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DE LA VOIX ET DE LA PAROLE

La voix est un son produit dans le larynx au moment où l'air expiré traverse cet organe, lorsqu'il a été placé dans les conditions favorables à cet effet. La voix peut être modulée et former le chant, ou être articulée et constituer la parole. Elle caractérise le langage conventionnel lorsqu'elle a pour objet l'exposition des idées, tandis qu'elle devient un langage affectif quand elle s'accomplit sous la seule influence des passions. La voix n'a lieu que chez les animaux qui ont des poumons et un larynx. Ainsi, elle manque toujours chez les animaux qui n'ont que des branchies ou des trachées. Quoique le larynx soit bien réellement le seul organe dans lequel se forme la voix, cependant plusieurs autres parties essentielles concourent à son développement. Ainsi, le poumon, la trachée-artère, le pharynx, la cavité buccale et les fosses nasales sont indispensables à son complément. Les bruits que font entendre certains insectes sont produits, soit par les élitres et les ailes, soit par une partie membraneuse disposée en tambour, soit par le frottement de deux membres qui agissent l'un sur l'autre ; mais, dans tout cela, il n'y a rien qui ressemble à la voix. Depuis longtemps on est d'accord sur le lieu où la voix est formée. Les plaies et les fistules de la trachée et du larynx, au-dessous de la glotte , ont toujours causé l'aphonie , tandis que l'ouverture du canal aérien, au-dessus de la glotte, n'empêche pas la production des sons. Biehat a incisé et même retranché sur plusieurs chiens la membrane thyro-hyoïdienne sans altérer d'une manière remarquable le son vocal. L'ablation du sommet des arythénoïdes n'a pas non plus causé d'altération sensible. En pratiquant la section de la partie moyenne des arythénoïdes , il a cependant vu la voix s'altérer et même cesser. D'où il conclut que les ventricules et les cordes vocales supérieures jouent un rôle important dans la production des sons. Les expériences de Savart arrivent à peu près au même résultat. Sans ajouter une trop grande valeur à ces expériences, elles ne doivent point être négligées. Elles prouvent de plus en plus que dans le larynx rien n'est inutile ni superflu, que chaque partie a son usage déterminé , et que cet organe est l'instrument le plus parfait pour produire les sons. Les recherches de Schwann, Lauth, Eulenberg ont fait connaître dans le larynx la présence d'un tissu élastique spécial qui ne peut pas être étranger à la résonnance de la

voix. Nous verrons plus loin, en effet, que, d'après les expériences de M. Lonjet, ce n'est pas dans la glotte supérieure que se forme la voix.

La glotte doit être contractée à un certain degré pour la production du son. Depuis Galien, qui, le premier , a signalé l'influence des nerfs laryngiens sur les muscles du larynx , et par conséquent sur la production de la voix, les expériences se sont multipliées. Gavard, Boyer, Richerand , Bichat, Legallois, etc. ont agi tantôt sur les laryngés supérieurs , tantôt sur les récurrents. Tous ont démontré l'influence des nerfs sur le larynx, en agissant sur les muscles auxquels ils se distribuent. Mais ils ont quelquefois laissé entrevoir quelque vague lorsqu'il a fallu préciser le muscle qu'ils paralysaient et celui qu'ils excitaient , parce qu'ils ne connaissaient pas assez par quels filets nerveux chaque muscle était animé. Les expériences de M. Longet sont beaucouf) plus positives. La section des ramuscules nerveux qui vont se distribuant aux muscles crico-thyroïdiens a causé une raucité très-prononcée de la voix, due au défaut de tension des cordes vocales, surtout des supérieures. Ces muscles sont donc les tenseurs des cordes vocales, et conséquemment les constricteurs de la glotte. Il a fait passer un courant électrique par les filets du larynx inférieur qui se rendent aux muscles arythénoïdiens. De suite la glotte s'est rétrécie et les cartilages arythénoïdes se sont rapprochées avec force. Le muscle arythénoïdien est donc un constricteur de la glotte, surtout du côté des arythénoïdes. Par la section des rameaux récurrents qui se rendent aux muscles arithénoïdiens , aux crico - arythénoïdiens postérieurs et aux thyro-arythénoidiens , en laissant intacts les seuls filets des muscles crico-arythénoïdiens latéraux, il a paralysé les trois premiers muscles qui , sous l'influence de réophores appliqués sur les récurrents, n'ont pas produit le rapprochement de la glotte arythénoïdienne, tandis ime la glotte interligamenteuse s'est fermée par l'accolement des cordes vocales inférieures. Les muscles crico-arythénoïdiens latéraux sont donc les constricteurs de la glotte , mais spécialement de la glotte interligamenteuse ou vocale. Il a fait contracter les crico-arythénoïdiens postérieurs en galvanisant le récurrent , après avoir pratiqué la section des filets qui se rendent aux autres muscles. Alors les arythénoïdes se sont écartés et la glotte s'est dilatée. Les crico-arythénoïdiens postérieurs sont donc les tenseurs et surtout les dilatateurs de la glotte. Il y a donc deux constricteurs et un dilatateur de la glotte. Enfin , en faisant contracter les muscles thyroarythénoïdiens, il a donné plus de rigidité aux cordes vocales inférieures et il les a rendues plus vibrantes. Le résultat de ses expériences sur l'action des nerfs laryngiens l'a conduit aux conséquences suivantes. Le rameau externe du laryngé supérieur exerce seul de l'influence sur la voix , à cause de sa distribution aux muscles crico-thyroïdiens. Sa section produit une raucité singulière de la voix , tandis que la section des rameaux internes ne cause point d'altération. Ces derniers ne paraissent que sensitifs et destinés à porter la sensation cérébrale à la membrane interne du larynx. La section des récurrents entraîne toujours une altération profonde de la voix ou même sa

1)61 SYSTÈME NERVEUX CEREBRAL.

perte absolue, ainsi qu'un trouble plus ou moins notable de la respiration, comme l'avait déjà observé Gallien. Cependant Haller, Muller, Sédillot , etc. ont vu la voix se conserver quelquefois après cette section, ce qu'ils ont attribué à différentes causes. On ne remarque ce fait que chez les jeunes animaux. En conséquence, il provient de ce que chez eux l'étroitesse plus grande du larynx , augmentée par la contraction des crieo-thyroïdiens qui reçoivent leurs rameaux des laryngés supérieurs , permet aux sons aigus de se former encore dans le larynx, car, alors, chez les adultes , la voix n'est jamais conservée.

La contraction des muscles de la glotte produit-elle le son en faisant seulement varier le diamètre de cette ouverture ou en rendant les bords de celle-ci susceptibles de vibrer sous l'influence de l'air? Si ce dernier mécanisme a lieu, les lèvres de la glotte vibrent-elles à la manière deS cordes d'un violon, d'une guitare ou autre instrument analogue, ou bien à la manière des anches des instruments à vent? Enfin , si le larynx peut être considéré comme un instrument à vent et à anche, la lame vibratile placée à l'embouchure a-t-elle la plus grande part aux variétés des to^is , ou bien doit-on attribuer ces variétés aux changements que le conduit peut présenter dans la longueur? Toutes ces opinions ont été avancées par des physiologistes du premier rang. Elles ont toutes pour base une analogie observée entre le mécanisme de la voix et celui de la formation des sons dans un instrument de musique \ mais, prises isolément, elles sont insuffisantes en ce que les conditions diverses des instruments avec lesquels on a voulu établir une comparaison se trouvent réunies dans l'appareil de la voix. Avant de les examiner nous allons exposer quelques expériences de Bichat, qui tendent à faire connaître le mécanisme de la production du son simple, abstraction faite de son acuité ou de sa gravité. Suivant ce physiologiste , 1° la glotte se resserre davantage pour les sons forts et moins pour les sons faibles ; 2° les bords de cette ouverture ne présentent aucune vibration appréciable, quelle que soit la force du son. L'inspection ne lui a rien appris sur ces vibrations, qu'il regarde pourtant comme probables, et auxquelles il pencherait à rapporter les divers degrés d'acuité ou de gravité, tandis que la différence du diamètre de l'ouverture ne lui paraît relative qu'à la force ou à la faiblesse de la voix. 11 avoue que la production des sons graves ou aigus sera longtemps un objet de discussion, parce que les animaux soumis aux expériences ne rendent que des sons plus ou moins forts , plus ou moins faibles , et qui sont toujours étrangers à des gradations harmoniques. Ces expériences établissent donc que le son inarticulé et non modulé exige, suivant sa force, divers degrés de resserrement de la glotte, et non les vibrations manifestes des bords de cette ouverture. Ce qui pourrait faire comparer le larynx à un instrument à vent du genre des flûtes, comme l'avait déjà fait Galien. D'un autre coté, d'autres physiologistes ont cru y voir des vibrations $ d'autres , avec M. Segond , ont] pensé que le larynx était formé de deux instruments, l'un représenté par les]

ordes vocales inférieures pour îes sons de la voix de poitrine, l'autre re

eu

présenté par les cordes supérieures et les autres parties accessoires pour la voix de tête. De cette manière, le larynx a été comparé tantôt à un instrument à vent, tantôt à un instrument à cordes , tantôt à un instrument à anche , à l'appeau des oiseaux. Il en est résulté plusieurs théories qu'il est hon d'examiner pour savoir jusqu'à quel point elles sont fondées.

Suivant Dodart, l'appareil de la voix est un instrument à vent du genre des cors. Dans cette théorie , les lèvres de la glotte sont assimilées à celles du joueur de cor : les mouvements d'ascension et d'abaissement du larynx ne contribuent pas directement aux tons , mais seulement par leur influence sur le degré d'ouverture de la glotte. La voix et tous ses tons sont formés dans la glotte par le choc de l'air intérieur contre l'air extérieur. En conséquence, les fosses nasales et la cavité buccale ne contribuent en rien à sa formation 5 elles ne font que la modifier et la moduler une fois qu'elle est formée. La trachée- artère n'y est pour rien non plus. En conséquence, le larynx n'est pas une anche. Cependant , par une sorte de contradiction , Dodart, vers la fin de son Mémoire , admet une vibration des cordes vocales , qu'il compare à l'effet d'un châssis bruyant. Ses efforts, pour bien expliquer les tons sont impuissants , et ils le laissent flotter dans une hésitation que nous comprenons, puisque sa théorie est rejetée.

Ferrein compara les lèvres de la glotte aux cordes d'un violon et leur donna le nom de cordes vocales. Le courant d'air était l'archet-, l'effort de la poitrine et des poumons était la main qui conduit l'archet \ les cartilages thyroïdes , les points d'appui ; les arythénoïdes , les chevilles ; et enfin les muscles qui s'y insèrent étaient les puissances destinées à tendre ou à relâ cher les cordes. Cette théorie a donc quelque rapport avec celle à laquelle Dodart avait fini par être entraîné. Elle se prête à de nombreuses objections. Ainsi, les lèvres, de la glotte ne sont pas isolées ; elles ne peuvent tout au plus se raccourcir que de deux ou trois lignes , ce qui ne suffit pas pour la production de tous lestons de la voix humaine. Elle ne rend pas non plus raison de l'élévation et de l'abaissement du larynx à chaque changement de ton. Une corde mouillée et adhérente dans toute sa longueur ne vibre pas et ne produit pas de son. « Qu'y a-t-il, dit le célèbre Biot, dans la glotte qui ressemble à une corde vibrante? Où trouverait-on l'espace nécessaire pour donner à cette corde la longueur qu'exigent les sons les plus graves? Comment pourrait-on jamais en tirer des sons d'un volume comparable à ceux que l'homme produit? Les plus simples notions d'acoustique suffisent pour faire rejeter cette étrange opinion.» Ainsi, Ferrein finit par regarder l'organe vocal comme un instrument à corde et à vent.

Cela n'a pas empêché Dutrochet de reproduire cette théorie. A la vérité, il ne considère plus les lèvres de la glotte comme des cordes d'instrument , mais il leur reconnaît toutes les conditions qui peuvent faire changer à l'infini le nombre des vibrations. Par l'action variée des muscles intrinsèques du larynx, les lèvres de h glotte acquièrent des degrés très -différents de Ion

gueur, de grosseur et d'élasticité ; l'élévation du larynx contribue à l'acuité de l'angle thyroïdien et au resserrement de la glotte ; enfin, son abaissement donne lieu à un état opposé. Ainsi, pour Dutrochet, le larynx est un instrument vibrant, mais non compliqué d'un tuyau 5 la gradation harmonique delà voix est due aux vibrations des lèvres de la glotte par l'air d'expiration -, l'élévation ou l'abaissement du larynx ne contribue pas à la variété des tons en faisant changer la longueur du tuyau vocal, mais en modifiant le diamètre de la glotte ; la partie vibratile n'est pas le ligament thyro-arythénoïdien, mais le muscle de même nom , qui fait contracter un plus ou moins grand nombre de ses fibres et varie ainsi beaucoup en grosseur. Cependant, une corde vibrera encore moins lorsqu'elle sera enveloppée d'une membrane humide. Ainsi la modification de Dutrochet est encore moins admissible que celle de Ferrein.

Muller n'a fait que reproduire la théorie de Ferrein en changeant le nom de cordes vocales en celui de rubans. Pour lui, c'est toujours une anche , ce sont toujours les ligaments inférieurs, rubans vocaux, cordes vocales, anches membraneuses qui produisent le son par leur vibration sous l'action de l'air, qui les remue à la manière d'un archet.

Cuvier rapporte l'appareil vocal aux instruments à vent qui sont munis , à leur entrée, d'un corps sonore, c'est-à-dire, d'une lame capable de vibrer, ou, au moins, de briser l'air qui passe contre son tranchant. Dans sa théorie , ce grand naturaliste fait contribuer plusieurs parties de l'instrument à la production des tons. 1° Les tons fondamentaux correspondent à une longueur déterminée de l'instrument. 2° Les tons harmoniques sont liés aux divers degrés de tension ou de rapprochement des bords de l'ouverture où se forme le son. 3° Enfin, la réduction plus ou moins marquée de l'ouverture par laquelle se forme le son a la même influence que l'augmentation de longueur du corps de l'instrument ; par exemple, dans l'orgue , un tuyau bouché par en haut donne l'octave au-dessous du ton qu'il donnerait s'il était ouvert ; c'est comme s'il avait double longueur. On a objecté à cette théorie : 1° Que la longueur du tuyau vocal ne varie pas assez pour rendre raison des tons nombreux que produit la voix humaine , et qui embrassent quelquefois trois octaves ou quarante-huit demi-tons ; le larynx, qui ne peut, le plus souvent, se déplacer que d'un pouce, ne raccourcit, par conséquent , le tube phonateur que d'un cinquième, ce qui devrait donner seulement la tierce majeure et non la double ou la triple octave. Cuvier dit que ces octaves aiguës ne sont que les harmoniques des octaves basses. Pour admettre cette opinion, il faudrait, ce qui n'est pas, que le larynx n'eût pas changé de position pour produire les notes aiguës. 2° Que l'occlusion de la bouche ou des narines ne change pas le ton, mais rend seulement le son plus sourd, et qu'après avoir fermé les narines, le son ne devient pas plus grave, mais plus intense si l'on adapte à la bouche un porte-voix. Ces objections ont été faites par Dutrochet et reproduites par Adelon et Colombat. Ce dernier cite encore , comme objection , le fait suivant qu'il a signale le premier. Après avoir pris la note

le

,„ plus aiguë de la voix, on peut parvenir à la plus grave possible , non en abaissant et en relâchant l'instrument, mais , au contraire , en contractant plus fortement tous les muscles de l'appareil phonateur , de manière à faire encore monter plus haut le larynx.

Biot admet les conditions vibratiles qui ont été assignées aux lèvres de la glotte par Dutrochet , mais il assimile aux anches des instruments à vent les bords de cette ouverture. En outre , les mouvements de totalité du larynx ne lui paraissent pas seulement relatifs aux divers degrés des diamètres de la glotte, ils contribuent aussi à la différence des tons en faisant varier la longueur et la largeur du tuyau vocal. Si les lames qui forment l'anche humaine sont fixes par trois de leur côtés et libres par un seul -, si ces lames sont susceptibles de nombreuses modifications dans leur largeur, leur épaisseur, leur grosseur et leur élasticité, c'est parce que la nature a multiplié les circonstances favorables à l'action de l'anche humaine. Cette théorie peut donc être rapportée à celle de Dutrochet pour le mécanisme de la glotte, et à celle de Cuvier pour le mécanisme du conduit placé au-delà de cette ouverture.

Liskovius semble se rattacher à l'opinion de Dodart. Il compare la voix humaine aux sons qui se produisent quand l'air est poussé violemment à travers une ouverture étroite. La hauteur du ton dépend de la grandeur de l'ouverture et de la vitesse du vent. Le ton est d'autant plus élevé que l'ouverture est plus étroite et la pression duvent plus grande, et vice versa. Ainsi, la cause de la voix est dans le passage de l'air à travers la glotte. Les ventricules résonnent par communication. Pour la voix de poitrine , les cordes vocales sont relâchées ; elles sont tendues pour la voix de fausset. Le larynx est un instrument à anches , dans lequel les ventricules déterminent les tons en renforçant le son. Après avoir nié toute espèce de vibration, il admet , dans ces éléments des ventricules, des oscillations sonores primordiales et originelles.

M. Savart a fait à la théorie de l'anche humaine les objections suivantes : « 1° Pour qu'une anche rende un son, il faut qu'elle soit presque en contact avec les parois de la gouttière dans laquelle elle se meut, afin que l'écoulement de l'air ne se fasse que périodiquement ; or, d'après ce principe, le larynx ne pourrait rendre aucun son toutes les fois que les ligaments vocaux inférieurs sont écartés l'un de l'autre ; 2° il n'y a rien dans les sons de la voix qui ressemble aux sons des anches, même de celles qui sont le plus perfectionnées. 3° Dans la théorie des anches, on ne dit pas à quoi servent, dans l'instrument vocal de l'homme, les ventricules du larynx et les deux ligaments supérieurs de la glotte. Cependant, ces parties jouent nécessairement un rôle important dans la production de la voix : car si l'on souffle dans un larynx de cadavre réduit aux seuls ligaments vocaux inférieurs, on n'obtient de son vocal qu'avec de très-grands efforts -, tandis qu'on en obtient de fort naturels dans un larynx intact, dont on rapproche les cartilages arythénoïdes l'un de

l'autre, pour remédier au défaut de contraction des muscles thyro-arythénoïdiens. » A cette troisième objection, on peut joindre l'expérience par laquelle Bichat a paralysé la voix en faisant la section des arythénoïdes dans leur milieu. M. Savart assimile l'organe de la voix aux tuyaux de la flûte ou de l'orgue, dans lequel le son est produit par le brisement de l'air, et le ton modifié suivant la longueur du conduit , et suivant les degrés différents d'ouverture de la bouche et des lèvres. La difficulté consistait à expliquer comment un tuyau aussi court que l'organe vocal de l'homme pouvait produire des tons aussi variés, et surtout des tons aussi graves. M. Savart a cru résoudre ces difficultés en indiquant dans le tuyau vocal toutes les conditions qui pouvaient faire varier le ton dans les tuyaux de flûte, qui ont très-peu de longueur. Ainsi , il signale l'influence de la vitesse ou du ralentissement de la colonne d'air dans les tuyaux d'orgue très-courts, puisque cette influence est nulle dans les tuyaux qui ont une certaine longueur. Il fait remarquer encore la variété des tons qu'on obtient, en modifiant seulement la vitesse de la colonne d'air, pour imiter le chant des oiseaux dans les appeaux. Aussi, le peu de longueur et la forme du larynx le lui font comparer à ce dernier instrument. Il ne limite point la partie productrice du son aux lèvres inférieures de la glotte , il y comprend les ventricules et les ligaments vocaux supérieurs. En effet, l'agent producteur de la voix dans le larynx représente une cavité limitée en haut et en bas par deux lames ayant une ouverture centrale. Cette cavité est, en outre, extensible et vibratile par l'action des muscles intrinsèques du larynx. Elle est aussi munie supérieurement et inférieurement d'un tube également extensible. On voit, d'après cela, pourquoi on peut enlever les parties supérieures au larynx et conserver la voix, quoique beaucoup plus faible. Aussi, il regarde cet appareil supérieur comme un tube renforçant ajouté à l'appeau vocal.

Ces débats et ces hésitations sont loin de satisfaire. Aussi, M. Gerdy pense qu'au lieu d'assimiler l'organe de la voix à quelques-uns de nos instruments de musique, il serait plus juste de montrer que l'instrument de l'homme n'a pas son pareil encore dans les instruments des arts. Après avoir fait connaître ces différentes analogies de l'instrument vocal avec les instruments sonores, il nous sera peut-être possible, ou tout au moins plus facile d'assigner le rôle que chaque partie joue dans la production des sons et dans la variété des tons.

Nous avons vu combien sont imparfaites les théories que nous avons exposées ; aucune ne peut satisfaire. La raison en est simple. Quelques physiologistes, physiciens trop absolus , n'ont vu dans le larynx qu'un instrument de physique, et ils lui ont rapporté trop exclusivement ce que la physique leur démontrait pour la formation des sons ; tandis qu'il n'en est pas de même pour la phonation. Les autres ont pratiqué de nombreuses expériences, la plupart sur le cadavre. Alors , que d'incertitudes ont dû se glisser ! Aussi, elles ne sont guère propres à éclairer le mécanisme de la voix. Là il n'y a plus ni tension vitale, ni modification sans cesse variée par les

contractions musculaires du larynx et des organes accessoires, ni circulation, ni sécrétion, etc. Celles qui ont été pratiquées sur les animaux vivants ne sont pas plus satisfaisantes. Toujours la douleur vient se joindre à l'expérimentation , la complique et en fait varier les effets. Bien que la voix ne se forme que dans le larynx, nous ne croyons pas devoir passer sous silence la participation des organes accessoires, poumons, trachée-artère, pharynx, cavité buccale, fosses nasales. Ils ne forment pas la voix, il est vrai ; mais ils sont indispensables pour en modifier les tons et lui donner toutes les inflexions nécessaires pour en faire la parole, le chant , etc. En général, la voix sort par la bouche plus ou moins grandement ouverte ; cependant, elle peut sortir aussi par les fossses nasales , la bouche étant fermée \ mais alors l'intonation a un timbre particulier.

Le poumon, réservoir de l'air, le pousse dans le larynx et fait la fonction d'un soufflet. Mais il ne borne pas sa participation à cet acte purement physique , il contribue beaucoup au caractère de la voix. Cela est si vrai, qu'au timbre de la voix vous reconnaissez qu'un homme à la poitrine forte ou faible, c'est-à-dire les poumons. Vous reconnaissez aussi les lésions dont cet organe est atteint, ou auxquelles il est disposé. A qui n'est-il pas arrivé de prédire quelques années d'avance, et seulement à la voix , l'envahissement de la phthisie pulmonaire , lorsqu'aucun signe encore ne pouvait la faire soupçonner ? Comment agit-il sur l'air qu'il envoie ? Je n'en sais rien ; mais il faut bien qu'il agisse, et je signale le fait.

Lorsqu'on voit le larynx s'élever et s'abaisser suivant les différentes intonations de la voix, on ne peut pas douter que la trachée-artère ou porte-vent, ne participe à ces différentes nuances. Elle s'accourcit et s'allonge alternativement, et nous nous sommes assurés bien des fois qu'elle se dilatait et se rétrécissait alternativement aussi. Cette action a pu être niée dans un temps ; mais la contraction connue des fibres musculaires de Reissessin ne nous permet plus d'en douter. Lorsque les tons graves ont lieu, le porte-vent se raccourcit et se dilate en même temps. Lorsque ce sont les tons aigus, il s'allonge et se rétrécit. Dans le premier cas, l'air sort moins rapidement et il vient se heurter et se briser moins vivement contre les anfractuosités du larynx. Dans le second cas, au contraire, la vitesse de l'air est augmentée, et sa colonne vient se heurter avec plus d'impétuosité contre les lèvres vocales de la glotte. Il est si vrai que la rapidité des vibrations détermine le ton aigu ou grave, que, si vous faites tourner une roue dentée et que vous appliquiez le bord d'une carte sur ses dents , vous rendrez à volonté le son grave ou aigu , en tournant la roue plus lentement ou plus vite.

C'est dans la cavité vocale du larynx que se forme la voix. Cet espace y contribue-t-il en masse, ou bien chaque partie qui le constitue y remplit-elle un rôle particulier, et quel est ce rôle ? Les expériences ont été assez multipliées 5 cependant, elles ne sont pas encore aussi satisfaisantes qu'on aurait pu le désirer. Toutefois, nous allons faire part de ce qu'elles nous ont révélé de plus positif.

Les deux glottes supérieure et inférieure se resserrent plus ou moins , suivant que le son est plus ou moins aigu. Elles représentent une fente plus ou moins étroite et un peu plus élargie au centre. Il est à présumer que les ventricules éprouvent aussi quelques changements ; mais il a été impossible <le jamais les apprécier.

Galien, Haller et Muller ont refusé à Yépiglotte toute espèce de participation à la phonation. Cette valvule ne leur paraît destinée qu'à s'abaisser sur la glotte, pour empêcher les boissons et les aliments de s'y engager. Cependant, Biot et Magendie ont pensé qu'elle servait à enfler le son de la voix, depuis la vibration la plus courte jusqu'à la plus étendue. Elle ne peut pas être complètement inutile : car, dans certains cas d'œdême ou d'autres affections de cet organe , le timbre de la voix s'altère et ne peut pas parcourir toutes les modulations qu'il parcourait auparavant. C'est en se renversant plus ou moins en arrière qu'elle agit ; elle change ainsi la direction de l'air sonore et en diminue quelquefois la colonne. Dans ce jeu, elle n'agit point par ellemême : elle est poussée par la base de la langue. C'est ce qui fait que son absence n'est pas toujours aussi sensible qu'on pourrait le croire , parce qu'alors cette base en remplit plus ou moins bien les fonctions en se portant plus ou moins en arrière ou en devant.

L'ablation des cordes vocales supérieures a pu paraître ne pas changer la voix chez certains animaux, et conduire à les regarder comme inutiles à la phonation. Oui, sans doute, alors les cordes inférieures suffisent pour produire un son ; mais ce n'est pas là la voix complète. Trop souvent, nous avons vu le timbre et les qualités de la voix changer par l'œdème ou autres lésions de ces cordes, pour ne pas leur accorder une participation. L'état violent dans lequel se trouvent les animaux qu'on torture, ne permet pas d'apprécier bien juste tous les effets qu'on observe.

Quelques expériences ont permis d'enlever les ventricules, et de voir, encore après, la voix se produire dans les cordes vocales inférieures , ce qui a porté quelques physiologistes à ne placer que dans ces cordes la formation de la voix. Elles sont essentielles ; mais elles ne suffisent pas pour la compléter. Le son qui sort alors de leur ouverture n'est pas la voix complète. Pour arriver là, il faut que la cavité des ventricules donne à l'air vibrant et sonore une résonnance bien plus grande, en un mot, la résonnance qui caractérise la voix en la renforçant. Les expériences de M. Cagniard-Latour sur la pression du mercure, ne laissent pas de doute à cet égard. D'ailleurs, leur obstruction cause l'aphonie.

Les cordes vocales inférieures sont indispensables. Leur moindre lésion, leur ablation totale ou partielle suffit pour anéantir ou troubler la voix. Cependant, elles ne suffisent pas pour la compléter. Les ventricules la renforcent , et les cordes supérieures la perfectionnent et la rendent plus apte aux différents modes dont elle est susceptible.

L'espace inter-arythênoïdien doit jouer un rôle dans la production des sons,

Cependant , on n'y voit point de vibrations et on peut l'obstruer sans que la voix soit perdue.

Les cartilages arythénotdes , comme nous l'avons vu, s'écartent l'un de L'autre ou se rapprochent, et ils se portent tantôt en avant, tantôt en arrière. De ce quadruple mouvement, il résulte quatre états différents de la glotte supérieure et de ses lèvres ou cordes vocales supérieures. Elles sont ou rapprochées ou écartées, ou tendues ou relâchées Ces dispositions différentes sont toutes le résultat de l'entraînement des cartilages : car ces cordes ne contiennent pas de muscles, elles ne peuvent pas se mouvoir par elles-mêmes. Bien qu'elles ne forment pas la voix , elles ne peuvent pas être inutiles à la phonation. Le premier son est formé dans la glotte inférieure ; mais, en arrivant dans l'air des ventricules , il trouve un appareil renforçant dans le tuyau laryngien. Le choc de ces deux airs cause des vibrations qui le font résonner et qui produisent la voix. Ces deux organes ou glottes sont donc liés et indispensables à la formation complète de la voix. Sans la glotte supérieure, le son qui s'écoulerait du larynx ne ressemblerait pas à la voix. C'est ce qui fait qu'on a comparé l'organe vocal de l'homme à un appeau surmonté d'un tube ; aussi, la glotte est-elle beaucoup plus ouverte pour les sons graves, et plus fermée pour les sons aigus.

A leur sortie de la glotte , les vibrations qui ont été produites dans le larynx pour engendrer la voix, doivent être portées au dehors en traversant les cavités subséquentes à la glotte, et qu'on appelle le porte-voix. En conséquence, pour l'agrément et la régularité des tons , ce porte-voix affecte une élasticité, une tension, une longueur et un calibre proportionnés à l'étendue et à la vivacité des ondulations communiquées par la cavité vocale à l'air qu'il contient. Ainsi , il se resserre et se raccourcit dans les sons aigus, il se dilate, se relâche et s'allonge dans les sons graves. On pourrait toutefois se demander si ces vibrations consécutives qui entretiennent le ton produit dans le larynx, n'auraient pas aussi pour effet de rendre la voix plus douce et plus harmonieuse, et de lui donner un son flûte , plus mélodieux. On pourrait aussi se demander si les conditions pour les tons aigus ne pourraient pas avoir lieu quelquefois en même temps que les conditions poulies tons graves, d'où résulterait encore l'harmonie de la voix. L'instrument vocal l'emporterait alors sur les instruments à vent ordinaires, dont l'emploi isolé n'est relatif qu'à la mélodie, c'est-à-dire à la production d'une suite, d'une succession de sons. C'est d'après leur étendue dans l'échelle musicale qu'on a établi les trois octaves pour les grands chanteurs, et les six voix pour le chant ordinaire.

Comme partout, chaque partie a son rôle à remplir dans le porte-voix. Le pharynx rend la voix plus sonore , plus pleine. On sait combien est sourde et désagréable celle qui passe par un pharynx enflammé. Il n'y a que sa partie inférieure ou laryngienne qui agisse dans les cas ordinaires. Le voile du palais s'étend horizontalement en arrière et sépare la partie supé-

Heure et sépare la partie laryngienne, de façon que le son qui sort du larynx ne retentit que dans cette cavité inférieure. Lorsqu'il arrive que l'interception n'est pas complète entre les deux cavités, la voix prend alors un ton nasillard fort désagréable, parce que l'air vibrant s'étend aux fosses nasales. C'est ce qu'on appelle parler du nez. Cependant, certaines consonnes et certaines diphthongues appelées nasales, exigent cette communication et cet accent.

Les fosses nasales, séparés, comme nous l'avons dit, de la partie inférieure du pharynx, paraissent étrangères à la phonation ordinaire, excepté pour les intonations nasales. Cependant, elles contribuent à la plénitude du son, dans les cas même les plus ordinaires. On sait combien est désagréable la voix nasillarde des personnes qu'un coryza vient de saisir, ou qui ont un catarrhe nasal habituel, ou qui portent un polype ou quelque autre lésion nasale. Il suffit même de se boucher instantanément les narines pendant qu'on parle, pour reconnaître l'influence qu'elles exercent sur l'intonation qui change alors brusquement.

Les changements que le voile du palais apporte dans la capacité du pharynx indiquent la part qu'il doit prendre dans la phonation. Qu'il reste appliqué contre la base de la langue, la voix devient toute nasale ou plutôt nasillarde. Qu'il se relève et qu'il applique son bord libre contre les parois postérieures du pharynx, le timbre de la voix change de suite, il devient sonore. On sent à combien de nuances d'intonations donneront lieu ses difrentes positions plus ou moins élevées ou abaissées, plus ou moins planes ou concaves. Dans ce jeu il s'associe au pharynx et concourt avec lui à faire une cavité plus ou moins spacieuse, plus ou moins sonore.

Plus qu'aucune autre partie, la langue contribue à l'intonation vocale. Par ses mouvements multipliés elle modifie et change à l'infini la disposition et l'espace de la cavité buccale. Susceptible de s'allonger, de se raccourcir, de se porter en haut , en bas ou de coté , elle se replie en dessus , en dessous, à droite , à gauche, ou bien elle porte sa partie moyenne , sa base, sa pointe dans différents sens, selon l'accentuation qu'elle doit donner à la parole.

Les dents y coopèrent beaucoup aussi. On connaît les nuances qu'impriment à la voix des dents trop serrées ou trop distantes , et l'absence d'une ou de plusieurs dents.

Les lèvres ne sont pas moins utiles à la confection des sons. Qui ne sait que leurs mouvements, sans articuler des mots, produisent une multiplicité d'intonations, selon qu'elles s'ouvrent ou se ferment plus ou moins, selon qu'elles s'allongent ou se raccourcissent.

Tels sont les agents de la voix humaine. Leur réunion constitue l'instrument vocal. Ils y sont tous disposés et proportionnés convenablement afin que chacun y joue son rôle comme il le doit. Mais cet appareil n'est pas inerte et impassible comme le sont nos instruments de musique. Il change à chaque instant de forme et de capacité, parce qu'il a dans lui la faculté de

ces

changements. 11 reçoit une influence qui met en jeu ses agents moteurs. Comme les nerfs seuls sont les organes de cette influence , on se demande quels sont les nerfs qui la portent. Déjà nous avons vu qu'on paralysait les différents muscles intrinsèques du larynx par la section des filets laryngiens supérieurs et des récurrents. Or, ces filets appartiennent au système nerveux cérébral. L'influence nerveuse que reçoivent les muscles laryngiens est donc cérébrale. Nous savons, d'autre part, que ce sont des nerfs cérébraux qui portent une influence contractile aux muscles du pharynx , du voile du palais, de la langue, des joues et des lèvres. C'est donc encore une influence cérébrale qui anime ces agents moteurs. Aussi, dès qu'elle manque, il y a paralysie de ces organes ou de quelques-uns d'entre eux, et la voix est perdue ou profondément lésée. Mais à mesure que l'affection cérébrale diminue et permet à l'influx nerveux de retourner dans les muscles vocaux , la voix revient aussi. C'est de cette manière qu'on peut expliquer comment des muets intelligents ont pu subitement recouvrer la parole par des efforts extraordinaires, comme cela est arrivé au fils de Crésus, à l'athlète OEglé de Samos, au sourd de Chartres et à un sourd anglais. L'influence est donc toute cérébrale et volontaire. Cependant le système nerveux ganglionnaire n'est pas complètement étranger à la phonation. Il n'y intervient que d'une manière indirecte, mais enfin il y intervient, et voici comment. Toutes les sécrétions qui s'opèrent à la surface des membranes muqueuses et du larynx , et de la gorge et de la bouche ne s'exécutent que sous l'influence du système nerveux ganglionnaire. Or, pour que la voix ait lieu convenablement , il est indispensable que les surfaces muqueuses soit lubrifiées ou enduites de leurs mucosités. Si la sécrétion en est tarie, la voix en souffre. On sait combien il est difficile de parler à celui qui a la gorge desséchée : vox faucibus hœsil. La nécessité de cet enduit muqueux, de cette sécrétion entraîne donc la nécessité de l'influence ganglionnaire. Je ne parle pas ici de la nutrition et de la circulation capillaire, cet acte se retrouve partout.

Indépendamment de la force du son vocal dont nous avons déjà parlé et que nous avons vu dépendre du degré d'élargissement ou de rétrécissement de la glotte et du larynx, on a voulu aussi calculer l'étendue de la voix parle nombre d'intervalles qu'un chanteur peut parcourir du grave à l'aigu. Il peut y avoir de deux à trois octaves et demie d'étendue entre les différentes voix.

On a voulu aussi chercher la cause du timbre de la voix , et on Fa fait dépendre de la consistance et de la forme des parties où les vibrations sont excitées puis répétées : ainsi le timbre de la voix de la femme paraît tenir à la moindre consistance du cartilage thyroïde et à la forme arrondie du larynx. L'état des fosses nasales influence beaucoup aussi le timbre de la voix. Chaque personne , du reste , a son timbre particulier, tellement qu'on peut la reconnaître à sa voix aussi bien qu'à sa figure. On peut cependant le varier et même le changer complètement au moins pour quelques instants, de manière à imiter des sons différents , ou le timbre de voix d'une autre personne. On a distingué un timbre sombre dans lequel le larynx se porte irifé-

rieurement; il est favorisé par les idiomes provençaux, italiens et espagnols : et le timbre elair , dans lequel le larynx s'élève en même temps que la bouche est ouverte ; l'idiome français lui est plus favorable et il lui est plus difficile de sombrer la voix.

On a agité encore une question toute physique, c'est celle de la vitesse du son. Le son qui sort du larynx parcourt les espaces de la même manière que celui qui est produit par un instrument , par un choc, ou par une explosion. Biot a constaté qu'ils se propageaient tous avec la même vitesse. Les différentes commissions de l'Académie des sciences et du Bureau des longitudes ont été, à bien peu de chose près , d'accord là-dessus : 332m à 0°. Elle varie suivant le gaz , et suivant sa condensation ou sa raréfaction par la chaleur , l'électricité, l'humidité, la sécheresse, etc. La vitesse du son est plus grande dans les liquides. Beudant l'a trouvée de 1500m dans l'eau de mer ; Sturn et Colladon , de 1435m dans l'eau du lac de Genève. Le son marcherait donc d'autant plus vite que l'eau serait plus dense. Ce qui le prouve, c'est que la vitesse augmente encore beaucoup dans les solides. Selon Biot, elle est dix fois plus grande dans la fonte que dans l'air. La direction des fibres influe beaucoup sur la vitesse et sur son intensité. Le moindre choc sur un bout de la poutre la plus longue est instantanément entendu par l'oreille qui est appliquée à l'autre bout ; tandis qu'il se fait à peine entendre et beaucoup plus lentement, lorsqu'il lui faut traverser l'épaisseur bien moins considérable de la même poutre.

Les physiologistes ont cru devoir distinguer deux espèces de son : le son musical et le bruit. Ce dernier constitue le son proprement dit. Le premier se module par le chant, : il se prolonge , par conséquent, plus longtemps que le bruit. Tous les sons se combinent de diverses manières pour le chant, dans lequel la voix parcourt avec une force et un timbre variables les divers degrés de l'échelle diatonique. Quoique l'ouïe ne puisse pas estimer la valeur absolue des sons, cependant elle apprécie facilement le rapport et le nombre des vibrations. Si deux sons frappent à la fois l'oreille et que l'ouïe ne les distingue pas, parce qu'il y a un nombre égal de vibrations ; ils sont à l'unisson ; mais s'il y a un peu d'intervalle, l'ouïe les saisit , d'autant plus facilement qu'il y aura plus de différence entre le nombre de vibrations de chaque son. L'un , par exemple peut vibrer cinq cents fois par seconde et l'autre mille fois : alors ils sont comme un est à deux ; c'est là-dessus, qu'on a bâti la gamme, dont il nous est impossible de nous occuper. Selon Savart et Despretz. deux vibrations suffisent pour caractériser un son grave, tandis qu'il en faut 73,000 par seconde pour un son aigu. Nous ne pouvons pas entrer dans l'exposition des lois selon lesquelles se forment les ondes sonores. Laisons Bernouilli se débattre dans ces profondes obscurités. Ses recherches , de même que celles de Savart, d'Euler, de Chladui, de Lisajou, de Poisson , etc. , sur la vibration sonore des différents corps , verges , plaques , cordes , lames, membranes, etc. sont précieuses, il est vrai -, mais elles appartiennent moins à la physiologie qu'à la physique. Disons toutefois que les sons peuvent mou-

VOIX ET PAIIOLE. 575

ter ou baisser d'une manière continue et dans les rapports directs avec la gamme, ou passer brusquement d'un ton grave à un ton aigu , de manière à former des rhythmes cadencés. Il y a deux sortes de chant : celui qui ne fait qu'exprimer les sons et les cadences et celui qui exprime les paroles. Si l'on fait abstraction des tons et de leurs combinaisons méthodiques, le chant est naturel à l'homme ; on l'a observé chez tous les peuples. En effet , le chant simple fait partie du langage affectif -, il est un moyen naturel d'exprimer les nuances des dispositions morales 5 il se rapporte aux passions et plus particulièrement à l'amour 5 mais le chant articulé et méthodique ne s'est observé que chez les peuples avancés en civilisation , et chez lesquels la sphère intellectuelle s'était agrandie par la culture et à l'aide des signes. Le chant ne reconnaît pas d'autre instrument que le larynx et ses dépendances. Les sons qui le caractérisent sont [produits de la même manière que la voix. Comme tout le monde a un larynx, il semble que tout le monde devrait savoir chanter. Cependant combien les musiciens sont rares ! Aussi la phrénologie a voulu expliquer ces différences en admettant un organe musical qui serait le siège et le foyer de ces dispositions innées , et de l'influence duquel résulteraient non seulement la voix musicale et le talent ; mais encore toutes les nuances qu'on remarque dans les voix de chaque individu, et même la cause de la fausseté de la voix. Nous ne pouvons moins faire d'admettre l'influence cérébrale sur le chant, nous voyons trop souvent l'émotion, le trouble, la crainte paralyser ou changer la voix pour ne pas la reconnaître 5 mais a-t-on réussi quand on a fixé l'organe de la musique au-dessus de l'angle externe de l'œil ? Nous nous dispensons de prononcer. Indépendamment de cette influence nerveuse, les variations de la voix peuvent dépendre de l'action inégale des muscles du larynx et de la conformation vicieuse de ses cavités et de celles du porte-voix. L'ouïe a les plus grands rapports avec le chant. Celui qui ne saisira pas toutes les nuances des tons ne pourra jamais les reproduire. Voilà pourquoi l'on dit de quelqu'un qui chante faux : il n'a pas d'oreilles. Cependant la musique ne vient pas tout entière de la finesse et de la délicatesse de l'ouïe. Telle personne entend parfaitement bien et n'a pas la moindre idée du chant ni de la musique. Tandis que telle autre qui entend fort mal sera douée du talent musical le plus remarquable. Le célèbre Beethoven, devenu sourd, ne cessait pas de composer.

Le son de la voix n'est pas le même chez tous les individus. Disons plus , il n'est pas une personne qui l'ait parfaitement semblable à celui d'une autre personne, étonnante variété qui nous permet de reconnaître chaque individu au son de sa voix, aussi bien qu'aux traits de son visage. Mais la voix varie surtout selon l'âge et selon le sexe.

Chez l'enfant, le larynx, peu développé, ne donne encore que des sons aigus. Chez l'adulte, la voix a bien changé : elle est pleine, retentissante ; elle est dans toute sa force. A mesure que l'âge avance, elle perd de son éclat et de son agrément; ce qu'on remarque surtout chez les chanteurs, qui tous sont obligés de se retirer du théâtre à une époque peu avancée de la vie. Cbez les vieil-

lards, elle est moins sonore encore et elle devient chevrotante. II serait eu rieux de suivre les changements que chaque âge apporte dans les formes c dans la structure du larynx, pour en déduire les modifications qui s'opérer dans la voix. Mais cette étude ne peut pas appartenir à une physiologie él( mentaire. Il nous suffit d'avoir signalé le fait.

Qui ne sait combien la voix de la femme diffère de celle de l'homme Combien les sons doux et flûtes qui sortent de son larynx annoncent ur organisation qui ne ressemble point à celle de l'homme, et qui montre i ridicule de ces niveleurs qui , sous prétexte d'émanciper la femme , vei lent lui enlever les charmes qui assurent son triomphe. Le larynx de femme n'est qu'un tiers de celui de l'homme. Les cornes inférieures c son cartilage thyroïde sont relativement plus grandes et les supérieure plus petites. L'échancrure de son bord supérieur est moins profonde 5 s face antérieure est plus aplatie , par conséquent moins saillante. Les ventri cules sont plus petits \ les cordes vocales sont plus courtes et plus étroi tes. Les dimensions de la glotte présentent aussi des variétés remarqua blés. D'après Huschke , la longueur de la glotte est de six lignes chez 1 femme , et de onze lignes chez l'homme. Ces différences bien constatée suffisent pour expliquer la différence du timbre de la voix. Nous pensor qu'en outre l'organisation intime des tissus est assez différente aussi pot donner à l'air une résonnance différente. C'est à ces différences qu'il fai rapporter les différences musicales que présentent l'enfant, la femme et 1 castrat. Leurs voix commencent entre fa 2 (alto) et ut 3 (soprano) , et voi jusqu'à fa 4 (alto) ou la 4 (mezzo soprano) ou ut 5 (soprano).

Nous avons vu que de nombreuses objections avaient été faites à la pli part des théories sur la formation de la voix, et que les réponses qu'on leu avaient faites n'étaient pas aussi satisfaisantes qu'on aurait pu le désirer. I cette façon, la voix, son physique produit par un organe ou instrument phv sico-vital , est encore un de ces phénomènes dans lesquels la physique ) plus simple vient échouer dans le mécanisme humain : tant il est vrai qu toujours et partout les actes de l'économie , même ceux qui paraisser les plus mécaniques , viennent donner un démenti à la physique et à st prétentions , en démontrant son impuissance dans leur production et dar leur interprétation. Certes , Dodart , Ferrein, Cuvier, Dutrochet , Savard Cagniart-Latour , Longet, etc. ont poursuivi, avec ardeur et intelligent les expériences les plus propres à élucider cette question importante , < cependant toutes leurs théories laissent beaucoup à désirer. Longet lui même, après avoir combattu toutes les autres, avoue qu'oji pourrait faire la sienne plusieurs objections. Pourquoi cela? parce qu'ici, comme dans béai coup d'autres circonstances analogues, on a fait abstraction de la vie. On n pas tenu compte assez de l'immense différence qu'il y avait entre un la rynx vivant et un larynx mort. On n'a pas même tenu compte de ce tiss élastique qui garnit les ligaments et les parties sous-jacentes à la meir brane muqueuse. On n'a jamais interrogé que le cadavre . et le cadavr

larynx n*a jamais répondu comme il faut, parce qu'il était mort. Aussi avec quelle peine on est parvenu à obtenir quelques sons obseUrs et étrangers à la voix ! Tandis que l'organe vivant les produit si pleins , si sonores , si mélodieux , si variés ! Il y a là quelque chose qu'on ne peut pas plus expliquer que la plupart des autres phénomènes les plus secrets de la vie. Rien ne le prouve mieux que l'embarras des physiologistes physiciens, lorsqu'il leur a fallu expliquer les modes différents de la voix, par exemple , la voix de poitrine et la voix de fausset ou de tête. Les théories émises là-dessus par Weber , Lechfeldt , Dutrochet, Second, Savard, Pétrequin , Matteucci, ne satisfont pas entièrement ni les unes ni les autres. En réfléchissant à toutes les merveilles de la voix de l'homme, on ne peut se soustraire au sentiment d'admiration qu'inspire l'art infini avec lequel est construit l'organe qui la produit. Aucun instrument de musique n'approche de sa perfection. Tous les sons , toutes les octaves , toutes les intonations , toutes les variations subites , toute cette variété infinie de sons que ne peut donner aucun instrument, vous l'obtenez au moyen d'un appareil très-simple, le larynx, instrument merveilleux, dont la nature fit présent à l'homme quand elle lé forma, et qui devait lui servir à manifester ses sensations par des cris, ses plaisirs par des chants , ses idées par la parole.

De la parole.

En passant par la bouche, les différents sons envoyés par ie larynx se combinent par les mouvements volontaires de cette cavité , et constituent la voix articulée ou la parole, qui se rapporte toujours au langage conventionnel. Elle fournit des signes qui s'adressent à l'ouïe , et établissent entre les êtres intelligents des communications médiates, volontaires et réfléchies. Ce langage conventionnel est plus fréquemment employé que celui des gestes , tandis que ce dernier est produit plus irrésistiblement que la voix dans le langage affectif. La parole est une faculté que l'homme a reçue de plus que les animaux et par laquelle il exprime et reproduit ses pensées. Pour la produire, la colonne d'air exprimé, est brisée volontairement au-delà du larynx, dans le porte-voix , qui lui imprime des variétés de sons auxquelles l'esprit attache autant d'idés spéciales. C'est à juste titre que ce brisement et cette modification de la colonne d'air ont été définis, Y articulation des sons , puisque la voix est véritablement articulée ou modifiée par le jeu des différentes parties , qui occupent l'espace compris entre le larynx et l'ouverture extérieure de la bouche. Pharynx , fosses nasales , voile du palais, luette, cavité buccale et tout ce qu'elle renferme, langue , dents , joue , lèvres, tout concourt à accomplir cet acte important. La langue, surtout, s'allonge, se raccourcit , replie sa pointe en haut, en bas , à droite, à gauche, soulève sa base ou son corps selon l'accentuation qu'on veut donner à la parole. Après elle , t. i. 37

les lèvres sont les parties qui y contribuent le plus. Leur mobilité leur fait donner à la bouche une foule de formes différentes d'ouvertures qui , combinées avec les mouvements de la langue et les variations de la cavité buccale, concourent puissamment à toutes les articulations qui forment les différents mots, lesdifférentes intonations. Toutefois, ce mécanisme n'a pas lieu pour tous les sons élémentaires dont se composent les mots. Ces sons élémentaires, ou lettres de l'alphabet, se divisent en voyelles et en consonnes. Or, les voyelles sont produites de la même manière que les sons modulés. Elles n'exigent que des variétés dans la forme et la dilatation du tuyau vocal : il n'est pas nécessaire que la colonne d'air soit interrompue , divisée et articulée. Cepenpendant , il ne faut pas croire que le son de chaque voyelle sorte du larynx , tel qu'il sort de la bouche, et que l'appareil suspharyngien soit étranger à sa formation , ainsi que l'avait pensé Haller. Qu'on examine bien , et l'on verra que , s'il n'y a pas brisement et articulation des sons hors du larynx , il y a modification d'intonation opérée par la forme différente que prend la cavité verbale. On verra, en un mot, que la voix laryngienne , arrivée dans la bouche, y reçoit l'intonation verbale. Celle-ci est très-variée. On a cherché à classer les différentes intonations. On a d'abord voulu ne reconnaître que les voyelles et les consonnes; mais comme elles comportent une foule de sons divers , on les a divisées et subdivisées. Enfin , on est arrivé à en reconnaître à peu près quatorze , un peu plus , un peu moins.

L'interruption du son et son articulation ont lieu spécialement pour les consonnes. Il y a encore ici des différences suivant les consonnes qui sont formées ; et, sous ce rapport , on a pu les diviser en plusieurs catégories. Le son des voyelles peut être soutenu pendant un certain temps sans rien perdre de son caractère primitif, tandis que la consonne frappe , éclate et s'évanouit avec son explosion. Jamais non plus on ne peut prononcer deux voyelles à la fois. Si on les réunit , il en résulte un son mixte, mais qui est toujours unique, univoque, euphonique. MM. Gerdy et Second se sont beaucoup occupés de la recherche des parties qui sont mises en jeu dans la formation des sons divers des voyelles. Personne n'a poussé cette étude plus loin que M. Urbain Gentelet , de Lyon. Ses dix points de contact de la langue avec lesdifférentes parties de la bouche, favorisent singulièrement l'explication de chaque son. Cependant, il faut en convenir, son ouvrage, si remarquable sous bien des rapports, n'a pas fait une part assez grande à la formation des voyelles , et à la coopération des lèvres dans l'articulation des mots. Comme cette étude ne peut pas être du ressort d'une physiologie élémentaire, nous ne nous occuperons pas des distinctions nombreuses qui ont été établies entre les voyelles , simples ou composées , distinctes ou confuses , labiales , nasales, gutturales , etc. Nous dirons seulement un mot de la manière dont les sons principaux sont formés.

Pour prononcer Va , l'isthme du gosier représente une fente verticale , un peu plus large en bas qu'en haut; la bouche est largement ouverte, et la langue s'abaisse surtout vers sa base et sa pointe.

Dans la prononciation de l'e, la fente de l'isthme du gosier est un peu plus large, et la langue un peu plus élevée.

Pour prononcer l'e , la cavité de la bouche se resserre davantage , l'isthme du gosier s'élargit, la langue se rapproche du voile du palais , et l'air sort par une ouverture plus gênée.

Pour l't , l'ouverture de la bouche ne change pas ; mais le corps de la langue se rapproche du palais, au point de laisser à peine un léger passage à la colonne sonore.

Dans la prononciation de Yo , l'isthme du gosier est conformé comme dans la prononciation de l'a ; mais les lèvres se froncent et se rapprochent des dents : elles laissent entre elles une ouverture moins grande , de façon que la colonne vocale , trouvant une ouverture moins large pour sortir, résonne plus à l'intérieur et forme un son plus sourd et moins éclatant.

Pour prononcer ou, les mâchoires se rapprochent un peu plus , ainsi que les lèvres.

L'ew exige un peu plus de rapprochement des lèvres et surtout de leurs angles, l'isthme du gosier se figure comme dans l'e.

Dans Yu , les lèvres se rapprochent et se froncent encore davantage : comme le dit Molière, elles font la moue.

Dans les voyelles nasales m, an, un, on, la configuration du porte-voix est presque la même que dans la prononciation i9 a, u, o; seulement la base de la langue et le voile du palais s'arrangent différemment , pour laisser passer dans les fosses nasales une partie de la colonne d'air vocale , qui va ainsi dans cette cavité prendre le son nasal qui caractérise les voix.

M. Legrand a voulu simplifier cette étude, en mettant plus de rapprochement entre les différentes voyelles , et en établissant une succession qui les rendait plus dépendantes les unes des autres. Il a ainsi démontré qu'avec une légère modification de configuration, on pouvait obtenir des voyelles différentes.

Les consonnes ne peuvent avoir de son que par leur association avec les voyelles. C'est de là qu'est venue leur dénomination. Comme l'articulation qu'elles forment avec les voyelles , présente des différences considérables , il est impossible de les assujétir à un mode uniforme de mouvement , comme l'a voulu M. Gerdy. Cependant, on peut dire avec vérité, que le son de la plupart frappe l'oreille et ne se prolonge pas après , tandis que la voyelle à laquelle elle est associée, peut prolonger indéfiniment sa résonnance. M. Second admet pourtant que plusieurs consonnes s'écartent de cette loi générale : ce sont s, ch, x des Grecs , etc. : il en fait une classe à part sous le nom de consonnes soutenues. Sans entrer dans les détails relatifs aux nombreuses divisions des consonnes , nous empruntons à M. Gerdy quelquesunes de ces explications sur la manière dont se comportent les organes vocaux dans la prononciation de la plupart des consonnes.

Pour prononcer les labiales b, p, les lèvres se ferment d'abord et s'écartent ensuite brusquement pour laisser sortir le son d'une voyelle.

Pour les consonnes dento-labiales v, f, les dents supérieures s'appliquent sur la lèvre inférieure , de manière à ne pas intercepter complètement le passage de la colonne d'air poussée par les poumons, et elles s'en écarteni brusquement pour laisser sortir le son de la voyelle.

Pour les linguales antérieures, sifflantes s, z, et chantantes,], ch, la langue relève sa pointe vers le bord libre des incisives supérieures, et y dirige le courant d'air pour les deux premières lettres. Elle se relève davantage contre le palais et en arrière pour les deux dernières. Pour cette prononciation , il faut aussi une certaine disposition des organes inférieurs de la bouche pour laisser à la colonne d'air sa phonation particulière.

Quant aux linguales antérieures muettes , la langue se porte en se redressant vers la voûte du palais. Ainsi, pour articuler la consonne r, elle vibre en outre par le passage de la colonne sonore. Pour la lettre l , elle se porte plus en devant, mais en s'aplatissant sur le palais dont elle se détache au moment de la prononciation. La colonne d'air passe un peu sur les côtés.

Pour les consonnes d et t , la langue s'applique contre la partie antérieure du palais, et la pointe va toucher les dents. Elle se détache brusquement, lorsque la colonne sonore arrive.

Dans les consonnes linguales , le corps de la langue s'applique contre le palais et s'en écarte ensuite pour articuler la consonne , comme dans moyen. Dieu, Mathieu, gand, gue, gne, ill , quai.

Dans les consonnes nasales m ,n, le voile du palais s'abaisse et le son va retentir dans les fosses nasales. En même temps, dans la prononciation de Ym, les lèvres se ferment comme pour le b ; et pour celle de Yn . la pointe de la langue se porte vers les dents supérieures comme pour le d , en se rapprochant un peu plus de leur bord libre.

Dans la prononciation des lettres gutturales k et g, le corps et la base de la langue se portent contre le palais et le voile du palais , et s'en détachent brusquement , tandis que la partie antérieure de la cavité buccale est assez largement ouverte.

Ainsi , dans l'articulation de la voix pour en faire la parole, tantôt la colonne d'air est interdite plus ou moins brusquement , soit par le rapprochement des lèvres , soit par l'application de la pointe de la langue contre les dents , soit enfin par l'application de son corps et de sa base contre la voûte palatine. Tantôt la cavité buccale , préalablement resserrée , se dilate tout à coup pour permettre le passage de la colonne d'air ; soit que l'ouverture labiale s'ouvre tout à coup pour permettre l'explosion de l'air expiré , soit que la langue se sépare brusquement des dents ou du palais et s'abaisse pour laisser passer la colonne d'air vocale. Suivant l'endroit où l'articulation des sons paraît plus particulièrement s'opérer, les consonnes ont été appelées palatines , labiales , nasales , dentales , et gutturales , et quelques-unes sifflantes. Haller, Bordenave, etc. avaient admis un moins grand nombre de divisions. Muller n'établit presque pas de différence entre les voyelles et les consonnes, et il ne leur trouve qu'une destination euphonique. Quoi qu'il en

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soit , la combinaison des voyelles et des consonnes forme les syllabes. Leur nombre est infini. Si l'on en croit M. Gerdy, il s'élèverait au chiffre énorme de 28,712 syllabes. Il en résulte les variations d'intonation de chaque peuple, de chaque contrée , et même le goût prononcé qu'ils ont pour une intonation plutôt que pour une autre. Les contrées chaudes ou froides , les pays de montagne ou de plaine, les bords de la mer ou des fleuves , etc. , disposent à une accentuation plutôt qu'à une autre. Ainsi les langues du nord et celles des Arabes contiennent plus de sous gutturaux. Dans les langues française, italienne, espagnole , les articulations se font davantage dans la partie moyenne de la bouche ; elles sont palatines ; aussi ces langues sont plus douces et plus faciles à parler. Au contraire, les langues qui emploient le plus souvent les parties les plus antérieures du tuyau vocal , comme la langue anglaise , sont sifflsantes , un peu plus dures et plus difficiles à prononcer. Quelquefois aussi les changements de mœurs et de civilisation ont apporté des changements notables dans le langage des nations. Ainsi, comme nous l'apprend Henri Etienne, il y eut en France, au XVIe siècle, une grande révolution dans la langue : elle fut adoucie par l'introduction de l'italianisme et de ses mignardises. La prononciation des Grecs s'était de même adoucie, à mesure qu'ils s'étaient civilisés. Aussi bien souvent on pourrait croire à une grande différence de langue lorsqu'il n'y a qu'une différence d'intonation et quelques modifications dans les mots pour cette intonation , en substituant une voyelle à une autre voyelle, ou une consonne à une autre consonne.

Nous avons vu la part que chaque partie du porte-voix prenait à l'articulation des sons pour la parole : on doit en conclure la nécessité de leur intégrité pour l'accomplissement de cette fonction. Cependant, elle n'est pas tellement indispensable que la parole ne puisse être conservée, malgré la lésion ou même l'absence de quelques-unes d'elles. Elles peuvent causer de la gêne ou un changement de son ; mais la parole ne se perd pas. La langue elle-même peut manquer et ne pas entraîner la perte de la parole, comme Ainbroise Paré, Louis, de Jussieu, Ronami , etc. en ont recueilli des observations.

Nous savons que le système nerveux cérébral préside aux actes qui font développer la voix. C'est aussi lui qui fait articuler les sons pour former la parole. Cela devait être, puisque cette articulation n'a lieu qu'en vertu des mouvements des différentes parties qui composent l'organe de la parole, et que ces parties ne se contractent que sous l'influence des nerfs cérébraux. Il n'est pas de physiologiste qui n'ait fait des expériences qui constatent re fait. La pratique médicale en fournit tous les jours des preuves aussi positives. Tantôt l'attaque de paralysie cause la suppression complète de la parole ; tantôt elle ne cause que l'impossibilité d'articuler certains mots ; quelquefois la paralysie ne s'étend qu'à la voix qui est supprimée, bien que les agents de l'articulation soient intacts et exécutent leurs fonctions ; mais ils ne forment plus la parole, puisque la voix pour la former n'y est pas. Il n'est pas d'acte soumis à l'influence cérébrale qui en reçoive une plus grande. Si le cerveau est l'organe

de l'intelligence, la parole, qui en est l'expression, ne pouvait pas moins faire que d'être placée sous sa dépendance directe. Aussi, l'absence de l'acte intellectuel entraîne le mutisme. Quelquefois aussi , le mutisme a lieu malgré la persistance de la faculté de la parole , comme on le voit chez les sourds-muets de naissance, qui, n'ayant pas entendu les paroles, ne peuvent pas les reproduire.

Usages.

Les lettres constituent les éléments des mots. Les mots sont les signes représentatifs des idées. La formation des idées est due à l'exercice des facultés intellectuelles. En dernière analyse, les mots et la parole qui expriment les idées ne font donc qu'émettre un acte de l'intelligence ; ils sont donc appelés à les produire extérieurement pour les communiquer à d'autres êtres semblables.

Il y a deux ordres d'existence dans l'univers : l'un est le monde physique matériel ; l'autre est le monde de l'esprit, monde intellectuel et moral, invisible, immatériel. Une distance immense sépare ces deux mondes ; il y a entr'eux deux toute la distance du ciel à la terre. Cependant, un lien mystérieux les rapproche et tend sans cesse à les unir. L'esprit descend dans la matière et la force à devenir l'expression de ses attributs. Alors, l'esprit s'est incarné ; et cette union de deux natures si contraires constitue une espèce de réalité dont l'essence est dans le rapport de l'une à l'autre. L'esprit alors se manifeste par la matière : cette manifestation constitue le langage, ou plutôt l'expression sensible de la pensée , rapport mystérieux et tout à fait incompréhensible que la philosophie a cru devoir nier et blasphémer, parce qu'elle ne le comprenait pas ; mais que le sens commun, plus sage, a admis sans chercher à l'expliquer. Quoique matière, tous les êtres de la nature parlent. Leur langage est dans leur forme , leur couleur, leur odeur, leur saveur, les sons qu'ils produisent ; et ce sont nos sens qui entendent ce langage et qui le font parvenir à notre intellect.

Le ruisseau qui murmure et le torrent qui gronde, le bouton qui commence à s'épanouir et la fleur flétrie qui s'effeuille, la plante qui rampe sur le sol et l'arbre qui s'élance vers les cieux, le vert coteau et le rocher nu, le vol et le chant des oiseaux, les ardeurs du Midi et la brise du soir, le frémissement du feuillage et le silence des bois , comme le fracas du tonnerre, tout a un langage, tout a une voix, tout a une pensée que nous savons comprendre : car la science de ce langage n'a pas besoin d'être enseignée, elle est innée dans l'homme. Pour comprendre la nature , il suffit de se recueillir et d'écouter sa voix. L'esprit et la matière n'ont de réunion véritable que dans l'homme. Placé sur les limites de ces deux mondes, auxquels il appartient par sa double nature, l'homme les résume en lui-même : il en est comme la synthèse et l'abrégé. Ce n'est pas seulement par la parole que l'âme traduit *a pensée. Comme elle anime toutes les fibres du corps, elles les fait toutes

.ibrer pour se révéler au dehors. La moindre action, le moindre mouvement, le moindre sentiment , tout a son expression. Un regard, un geste, un soupir en disent souvent plus que mille paroles. Rien ne résiste à l'ascendant de ce langage. Quelle force il donne à l'éloquence ï Quelle expression il répand sur la physionomie ! Comme elle peint les mouvements de l'âme ! Aussi, il est des personnes qu'il suffit de voir pour les vénérer. Il en est d'autres qui inspirent un sentiment de répulsion insurmontable. La physionomie est donc un langage. C'est une parole racontant tout ce qui agite l'âme et l'émeut ; c'est un tableau représentant tout ce qui se passe dans l'esprit j c'est une glace réfléchissant son état habituel et toutes ses modifications. La physionomie, en un mot, est toute l'âme. La nature nous a donné à tous l'intelligence de ce langage. L'élève le plus jeune sait bien distinguer le regard qui lui fait un reproche de celui qui l'approuve et l'encourage. L'enfant au berceau n!entend pas encore la voix de sa mère , que déjà il comprend son regard et son sourire. Si le ciel et la terre racontent, dans leur langage, la gloire de la création, les monuments des arts ont aussi leur langage et racontent la gloire du génie.

La peinture, la sculpture, l'architecture, la musique sont de véritables langages. Elles sont, pour l'homme, autant de manières diverses de rendre sa pensée. Quelqu'un a dit, en parlant de nos cathédrales : ce sont des idées construites en pierre. Chaque style d'architecture a son langage. Qu'est-ce qui parle mieux aux yeux que la peinture et la sculpture? Un tableau, une statue valent toute une histoire. La musique, depuis l'orgue qui exprime les grandes douleurs et les grandes majestés, jusqu'aux symphonies les plus riantes , représente tous les sentiments et sait les faire partager. Mais si le langage des arts est, comme celui de la nature, plein de grandeur, de magnificence et d'éclat, comme lui aussi, il a quelque chose de trop vague et de trop général : il manque de cette précision qui porte infailliblement dans l'intelligence la pensée dont il est le signe, et qui fait que cette pensée est identiquement la même dans l'esprit de tous. Dans un concert, vous comprendrez si le chant est gai , lugubre ou guerrier ; votre âme se mettra à l'unisson de la musique, mais voilà tout, vous n'irez pas plus loin. Ce langage ne dit rien de plus, il ne précise rien, il ne désigne personne. Ce manque de précision se retrouve dans la peinture, dans l'architecture, dans la sculpture. Les arts ne sont donc qu'une manifestation incomplète de la pensée -, et, si l'homme n'avait que ces moyens de réaliser ses conceptions, il ne pourrait les rendre que d'une manière imparfaite -, il lui serait impossible d'exprimer tout ce qu'il éprouve et d'épancher au dehors toute sa vie intérieure. Les moyens que l'homme imagina pour communiquer ses idées , se multiplièrent et ils contribuèrent singulièrement à développer son intelligence et à lui donner sur les animaux une supériorité qui laisse une distance immense entre ceux qui ont le plus d'intelligence et lui. Mais, de tous les moyens , celui qui est le plus précieux , qui lui a été le plus utile, c'est la parole. En effet, elle est produite par un appareil si vivant, si riche et si

merveilleux ; elle est si souple, si mobile, si faeile à conduire, susceptible de tant d'art, de combinaisons et de ressources ; elle va si bien comme l'âme, qu'elle en est le plus fidèle interprète ; elle lui est même d'une telle utilité, qu'on serait presque tenté de les confondre et de dire indifféremment, point de pensée qui ne soit parole , point de parole qui ne soit pensée. La raison en est bien simple : la pensée vient en quelque sorte de la parole, puisqu'elle en a besoin pour se former. La parole, c'est le moule de la pensée : il n'y a rien dans l'une qui n'ait son expression dans l'autre. Une pensée ne se formerait pas , si les mots de la parole n'étaient pas raisonnes et combinés, si l'âme ne se parlait pas. L'enfant qui ne parle pas encore ne pense pas non plus. La pensée ne naît et ne se développe dans sa jeune intelligence , qu'à mesure qu'il acquiert, dans la même proportion , la faculté de parler. Les sauvages qu'on a trouvés sans parole étaient également privés de la pensée ; ils avaient moins d'intelligence que la plupart des animaux. Les sourds-muets de naissance ne connaissent que les objets physiques: ils n'ont aucune idée intellectuelle ou morale, à moins que l'éducation ne leur ait appris un langage qui soit l'équivalent de la parole. Lorsque nous examinons ce qui se passe en nous dans nos opérations intellectuelles, nous voyons qu'en effet, suivant de Bonald, nous pensons notre parole avant de parler notre pensée, et que penser c'est parler bas, comme parler c'est penser haut. La pensée et la parole sont tellement indispensables et presque identiques, que non seulement la parole est la condition nécessaire de la pensée, mais que la pensée est aussi la condition de la parole. Aussi, comme l'a dit Pinel, l'idiotisme conduit au mutisme. Point de parole, point de pensée \ plus de pensée, plus de parole. La parole est donc la manifestation la plus complète de l'intellect ; c'est la plus parfaite expression de la pensée ; c'est le langage par excellence. Elle est l'œuvre de l'âme humaine, qui formule ainsi le degré de connaissances auquel elle parvient. Si les animaux n'ont point de langage articulé , s'ils ne produisent que des sons plus ou moins expressifs, mais isolés, c'est qu'ils n'ont ni l'intellect, ni l'organisation cérébrale qui lie ce principe à l'économie, et qui, en lui transmettant les rapports qu'elle recueille, lui permet de s'élever aux idées les plus claires et les plus distinctes. Ainsi, l'idée naît du langage, et le langage naît de l'idée ; l'idée se matérialise ou prend un corps avec la parole , et l'intelligence peut alors la conserver en la plaçant dans les tabernacles de la mémoire. La parole nous ouvre donc un monde nouveau et nous place dans une région d'où n'approchent pas les animaux. On conçoit quel développement en reçoit l'intelligence. Elle n'a plus besoin de la présence des objets pour en avoir la perception, leur nom lui suffit pour réveiller ses souvenirs et lui fournir le sujet de nouvelles idées.

Origine de la parole.

On s'est beaucoup occupé de rechercher quelle pouvait être l'origine de h parole. A-t-elle été donnée à l'homme avec l'existence? ou bien est-elle

le produit de son génie ? Muet d'abord , a-t-il inventé la parole comme les sciences et les arts ? L'histoire se tait. Les livres sacrés, qui, seuls nous ont donné sur l'origine des choses des idées raisonnables sans lesquelles le berceau du genre humain se perdrait dans la nuit des temps , ne laissent aucun doute sur la question. Sorti des mains du Créateur avec le plein exercice de ses facultés physiques , intellectuelles et morales, et par conséquent doué de la parole, qui en est inséparable, Adam appela chaque chose par son nom. Mais laissons l'Histoire sainte, et voyons si le langage a pu se créer parles seuls efforts de l'homme. Les philosophes en ont fait un roman. Si l'on en croit J.-J. Rousseau, l'amour fut l'inventeur de la parole. En rapprochant les deux sexes, il leur inspira le désir et le besoin de se communiquer leurs pensées et leurs sentiments. On ne peut pas, dit-on, comparer l'homme avec les animaux, puisque les animaux reçoivent sans éducation leurs cris, leurs chants, tandis que l'homme ne peut pas parler sans éducation. Les deux enfants qui furent élevés loin des hommes par ce roi d'Egypte qui voulait connaître la langue-mère, la langue primitive, ne purent prononcer que le mot Bekkos, cri de la chèvre qui les avait allaités. Ainsi, l'homme ne parle pas de lui-même, il ne fait que répéter et qu'imiter les sons quil entend : il ne parle qu'autant qu'on lui apprend à parler. Cela est si vrai qu'aucun homme hors de l'état social n'a de langage articulé. Un enfant , abandonné jeune dans les bois et qui n'a pas entendu parler, ne parle pas. Les sourds de naissance restent toujours muets. La nature est remplie de bruits ; l'homme a dû les imiter pour se les rappeler. Ces raisons sont plus spécieuses que solides. En supposant que l'homme parvienne à imiter quelques bruits ou même le chant des oiseaux, il y a un abîme entre eux et la parole, et il ne le franchira jamais. Admettons qu'il apprenne à murmurer comme le ruisseau , à mugir comme le torrent, à gronder comme le tonnerre , à hurler comme le loup , même à chanter comme les oiseaux , où cela le conduira-t-il? Cela ne fera point un langage. Il pourra tout au plus s'en servir pour monter plus haut , pour combiner ces sons afin d'en produire d'autres et de faire de nouveaux mots, et avec ceux-ci représenter de nouveaux objets ; c'est-à-dire qu'il réfléchira. Or, pour réfléchir, il faut déjà un langage, et pour faire arriver l'homme à l'invention de la parole , c'est supposer qu'il la possède. Rousseau l'avait bien compris, quand il disait que la parole lui paraissait avoir été fort nécessaire pour inventer la parole. L'intelligence ne saurait se développer d'elle-même ; il lui faut de l'éducation, et encore, après un certain temps, celui-ci échoue lorsque le pli est pris. Tel fut le fameux sauvage de l'Aveyron, auquel on ne put rien apprendre. L'homme créé sans parole n'eût donc parlé jamais, parce qu'il n'aurait eu personne pour lui apprendre à parler $ il est donc un être essentiellement êduquê. Donc, tout développement dans l'enfant suppose hors de lui un être dans lequel ce développement a déjà eu lieu. Donc, le premier homme a dû naître complet, c'est-à-dire développé dans toutes les parties de son être, puisqu'autremenl il lui eût été impossible d'arriver à ce développement. Donc, le premier

homme a dû recevoir immédiatement du Créateur tout ce qui constitue cet état complet, c'est-à-dire, tout ce qui est inséparable du développement de ses facultés physiques, intellectuelles et morales. Donc enfin, il a nécessairement reçu la parole en même temps que la vie, puisque la parole fait partie essentielle de cet état complet. Non, l'homme n'a pas pu naître sans parole, c'est-à-dire sans intelligence : il serait une anomalie , une monstruosité, un crétin. L'intelligence fait partie de son être, il a dû l'apporter avec lui ; et, comme la parole est liée à l'intelligence, il a dû recevoir l'une avec l'autre. La supposition d'une acquisition successive n'est pas soutenable. S'il y avait eu ce progrès incessant, il n'y aurait plus de sauvage ; la civilisation de chaque localité les aurait fait disparaître. Le chien n'apporte-t-il pas en naissant la faculté d'aboyer, le chat celle de miauler, l'oiseau celle de chanter, etc. Pourquoi voudrait-on que l'homme seul fût assez deshérité de la nature pour n'avoir pas eu son langage essentiel inné ?

On a dit encore : mille langues se sont formées , donc une langue-mère n'a pas été donnée. Elles se sont formées , il est vrai , mais sur cette langue primitive qui a été le modèle, le patron, le type premier sur lequel ont été façonnées les autres langues. Il n'y a eu que des inventions d'imitation : il a fallu toujours une langue première pour en travailler une autre. Elles se sont multipliées au point qu'on en compte au moins deux mille. Chaque pays a pu se former la sienne. De là sont venus tous les dialectes, idiomes , jargons, patois. Mais aucun pays n'a créé le sien. Ensuite les langues ont fait la nationalité, que les guerres et les arrangements diplomatiques ont bien souvent changée. La première confusion est-elle venue de la tour de Babel?... Les savants ont-ils pu créer les langues ? Pour créer la science , il fallait une langue. Sans elle, point de sciences, point de découvertes scientifiques. Ils ont pu créer des mots nouveaux pour exprimer les choses et les faits nouveaux, mais leurs nomenclatures n'ont jamais pu faire une langue. Bien souvent même ils n'ont fait que substituer des noms barbares au langage si expressif que le sentiment trouvait dans le nom vulgaire des objets. Qui pourrait reconnaître la jolie petite fleur connue sous les noms si charmants et si tendres de ne m'oubliez pas ou plus je vous vois plus je vous aime, dans la savante , grotesque et inintelligible myosote-scorpoïde dans laquelle ils l'ont ensevelie ?

Avouons toutefois qu'il est difficile d'admettre qu'une langue primitive toute formée ait été donnée à l'homme. Ce qu'il a eu , c'est l'organisation pour la parole, c'est le besoin et la nécessité d'employer cette organisation , c'est la direction que lui a imprimée son intelligence dans le but social. D'après cela, nous devons présumer que les sons ou mots pour exprimer les choses ont dû commencer par ce qui avait rapport à la chose même , et se modifier ensuite à mesure qu'ils se sont éloignés de leur origine et du berceau de l'homme. De plus, l'homme a dû chercher à rapporter ses intonations à la nature de ses idées. Il a dû les rendre douces , fortes ou rudes , selon que ses idées étaient agréables, pénibles ou retentissantes. A ces premiers mots , créés pour représenter les objets et exprimer les besoins , la société en fit

joindre successivement une foule d'autres qui vinrent peu à peu compléter le langage. C'est ce qui fait qu'on n'a pas trouvé une peuplade , tant sauvage fût-elle, qui n'eût un langage, une langue. Aussi Yonomatopèe ou formation des mots n'est pas facile à débrouiller aujourd'hui. On peut tout au plus suivre la formation de quelques expressions à travers les changements que le temps, la civilisation et le mélange des peuples leur fait subir.

Qui pourrait douter de l'utilité de la parole? Elle est le lien des hommes et delà société, elle en est le moyen de communication. Par elle les pensées se transmettent , si bien qu'on peut dire qu'elles se transforment en paroles. Elle est le corps de la pensée. Par elle aussi le style prend les couleurs , la force, la clarté, ou la faiblesse et le vague de la pensée. Ce qui a fait dire à Buffon : « Le style est tout l'homme. » Sans elle donc il n'y aurait point de communication, point de science. L'intelligence la plus sublime ne serait rien, ne servirait à rien, si elle ne se révélait par la parole. Ce serait une existence nulle. La Providence aurait manqué son but. Avec la raison, l'homme a donc reçu la faculté d'exprimer et de reproduire ses pensées par la parole. Aussi le perfectionnement de la langue d'un peuple est le mobile fécond de son avancement et de sa supériorité. Puissant ressort de nos progrès et de notre civilisation, la parole nous fait sortir du cercle de nos besoins physiques pour élever l'édifice de nos relations intellectuelles et morales. Elle nous fait manifester nos vœux , enrichir nos semblables des fruits de notre expérience, recueillir leurs idées et leur communiquer les nôtres. C'est dans ce sens que le cardinal de Polignac, voyant un orang-outang , ce singulier fac-similé de notre être , faire quelques actions qui semblaient le rapprocher de l'homme, s'écria : « Parle, et je te baptise ! » Mais l'orang-outang ne parlera jamais ; car il faudrait, chose impossible, qu'il passât du règne animal au règne nominal. L'intelligence humaine la plus faible sera toujours supérieure à celle de l'animal le plus parfait.

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