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DE L'ÉCRITURE

Les avantages de la parole sont immenses et incontestables, mais rien n'est moins durable qu'elle. Elle frappe Tair et n'y laisse aucune trace. L'impression qu'elle fait sur ceux qui l'entendent est nulle pour ceux qui ne sont pas renfermés dans l'enceinte qu'elle parcourt. Les fruits qu'on en retire ne sont donc que les fruits d'un moment. Aussi, les sciences n'auraient fait aucun progrès et l'histoire n'aurait conservé aucun souvenir, tant sont incertains et fragiles les monuments de la tradition. Elle ne s'élèverait guère au delà de la mémoire d'un homme , tout ce qui lui serait antérieur serait comme n'ayant jamais été. Les siècles emporteraient avec eux l'histoire des faits qui les ont traversés. Grandes pensées, actions sublimes , généreuses aspirations , crimes, souffrances , larmes , tout irait s'ensevelir dans les ruines muettes et dans la poussière sans nom et sans écho du tombeau , si l'homme n'avait pas

trouvé le moyen de conserver la mémoire des grandes actions et l'étude des faits et des sciences, et de les léguer aux siècles à venir et aux peuples lointains, de manière à unir le passé au présent et au futur, et à rapprocher et lier les distances les plus éloignées. La parole seule ne suffirait pas à l'homme pour accomplir sa destinée d'être intelligent et sociable. Elle n'est qu'un acte transitoire et limité dans des bornes assez étroites ; elle ne peut ni porter la pensée aux absents ni la transmettre aux générations futures. Avec la parole seule , les peuples, les provinces , les villes, tout serait isolé sur la terre \ il n'y aurait de rapports, c'est-à-dire , de sociétés possibles qu'entre un petit nombre d'individus seulement. Les hommes et les siècles se succéderaient sans rien hériter de l'expérience de ceux qui les auraient précédés. Les plus sublimes accents de l'orateur et du poète s'évanouiraient comme un vain son, et les découvertes du savant descendraient avec lui dans la tombe. Le génie pourrait-il s'élever ou pénétrer bien avant dans les sciences s'il n'avait pour signe à sa pensée qu'une parole mobile et fugitive qui lui échappe à tout moment et qu'il n'est jamais sûr de retrouver? Sa mémoire serait insuffisante pour conserver le dépôt de toutes les idées qu'il aurait acquises, et la science ou la poésie de la veille n'existerait souvent plus le lendemain. Les peuples n'auraient ni arts ni sciences -, ils vivraient au jour le jour \ il n'y aurait pour eux ni veille ni lendemain. Il fallait donc à l'homme un moyen de fixer la parole, de la rendre stable , permanente , universelle , capable de franchir la barrière de l'espace et du temps , afin d'en fixer et étendre les bons effets, en concrétant , pour ainsi dire, les idées par des signes qui les rappellent toujours. C'est l'écriture qu'il lui fallait, car l'écriture n'est que la transformation de la parole. Elle est la parole fixée par un élément moins fugitif et plus durable que le son ; elle est une représentation de la parole par des signes qui la peignent aux yeux. Les œuvres du génie ne périront pas , l'écriture les conserve. Sans elle, que seraient devenus les poèmes d'Homère et de Virgile, les discours de Démosthène et de Cicéron, la philosophie de Platon et d'Aristote? Que nous resterait-il même de Corneille et de Racine, de Fénelon et de Bossuet, de Descartes et de Newton, de Voltaire et de Rousseau ? Le souffle de la mort aurait passé sur tous ces grands génies, et leur pensée dormirait avec eux dans la nuit des sépulcres. Au moyen de récriture, parole muette , un homme absent peut être entendu de tous les individus du genre humain. Ses leçons, ses découvertes, ses grandes inspirations ne seront plus renfermées dans la mémoire d'un homme, dans les limites d'une localité ou d'une génération, elles franchiront les espaces et les siècles-, elles iront partout et à tout jamais enseigner l'humanité et contribuer à son bonheur.

Ce n'est pas d'emblée que récriture est parvenue à être ce qu'elle est aujourd'hui, l'expression analytique delà parole. Dans l'enfance de l'humanité, elle a dû commencer par l'imitation et la représentation des objets euxmêmes. Puis on a admis les emblèmes et autres marques de souvenir, comme lorsque Jacob dressa une pierre en mémoire diin événement. Une architec-

ture Grossière aurait donc été la première écriture des peuples , comme on en trouve des vestiges dans les dolmens et autres pierres druidiques. On leur fit bientôt succéder les représentations emblématiques de l'innocence par le lis, de la modestie par la violette, de la vanité par la pensée, de l'amour par la colombe, du courage par le lion, de la férocité par le tigre , etc. A ces emblèmes s'ajoutèrent peu à peu d'autres signes de convention. Mais ces imitations des objets naturels ne donnent pas d'autres idées que celles des objets. Or, l'imagination de l'homme ne reste point ensevelie dans ce monde matériel, elle s'élève et plane dans des régions immatérielles où les objets, n'ayant point de figure, ne peuvent pas être représentés par ces emblèmes. Le monde invisible et extra-matériel exigea d'autres signes qui pussent représenter ces objets, les rappeler et les fixer dans la mémoire.Telle fut l'origine des hiéroglyphes. L'écriture vint après. On ignore où elle fut inventée d'abord. Est-ce en Egypte, est-ce en Chine qu'elle a pris naissance? est-ce chez les Phéniciens, comme le veut un de nos poètes :

: C'est de lui que nous vint cet art ingénieux De peindre la parole el de parler aux yeux, Et, par des traits divers de figures tracées, Donner de la couleur et du corps aux pensées.

Ce fut la plus importante de toutes les découvertes. Ce fut le moyen le plus puissant de faire marcher la civilisation et progresser l'esprit humain. Elle dut commencer chez les peuples agricoles et sédentaires, parce que la propriété nécessita de l'indiquer et de la transmettre. L'agglomération humaine amena les arts, les sciences et le commerce : avec eux se fit sentir davantage le besoin de transmettre les connaissances acquises, et de faire savoir au loin le prix, la nature , la quantité et la qualité des marchandises. Auss nous la trouvons d'abord chez les peuples commerçants , chez les Egyptiens , les Chinois, les Phéniciens , les Grecs. Par elle ensuite, l'histoire fit entendre aux peuples les leçons de l'expérience. Elle enregistra les découvertes de chaque individu 5 elle les transporta dans les contrées les plus éloignées et les conserva pour les siècles à venir.

L'écriture ne fut pas d'abord parfaite. Il y eut même plusieurs écritures inventées et ensuite perfectionnées. Il y eut et il y a plusieurs alphabets encore. Le nombre des lettres a varié selon chacun d'eux. L'un n'en a compté que 16, un autre 18, un autre 22, un autre 25, un autre 28. La plupart des alphabets sont arrivés aujourd'hui au nombre de 24 lettres , qui semblent suffire pour exprimer tous les mots et les mots toutes les pensées. On écrivit d'abord de droite à gauche, puis, alternativement et d'une manière continue, de gauche à droite et de droite à gauche. Aujourd'hui on n'écrit plus que de gauche adroite. Les Hébreux et les Arabes seuls conservent leur ancienne habitude de droite à gauche.

Un perfectionnement restait encore à faire , et ce n'est qu'au VIIIe siècle

qu'on en sentit l'utilité et la nécessité. On créa de nouvelles figures pour marquer le repos et la séparation des mots et des phrases. On imagina donc la ponctuation. Grâce à elle, le sens est trouvé de suite ; on n'est plus expose à de fausses interprétations par l'adjonction du mot d'une phrase à la phrase voisine.

Nous avons déjà vu que plusieurs irrégularités pouvaient dépendre de Tétai du cerveau ou de la langue, ou de quelques dispositions particulières de l'appareil vocal -, nous devons en signaler quelques autres. Ce sont les suivantes.

Le bégaiement est dû, tantôt à l'invasion d'une apoplexie ou à une fièvre de mauvais caractère, tantôt à la trop grande épaisseur de la langue ou à la longueur du filet, le plus souvent à un état spasmodique des nerfs vocaux et des muscles qu'ils animent.

Dans le grasseyement, la langue est gênée dans ses mouvements par la trop grande étendue du filet ou par une épaisseur trop cansidérable de son corps, et elle ne peut que difficilement articuler la lettre r.

Engastrimisme.

Il nous reste à parler d'une illusion que procure la voix relativemeut à la distance et à l'identité de l'individu qui parle. Ce phénomène a été désigné sous les noms de ventriloquie ou engastrimisme, d'après une opinion erronée sur le lieu où la voix est produite. L'illusion dépend surtout d'une modification dans la force et dans le timbre de la voix , de manière à lui faire imiter les changements opérés par des obstacles qui s'opposent à la libre progression des ondes sonores. Le baron de Mengen et Haller en ont donné un explication qui n'est plus admise. On ne peut pas non plus admettre celle de Dumas, qui veut que la force et le timbre soient modifiés par une rumination des sons dans la poitrine. Celle de M. Comte lui ressemble beaucoup. Il veut que la voix se forme dans le larynx , mais qu'elle soit modifiée par les autres parties de l'appareil et qu'elle résonne dans le thorax , où l'inspiration la dirige. La production du phénomène exige d'abord une forte inspiration , puis une expiration lente, graduée , filée en quelque sorte. Mais comment la voix prend-elle les caractères qui la distinguent ? Selon M. Lespagnol , lui-même ventriloque, le timbre d'une voix éloignée dépend de ce que l'oreille ne reçoit que l'impression des ondes sonores qui sont transmises par la bouche, et non de celles qui ont fait écho dans les fosses nasales. Le ventriloque produit l'illusion en interceptant plus ou moins le passage de l'air dans les fosses nasales par le soulèvement du voile du palais. Il n'y a illusion que sur la distance 5 le ventriloque n'en impose que sur le lieu d'où part le son. Que se passe-t-il donc dans le larynx qui puisse causer cette voix caverneuse, lointaine? Dans la ventriloquie , l'air sort en moins grande quantité par la bouche et par les fosses nasales que dans le parler ordinaire. Lorsque Fitz-James ventriloquait, il paraissait tenir l'épiglotte légèrement abaissée au moyen de la base de la langue. Pendant la ventriloquie, l'air est retenu dans la poitrine

qui se gonfle, de même quelquefois que l'épigastre. Ces considérations nous portent à penser que, pour donner à la voix ce timbre qui paraissait la faire venir de loin, un obstacle vient s'opposer en partie à la sortie de l'air, pendant que, d'autre part, les cavités aériennes de la poitrine se dilatent davantage pour mieux la faire résonner lointainement, et que probablement la partie supérieure de l'œsophage n'y reste pas étrangère en se dilatant , parce que l'air y est reflué par la gêne qu'éprouve l'air à sortir par la bouche. Dans cette manière de voir , l'épiglotte serait modérément abaissée et la glotte supérieure serait rétrécie parle rapprochement des cordes vocales supérieures et par l'action des muscles arythénoïdiens et épiglotiques , d'une part sur l'épiglotte , d'autre part sur les cartilages arythénoïdes et sur les cordes vocales supérieures. Au reste, ce phénomène, si difficile à expliquer, vient nous prouver encore combien la voix se prête peu aux interprétations de la physique.

Nous croyons devoir signaler un phénomène vocal extraordinaire qui a été remarqué par le docteur Vesalius Peltigrew, professeur de physiologie à l'Ecole de St-George-hospital, à Londres : c'est la faculté que possède M. Richemond de produire à la fois deux sons différents , au point de pouvoir s'accompagner. M. Fabre avait déjà remarqué un phénomène semblable chez un maître d'étude pendant qu'il était au collège.

Indépendamment du son vocal , l'homme jouit encore de la faculté de siffler. Ce son n'est point produit dans le larynx. Ses vibrations sont formées à l'ouverture des lèvres, que Dodard appelait glotte labiale. Ce physiologiste a, le premier, étudié avec un soin particulier ce mode de phonation , sur lequel il a jeté un grand jour. Il compare les lèvres avec la glotte , et il trouve une similitude peut-être trop grande entre ces deux organes. Il attribue trop exclusivement le son qui en résulte au simple frémissement de l'air et de ses deux courants, en passant à travers les lèvres. Quelques auteurs ont fait dépendre le sifflement des vibrations des lèvres : erreur dont la démonstration facile entraîne avec elle celle de la fausseté de la théorie. M. Cagniard-Latour l'attribue au passage de l'air dans une espèce de conduit réduit au diamètre de 2 à 3 millimètres ; car, avec des rondelles de cette dimension, il a toujours obtenu le sifflement, et il ne l'a jamais pu lorsqu'elles avaient plus de trois ou moins de deux millimètres. Il croit que la vibration des lèvres lui est inutile et tout-à-fait étrangère. Il pense aussi que les cavités de la bouche , de la trachée-artère et des poumons peuvent renforcer le son du sifflet et lui faire parcourir les différents tons de la gamme. Dans ce phénomène, M. A. Mahon compare les lèvres à un appeau. Il veut que la cavité buccale y coopère en renforçant le son et que la langue forme, avec sa face supérieure et le palais, le conduit qui introduit l'air dans l'appeau. Il prétend , avec juste raison, que c'est à l'agrandissement ou à la diminution de la cavité buccale antérieure, par l'application du bout de la langue entre les dents inférieures, que sont dus les sons variés qu'on peut produire , de manière à former une gamme réelle. Il a multiplié les expériences pour établir sa méthode. Nous

l'adoptons d'autant plus volontiers, que nous-même nous avons pu constater les intonations différentes que reçoit l'air en passant de la cavité buccale dentaire parla glotte labiale. Nous avons de plus constaté qu'en supprimant le canal formé par la face supérieure , la langue et le palais, on rendait impossible la faculté de siffler.

Nous avons mis fin à l'étude des fonctions cérébrales. Bien que multiples, elles sont tellement unies et enchaînées , elles se succèdent d'une manière si invariable et si nécessaire, qu'elles semblent procéder les unes des autres et ne faire qu'une seule fonction qui aurait son commencement dans un point et sa fin dans un autre. Ainsi , la fonction commence par les extrémités périphériques des nerfs sensitifs, où s'opère l'impression sensoriale. Elle continue dans les cordons nerveux qui apporteut cette impression au cerveau, qui la convertit en sensation. Elle se complète dans cet organe , qui élabore les sensations, les transforme en idées , puis en pensées, et en déduit toutes les conséquences que l'intellect utilise pour ses opérations les plus simples comme pour les productions les plus sublimes. Enfin la fonction s'achève par la réaction réflexe ou volontaire du cerveau sur les muscles du tronc pour la locomotion, et sur ceux du larynx pour la parole. C'est par le ministère des nerfs moteurs que se transmet cette dernière expression de l'influx nerveux H de la volition.

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