‹ Physiologie et psychologie de l'attention: évolution, dissolution, rééducation, éducationChapitre 67 sur 77 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

J'espère avoir suffisamment montré que l'attention est un phénomène général, qui se répercute sur toute la vie psychique et nécessite la coopération de toutes les principales fonctions de la vie organique et mentale. L'attention se trouve, de ce fait, placée au plus haut degré de la hiérarchie mentale ; avec l'aide de l'effort et de la volonté , elle forme notre faculté d'adaptation mentale . Elle est impliquée dans l'activité de la mémoire et de l'association des idées et elle intervient, peu ou beaucoup, dans le jeu fonctionnel de la plupart de nos actions psychiques.

I. — Localisée dans le cortex psychique, son action s'étend sur les systèmes réflexes et sensoriels ; sur la respiration et la circulation ; sur les fonctions de digestion et de calorification ; sur les globules rouges et les échanges chimiques : elle s'accompagne toujours d'oscillations et elle joue un certain rôle dans le sommeil.

Elle modifie nos mouvements en énergie, en rapidité et en précision. Tantôt elle accroît l'acuité des sens (attention sensorielle), tantôt elle se trouve amoindrie et distraite par les sens (attention intellectuelle).

L'attention courte mais intense accélère la respiration^ tandis que l'attention prolongée la ralentit. La fréquence des battements du cœur est aussi en rapport avec une attention courte et intense. Les battements diminuent progressivement dans un travail prolongé. Il suffit que l'attention se porte sur un organe, la main par exemple, pour que, aussitôt,

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la pression sanguine augmente notablement dans ce membre: dans ce cas, les vaisseaux se gonflent et la main accroît de Tolume .

Dans l'attention en général et, plus spécialement dans l'attention volontaire, l'on note constamment et parallèlement à celle-ci une vaso-dilatation cervicale et une vaso-constriction périphérique. Le cerveau, fonctionnant ici, pour son propre compte, devient beaucoup plus actif, par le seul fait que sa circulation est accrue. Cette activité centrale détermine une légère élévation de la température cérébrale, et surtout de la température périphérique. L'attention pro- Toque, presque toujours, de la polyurie, tout en augmentant, dans l'organisme, la désassimilation des échanges azotés et des phosphates de chaux. L'attention prolongée, revêtant la forme de travail intellectuel, suppose une combustion chimique qui se manifeste surtout dans le sang, par de rhypoglobulie. L'attention est, de plus, une activité très coûteuse pour l'organisme : elle détermine facilement de la fatigue physique et psychique, générale ou locale. En règle générale, il n'y a pas de fatigue physique sans fatigue psychique et vice-versa ; cependant, l'expérience nous apprend que la fatigue psychique retentit beaucoup plus fortement sur la vie organique, que la fatigue physique ne retentit sur la vie psychique. Les toniques du système nerveux n'excitent ijue momentanément l'activité de l'attention et la fatigue qui en découle est beaucoup plus grande qu'elle n'eût été sans cela. L'attention implique toujours des oscillations : <^elles-cila fortifient et la stimulent ; de la sorte, res[)rit est constamment excité par la sensation de résistance et d'cflort. En un mot, l'oscillation est à l'attention ce que le ressort est à l'arc. En outre, elle n'existe que sous la forme de résidus, dans le sommeil et les rêves, et cela nous est surtout jjrouvé par la vaso-conslriction cervicale, qui caractérise le sommeil. Or, nous savons que la vaso-dilatation centrale est un facteur nécessaire (le l'attention. Puisqu'il y a vaso-constriction centrale dans le sommeil, l'attention doit y être à peu près nulle; l'esprit ne fonctionne, à ce moment, qu'en vertu àe la vitesse acquise et sous Faction des réactions automatiques et habituelles.

J'ai sullisamment montré, ce me semble, que l'attention

est d'origine centrale et que les phénomènes périphériques, qui se développent, presque en même temps, lui sont parallèles, mais ne sont aucunement conditionnés directement par elle.

L'attention est, avant tout et surtout, un phénomène général de l'activité nerveuse régi par un mécanisme actif, bien qu'il y ait au débutde l'action, selon les cas, un moment de choc ou de concentration. Ce premier moment n'est que passager; le second seulement est durable et constitue, à lui seul, l'attention proprement dite. L'inertie, l'immobilité du sujet qui pense et réfléchit, qui est, en un mot, attentif, n'est qu'un trompe-l'œil, car l'esprit travaille fiévreusement derrière cette enveloppe terne et sans vie.

IL — La physiologie pathologique de l'attention confirme ou complète très heureusement les données fournies par la physiologie normale. Il en est de sa dissolution comuie de son évolution : elle se répercute dans tout l'organisme. Les réflexes, le sens cutané, la sensibilité générale, les sens externes et internes, la respiration, la circulation, la pression sanguine, sont en hyperactivité ou en hypoactivité, dans la maladie psychique, selon que le malade réagit à la dissolution par de l'excitation ou de la dépression ; de plus, en aucun cas pathologique, nous ne retrouvons la forme et le rythme nornial de l'attention.

En outre, l'estomac se trouble, les embarras gastriques surviennent, le gâtisme apparaît. Les glandes même réagissent à leur manière, sous l'influence de l'action néfaste de la dissolution psychique : la fonction hépatique est retardée, la salive s'accroît, les sucs gastriques augmentent dans de notables proportions.

Selon que l'on a affaire à un malade excité ou déprimé, l'on note de l'hypothermie et de l'hypoglobulie ou de l'hyperthermie et de l'hyperglobulie. Il est curieux de constater que les poisons de l'intelligence agissent, selon un mode semblable et par les mêmes voies que les toniques du système nerveux : ils excitent d'abord, dépriment ensuite, mais, en surplus, réexcitent encore une deuxième fois, et dépriment à peu près complètement, par la suite. Les organes les plus simples résistent mieux que les autres à l'action toxique des poisons de l'intelligence : ceux-ci envahissent successivement

NAYRAC l5

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et progressivement les centres sensitifs et moteurs de l'écorce cérébrale, y compris la moelle, le bulbe, les fibres nerveuses sensitives, motrices, et enfin les muscles. Ces derniers résistent avantageusement à la fatigue, à la maladie et aux poisons de l'intelligence. C'est pourquoi tout homme sensé et prévoyant doit s'edbrcer de développer en lui, le plus possible, l'attention et la mémoire musculaires.

Dès que l'attention s'afTaiblit ou commence à se dissoudre, toutes les autres fonctions psychiques se trouvent atteintes dans leur activité propre. Si compliquée que soit une machine,, elle n'est rien sans le moteur qui l'actionne : l'attention est le moteur de la vie de l'esprit. La maladie atteint d'abord les centres psychiques et corticaux de l'attention, puis elle détruit, progressivement, tout ce qui dépend de son activité, tout ce qui touche à son rayon d'action.

Dans la vie pathologique, comme dans la vie normale, l'attention se montre toujours à notre curiosité, sous la forme d'un mécanisme inhibito-ACTiF, d'un mécanisme moteur. L'attention est, en un mot, le substratum de toutes les énergies de l'individu. Elle joue un rôle offensif et défensif. mai» surtout offensif (i). Elle est à l'opposé de Tinstinct, car ce dernier joue plutôt un rôle de défenseur. Ainsi, l'attention intéresse toute l'économie animale : si elle souffre, si elle vient à être attaquée par la maladie, aussitôt tous les oiganes en souffrent, aussitôt toutes les fonctions sont troublées, aussitôt la porte est largement ouverte aux inûuences funestes et aux intoxications de toute sorte.

111. — De même que la physiologie normale et la physiologie pathologique nous ont appris quel rôle général et primordial jouait l'attention dans la vie organique, de même la psychologie de la physiologie normale et pathologicpie va nous montrer quel rôle considérable elle joue dans raction psychique proprement dite. Placée aux plus hauts sommets de la hiérarchie des facultés psychiques, elle constitue une des trois formes de l'activité de ladaptation mentale. L'attention agit tout autrement que le sentiment. L'on peut dire même qu'elle est l'ennemie du sentiment. Celui-ci dissout, désa-

(i) Il va sans dire que j'entends par ce dernier terme, que l'attenon est active et investigatrice. — Le mot « olTe mun ici avec son acception militaire et usuelle.

tion est active et investigatrice. — Le mot « offensif» n'a rien de com-

CONCLUSIONS GÉNÉRALES 2l5

grège et morcelle les éléments psychiques ; celle-là, au contraire, uni lie, groupe et synthétise.

L attention détient un pouvoir de création, je dirai presque d'invention. Elle crée, en premier lieu, des attentions-habitudes, qui s eni-acinent si profondément dans notre esprit, qu'elles résistent longtemps à l'œuvre néfaste de la dissolution Elle rend nos sensations, nos perceptions, en un mot, toute notre idéation, plus claire, plus nette et plus précise. Elle augmente considérablement la précision et la rapidité de nos processus nerveux. Elle donne naissance à des souvenirs et à des associations d'idées neufs et originaux. Unie à l'enbrt et à la volonté, elle forme notre faculté précieuse d'adaptation mentale : l'esprit s'adapte aussi bien que le corps ; c'est pourquoi l'attention constitue le ressort souple et délicat de l'adaptation mentale.

Il n'est pas possible de démarquer tous les degrés que peut atteindre l'attention. S'il en était autrement, l'on connaîtrait à fond toute l'activité psychique et nous sommes encore, hélas 1 bien loin de cet idéal. Nous ne connaissons que les grosses étapes de l'évolution, aussi bien que de la dissolution de l'attention, et nous sommes incapables de les relier entre elles par des degrés transitoires et intermédiaires.

L'attention peut avoir pour objet les organes sensoriels ou le cortex psychique : dans ce dernier cas, elle est dite^ intellectuelle. Mais il ne faut pas oublier que TattentioB. sensorielle mène ou prépare à l'attention intellectuelle. L'attention sensorielle est d'un précieux secours dans l'observation et llnvestigation scientifiques. L'attention peut revêtir aussi plusieurs formes, l'une spontanée et l'autre volontaire. On pourrait même en ajouter une trrisième». l'attention-sentiment, qui est un produit moyen, procédant, en partie inégale, des formes spontanées et volontaires. Mais l'attention vraiment active et vraiment consciente, et, pour tout dire, originale, c'est l'attention volontaire. L'attention spontanée est innée ou ancestrale, tandis que l'attention volontaire est le produit réel de l'activité et du progrès de l'humanité. Ne nous étonnons donc pas si l'attention n'est pas entièrement libre, si elle est régie par la loi (atténuée sans doute) du déterminisme scientifique. L'attention spontanée et l'attention-sentiment sont souvent assez rigoureu-

sèment déterminées par des causes et des influences de lieu, de milieu et de temps ; l'attention volontaire, au contraire, est relativement libre, c'est-à-dire qu'elle est relativement maîtresse de son activité et du choix de cette activité. Qui dit attention, dit nécessairement tendance à la distraction. L'homme est naturellement distrait, il n'est attentif que grâce à l'effort. L^homme est naturellement fait pour l'indolence : il aime le changement. C'est pourquoi l'attention représente une lutte tenace, contre cette distraction et cette indolence innées. L'on peut distinguer trois formes de distraction : lo la distraction innée; a*' les distractions partielles, 3° la distraction générale. Personne n'étant, en même temps, attentif à tout, tout le monde, en vertu de cette relativité originelle et première, est nécessairement distrait : c'est la distraction innée. L'on peut être, en outre, très attentif et être nécessairement partiellement distrait ; le fait seul d être attentif à quoique chose implique nécessairement qu'on est distrait à toutes les autres choses : exemple, Newton, cherchant la loi de la pesanteur. Mais l'on peut être distrait, d'une manière générale, c'est-à-dire Ton peut n'être attentif à rien. Cette distraction générale peut être l'œuvre de la fatigue ou de la maladie (idée fixe, etc.). Toute la vie psychique est donc placée sous la gouverne de l'attention ; elle intervient dans la plupart de nos actions psychiques : là elle crée des formes nouvelles; ici elle augmente la vitesse et la précision des sensations ; partout elle groupe, coordonne éclaire, synthétise et unifie.

IV. — La psychologie pathologique de l'attention confirnie, à son tour toutes les théories de la psychologie normale, aussi bien qu'elle constitue le complément nécessaire de la physiologie normale et de la physiologie patholo^jique. 11 suffit que l'attention s'affaiblisse et se dissolve, pour qu'aussitôt le cerveau se paralyse, se fatigue, en un mot, se détraque progressivement et dans toute l'étendue de son activité psychique. J'ai adopté une classification — en cinq étapes — des désastres produits parla dissolution de l'attention : chacune de ces cinq séries représente un moment de cette dissolution. J'ai caractérisé chaque étape, par une loi appropriée : i°la première série est composée de faible;-, qui ont besoin d'être dirigés ; a* dans la deuxième série, j'ai.

noté un afTaiblissement général de toutes les facultés ; 3" dans la troisième, j'ai observé, tantôt de l'impulsion, tantôt de la systématisation : cela dé[)end de la nature de la maladie ; 4** en quatrième lieu, j'ai observé une extrême impulsion (excité-maniaque) ou une extrême systématisation (persécuté tyi)ique) ; 5° enfin, la cinquième série, se caractérise par une faiblesse presque générale de l'attention : l'idiot, Taphasique tyi)iquG, le mystique en extase, sont à peu près incapables de toute espèce d'attention. Entre la première étape et la cinquième, l'on devrait pouvoir placer des milliers d'autres étaj?es qui serviraient de transition; mais, malheureusement, et quoique le plus souvent Tintelligence s'obscurcisse lentement et progressivement, il n'est pas possible de connaître ni de délimiter toutes les multiples phases qu'elle traverse. L'on ne peut connaître que les gros événements de cette évolution régressive ; aussi, les cinq étapes que j'ai établies ne ressemblent, en définitive, qu'à cinq grands jalons plantés sur une longue route, à une distance voulue. Tout ce que l'on sait de bien précis, c'est ce que la dissolution de l'attention se lait du complexe au simple. L'adaptation mentale s'affaiblit tout d abord, puis elle est suivie de l'attention volontaire, de la volonté et de l'effort. C'est ensuite, successivement, le tour de l'attention-sentiment avec l'attentionhabitude et de fattention sensorielle : finalement, l'esprit se réduit, le plus souvent, à l'activité automatique et instinctive. Dans la pathologie, l'attention peut disparaître momentanément ou pour un certain temps ou même se dédoubler passagèrement, c'est ce que Ion appelle les «absences », les fugues, les dédoublements de personnalité (maladie d'Azam).

L'attention normale joue un rôle créateur et bienfaisant, mais maintenant, parle seul fait quelle est devenue pathologique, par le seul fait qu'elle est affaiblie, elle entraîne, avec elle, tout un cortège de misères psychiques : les processus nerveux diminuent considérablement en rapidité : la mémoire, l'association des idées, etc., s'obscurcissent et se troublent. C'est ici que le déterminisme intervient visiblement : lorsque l'on a connu un individu fort et résistant, ayant un cerveau bien organisé et qu'on le voit, ensuite, affaibli et amoindri par la dissolution psychique. Ton ne peut s'empêcher de rechercher les causes et les lois^de cette mala-

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die psychique. La dissolution de ratlention commence donc par les difficultés complexées adaptation, idéation), pour atteindre finalement les plus simples et les plus ancestrales (instinct, automatisme) : celles-ci résistent longtemps à l'action pathologique.

V. — La rééducation de l'attention nous a apparu comme une œuvre éminemment sociale; rééduquer un malade, le rendre capable d'attention, alors qu'il ne veut ou ne peut, c'est là assurément une tâche très noble. Puiscjue révolution de l'attention se fait du simple au complexe, il est pour le moment, assez naturel de procéder de la même façon, dans la rééducation. Du reste, le malade de l'esprit n'est rien moins qu'un enfant, qu'il faut éduquer rationnellement et méthodiquement. Il importe surtout d'employer simultanément la méthode physique (sports, gymnastique, etc.), et la méthode psychique (suggestion, éducation, etc.), si l'on yeut obtenir les meilleurs résultats possibles. Il faut réapprendre au malade les choses simples, telles que: versions de langues, opérations élémentaires de 1 arithmétique et de la géométrie. Il faut être une véritable aima mater pour le malade, j'entends, qu'il faut lui ménager les as[>érttés de la vie sociale et résoudre, en ses lieu et place, les petites difficultés qu'il rencontre sur son chemin, et prendre part à tousses ennuis et à toutes ses peines. Rien ne lui fait tant de plaisir, que de se voir encourager; mais cela ne veut pas dire qu'il ne faille pas le gronder lorsqu'il y a lieu. A tous les moments et dans toutes les circonstances, il faut lui parler avec conviction et assurance. Tout cela nous montre que l'œuvre de la rééducation de l'attention est longue, difficile et délicate ; c'est pourquoi le rééducateur doit être un homme habile et patient, qui doit posséder, en surplus, les aptitudes spéciales du médecin, du prêtre et du psychologue.

VI. — La pédagogie actuelle semble se soucier fort peu de Péducation de l'attention. Les parents même ne sont pas des éducateurs de l'elTort et de la volonté ; ils gâtent trop leurs entants. Le maître, le professeur, le maître primaire surtout, fait de l'enseignement vivant et par l'aspect. L'élève doit tout apprendre, tout savoir sans elïort, telle est, à mou avis, la devise de la pédagogie moderne

Par la méthode physique (sports, appareils spéciaux, etc.).

l'on ai)()rend à l'enfant l'immobilité volontaire, l'on fortifie et l'on alTiîie les différentes formes de l'altention sensorielle. Par la méthode psychique, l'on fait progresser toutes les formes élevées de l'attention : les arts développent lattention-sentiment. Certains exercices littéraires, grammaticaux et géométriques développent puissamment l'attention intellectuelle ou volontaire. J'ai préconisé tout à l'heure, etjo tiens à le répéter encore, l'adjonction de la langue des sourds-muets à notre idéation et à notre langage ordinaire, comme un précieux moyen de sauvegarde ou, à tout le moins, comme un palliatif heureux, contre l'action néfaste de la dissolution de l'attention et, de plus, comme une aide efficace de l'éducation de l'attention et de la mémoire musculaires qui sont, sans conteste, les plus précises, les plus fidèles et les plus durables. Nous savons que le muscle résiste très longtemps à Taction de la maladie : c'est pourquoi l'attention et la mémoire motrices, qui doivent à ce tissu leur force et leur activité, sont si résistantes.

Les facteurs sociaux qui paralysent l'éducation de l'attention, chez l'adulte, ne sont pas moins graves. Les parents sont, en général, trop inconsciemment bons pour leurs enfants, car ils ne leur laissent pas assez d'initiative ; ils ne savent pas leur procurer l'occasion de faire des etïbrts utiles et adaptés. Aussi, ceux-ci sont-ils, trop souvent, des esprits indolents, faibles et paresseux. Je voudrais que l'on fit apprendre, le plus tôt possible, l'attention volontaire aux enfants ; on les armerait ainsi pour la meilleure résistance contre la dissolution psychique, si toutefois elle venait à les atteindre. Plus nous rendons les actions d'effort habituelles, plus nous comptons d'actes conscients dans l'inconscient et plus nous sommes forts et résistants devant la maladie.

En résumé, les phénomènes physiologiques normaux et anormaux et les phénomènes psychologiques normaux et anormaux se complètent mutuellement les uns les autres: réunis, ils nous donnent une idée complète de l'attention . Il existe entre tous ces points de vue une base d'action commune et une ressemblance foncière nette et évidente. L'évolution de l'attention s'accomplit de w à plus /i, c'est-à-dire selon l'ordre de progression croissante. La dissolution part, au contraire, du récent, de Tacquis, du complexe et retombe

dans les phénomènes simples, que dis-je, bien au-dessous des phénomènes simples de l'attention normale sensorielle et automatique. La rééducation part du simple pour réatteindre le complexe et, l'éducation — comme l'évolution — procède aussi du simple au complexe; mais, à mon avis, il serait préférable de provoquer, le plus tôt qu'il est possible, dans les intelligences, une évolution partant directement du complexe, pour aboutir progressivement aux formes les plus élevées de l'attention complexe. En un mot, il serait utile de rendre au plus vite automatique, habituel et ancien, ce qui est complexe, récent et artificiel. Du reste, le propre de 1 attention réside dans un mécanisme nettement actif. L'attention est toujours une concentration active ou passive de l'esprit, au profit d'une idée ou d'un groupe d'idées. Elle est toujours le sentiment de la tension psychique, qui naît, pour partie, de l'action des phénomènes corticaux et pour autre partie, de la contraction tonique générale et volontaire ou involontaire de nos muscles Elle se manifeste toujours, à l'origine, par des phénomènes cérébraux et organiques, qui sont accompagnés de phénomènes organiques périphériques. Elle constitue le substratum de toutes les énergies vitales de l'individu. Elle devient, en définitive, la sensation générale d'activité psj'^chique et elle joue, à la faveur d'un mécanisme inhibito- actif, un rôle olTensit et investigateur. Elle se désagrège la première dans les maladies de l'esprit, parce qu'elle est une fonction com[)lexe et délicate de l'activité nerveuse. Par contre, elle peut se rééduquer et surtout s'éduquer. Unie à l'efTort et à la volonté, elle constitue notre précieuse faculté d'adaptation mentale.

J'ose me risquer jusqu'à dire que, somme toute, l'attention est une activité presque « anormale » de notre nature,je veux dire qu'ayant été créée par l'homme qui, à l'origine, se montrait naturellement paresseux et indolent, elle représente, de ce fciit,une action, une lutte intense et considérable de celui-ci contre la Nature. Car enfin si nous ne nous leurrons pas, nous avouerons que l'homme semble né pour don-

CONCLUSIOiNS GËNËBALES 321

ner libre cours à ses tendances età ses penchants. L'évolution, le changement sont partout dans la Nature : comme l'insecte, l'homme est naturellement fait pour butiner un peu partout, et pour ne se reposer longtemps nulle part :ilaimeàvarier la forme de ses désirs et de ses passions et alTéclionnele changement; il a horreurde la monotonie et de l'action douloureuse. L'effort supposant une certaine douleur, l'hommeest naturellement fait pour éviter et fuir la douleur.

Et pourtant, l'homme apathiqueet inconstant, dont je viens de dire quelques mots, a voulu être et sait être volontaire, sérieux et tenace. L'homme ne découvre la Nature qu'en se « tortionnant » lui-même, pour ainsi dire. L'homme s'est appesanti sur la durée qui fuit sans cesse : il a voulu figer au passage ce qui semblait fugitif et insaisissable, il a voulu réaliser le mouvement dans l'immobilité Ce n'est qu'en agissant sur la Nature, et à force de peines etdelabeur, qu'il a fait naître laborieusement, du vieux fonds de l'attention spontanée et innée, l'attention volontaire qui constitue son meilleur instrument d'investigation scientifique. C'est de la lutte opiniâtre entre la Nature et sa nature, qu'est née la plus belle œuvre de l'homme, c'est-à-dire la science. Telle qu'elle est aujourd'hui, la science implique un immense amoncellement, ou plutôt une infinité d'actes d'attention juxtaposés dans le tem[)s. C'est pourquoi l'on ne dira jamais assez souvent, qu'il ne saurait y avoir de progrès scientifique sans le secours de l'attention ; c'est pourquoi aussi, l'homme devrait s'etforcer de déveloi)[)er, le plus possible, son attention volontaire. C'est par elle, en ed'et, qu il résiste contre la Nature et la dirige au besoin ; c est par elle qu'il se commande à lui-même et évite l'impulsivité; c'est par elle enfin, qu'il fait jaillir sans cesse de son cerveau du vrai, du beau et du bien.

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(i) Indépendarameat des ouvrages mentionnés dans cette bibliographie, j'engage les lecteurs à cousulter les œuvres des grands physiologistes (Claude Bernard, Ferrier, Charcot, Broca, etc.). Je me suis abstenu de citer les ouvrages concernant l'attention qui sont antérieurs à 1888, parce que j'estime que l'œuvre de iiibol marque surtout une étape bien nette dans l'étude de ce phénomène. D'ailleurs, l'ouvrage de l'illustre psychologue français contient des indications suflisantes sur les travaux antérieurs à 1888.

Les titres d'ouvrages sont eu italique, les titres des mémoires en caractères ordinaires, leur source en italique.

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