratiles de chaque fibre se trouveraient de nouveau réunies et confondues. 11 faudrait alors qu'une nouvelle organisation se retrouvât dans les fenêtres ronde et ovale et puis encore dans la pulpe nerveuse du limaçon et des canaux demi-circulaires ; chose que l'anatomie n'a jamais démontrée. Enfin la destruction de la membrane du tympan n'abolit ni l'ouïe ni la faculté de saisir les sons et les tons divers.
Tout arrive à l'oreille interne par la fenêtre ronde et par la fenêtre ovale. L'air vibrant agit sur la première : l'étrier, mu par les autres osselets agit sur la seconde. La vibration de l'une et de l'autre viennent de la membrane du tympan. L'air ne peut la modifier que par son degré variable d'élasticité, ce qui ne dépend pas de lui et ne peut pas être l'affaire d'un moment. Les osselets peuvent recevoir de leurs muscles des mouvements qui peuvent en augmenter ou en diminuer la vibration. Jouent-ils un rôle dans cette distinction des sons? et quel rôle jouent-ils? L'un est-il affecté à la transmission d'un ordre spécial de tons , et l'autre à celle d'un autre ordre ? Par leurs mouvements, peuvent-ils communiquer des impressions différentes selon les impressions qu'ils ont reçues? En se redressant > ou en se fléchissant davantage favorisent-ils l'abord d'un ton plutôt que celui d'un autre ton? Rien ne répond à ces questions , rien n'est démontré 5 tout est enveloppé de la plus profonde obscurité. Sera-t-on plus heureux en pénétrant clans la cavité la plus profonde de l'oreille , dans la cavité qui renferme l'organe sensitif lui-même ? C'est là, en effet, que gît tout le mystère. S'il n'en était pas ainsi , la pulpe auditive serait uniformément étendue, comme celle de la rétine, sur un fond unique, et là elle ne ferait que recevoir l'impression des sons sans la distinguer. Mais, au lieu de cela, quelle admirable et étonnante structure ne trouvons-nous pas dans cette oreille interne ! Non , ce n'est pas pour rien que la nature a choisi la partie la plus dure de l'économie pour y placer le sens de l'ouïe, pour y loger ce nerf acoustique si mou, comme dans une forteresse protectrice. Ce n'est pas pour rien qu'elle a creusé dans cette partie, et ce vestibule de communication , et ces trois canaux demi-circulaires à directions si différentes, et ce limaçon à double rampe si curieuse. N'en doutons point , chacune de ces parties à sa destination , chacune joue son rôle, chacune sans doute reçoit un ordre de son plutôt qu'un autre. Ne serait-ce point pour séparer les portions de nerfs qui sont destinées à chaque son sonore qu'ont été creusés ces petits trous dont sont criblées plusieurs surfaces du labyrinthe? qu'ont été organisées ces lamelles de la demi-rampe du limaçon? Chaque filet de l'épanouissement nerveux qui constitue la pulpe ne serait-il pas destiné à recevoir un son ou un ton particulier, de la même manière que dans un clavecin , chaque corde fait résonner un son différent ? Nous le pensons et cela doit être. Mais quelle partie reçoit l'impression d'un son ou d'un ton plutôt qu'une autre? L'expérimentation ne s'est pas encore étendue jusque-là. Peut-être un jour sera-t-elle plus heureuse. C'est l'expé-
rimentation pathologique surtout qu'il faudra invoquer et qui fournira le plus de lumière. L'anatomie comparée serait aussi d'un grand secours, si nous pouvions comprendre le degré de développement des tons chez les animaux. La chose est impossible. Peut-être un jour nous pourrons plutôt faire descendre jusqu'à eux les découvertes faites sur l'homme , et connaître, par l'absence des organes, leur aptitude musicale.
L'ouïe nous indique non seulement le son , sa force et ses nuances , mais encore la distance des corps qui le produisent, quelquefois même leur mouvement et leur nature. Ainsi la manière dont il vibre à nos oreilles nous fait distinguer un instrument à cordes d'un instrument à vent, la voix humaine de la voix d'un animal , et s'il est l'expression de la joie ou de la douleur ou de toute autre passion. Il nous fait connaître enfin la direction des ondes sonores, et le coté où est placé l'objet qui les produit. Dans certaines faiblesses anestbésiques de l'ouïe, une excitation vive causée par un son violent a quelquefois suffi pour rendre l'ouïe plus fine pendant la durée du bruit. On a vu des personnes ne bien entendre que pendant le roulement du tambour, pendant le tic-tac du moulin , ou le fracas de la mousqueterie. Nous-mèmc nous avons connu une personne qui ne pouvait entendre et faire la conversation qu'auprès d'une cascade excessivement bruyante.
Nous n'avons pas cru devoir parler de la sensation générale des sons de l'ouïe. Elle lui vient, pour l'oreille externe, du nerf de la cinquième paire cérébrale. Pour l'oreille interne, elle présente quelques particularités selon les parties où on l'examine. Mais elle ne concourt nullement à la perception des sons. On s'est trompé, lorsqu'on a cru avoir paralysé l'ouïe par la section du trijumeau dans la boîte osseuse du crâne. Alors, ou bien on avait détruit en même temps le nerf auditif, ou bien il y avait un délabrement et des épanchements qui en empêchaient l'action. Bien des fois nous avons vu la paralysie du sentiment de la face , jamais cet accident n'a exercé aucune influence sur l'ouïe.
L'ouïe sert à nous mettre en rapport avec nos semblables par la parole et la conversation. Sous ce rapport, elle est l'organe intellectuel par excellence. Sans l'ouïe, nos facultés fussent restées enfouies ; jamais elles n'auraient acquis le développement auxquel elles sont arrivées ; jamais elles n'auraient atteint le degré de perfection auquel elles s'élèvent toujours. Un muet qui n'est pas sourd peut acquérir autant d'idées que les autres hommes. Au lieu qu'un sourd-né , que des moyens mécaniques instruisent à simuler la parole, n'en reste pas moins étranger aux idées abstraites et générales, dont la parole entendue peut seule féconder en lui le germe. L'ouïe nous procure les plus douces jouissances de l'harmonie et de la mélodie. Par elle sont éveillées les passions tristes , gaies ou furieuses. Qui ne connaît les effets magiques de la musique sur les hommes et sur les peuples? L'histoire en a conservé d'étonnants. On a cherché à classer les sons les plus agréables à mesure que l'ouïe se développait. Fabre d'Olivet a voulu établir cette classification, d'après des études faites sur le sourd Grivel qu'il avail
guéri. Malheureusement il n'a pas songé qu'il n'étudiait qu'un individu et que les goûts varient suivant la sensibilité de chacun et même suivant l'idiosyncrasie de chaque oreille. Aussi il a complètement échoué.
L'ouïe est le sens de la nuit ou des ténèbres et de l'imagination ou des possibles. Elle est l'entendement principal. Elle donne pour la parole, la musique , l'harmonie , le plus d'idées et de savoir. Les sourds sont moins gais, moins spirituels, moins éveillés que les aveugles. Plusieurs poètes furent aveugles
Ce sens , pourtant si intellectuel , ne paraît cependant jouer aucun rôle dans la prosopose, dans l'expression des sentiments et des passions.
§ 3. De r olfaction.
Il se dégage de la plupart des corps de la nature des émanations ou particules qui , transportées par l'air , viennent produire sur le sens de l'odorat une impression spéciale qui se transforme en sensation par son transport à l'organe de l'intelligence. Les particules odorantes ne sont point les mêmes. Elles varient selon les corps. Aussi elles produisent des sensations différentes selon les substances dont elles émanent et qu'elles font reconnaître. En quoi consistent ces molécules ? quelle est leur nature ? comment se dégagentelles ? En vertu de quelles lois parcourent-elles les espaces de l'air? Voilà des questions auxquelles nous n'essayerons pas de répondre. Cependant nous ne pouvons pas nous dispenser de faire connaître les principales nuances des odeurs. Elles sont si nombreuses, que, pour mieux les saisir , on a dû les réunir par groupes basés sur des caractères communs propres à les différencier. Plusieurs classifications ont été proposées. Linnée les rangea dans sept catégories principales : les odeurs aromatiques , les flagrantes, les ambrosiaques, les alliacées, les fétides, les repoussantes et les nauséeuses. Haller regarda comme fondamentales , primitives , les odeurs qui se retrouvent dans les trois règnes de la nature. Ainsi , l'odeur musquée se trouvant dans certaines dissolutions d'or , dans les feuilles du géranium moschatum \ celle de l'ail étant commune à plusieurs plantes , à l'arsenic , à une espèce de crapaud, etc., il admit comme fondamentales les odeurs musquée, safranée, résineuse, cordiale, balsamique , aromatique, acre, forte , douce. Il les divisa en agréables, en désagréables et en mixtes ou indifférentes. Lorry voulut reconnaître des odeurs radicales ou primitives qui fussent la base des odeurs secondaires. Ses odeurs primitives sont au nombre de cinq : les odeurs camphrées, les narcotiques, les éthérées , les acides volatiles, et les alcalines. Fourcroy , ayant plutôt égard aux principes constitutifs des corps odorants, déduisit sa classification de la prédominance des principes muqueux , huileux fixe, huileux volatil, aromatique, acide et hydrosulfureux dans les substances qui fournissent les odeurs végétales. Cette méthode , limitée aux différente? espèces d'arômes, est plus restreinte. Aucune de ces classifications n'est eom-
ploiement satisfaisante , parce qu'aucune ne peut comprendre toutes les odeurs. De nouvelles tentatives de classifications seront-elles plus heureuses?
Les particules odorantes se répandent dans l'air qu'elles saturent. Leur existence ne saurait être révoquée en doute, puisqu'on peut les incorporer et les conserver dans des liquides et dans des vases hermétiquement clos. Cependant Haller a retrouvé le même poids à un grain de musc qu'il avait laissé exhaler ses particules odorantes pendant trente ans ; ce qui a pu conduire à nier les particules odorantes et à supposer que les odeurs pourraient bien n'être qu'une vibration communiquée à un éther ambiant et transmise ainsi au sens comme le son Testa l'oreille. Cette hypothèse compte peu de partisans. Comment, en effet, cette vibration pourrait-elle rendre compte des différences énormes que parcourent quelquefois 4es odeurs, puisque, selon de Humboldt, on voit, au Pérou, l'odeur d'un cheval en putréfaction attirer les condors à plusieurs lieues de distance ? puisqu'on voit l'odeur du musc , par exemple, se conserver des jours et des mois dans un appartement, quoiqu'on en ait éloigné le corps odorant ? puisqu'on voit un bourdonnet de coton conserver également, pendant des années , l'odeur dont il est imprégné? puisqu'on voit le vent porter à neuf lieues les parfums de l'ile de Ceylan ? La ténuité de ces particules odorantes prouve seulement l'excessive divisibilité des corps, l'imperfection de nos moyens pondérateurs et la supériorité de sensibilité de nos sens. Bertholet, Fourcroy , Prévost ont établi ce dégagement des corpuscules odorants sur des expériences directes et convaincantes. Ils ont, en conséquence, renversé l'opinion de Boerhaave qui admettait un esprit recteur impondérable comme la lumière, et que les Français appelèrent arôme. Il n'est peut-être pas une substance absolument inodore. Quelques-unes nous paraissent telles à cause de la trop grande subtilité des émanations qui s'en dégagent. D'autres révèlent un principe odorant lorsqu'on les place dans certaines conditions, ou bien si on les modifie à l'aide du frottement , de la chaleur ou de l'humidité.
Dans une atmosphère tranquille, les odeurs vont en irradiant, et elles s'affaiblissent à mesure qu'elles s'éloignent de leur origine. Aussi elles n'arrivent jamais à de bien grandes distances. Cependant, lorsque l'air est agité , elles obéissent à son impulsion et elles peuvent être portées au loin, comme on le remarque pour l'odeur de la cannelle , qui fait reconnaître l'île de Ceylan à 25 milles en mer. Les odeurs ne se répandent point dans l'air à la manière de la lumière, qui ne fait que la traverser ; elles y restent dissoutes , elles s'y répandent à la manière d'un corps en dissolution. Aussi elles ne se transmettent point par des rayons, comme la lumière ou le son , qui ne laissent plus rien après eux. L'air en reste imprégné, et il la conserve tant qu'une particule odorante y est retenue en suspension. L'état de l'air sec ou humide , de la température, de la lumière, de l'électricité, de la saison, des climats, des localités, favorise ou diminue l'activité du dégagement des odeurs et surtout leur développement dans les plantes aromatiques. Certaines couleurs semblent même en favoriser le dégagement plus que d'autres : tel serait le blanc t. i. 26
selon Duméril. Nous ne devons pas nous occuper des moyens de les faire dégager, ni de la manière dont agissent les causes qui opèrent leur dégagement.
1° Acte de l'olfaction.
Le sens de l'odorat nous fait connaître et apprécier une des qualités chimiques des corps. L'air, chargé de leurs principes odorants , est attiré par l'inspiration dans la cavité nasale. Dans son passage , les molécules qui touchent aux parois de cette cavité s'y rattachent en se combinant avec la couche légère des mucosités qui la revêt, et, par son moyen, elles sont mises en rapport avec la membrane pituitaire , sur laquelle elles produisent l'impression de l'odeur. L'inspiration paraît donc une condition nécessaire pour que la fonction s'exécute , mais elle n'est pas indispensable. Si Ferrant, Lower, Perrault, Chaussier, etc. ont suspendu l'olfaction en incisant la trachée-artère; si alors les émanations fétides ont été en vain présentées à l'ouverture des fosses nasales ; si l'animal a mangé les aliments qu'il repoussait auparavant, nous n'en admettons pas pour cela la conclusion sans restriction. Presque toujours nous avons vu des personnes qui ne pouvaient pas respirer par les fosses nasales, recevoir cependant l'impression des odeurs qui étaient répandues dans l'atmosphère. Nous avons souvent présenté sous notre nez des flacons ou des corps odorants , pendant que nous respirions exclusivement par la bouche, et nous n'en avons pas moins apprécié les odeurs. Bien des fois nous avons tenté la même expérience avec d'autres personnes, et, comme nous, elles ont reçu l'impression olfactive. Cela se conçoit : les particules odorantes tendent à saturer de proche en proche l'air ambiant, de façon qu'elles s'introduisent ou plutôt s'infiltrent dans l'air des narines sans qu'il soit besoin de son renouvellement , et qu'elles arrivent ainsi à la membrane pituitaire. Toutefois cette imprégnation successive fait arriver moins de molécules odorantes que le renouvellement complet de l'air \ aussi l'olfaction est moins vive, moins parfaite.
On a discuté la question de savoir si l'air pouvait , d'arrière en avant , apporter aux narines les molécules odorantes. Galien, Haller rejettent cette voie. Perrault et Debrou l'admettent avec raison. Pourquoi, en effet, l'air venant de la poitrine n'apporterait-il pas les molécules odorantes? Un phthisique, dit-on, a une haleine infecte , et il ne sent pas l'odeur qu'elle répand. On ne prend pas garde que la chose est arrivée lentement et que le malade et son organe ont eu le temps de s'y accoutumer. Qui n'a pas éprouvé l'inconvénient de la mauvaise odeur que portent avec eux certains vents dégagés de l'estomac?
l> i : s sens. 403
2° Mode d'action de chaque partie du sens de l'odorat.
Déjà nous avons fait l'exposition de l'action de l'air. 11 sert de véhicule aux particules odorantes. Il n'y a dans son introduction et dans la pénétration des particules par son ministère qu'un phénomène purement physique.
L'intégrité du nez paraît essentielle à l'olfaction en dirigeant l'air odoriférant vers la partie supérieure des narines. Cloquet et Béclard ont vu sa destruction anéantir presque en entier l'odorat ; et, selon la remarque de Ch. Bell et de M. Diday, le petit appareil musculaire qui horde l'orifice antérieur des narines concourt à faciliter l'olfaction et surtout l'action de flairer , en dirigeant et en ouvrant convcnahlcmcnt cette ouverture. Il fait, en outre, les fonctions d'appareil protecteur.
Les poils qui garnissent l'orifice des narines exercent-ils quelque influence sur l'olfaction ? tamisent-ils l'air chargé de molécules odorantes , ainsi que l'ont admis quelques physiologistes ? Cette action nous paraît plus que douteuse ; nous ne l'admettons pas. Ils font simplement partie d'un appareil prolectcur. Us retiennent les corpuscules qui voltigent dans l'air et qui pourraient offenser l'organe ou nuire à la précision de sa fonction.
Lorsque les molécules odorantes arrivent à la memhrane muqueuse , comment agissent-elles? Cette memhrane est enduite d'une mucosité visqueuse qui en humecte la surface libre. Les corpuscules odorants ne peuvent arriver à la memhrane qu'en se combinant avec ce liquide. Ce qui le prouve, c'est l'abolition momentanée de l'odorat dans certains coryzas secs, dans lesquels il y a suspension de la sécrétion muqueuse. Il y a donc imprégnation de ce mucus parles molécules odorantes. Ainsi dissoutes ou suspendues, elles vont toucher la membrane et faire sur elle l'impression de leur qualité. C'est ici un toucher déjà plus direct que celui de la lumière ou du son. Ce n'est plus une vibration ou un élément insaisissable qui ne laisse point de trace -, c'est un corpuscule qui reste et dans l'air qu'il sature, et dans les mucosités qu'il a imprégnées. Aussi l'odorat conserve l'impression qu'il a reçue , quoique le corps odorant soit enlevé, parce que la mucosité conserve les molécules odorantes. Ce qui n'a pas lieu pour la lumière ni pour le son , dont il ne reste rien ni dans l'œil ni dans l'oreille. Le rôle delà mucosité est donc de saturer des corpuscules odorants pour les présenter à la membrane muqueuse. L'air est porté partout, partout il porte les particules odorantes, partout la mucosité doit s'en imprégner, et si l'olfaction ne se fait pas partout, si elle est étrangère à la partie inférieure des fosses nasales, cela ne dépend pas de la mucosité.
Les cornets jouent sans doute un rôle important , mais il est difficile de le préciser, car on les a vus manquer sans que l'olfaction fût perdue. Ils doivent au moins ajouter à sa perfection en donnant à la membrane olfactive un développement plus grand. Leur rôle s'étendrait-il jusqu'à faire recevoir l'impression de telle ou telle odeur dans un lieu plutôt que dans un autre? L'ex-
périence est muette et la physique ne peut rien nous révéler. Seraient-ils chargés de retenir plus longtemps les miasmes odorants et de les diriger vers les points de la membrane qui exécutent la fonction spéciale ? ou bien, comme le voulait Blumenbach, ne feraient-ils que sécréter une mucosité plus abondante pour mieux humecterla membrane et favoriser l'olfaction en favorisant ainsi l'absorption des molécules odorantes?
Les sinus maxillaires , frontaux , ethmoïdaux ont toujours été regardés comme destinés à ajouter à l'odorat, et l'on a pensé que ce sens était d'autant plus développé que les sinus étaient plus grands. Quelques raisons d'anatomie comparée ont paru favorables à cette opinion. Mais si l'on envisage qu'il n'y a point de courant d'air dans ces cavités, que ce n'est que lentement qu'il peut s'y renouveler, et que les corpuscules odorants ne peuvent y pénétrer que tardivement et lorsque déjà ils ont agi sur la membrane nasale , on aura quelques doutes sur la réalité de cette participation. Si l'on fait attention que ces sinus n'existent pas dans l'enfant , et que cependant l'odorat n'en est pas moins exact, on les regardera comme inutiles au sens lui-même , et l'on admettra comme inexactes les expériences dans lesquelles on a cru trouver quelquefois leur membrane sensible à la présence des odeurs qu'on y faisait pénétrer par une fistule. Cependant ils peuvent retenir les corpuscules odorants qui y pénètrent et prolonger la sensation olfactive en les repoussant peu à peu dans les narines. Ces sinus paraissent destinés surtout à donner aux parties voisines le développement dont elles ont besoin , sans charger la tête d'une masse aussi lourde que le seraient des os compacts. Aussi les sinus maxillaires se développent avec la dentition, pour augmenter l'espace qui est nécessaire aux nouvelles dents.
La membrane muqueuse reçoit l'impression des odeurs. Est-elle l'organe sentant, l'organe qui reçoit cette impression ? Pour cela il faudrait qu'elle la reçût dans toute son étendue, et nous savons qu'il n'en est pas ainsi 3 sa partie inférieure est étrangère à l'olfaction. C'est dans la partie supérieure seulement que la fonction s'opère. Les odeurs passent presque inaperçues, si on les détourne de cette région ; elles sont vivement senties, si on les y dirige à l'aide d'un tube. Aurait-elle là une structure différente qui la mettrait en harmonie avec les odeurs, qui lui donnerait une sensibilité spéciale? Le scalpel et le microscope la trouvent la même partout. La fonction ne tient donc point à la structure de la membrane. Mais, dans cette partie supérieure, se distribue un nerf pulpeux, un nerf analogue à l'optique et à l'acoustique, c'est le nerf olfactif . Ce fait est déjà une présomption qui nous fera regarder ce nerf comme l'organe qui reçoit l'impression et qui la transmet à l'encéphale. Cette présomption devient une certitude lorsqu'on voit l'olfaction cesser par la destruction du nerf, soit dans les expériences, soit dans les cas pathologiques. Toujours l'olfaction a été anéantie du coté où le nerf a été coupé, et des deux côtés si le nerf a été détruit des deux côtés. La distribution du nerf nous explique aussi pourquoi l'olfaction n'a lieu qu'à la partie supérieure des fosses nasales. C'est parce qu'il ne se distribue et ne s'épanouit que là. Celle
disposition contribue encore à enlever aux sinus toute participation à l'olfaction , puisqu'il ne s'y distribue pas.
lu autre nerf, le rameau nasal de la cinquième paire, se distribue aussi à la membrane pituitaire. Aussi elle a revendiqué pour elle sa part dans l'accomplissement de l'olfaction. Elle a même eu la prétention de se croire seule chargée de recevoir l'impression des odeurs. Une expérience séduisante a été faite. La cinquième paire a été coupée, et la narine du côté de la section est devenue insensible à la présence des odeurs fortes , telles que l'ammoniaque, l'acide acétique, etc. L'expérience est tout à la fois vraie et illusoire. Ceux qui l'ont pratiquée n'ont pas fait attention que la narine , comme l'œil , comme l'oreille, possède deux sortes de sensations , une sensation spéciale destinée aux odeurs et dévolue au seul nerf olfactif, et une sensation générale analogue à la sensation commune à toutes les parties du corps et exercée par le nerf de la cinquième paire. Ils n'ont pas fait non plus attention que, dans la vapeur de l'ammoniaque, il y a deux actions bien distinctes, l'une odorante qui s'adresse au nerf olfactif, l'autre irritante qui s'adresse à la cinquième paire. Il est facile maintenant de comprendre pourquoi les animaux opérés ne donnent plus de signe de la sensation irritante ; mais, à coup sûr, ils ont conservé la sensation de l'odeur ammoniacale ; seulement ils n'ont pas pu la transmettre. Ce que l'expérience n'a pu faire chez l'homme, la pathologie l'a fait plusieurs fois. Nous avons vu plusieurs personnes , paralysées du sentiment dans tout un côté de la face, ne plus éprouver l'irritation vive de l'ammoniaque et cependant recevoir l'impression désagréable de son odeur. Plusieurs fois aussi nous avons vu des personnes chez lesquelles il y avait anesthésie complète de l'odorat, éprouver l'action irritante de l'ammoniaque ou de tout autre corps irritant. Tel était, sans doute, le résultat des trois observations recueillies par Méry et dans lesquelles l'impression des odeurs fortes était conservée malgré l'état calleux du nerf olfactif. Ce n'est qu'en analysant ainsi les actes différents et en faisant à chaque organe la part d'action qui lui revient , qu'on peut éviter la confusion et quelquefois ces conséquences qui sont éloignées de la vérité. Nous pensons cependant que la lésion d'un nerf nuit et doit nuire à l'action de l'autre , à cause de l'enchaînement solidaire qui unit tous les actes de la vie , et que l'intégrité du rameau nasal est une condition importante à l'exécution complète de l'odorat.
Nous ne croyons pas devoir reproduire l'opinion de Galien , qui regardait les nerfs olfactifs comme des émonctoires des humeurs du cerveau. Cette opinion erronée, après avoir été modifiée par Protospatharios , par Diemerbroeck et par Méry, a été complètement abondonnée après les travaux de Vésale, de Massa et surtout de Schneider , qui ont poursuivi la distribution du nerf jusque sur la membrane nasale.
Nous devons dire aussi qu'il se trouve encore dans cette membrane une influence nerveuse que n'éteint pas la section des nerfs cérébraux de la première et de la cinquième paire. En effet, la double paralysie de cette membrane n'empêche pas la sécrétion muqueuse de s'opérer : elle n'empêche pas même
l'action des crrhins d'accroître cette sécrétion. Ainsi, point de doute , le nerf olfactif seul reçoit l'impression des odeurs , seul il la transmet au cerveau pour y compléter la fonction en la faisant transformer en sensation perçue. Ce qui le prouve, c'est que la destruction du nerf dans le cerveau n'empêche pas l'impression de se faire sur la membrane ; mais alors elle est comme n'étant pas, puisque l'intellect n'en reçoit plus la communication. Cette exposition sert de réfutation à l'opinion de M. Fourcault, qui veut que l'odorat soit un acte électrique dans le nez. Il veut la même chose pour tous les sens et pour toutes les sensations.
Questions diverses.
On s'est demandé , comme pour les sens de la vue et de l'ouïe, si les deux narines exécutaient ensemble la fonction, et comment il se faisait qu'elles ne transmissent qu'une impression unique. Ce consensus des deux nerfs est le résultat, non de l'habitude, mais de cette synergie imposée par la nature à tous les organes, et qui les fait concourir à l'ensemble , à l'harmonie de la fonction à laquelle ils sont destinés. Cependant ici cette harmonie semble moins nécessaire; l'odorat tient beaucoup de l'action tactile. Aussi deux odeurs différentes peuvent frapper séparément les deux narines et donner en même temps deux sensations différentes. De même encore deux odeurs différentes introduites dans la même narine y causeront la sensation de chacune d'elles. Mais ce n'est pas ce dont il s'agit. Il ne peut être question que de la double sensation qui devrait avoir lieu et qui cependant est simple.
Quant aux odeurs multiples , aux mélanges des parfums , lorsqu'ils ne se détruisent pas, lorsqu'ils arrivent distincts, quoique ensemble, dans la cavité nasale, chacun fait son impression et donne sans confusion la sensation de l'odeur qu'il représente. On connaît, à cet égard, la délicatesse de l'odorat des parfumeurs qui distingueront vingt odeurs différentes dont est chargé l'air d'une chambre. Dans ces cas, le même nerf, le même filet reçoit-il en commun toutes ces impressions différentes ? ou bien y a-t-il un filet spécial destiné à chaque odeur? Question insoluble et qui n'est cependant pas dénuée d'une certaine importance , puisque nous voyons des personnes perdre la faculté de sentir certaines odeurs , tandis que d'autres acquièrent quelquefois la faculté de n'en sentir qu'une, mais de la sentir toujours. Quelles que puissent être les présomptions à cet égard , ce ne sont que des présomptions ; elles ne peuvent pas décider.
L'odorat varie suivant l'âge , le sexe , les habitudes , les idiosyncrasies. Il est moins impressionnable chez les enfants et plus vif chez la femme. Dans la vieillesse, il participe à l'affaiblissement général de l'appareil sensitif. L'exercice et une sorte d'éducation peuvent lui foire acquérir une grande perfection j comme on le voit chez les parfumeurs. Sa finesse devient plus grande
aussi par la perte de la vue ou de l'ouïe , pourvu que cette infirmité tienne à des conditions locales.
Outre les idiosyncrasies individuelles qui font qu'une odeur sera suave pour une personne et repoussante pour une autre , il est des variations qui tiennent aux localités, aux usages des peuples, aux habitudes contractées, et qui peuvent rendre les sensations différentes et même opposées. L'odeur puante du tabac est devenue une fureur chez les Européens. Les Persans font leurs délices de l'assa-fœtida. D'autres nations se délectent de l'odeur des huiles fétides et des cadavres en putréfaction, et ont en horreur les parfums les plus exquis , les odeurs les plus suaves. L'abus des substances fortement odorantes, comme le tabac, finit p?r en détruire la délicatesse et par l'émousser.
Chez quelques individus l'odorat est pour ainsi dire émoussé. Chez d'autres, au contraire, il jouit d'une exaltation indicible. On conserve le souvenir d'une personne qui connaissait à l'odeur lorsqu'une femme venait de cohabiter avec un homme. Woodwart a vu une femme prédire les orages plusieurs heures d'avance , d'après une odeur sulfureuse qu'elle sentait dans l'air. Les Indiens de l'Amérique du Nord poursuivent à la piste leurs ennemis et leurs proies. Quelques-uns même distinguent à l'odeur qu'ils laissent les traces d'un blanc, des traces d'un noir.
Les odeurs les plus embaumées produisent quelquefois des effets bien nuisibles, des céphalalgies, des vertiges, des syncopes, des convulsions , des vomissements, de la somnolence et même la mort. Les auteurs fourmillent de faits dans lesquels l'odeur de la rose, du lis, de la fleur d'oranger , de la tubéreuse, etc., ont causé des accidents de ce genre. Leur action sur le nerf olfactif explique ces effets spéciaux , qui dépendent de l'idiosyncrasie des individus. Il ne faut pas les confondre avec ceux qui , dans des cas analogues, sont dus à un véritable empoisonnement par absorption ou à une asphyxie par viciation de l'air.
Usages.
L'odorat partage avec le goût l'avantage de nous éclairer sur les qualités alimentaires, en nous en faisant connaître la nature intime. Voilà pourquoi, à mesure qu'on descend dans la classe des êtres et qu'on arrive à ceux qui ne font que vivre, le nerf olfactif devient plus volumineux et finit , selon la remarque de Blainville, par devenir un lobule de l'encéphale. Néanmoins, chez l'homme, à qui les usages présentent les aliments tout préparés, il est moins indispensable. Aussi, bien des personnes sont privées de ce sens; et cependant elles n'en mangent et n'en digèrent pas moinsbien. Il est une source abondante de plaisirs et de sensations voluptueuses, en nous mettant en rapport avec les odeurs agréables que la nature a multipliées autour de nous. Il prend aussi part à la respiration en faisant connaître, par son odeur , les qualités bonnes ou mauvaises de l'air, afin qu'on puisse ou le fuir ou le corriger, s'il est vicié. On aurait une idée bien mesquine de l'odorat si on ne le considérait que comme
une sentinelle avancée de la digestion et de la respiration. Il est encore un instrument précieux pour plusieurs opérations intellectuelles. Il donne quelques notions de la distance. Il peut servir quelquefois à faire retrouver les lieux. Il fournit à la chimie des lumières bien des fois utiles. On utilise sa finesse dans plusieurs animaux, soit pour la chasse , soit pour la recherche des truffes.
Les impressions qu'il reçoit retentissent dans tout l'arbre du système nerveux cérébral , et elles en réveillent l'action ; elles élèvent l'esprit, exaltent et modifient les affections morales et intellectuelles. Ce qui, sans doute, a fait dire à Jean-Jacques Rousseau qu'il était le sens de l'imagination : exagération que nous ne concevons pas, car on ne peut peindre que ce qu'on a vujpour imaginer, il faut voir et non odorer. On met souvent à contribution cette influence des odeurs et leur réaction pour ranimer l'action engourdie ou suspendue des centres de vitalité, dans la syncope, l'hystérie , la catalepsie , etc. Certains parfums paraissent exciter aux plaisirs de l'amour : quelques-uns viennent réveiller des désirs éteints et leur rendre leur vivacité première. On connaît l'influence de l'odeur de la vulve sur quelques hommes, et celle de l'odeur de l'homme sur quelques femmes. Peut-être enfin doit-on lui attribuer une action nutritive propre à soutenir la vie qui s'éteint faute d'aliments, ainsi qu'on l'a vu chez un homme qui, au rapport de Bacon, se soutenait trois, quatre et cinq jours en respirant l'odeur d'un mélange d'herbes auxquelles il ajoutait de l'ail, des oignons et autres substances fortemeut odorantes .
§ 4. De la gustation.
Le sens du goût ne s'exerce plus sur des particules détachées du corps dont elles émanent ni sur les vibrations d'un agent intermédiaire; il agit directement sur le corps lui-même, dont il apprécie une seule qualité, la saveur. Cette qualité n'est pas la même pour tous les corps : chacun a la sienne. On a essayé de classer les saveurs selon le mode d'impression qu'elles faisaient sur la langue. Galien le premier admit des saveurs austères, acerbes, amères, salées, acres , acides , douces et grasses. Boerhaave en fit deux sortes : les unes, primitives, comprenaient l'acide, le doux, l'amer, le salé, l'acre, l'alcalin, le spiritueux, l'acerbe, l'aromatique -, les autres, composées , résultaient de la combinaison des saveurs primitives. Linnée les divisa en salées et visqueuses, sèches et aqueuses, styptiques et grasses, acres et douces. Haller reconnut l'acide, le doux, l'amer, le salé, le spiritueux , puis l'acerbe , l'austère, l'urineux, l'aromatique, le nauséeux et le putride. Quelque nombreuses que soient les classifications, elles ne paraissent pas avoir satisfait complètement. Aussi quelques auteurs se sont contentés de les diviser en agréables et en désagréables , ce qui ne les spécifie point. Elles ne sont point , comme on l'a dit, en relation directe avec; le degré de solubilité des corps , quoiqu'elles
ne puissent agir que par leur dissolution. On a eu tort de les faire dépendre de la figure de chaque espèce de sel ; car des sels d'une cristallisation semblable ont une saveur bien différente, et d'autres sels d'une cristallisation différente ont une saveur analogue. Cette opinion de Boyles , Bellini , etc., avait été imaginée pour faire dépendre les saveurs des angles de la cristallisation. Sa fausseté fait tomber la théorie. Y aurait-il un principe sa pi de, comme le veulent quelques physiologistes? Rien ne le prouve.
1° Acte de la gustation.
Le corps sapide est appliqué sur la langue. Ou bien il s'y dissout physiquement, ou bien il cède chimiquement à la mucosité qui en revêt la surface, la partie sapide qui le caractérise ; alors la membrane muqueuse en reçoit l'impression, et elle la communique au nerf qui la transmet à l'encéphale : celui-ci la perçoit et la transforme en sensation. Disons cependant que la solubilité n'est pas toujours indispensable pour produire la saveur. Certains corps solides et insolubles, comme l'or, l'argent, le cuivre, le plomb, rétain, le fer, etc., ne se dissolvent point dans la bouche : ils en sortent avec le même poids qu'ils avaient lorsqu'ils y sont entrés ; cependant, ils y produisent une sensation bien manifeste et bien différente. Leur contact sur les papilles gustatives , suffit pour y produire l'impression de la saveur. Cependant , l'humidité est alors même nécessaire : car ces corps, appliqués sur la langue sèche , n'y produisent plus de saveur appréciable. Y aurait-il dans eux un principe sapide impondérable ? Cette recherche est du plus haut intérêt ; mais elle nous est étrangère. Disons cependant que, pour que la saveur soit mieux reçue, il est essentiel que les corps sapides ne glissent pas trop rapidement sur la surface de la langue. Il faut que leur action , en quelque sorte tactile, se prolonge. Les gourmets le savent bien ; aussi, ils savourent longuement la gorgée de vin qu'ils ont prise , et ils l'agitent dans la bouche afin d'en bien mettre toutes les parties en contact avec l'organe gustatif.
2° Mode d'action de chaque partie de V organe du goût.
Quelques actes préparatoires semblent nécessaires pour l'exécution de la gustation. Son organe est renfermé dans la cavité buccale. Il est donc à la fois protégé et servi par les parties qui la composent. Les lèvres et les dents doivent s'ouvrir pour laisser pénétrer, et même pour introduire les substances sapides. Les dents divisent celles qui sont solides, afin de faire présenter à la surface gustative un plus grand nombre de particules sapides. Enfin , différents mouvements de la bouche les agitent quelquefois pour leur faire mieux présenter ces particules sapides aux parties sensibles de la langue. Ce sens a donc besoin, plus que les précédents, du concours de la volonté pour son accomplissement.
410 SYSTÈME NERVEUX CEREBRAL.
Nous avons fait connaître jusqu'à quel point l'humidité était nécessaire pour l'accomplissement de cette fonction. Les particules sapides , ainsi dissoutes et présentées à la surface de la langue , semblent justifier ce vieil adage de la chimie : corpora non agant nisi soluta. C'est donc la membrane muqueuse qui reçoit l'impression, puisque c'est elle qui tapisse la langue et toutes les autres parties de la bouche ; mais ce n'est pas elle qui est l'organe de la gustation ; elle n'y participe que comme support du véritable organe. Ce sont les seules papilles nerveuses qui viennent s'épanouir à sa surface libre, qui reçoivent les impressions ; encore faut-il établir ici une distinction : ce n'est pas la partie saillante de la papille ou la papille elle-même , qui est l'organe de la gustation ; ce n'est point à son sommet que s'épanouissent les filets nerveux qui y aboutissent, comme on peut s'en assurer, surtout dans la langue du bœuf, où ces papilles très-allongées sont appelées à d'autres fonctions : c'est dans le sillon qui les sépare, c'est vers leur base que s'épanouit le nerf gustatif. Là aussi il n'est recouvert que d'une membrane bien mince ; de sorte qu'il y reçoit et y conserve mieux l'impression des particules sapides. Les papilles manquent sur les bords de la langue et sur les piliers du voile du palais ; là cependant siège une sensibilité gustative bien grande. La partie saillante des papilles paraît plutôt destinée à l'exercice du sens tactile général.
Il n'est pas bien facile de préciser le siège du goût. D'un côté, M.Vernière, d'un autre côté, MM. J. Guyot et Admyrauld ont fait des expériences dont les résultats sont un peu contradictoires, ce qui tient sans doute à la facilité avec laquelle les molécules sapides s'étendent à toutes les parties de la bouche, et surtout à ce qu'ils n'ont pas assez tenu compte des modifications de la sensation gustative. En effet, la même substance est sapide pour un point et ne l'est pas pour un autre, ou bien elle l'est d'une manière différente. Par exemple, l'acétate de plomb est frais, piquant et styptique en avant, et seulement sucré en arrière. Il serait trop long de répéter toutes les expériences qui ont été faites à ce sujet. Aussi, il n'est pas encore bien démontré pour nous que les saveurs soient mieux appréciées par la pointe et par les bords, que les saveurs basiques soient mieux jugées par sa base, et que les corps sans acidité et sans alcalinité donnent une saveur unique. Tout ce que nous pouvons dire de plus certain, c'est que toute la surface de la langue, et surtout sa pointe et ses bords, les piliers du voile du palais et la luette reçoivent l'impression des qualités sapides, quoique à des degrés différents. Partout, en un mot, où se distribue le nerf glosso-pharyngien, il y a perception des saveurs ; aussi , le palais, les joues et les lèvres n'en sont point affectés. Un corps sapide placé dans la bouche, est reconnu, bien que le palais soit recouvert d'une pellicule imperméable ; il n'est plus reconnu , si c'est la langue qui est recouverte de la pellicule. Il en est de même pour l'intérieur des joues et des lèvres. Les autres appréciations sont trop hypothétiques ; nous pouvons en juger. Si la sensation gustative est plus grandi en arrière, dit M.Vernière, c'est pour que les aliments soient nécessairemenl
avalés ; car, si elle eût été plus en devant, le plaisir de manger toujours pour toujours goûter, les eût fait rejeter pour faire place à d'autres, à mesure qu'ils auraient produit leur impression. La forme différente des papilles, leur siège différent, apportent-ils quelque différence dans leur action, et rendent-ils les unes plus aptes à saisir certaines saveurs distinctes et spéciales, et les autres à recevoir les autres saveurs ? L'expérience ne s'est pas encore prononcée. Cependant, quelques remarques ont été faites déjà. Les diverses régions de la langue varient à cet égard dans leur mode de sensation. Le sel marin agit surtout à sa pointe, le concombre à sa base, et la coloquinte dans son milieu. Certains corps sapides ont aussi un rapport particulier avec d'autres régions de la bouche : les corps acres laissent une impression dans le pharynx , les acides sur les lèvres et les dents. La langue n'est donc pas le siège exclusif du sens du goût. On l'a vue manquer sans que la gustation fût éteinte. Tel était le cas de cette jeune fille qui fut présentée par de Jussieu à l'Académie des Sciences, et qui n'avait pour langue qu'un tubercule charnu qui savourait très-bien les aliments. Ce corps, il est vrai, joignait à sa structure des mouvements très-variés.
Les papilles nerveuses de la langue reçoivent donc à leur base l'impression des saveurs \ elles sont la partie sensible de l'organe de la gustation \ mais nous ne devons pas nous en tenir là. Nous devons savoir à quel nerf elles appartiennent, ou quel est le nerf qui vient recevoir l'impression, la transmettre à l'encéphale, et constituer ainsi l'organe de la gustation. Les opinions ont beaucoup varié ; comment cela n'aurait-il pas été, puisque la membrane buccale jouit, dans presque toute son étendue, à différents degrés, il est vrai, de l'aptitude à recevoir les impressions sapides. On ne pouvait donc pas en charger exclusivement un nerf, puisque la saveur était encore reçue dans des points où il ne se distribuait pas. Dès lors, il fallait exclure de ce rôle le nerf glosso-pharyngien et le nerf grand hypoglosse , qui ne répandent point de filets aux joues, aux lèvres et à la voûte palatine. Le nerf de la cinquième paire seul , en se distribuant à toutes les parties de la bouche , occupe une sphère d'irradiation plus large. D'un autre côté, selon Ch. Bell , les filets du nerf lingual arrivent aux papilles en plus grande quantité que ceux du glossopharyngien, et de plus, la cinquième paire naîtrait de la ligne commune aux nerfs du sentiment, et la neuvième, du cordon latéral qui fournit les nerfs du mouvement. Enfin, la section de la cinquième paire aurait paralysé le goût, et celle de la neuvième aurait paralysé les mouvements de la langue. Au milieu de ces faits disparates, de Blainville a conjecturé que, dans l'homme, les trois nerfs de la langue coopéraient plus ou moins au goût, de même que les différents nerfs de la peau servent au tact et au toucher, quoique provenant de paires multiples.
Comme on le voit, la question est peu avancée jusque-là ; aussi, l'opinion mixte de Blainville ne saurait être admise. Voici maintenant ce qu'il nous reste de plus positif, d'après les dernières expériences. Le siège du goût n'est point étendu à toute la surface de la bouche, comme on l'a dit : il est
limité à la surface de la langue, aux piliers du voile du palais et à la luette. Or, le glosso-pharyngien se distribue seulement à ces parties. Bell a mal observe quand il a cru le voir moteur, de même que Muller. Jamais Reid, Valentin et Longet n'ont pu produire des contractions en l'irritant. Reid, Alcock, Cazalis et Guyot l'ont trouvé sensible aux irritations mécaniques, et le croient sensitif général ; tandis que Panizza a remarqué le contraire. Ce qui fait que Longet le croit doué des deux sensibilités générale et spéciale, et ne le croit pas nerf gustatif exclusif. Sans refuser au glosso-pharyngien la faculté de répondre aux irritants mécaniques, nous le regardons cependant comme le seul nerf gustatif. Selon nous, il n'y a point incompatibilité entre ces deux modes de sensation ; mais la sensation spéciale lui reste exclusive. Le nerf de la cinquième paire, qui porte la sensation générale à toutes les parties antérieures de la tête , ne peut pas là manquer à son mandat et changer ses attributions ; à la langue, comme ailleurs, il est sensitif général. C'est lui qui donne à toutes les parties de la bouche la sensation générale qu'il ne faut pas confondre avec la sensation spéciale gustative, même sur la langue. Mille faits sont venus établir cette distinction. Tantôt on a vu la paralysie du goût, d'un ou des deux côtés, exister sans la paralysie tactile ; tantôt on a remarqué l'inverse. Noble, Mayo, Vogt, James, etc. ont observé des cas de ce genre.
3° Variations du goût.
Bien des circonstances font varier la vivacité de l'impression des saveurs. L'appétit et la soif l'aiguisent ; la satiété l'affaiblit , au point quelquefois de faire trouver désagréables et même repoussantes des saveurs qui, l'instant auparavant, étaient délicieuses. La qualité des saveurs produit des effets bien différents : lorsqu'elles sont agréables, elles sont reçues avec plaisir et volupté, les lèvres s'allongent pour mieux les savourer, la salive et tous les fluides de la bouche y sont versés en plus grande quantité. Leur souvenir suffit pour produire cet effet : l'eau , comme on dit, vient à la bouche. Le pharynx s'ouvre avec facilité, et l'estomac les reçoit et les retient. Si elles sont désagréables, les lèvres se pincent et se serrent contre les dents, les mâchoires paraissent se refuser à la mastication , la membrane buccale n'est pas abreuvée par la salive , le pharynx se resserre , et l'estomac se soulève.
Il est peu de sens qui éprouvent autant de modifications que le goût. Sans parler des mille altérations que lui causent les maladies , beaucoup de substances en changent ou diminuent la susceptibilité, et même le mode d'action. Une simple décoction de ratanhia ou du tannin conservé dans la bouche pendant quelque temps, lui fait perdre la faculté tactile et gustative. Les gourmets savent bien apprécier ces variétés. L'habitude, l'âge, certaines révolutions de la vie, les idiosyncrasies surtout lui apportent souvent de grands change-
nient s. Ainsi, le café, qu'on trouvait d'abord amer, fait bientôt nos délices ; riiuilre, qui fait d'abord tant d'horreur, devient un morceau friand -, la bière, d'abord si repoussante, est bientôt une boisson agréable. Les Siamois font leurs délices des œufs couvis et à moitié pourris ; les Esquimaux se délectent de l'huile de phoque ; les habitants du Midi mangent avec volupté l'ail et l'oignon. Les liqueurs les plus agréables déplaisent à quelques individus. Personne n'a fait une analyse plus spirituelle de cette idiosyncrasie du goût que Brillât-Savarin, soit dans les convives qui sont différemment affectés dans un banquet, soit dans le cuisinier qui analyse si minutieusement la saveur de chaque substance qui entre dans la composition d'un mets. Personne n'a mieux fait sentir l'éducation dont ce sens est susceptible. Dans l'enfance , les substances douces et peu sapides sont préférées ; ce sont les mets fortement savoureux et de haut goût, dans l'âge mûr, et surtout chez le vieillard. On connaît la viciation du goût chez certains enfants, dans la chlorose , et chez les femmes grosses. Tantôt ce sont les mets qu'on chérissait auparavant, qu'on ne peut plus supporter ni voir, et vice versa ; tantôt ce sont des goûts bizarres, comme celui de manger du mortier, du plâtre, de la terre et autres objets encore plus dégoûtants. La vitalité seule du nerf a changé, seule elle a pu modifier le goût.
Le sens du goût est moins parfait, moins exquis à la naissance qu'il ne le sera plus tard. Il n'était pas nécessaire qu'il le fût, le palais de l'enfant ne devant encore recevoir que le lait de sa nourrice ; mais, en avançant en âge, la nécessité de se nourrir d'aliments de plus en plus compliqués et de saveurs bien différentes, le fait exercer davantage et lui fait acquérir la plus grande finesse. Nous savons jusqu'où elle peut aller : elle peut faire distinguer simultanément plusieurs saveurs. Le gourmet reconnaît non seulement les différents vins, mais encore le clos d'où ils sont sortis et l'année où ils ont été récoltés. Au palais du gourmand se révèlent le pays, l'âge et la nourriture du gibier. Le goût ne conserve guère la mémoire des saveurs. Presque toujours il lui faut une impression nouvelle pour les reconnaître.
L'association du goût avec l'odorat est si grande, que l'un aide bien souvent à l'autre. Bien des substances ne donnent pas une idée juste de leur saveur, si l'odeur n'en a pas auparavant fait connaître la nature. Placez sur la langue différentes confitures, vous ne distinguerez pas si elles sont à la vanille, au café, etc., si vous vous bouchez les narines 5 vous n'aurez que la sensation de la douceur. Mais si vous la sentez auparavant , la saveur est alors bien distincte. Quelques physiologistes ont voulu même qu'ils fussent toujours associés et dépendants ; quelques-uns même sont allés jusqu'à n'en faire qu'un sens. D'un autre côté, M. Chevreul l'aurait en quelque sorte multiplié en quatre, en établissant les distinctions gustatives, soit isolées, soit combinées avec le sens tactile ou avec l'odorat.
Usages.
Le sens du goût nous fait connaître une des qualités des corps, et il la met en relation avec notre intelligence. De plus, il est pour nous une source incessante de plaisirs bien grands ; c'est un sens de tous les jours. Aucune jouissance n'existe encore, que déjà il signale ses bienfaits. Toutes les autres jouissances sont éteintes -, il survit et nous fait encore chérir la vie. Il sert surtout à la digestion, soit en faisant connaître les qualités des aliments pour les faire admettre ou rejeter, soit en disposant l'estomac à mieux digérer des aliments qu'il a trouvés bons et agréables. Il s'associe pour cela à l'odorat. Il est le sens le moins intellectuel : car il fournit à l'intelligence moins de matériaux que les autres sens.
§ 4. Du toucher.
La peau est sensible dans toute son étendue. Partout sa surface libre peut se mettre en rapport avec les corps extérieurs et en recevoir l'impression. Ici, comme dans les autres sens, il y a deux modes de sensibilité, deux sensations : l'une, générale, constitue le tact, l'autre, spéciale, caractérise le sens du toucher. Dans le tact, le contact de l'objet suffit pour produire l'impression de sa présence. Elle est toute passive de la part de l'organe ; elle est plutôt le résultat de l'action des objets extérieurs, que celui d'une réaction du système sensitif pour les apprécier. Il nous fait ainsi connaître et les qualités insaisissables des corps, telles que la chaleur, le froid, l'humidité, la sécheresse, et leurs qualités plus matérielles, telles que la consistance, la pesanteur, la forme, l'étendue, le mouvement, la direction, le nombre, etc. Dans le toucher, ces qualités sont appréciées avec plus de précision, parce que la volonté intervient, parce qu'il y a participation active du moi. La fonction sensitive de la peau peut donc être envisagée sous deux points de vue. La ligne de démarcation est si difficile à tracer, qu'Haller ne les séparait point. Il n'y trouvait d'autre différence que celle qu'y mettait la volonté. Ainsi, pour lui, sentir et toucher avaient les mêmes rapports que les mots voir et regarder, entendre et écouter, etc.
Du tact.
La peau et certaines membranes muqueuses dans le voisinage des téguments, en sont le siège. Ces derniers ne nous font guère connaître que les qualités insaisissables, la chaleur surtout et le froid, l'humidité et la sécheresse. Bien que le tact s'exerce dans toute l'étendue de la peau, ce n'est pas au même degré partout. Les impressions sont même grandement modifiées dans certaines parties. Ainsi, le chatouillement est une sensation bien différente du tact lui-même ; toutes les parties de la peau n'en sont pas susceptibles. Il n'est même pas identique aux lèvres , aux flancs et à la plante de:-
i>i;s sfiKS. 415
pieds. Non seulement la sensation est différente, mais, dans ce rire convulsii qui l'accompagne, elle produit des mouvements réflexes que la volonté ne peut pas retenir. Ainsi, l'avulsion ou le tiraillement des poils ou des cheveux cause une sensation bien différente, selon qu'on les tire dans le sens de leur implantation ou dans 4e sens contraire. 31ais ce qu'il importe le plus de constater, ce sont les nuances de la sensation dans les différentes parties des téguments.
On a suppose que le sens tactile , uniformément distribué , était le même partout ; et que c'était l'éducation de chaque partie qui en modifiait le degré de sensibilité. Cette influence de l'habitude est réelle ; mais il y a de plus des différences originelles indépendantes de l'éducation. On a dit que le tact était plus ou moins exquis selon que la peau reposait sur des muscles, ou sur un tissu pulpeux , ou sur des os. Ces assertions ne sont pas vraies dans toute leur étendue : car le centre de la langue repose sur des muscles aussi bien que le bout et les côtés ; et cependant il est bien moins sensible. Si les tissus pulpeux des doigts et des lèvres sont pour quelque chose à la sensibilité des téguments qui les couvrent, pourquoi la sensation est-elle si grande à la peau du front, à celle du nez et à celle du coccyx qui recouvrent des parties dures ? La peau des joues n'est-elle pas douloureusement affectée par le moindre coup qui se fait à peine sentir à celle qui couvre la pulpe des doigts. Plusieurs circonstances modifient la sensation tactile générale. Ainsi, le chatouillement, une forte pression, un froid vif, une chaleur ardente masquent, obscurcissent ou neutralisent le tact. La volupté du coït fait taire la sensation de la présence du pénis dans le vagin ; la passion de l'amour fait tressaillir au simple contact de la personne aimée, tandis qu'on reste impassible aux caresses d'une personne indifférente.
De nombreuses expériences ont été faites pour arriver à connaître les variations du tact dans les différentes parties de la surface des téguments. Weber, et ensuite Belfield-Lefèvre s'en sont occupés avec le plus de fruit. Voici les résultats principaux qu'ils ont obtenus. Le tact est moins développé dans le cuir chevelu que dans l'enveloppe tégumentaire de la face, et encore n'est-il pas partout au même degré. Peu intense au sommet, au front, aux tempes, aux oreilles, aux joues, sa délicatesse augmente à mesure qu'on approche du centre, du nez et des lèvres, surtout de la marge des lèvres , du bout et des ailes du nez, où elle est exquise. Aux paupières, il n'y a guère de bien nettement exprimé que la sensation de la température. Le bout de la langue, dans l'étendue de 25 millimètres de son corps, serait la partie tactile la plus sensible de l'économie, si on l'exerçait et si elle était plus étendue. Le tact est moins développé dans la peau du tronc , si l'on en excepte le mamelon et le gland, où la sensation générale est portée au plus haut degré, les flancs, où se développe le phénomène si remarquable du chatouillement, et encore la région coccyiegnne. Dans les membres, la sensation tactile s'accroît à mesure qu'on s'éloigne du tronc ; elle est très-obtuse dans les régions de lavant-bras, dans les régions postérieure et moyenne de la cuisse et de la
jambe ; elle est plus marquée dans les téguments qui enveloppent les articulations que dans ceux qui couvrent les parties charnues et les régions moyennes des membres. C'est à l'extrémité des membres que se développe le tact le plus exquis, surtout à la face palmaire de la main et des doigts, au talon, à l'extrémité plantaire du gros orteil, à la face plantaire et à la partie antérieure du métatarse.
« Le sens tactile, dit M. Belfield-Lefèvre, est moins développé dans les téguments du tronc qu'il ne l'est dans ceux de la tête et des membres ; les régions extrêmes (cervicale et coccygienne) paraissent être celles où ce sens est surtout développé. Toutefois, on ne peut pas admettre que la délicatesse du sens tactile décroisse à mesure qu'on s'éloigne de ces régions ; car ce sens nous a paru plus développé dans la région thoracique supérieure que dans la région cervicale inférieure, plus développé surtout dans la région ombilicale que dans les régions suspubienne et fessière. Le sens tactile est encore développé dans tout le trajet de la ligne médiane. » Le tact est plus développé dans la moitié gauche que dans la moitié droite des téguments ; ce que MM. Weber et Lefèvre ont établi sur un grand nombre de faits convaincants. On a voulu expliquer cette différence en admettant à droite plus d'épaisseur dans l'épiderme et plus de développement musculaire, et un développement inverse du système nerveux. Ainsi, le système musculaire est plus développé à droite, le système nerveux à gauche.
Nous avions cru devoir placer ici le tableau qu'a dressé Valentin , d'après ses propres recherches et celles de Weber, Theile, Gerber, etc. ; mais ces chiffres, malgré leur précision, ne peuvent pas se graver dans la mémoire. Ainsi, nous nous en tenons à l'indication sommaire que nous avons faite. La sensation tactile se rend d'autant plus nette et plus précise que le corps agit plus perpendiculairement sur la surface de la peau. La pesanteur est appréciée d'après la pression que fait éprouver sur la peau le corps qui est mis en contact avec elle. Le degré de sensation de la pesanteur est aussi relatif à l'étendue de la surface qui appuie. Ainsi un cône tronqué paraîtra beaucoup plus lourd, s'il est appliqué par le sommet, que s'il est appliqué par la base. Tous les points des téguments ne jouissent pas de 4a même aptitude à juger la pesanteur des corps. Les lèvres, la face palmaire des doigts , la face plantaire des orteils, la peau du front nous en font mieux connaître le degré. Le coté droit du corps aussi le fait mieux apprécier, sans qu'on ait pu en donner d'explication satisfaisante.
La sensation de température n'a lieu que lorsqu'il y a une différence entre la température du corps appliqué et celle de la partie des téguments qui est mise en contact avec lui. Alors, suivant que le corps appliqué est à une température supérieure ou à une température inférieure, il en résultera une sensation de chaleur ou une sensation de froid. La sensation sera d'autant plus vive que le corps sera appliqué sur une surface plus étendue. Toutes les parties des téguments ne reçoivent pas également l'impression de la température. La peau
des joncs, celle des paupières , de l'olécrane la reçoivent plus vivement que la face palmaire des doigts et que le bout de la langue qui y sont pourtant très-sensibles. Ces différences, de même que les cas dans lesquels la sensation de la température survit à l'abolition de la sensation tactile générale , n'autorisent pas à établir deux sortes de sens tactile, ainsi que l'a fait Darwin.
Le sens tactile a atteint le plus baut développement auquel il puisse prétendre, lorsqu'il permet de reconnaître et le contact du corps extérieur et le point des téguments où ce contact est établi.
Le nombre des papilles nerveuses paraît en rapport avec la sensation générale ; mais ce n'est pas encore le toueber. Le mamelon, le palais , où il y a tant de nerfs et tant de sensibilité sont moins aptes au toucher que la peau du talon où la sensation générale est si obscure et les papilles nerveuses si rares. MM. Wagner et Galach ont constaté dans les papilles nerveuses l'existence de corpuscules spéciaux destinés au tact, ce qui leur a permis de distinguer des papilles du tact et des papilles du toucher. Nous n'osons pas nous prononcer sur un sujet aussi délicat.
Du toucher.
Ce sens n'exige pas , comme ceux de la vue , de l'ouïe, un appareil particulier. Sens universel , il réside partout où la peau peut embrasser un objet et en explorer la surface. Cependant on trouve dans la face palmaire des doigts un mode de sensation et une conformation qui semblent les avoir destinés au toucher, en leur permettant de palper dans tous les sens le corps en contact , afin d'en visiter tous les plis et recoins et d'en connaître toutes les parties. Aussi la main a-t-elle été regardée comme l'organe du toucher. Ses avantages dérivent de la mobilité et de la solidité des pièces nombreuses qui la composent , et de la sensibilité de leur enveloppe. Rien ne manque à la main pour s'acquitter de ses fonctions avec autant d'assurance que de facilité. Dans cette opération, les efforts sont partagés entre les deux parties solides de la main : ceux du pouce ont le carpe pour point d'appui ; ceux des autres doigts sont supportés par le métacarpe. Les mouvements de la main sur l'avant-bras, l'éloignement auquel elle peut se porter, la facilité plus grande de la pronation et l'étendue du mouvement de circumduction de l'humérus, sont autant de circonstances accessoires importantes qui permettent au toucher de s'exercer d'une manière plus variée, en mettant la peau des doigts en contact avec les objets par différents points , et à des distances plus grandes.
Plusieurs circonstances contribuent à la perfection de l'organe du toucher. Les téguments de la face palmaire des mains et des doigts sont plus tendus , mieux soutenus , plus adhérents aux parties sous-jacentes. Ils sont dépourvus de poils. La surface dorsale de la dernière phalange est soutenue par une lame cornée solide , par l'ongle. Les papilles sont là plus nombreuses , rant. i. 27
4|g SYSTÈME NERVEUX CÉRÉBRAL.
eées en courbes concentriques, et comme fondues dans un tissu spongieux , qu'on a dit doué d'une faculté érectile , mais qui remplit au moins l'office d'un coussinet. Aussi le toucher y est plus délicat. De plus les nerfs cutanés de cette partie sont proportionnellement plus nombreux et plus gros que les nerfs moteurs du membre. Ils sont en outre garnis de petits corpuscules gangliformes, qu'Andral , Camus et Lacroix ont signalés les premiers. L'inverse a lieu pour les membres abdominaux. Toutes ces considérations font du toucher un sens spécial, parfaitement distinct de la sensation générale, ainsi que Galien l'avait déjà si bien démontré.
Blandin a fait observer qu'au col la racine postérieure ou sensitive des nerfs rachidiens était plus volumineuse qu'aux lombes. Aujourd'hui il ne peut rester de doute sur les nerfs qui sont chargés de recevoir les impressions. Ce sont les nerfs sensitifs. Aussi ils vont seuls se distribuer aux téguments. Voilà pourquoi la sensation est quelquefois anéantie ou viciée, sans que la myotilité éprouve aucune altération. Ces nerfs viennent s'épanouir sous l'épiderme et y former les papilles. Ce n'est qu'à la face palmaire des doigts et de la main et à la face plantaire du pied qu'elles présentent ces lignes régulières qui caractérisent l'organe du toucher. L'épanouissement nerveux ne constitue pourtant pas seul la papille et par conséquent le sens du toucher. Il y a un épanouissement vasculaire qui les accompagne et qui forme, selon Wagner, des papilles plus nombreuses, qui enveloppent, en quelque sorte, les papilles nerveuses. Il faut cet ensemble pour que le toucher s'exécute convenablement. Malgré l'isolement de chaque tige papillaire, elles communiquent toutes entre elles, selon Wagner, et, par ce réseau nerveux général cutané, elles entretiennent cette chaîne harmonique de sensations , qui explique tous les phénomènes sympathiques dont la peau est le siège , et que Prévost et Dumet, Breschet et Roussel de Vauzème avaient déjà admise. Belfield-Lefèvre nie cette communication comme toute espèce d'anastomose nerveuse. Il veut que chaque phanère ou sens papillaire soit formé : 4° d'une enveloppe inorganique épidermique ; 2° d'une enveloppe dermique ; 3« d'une enveloppe cellulo-vasculaire -, 4° d'un tissu nerveux , semblable à ce qu'il est partout ailleurs. C'est là l'organe du toucher, auquel de Blainville trouvait de l'analogie avec les yeux.
Le toucher exige le contact direct des corps. Il nous en fait apprécier les qualités de consistance, de forme, d'étendue , de poli ou d'inégalité, d'aspérité. Le mode de résistance de chaque corps le fait aussi reconnaître. Ainsi du velours et du marbre produisent deux sensations bien différentes , deux modifications, qui ne sont pas seulement dues au mode de résistance qui n'est qu'une abstraction, mais qui tiennent à une sensation spéciale. Quant aux qualités de température, de pesanteur, elles n'appartiennent point exclusivement au toucher, la surface cutanée peut dans toute son étendue les apprécier également. On juge de la forme ou de l'étendue d'un objet , soit en en touchant simultanément différents points avec la totalité ou une grande partie de la main repliée sur elle-même, soit en en touchant suc-
cessivement différents points avec la pulpe d'un seul doigt. C'est à ce dernier mode de toucher que la plupart des animaux sont réduits. La trompe de réléphanl et le corps entier replié des ophidiens peut cependant exercer le premier mode. Mais ce n'est que chez l'homme qu'il atteint le plus liant degré de perfection, ce qu'il doit surtout à l'opposition complète du ponce : car dans la quadruple main du singe , le toucher est hien inférieur, à cause de ce défaut d'opposition du pouce. Ici l'intervention musculaire semble done jouer un rôle important.
Toutes les impressions du toucher ne sont pas dues au même mécanisme. Ainsi L'appréciation des différences de températures est une sensation mixte produite par la soustraction ou la transmission du calorique, et par la réaction capillaire ou exhalante qui succède. L'aptitude des corps vivants à se maintenir au-dessus ou au-dessous du degré de chaleur du milieu ambiant fait qu'ils ne sont sensibles qu'en deçà et au-delà du milieu accoutume. La sensation de la température ne peut pas être absolue. Elle dépend de l'état dans lequel se trouve l'organe tactile. Si le corps touché est plus chaud, il cédera du calorique et paraîtra plus chaud. S'il est plus froid, il en enlèvera et paraîtra plus froid. C'est ce qui fait qu'une eau tiède dans laquelle on plonge à la fois les deux mains, paraîtra chaude à la main qui sort d'une eau froide, et froide à la main qui sort d'une eau chaude. Le degré de température varie encore selon l'étendue de la surface tactile qui plonge dans le liquide. La même eau paraîtra très-chaude à la main qui y plongera tout entière, et beaucoup moins au bout du doigt de l'autre main qui y sera plongé. Ainsi un bain paraît d'autant plus chaud qu'on s'y enfonce davantage. On a fait beaucoup de calculs sur les différentes modifications de la température ; mais, dans ces calculs, on n'a pas assez tenu compte des modifications vitales et surtout de l'inégalité d'épaisseur delà couche épidermique, fort mauvais conducteur du calorique. Voilà pourquoi la langue reçoit plus vivement la sensation de la chaleur sur les bords où l'épithélium est trèsmince. Voilà pourquoi les joues, les paupière, l'olécrane sont très-sensibles à la chaleur. L'application prolongée rend aussi le toucher plus sensible à la température.
Ainsi, telle qu'elle est, la main suffit pour recevoir les impressions tactiles les plus variées et les plus étendues ; et c'est par elle que nous recevons les premières notions des corps extérieurs.
On s'est demandé si les nerfs qui président au toucher sont aptes à recevoir indistinctement toutes les impressions des qualités différentes des corps, ou s'il y a des filets particuliers et distincts pour chaque qualité : par conséquent si les uns sont dévolus à la chaleur, d'autres à la consistance, d'autres aux aspérités, etc. La physiologie est muette, ou plutôt elle répond négativement. Pour elle, les mêmes filets donnent connaissance des différentes qualités physiques des corps. L'impression étant différente, elle est différemment sentie. Il n'est pas besoin pour cela d'admettre des nerfs distincts. Le même suffit pour recevoir l'impression et la transmettre.
i-20 SYSTÈME NERVEUX CÉRÉBRAL.
Variations et questions diverses.
Le toucher présente beaucoup de variétés suivant l'état du derme et de lepiderme, suivant surtout que le sens a été plus ou moins exercé. Comparez le toucher des mains calleuses et presque insensibles du manouvrier avec la finesse de celui de la main délicate d'une petite maîtresse. L'histoire a conservé les noms de quelques hommes qui avaient acquis une supériorité de toucher extraordinaire. L'antiquaire Saunderson, privé de la vue, distinguait une médaille vraie d'avec une médaille fausse. Le sculpteur Ganivasius, quoique aveugle , jugeait également des beautés de son art. Bayle a vu un maître de musique, privé de la vue, juger les couleurs d'après les sensations du toucher. Il se réglait sur le mode d'aspérités qu'il découvrait dans les corps diversement colorés. Qui n'a pas vu des aveugles jouer aux cartes et en reconnaître les figures à la saillie imperceptible des couleurs qui les représentent ? Dufour, dans son Essai sur V étude de V homme, raconte l'histoire d'un menuisier qui faisait tous les objets de son art avec une précision remarquable, et il en ajustait les pièces avec la plus grande régularité. Interrogé sur cette faculté du toucher , il répondait constamment qu'il agissait comme s'il voyait ses pièces. De cette façon le toucher ne faisait que suppléer à sa vue absente. Nous avons vu un fait semblable dans les ateliers du célèbre mécanicien Verpilleux de Rive-de-Gier. L'ouvrier qui en fait le sujet a surtout une aptitude inconcevable pour reconnaître le moindre défaut de deux pièces destinées à s'ajuster ensemble. Ces faits nous paraissent vrais, pourvu qu'on n'en exagère pas la portée, en supposant, par exemple, que ce sont les couleurs elles-mêmes qui sont reconnues au toucher, ce qui est de toute impossibilité. La poésie seule peut admettre qu'on peut voir et entendre avec les mains. L'intelligence peut quelquefois suppléer à un sens qui manque -, mais elle ne peut jamais le remplacer.
Le sexe apporte une différence notable en faveur de la femme. Sa peau délicate et sensible lui fournit une connaissance plus vive et plus prompte des objets qui la touchent. Par la même raison l'enfant éprouve des impressions tactiles bien plus délicates et plus vives , que ne le fait l'homme mûr et surtout le vieillard , dont la peau se couvre d'un épiderme calleux qui voile la peau de la sensibilité qui lui reste. Mais de tous les modificateurs du toucher, la maladie est le plus puissant. Elle le fait varier à l'infini , soit en l'exaltant, soit en l'affaiblissant, soit en le viciant.
On juge mieux les différences tactiles de deux corps qui se succèdent dans le même point, que lorsqu'ils sont appliqués simultanément dans deux points différents.
Usages.
Nous savons déjà que, par le toucher, nous acquérons la connaissance des qualités physiques des corps. On lui accorde aussi la plus grande importance
pous le rapport intellectuel. On a dit qu'il était moins sujet à l'erreur que les autres sens. On a même prétendu qu'il rectifiait leurs erreurs et qu'il pouvait les remplacer. « Il est de tous nos sens, a-t-on dit, le plus prudent et le plus circonspect ; il vérifie, contrôle, confirme, réforme ou annule les jugements de la vue. Il est le plus dépendant de la volonté : il va à la rencontre des stimulants. » Cette assertion a quelque chose de vrai ; cependant il ne faut point l'exagérer. Le toucher ne peut pas plus remplacer les autres sens, que les autres sens ne peuvent le remplacer. Ils ne peuvent que s'entr'aider, s'associer, se fortifier. La certitude du toucher n'est pas telle qu'elle ne soît quelquefois mise en défaut. Ainsi une boulette unique nous paraît double, lorsque nous la touchons avec les deux doigts indicateurs et médius croisés. Un pétale de rose placé entre deux doigts est inappréciable au toucher , il ne manifeste sa présence qu'à la vue et à l'odorat. L'immersion simultanée ou successive des mains dans deux liquides d'une égale température mais d'une nature différente, ferait croire à l'identité de ces liquides, si la différence n'était pas indiquée par d'autres sens. L'expérience que nous avons déjà rapportée de la sensation différente que produit la même eau , dans laquelle on plonge à la fois les deux mains, l'une sortant d'une eau chaude, l'autre sortant d'une eau froide, ferait croire à l'existence de deux liquides différents. Ces exemples suffisent pour faire voir que le toucher, employé seul, n'est pas aussi parfait qu'on a voulu le dire. Ce n'est que pour l'étendue qu'il peut être regardé comme le sens géométrique par excellence. Il est, sous ce rapport un auxiliaire indispensable de la vue, qui n'a, il est vrai, que l'angle visuel formé par les rayons, pour apprécier le volume et la distance des corps, et qui cependant, par l'habitude, acquiert une précision souvent rigoureuse. M. Longet va plus loin, il dit que le toucher nous égare sur la consistance, le poids, la température, les mouvements des corps, aussi bien que sur leur forme, leur étendue, leur situation et leur nombre.
On a attribué au toucher les aptitudes pour les arts et la supériorité industrielle, mais ici, ce n'est pas la sensibilité tactile qui joue le rôle principal -, ce sont les mouvements que la main exécute par l'action particulière et minutieuse des muscles , qui ne sont eux-mêmes que les agents de l'intellect , dont ils réalisent les conceptions variées.
On l'a regardé comme un organe de transmission des passions , en faisant passer par tout le corps les sensations voluptueuses, le feu brûlant qui semble partir comme une étincelle de l'objet aimé qu'on touche.
Un homme réduit au seul sens du toucher ne pourrait jamais arriver à se former une notion quelconque sur un corps qui lui serait extérieur, puisqu'il ne percevrait jamais que des sensations de contact, de résistance et de température, et que ces sensations ne seraient jamais identiques pour deux points différents des téguments. Il ne pourrait pas non plus se former une idée de la distance proprement dite, parce que, pour cela , il faut établir une comparaison que le toucher ne peut pas faire.
« Si la nature, au lieu de mains et de doigts flexibles, eût terminé nos poignets par un pied de cheval, qui doute que les hommes, sans arts, sans habitations, sans défense contre les animaux, tous occupés du soin de pourvoir à leur nourriture et d'éviter les bêtes féroces , ne fussent encore errants dans les forêts comme des troupeaux fugitifs?» (Helvétius. De l'Esprit.) C'est abuser étrangement des analogies. Le manchot peut devenir un homme extraordinaire , ce que ne fera jamais le cheval, pas même le singe avec ses quatre mains, parce qu'il y a dans la cervelle de l'un ce qui n'est pas dans la cervelle des autres. Galien semble s'être chargé de réfuter cette opinion. «L'homme, dit-il, a des mains parce qu'il est un animal raisonnable , et que les mains sont pour lui des instruments convenables. Il n'est point raisonnable parce qu'il a des mains, mais il a des mains parce qu'il est raisonnable. Ce ne sont pas les mains qui lui ont enseigné les arts, c'est la raison. »
§ G. Considérations générales sur les sens.
Tels sont les sens admis par les physiologistes. La sensation éprouvée dans le coït, et que BufTon rapportait à un sixième sens, procède d'une modification tactile et présente quelque analogie avec le phénomène du chatouillement. Quant aux autres sens qu'on a pu supposer chez les animaux, il ne nous est pas permis d'apprécier ce que nous ne pouvons pas connaître , pas plus qu'il n'est possible à l'aveugle de naissance de se faire une idée des couleurs. Rien ne prouve mieux leur importance que les soins que la nature a pris pour les placer convenablement et pour leur assurer une protection efficace. De plus, ils n'entrent pas en exercice aussitôt qu'ils sont formés. Ils restent en repos jusqu'à la naissance, parce qu'avant cette époque le fœtus n'en a pas besoin , puisqu'il ne peut avoir aucune relation avec le monde extérieur. Le tact seul s'exerce faiblement pendant la vie intra-utérine ; encore ne peut-on pas assimiler au toucher la sensation qu'éprouve alors le fœtus. Mais, à la naissance, ils entrent tous en exercice et ils deviennent pour l'enfant les agents d'une nouvelle vie.
Pour qu'une sensation quelconque s'exécute, il y a d'abord trois conditions essentielles que nous devons examiner : ce sont l'acte d'impression, l'acte de transmission et l'acte de perception.