MOUVEMENTS RÉFLEXES. AUTOMATISME
Tandis que les mouvements de locomotion sont perdus, ceux de conservation subsistent. Plus la lésion provoquée au cervelet par des retranchements successifs est étendue, plus le trouble augmente. Lorsque l'organe est enlevé en totalité, l'animal ne peut plus se tenir debout, ni progresser.
Nous savons, qu'une section transversale delà moelle épinière abolit de même la fonction de locomotion, mais elle le fait par un autre mécanisme. En sectionnant la moelle épinière, on interrompt les voies nerveuses motrices; en lésant le cervelet, on ahoUt la coordination des ordres moteur s. Dans la station ou la marche, le rôle du cervelet est essentiel.
Ses fonctions sont inconscientes ; elles se font sans participation de la volonté. Tous les actes compliqués de coordination auxquels préside cet organe nous échappent complètement.
Ce qui précède nous amène à examiner les conditions de V équilibre. Le corps humain, formé de pièces mobiles, est maintenu dans la station droite par l'action d'un grand nombre de muscles dont les efforts sont antagonistes dans de multiples directions. Les extenseurs, les fléchisseurs, les adducteurs, les abducteurs, les rotateurs dans les deux sens sont le siège d'une contraction coordonnée en direction et en grandeur. L'équilibre est à chaque instant menacé. Il se rétablit par des changements compensateurs qui ont pour effet de faire toujours passer la verticale du centre de gravité à l'intérieur du polygone qui représente la base de sustentation et cela aussi bien dans la position d'immobilité que dans la marche, la course et le saut.
Pour que le jeu de ces compensations soit continuel, il importe que, sous le contrôle du sens musculaire, les contractions de tous les muscles se règlent sur l'effet obtenu, et que chacun d'eux soit prêt à renforcer son effort dans le sens opposé à la chute, à le modérer au contraire, dans le même sens. Cette remarquable con-
l3o LES GRANDES FONCTIONS
traction générale, exactement dosée, n'est possible que si un cycle d'excitations parcourt sans cesse tout le système nerveux.
On a dit souvent qu'il existait un sens de l'équilibre. C'est inexact. Le mot sens a, en physiologie, une signification spéciale. Un sens est défini par un appareil récepteur différencié (œil, muqueuse olfactive, organe de l'ouïe) destiné à recevoir des excitants spéciaux (lumière, odeurs, sons). Or, nous ne connaissons ni organe périphérique différencié, voué à un sens de l'équilibre, ni excitant adéquat à cet organe. On a bien attribué aux canaux demi-circulaires un grand rôle dans l'équilibration. Mais l'expérience a montré que les canaux demicirculaires ne sont pas indispensables à la fonction d'équilibre et que, plusieurs semaines après leur destruction, cette fonction pouvait se rétablir à l'aide de suppléances nerveuses.
Les sensations tactiles, musculaires, articulaires et visuelles assurent, en pareil cas, les fonctions dévolues normalement aux canaux demi-circulaires.
Si, poursuivant notre examen du système nerveux, nous nous élevons encore, nous constatons que, dans ces régions qui sont celles de la base du cerveau (couche optique et corps striés), les sensations qui y parviennent ne sont plus automatiquement réfléchies. La réponse à V excitation peut être différée. L'acte cesse d'être réflexe pour devenir conscient.
De plus, la moindre sensation qui y parvient paraît mettre en mouvement des quantités d'éléments nerveux dont les relations ont une complexité infinie ; ce n'est qu'après avoir fait un choix, que le cerveau répond à l'excitation reçue, et parce que ce choix a eu lieu, nous disons que le mouvement résultant de l'ordre émané de ces régions supérieures est volontaire.
L'analyse des fonctions cérébrales proprement dites dépasserait les limites d'un raccourci comme celui que
MOUVEMENTS RÉFLEXES. AUTOMATISME l3l
j'ai tenté d'esquisser ici. Il faudrait successivement étudier le mécanisme des émotions, leur expression par les muscles de la face et par les attitudes, les fonctions psychiques du cerveau, l'instinct, les localisations cérébrales, le langage et l'idéation, l'attention, l'intelligence et la conscience.
Une excursion, si limitée fût-elle, dans ce domaine encore mystérieux en beaucoup d'endroits, nous entraînerait loin des applications de la physiologie nerveuse aux exercices physiques et à l'hygiène sportive. Aussi, limiterons-nous notre exposé à quelques remarques d'ordre pratique que les notions précédentes rendront plus intelligibles.
Nous savons désormais que tout mouvement volontaire nécessite un double travail : celui du muscle qui se contracte et celui du cerveau qui ordonne la contraction. A chaque effort musculaire correspond un effort cérébral, un effort de volonté.
L'énergie avec laquelle un muscle se contracte n'est pas toujours proportionnée à l'intensité de la volition. C'est ainsi qu'un muscle fatigué répond moins parfaitement qu'un muscle reposé aux ordres émanant du cerveau. Le muscle fatigué est, en effet, devenu moins excitable ; il lui faut, pour se contracter, être fortement ébranlé par Texcitant nerveux moteur.
Mosso a longuement étudié la fatigue dans les diverses conditions de sa production. A l'aide de Vergographe (appareil enregistreur du travail), il établit une courbe de fatigue. Les épreuves se font sur un doigt dont les mouvements de flexion s'emploient à soulever chaque fois un poids donné. La fatigue apparaît à la suite d'efforts répétés. Où siège-t-elle? Dans le muscle lui-même ou dans le système nerveux?
Tous les faits d'analyse démontrent que la fatigue résulte, en fin de compte, d'une destruction de matériaux vivants et qu'elle a lieu surtout dans le muscle, véritable dépensier de l'énergie physique accumulée dans
l32 LES GRANDES FONCTIONS
rorganisme. Cependant, la fatigue est en même temps une sensation pénible et, à ce titre, elle entre dans la catégorie des phénomènes nerveux. Une autre preuve de la part importante que joue le système nerveux dans l'apparition de la fatigue est fournie par le fait que les individus ressentent différemment la fatigue suivant leur sensibilité propre. L'un accuse une fatigue prononcée alors que la destruction est à ses débuts; l'autre ne la ressent pas alors qu'elle est déjà très avancée. Dans les deux cas, on peut dire que chez de tels sujets les fonctions sont mal équilibrées, car la sensation manque à son rôle qui est non seulement d'exciter mais d'économiser le mouvement. Chez les sujets normaux, la fatigue joue son rôle modérateur en arrêtant à temps le travail musculaire.
Si on excite artificiellement un muscle, à l'aide d'un courant électrique de force et d'intensité connues, on observe qu'après une série de contractions le muscle faiblit. Le dynamomètre, adapté à l'une des extrémités de cet organe, indique que la force avec laquelle il se contracte est de moins en moins grande. A la fin de l'expérience, il faut accroître notablement l'intensité du courant pour obtenir une contraction égale à celles qui ont été enregistrées au début.
Pour mettre en jeu toute la vigueur dont un muscle est capable, il faudra donc prévoir un supplément de travail nerveux. L'athlète digne de ce nom est celui qui aura d'importantes réserves d'énergie nerveuse lui permettant de poursuivre, dans tous les cas, l'effort musculaire et d'exiger la contraction de ses muscles jusqu'à leur complet épuisement.
La part nerveuse de la fatigue est surtout grande dans les exercices qui nécessitent un travail de coordination préalable, comme l'escrime, la boxe, le bâton. Une parade suivie d'une riposte suppose la préparation d'une série de contractions musculaires souvent très compliquées, qui doivent se succéder dans un ordre parfait, avec une précision irréprochable et une vitesse foudroyante. La tension du système nerveux, chez l'escri- j;
MOUVEMENTS RÉFLEXES. AUTOMATISME l35
nieur qui attend l'occasion de placer une riposte, longtemps préméditée, est extrême. Le travail du tireur est purement cérébral jusqu'à l'instant, qui ne durera qu'une fraction de seconde, pendant lequel la série des mouvements projetés aura lieu.
Que l'attention du tireur se relâche ou que l'excitation latente émanée du cerveau et accumulée dans ses muscles se suspende : il cessera aussitôt d'être prêt pour une riposte soudaine exécutée à propos.
La dépense de force nécessitée par les exercices dans lesquels on fait assaut ne peut être évaluée qu'en additionnant l'énergie des mouvements musculaires et la dépense d'influx nerveux, celle-ci étant presque toujours supérieure à celle-là. Après un assaut d'escrime, la fatigue ressentie semble hors de proportion avec le travail musculaire effectué. D'un côté, les débutants en escrime éprouvent de l'endolorissement général des muscles; de l'autre, les habitués des salles d'armes ressentent, après un assaut vif, une sorte d'accablement momentané et de prostration courte qui traduisent exclusivement la fatigue nerveuse.
« Pour cette raison, écrit Lagrange, l'escrime ne saurait convenir aux hommes d'étude, pas plus qu'aux enfants dont le cerveau travaille avec excès, et c'est le dernier des exercices qu'on doit conseiller aux tempéraments très excitables, à moins toutefois qu'il ne s'agisse de fournir un aliment à des cerveaux inoccupés, à des esprits inquiets dont l'activité se retourne contre euxmêmes, faute d'être utilisée ailleurs. Dans ce cas, l'escrime peut devenir un dérivatif précieux en absorbant» comme pourrait le faire un travail de l'esprit, le surcroît de force nerveuse qui tourmentait l'esprit inactif. »
Ce sont les centres nerveux, nous l'avons vu, qui règlent l'effort respectif de chacun de nos muscles et leur distribuent exactement la quantité d'influx nerveux nécessaire pour en obtenir une contraction qui ne soit ni trop faible, ni trop énergique. Tous les exercices difficiles sont conditionnés par la coordination nerveuse; ils exigent plus d'adresse que de force.
l34 T'ES GRANDES FONCTIONS
Chaque fois qu'un sujet aborde pour la première fois un exercice de ce genre, il tâtonne. Pendant plus ou moins longtemps, les centres nerveux accomplissent une sorte de triage des muscles ; ils ne font participer à l'acte projeté que ceux qui y aideront; ils éliminent ceux qui peuvent y mettre obstacle. Ce travail de sélection ne se fait pas du premier coup. De nombreux essais sont souvent nécessaires. Marcher sur les mains est un exercice familier aux acrobates, mais qui nécessite bien des tâtonnements et des essais infructueux.
L'essentiel, dans les exercices de ce genre, n'est pas de déployer une grande force, mais de « savoir s'y prendre ». L'apprentissage est terminé le jour où la volonté a fait choix des seuls groupes musculaires aptes à produire le résultat cherché.
Certains exercices demandent plus que de la coordination ; ils exigent de la précision. Ici, le choix des muscles ayant eu lieu, tout n'est pas fait. Il faut encore adapter l'intensité de l'effort musculaire à la distance à parcourir et donner aux membres une direction très exacte. Ils ne doivent aller ni en deçà, ni au delà du but.
Ce travail de précision diffère beaucoup du travail musculaire proprement dit. Il implique des opérations d'ordre intellectuel et l'entrée en jeu des parties les plus délicates des centres nerveux et des organes des sens. Les clowns équilibristes sont les athlètes les plus précis. Leur sensibilité tactile, appréciée par les méthodes que j'ai indiquées ailleurs, est généralement très aiguisée et leur sens musculaire est remarquable de finesse et de précision. La force qu'ils dépensent est relativement faible, car ils réglementent parfaitement le travail de leurs muscles, ne demandant à chacun que la tâche exacte qu'il doit fournir et supprimant les contractions inutiles.
Dans tous les exercices, il y a, non seulement l'apprentissage des mouvements que l'on ne connaissait pas, mais aussi le perfectionnement des mouvements devenus familiers. Car il existe une manière économique de marcher, de courir, de soulever un poids, de grimper, de
MOUVEMENTS RÉFLEXES. AUTOMATISME l35
faire un rétablissement à la barre fixe. Le déplacement d'une main, une flexion articulaire imperceptible, l'inclinaison de la tête diminuent quelquefois de moitié l'effort de l'athlète. Dans la foule des variantes que comporte l'acte musculaire le plus insignifiant, le gymnaste expert adopte celle qu'il sait être la plus économique au point de vue de la dépense de force.
Il importe de retenir que beaucoup d'exercices paraissent être aux débutants difficiles et fatigants. Mais leur difficulté diminue à mesure qu'on les pratique et il arrive que ceux qui impliquaient, dans les commencements, une grande dépense de force nerveuse, s'exécutent facilement au bout d'un certain temps. Avec l'habitude et la répétition, la fatigue ressentie est moindre, car les centres nerveux font un effort moins grand pour coordonner des mouvements qui leur sont mieux connus.
A la longue, la surveillance exercée par les facultés conscientes paraît superflue : le travail devient automatique.
Cet automatisme ne se produit que dans les conditions suivantes :
1° L'exercice est peu difficile. — Plus l'exercice est compliqué, plus l'intervention de la volonté et la concentration de l'esprit sont nécessaires à son exécution. 2"^ L'exercice est bien connu de celui qui. le pratique. 3° Il ne comporte pas d effort. — Chaque fois que les muscles, en plus ou moins grand nombre, entrent en jeu avec toute l'énergie possible, ils détournent à leur profit l'influx nerveux cérébral. Un homme qui met de la vigueur dans un mouvement est absorbé par l'effort qu'il accomplit et fixe sur l'acte qu'il exécute toute son attention; Ceci nous explique, dans une certaine mesure, l'inintelligence de certains athlètes constamment absorbés par des efforts musculaires. Chez eux, les fonctions cérébrales sont accaparées par les muscles, chaque fois
l36 LES GRANDES FONCTIONS
qu'ils donnent toute la force possible. La pensée n'a plusla libre disposition de l'organe qui lui est dévolu. Elle ne peut se manifester dans sa plénitude habituelle.
4" Les mouvements doivent se succéder toujours dans 1er même ordre. — C'est le cas du marcheur qui garde pendant des kilomètres un pas uniforme. Le rythme joue un grand rôle pour déterminer l'automatisme d'un mouvement. La cadence d'un air de musique, celle des tambours et des clairons peut régulariser les mouvements d'une colonne de fantassins et susciter l'automatisme chez la plupart d'entre eux.
Dès qu'un mouvement devenu automatique cesse de l'être, il nécessite aussitôt l'intervention du cerveau pour pouvoir être correctement poursuivi. La marche sur une grande route est facile ; les mouvements deviennent vite automatiques. Mais, qu'au lieu de demeurer sur une grande route, on prenne un chemin de traverse hérissé d'accidents et le cerveau devra se livrer à un travail de direction indispensable. 11 ne peut abandonner le^' muscles à eux-mêmes sous peine de faux pas et de chutes. La marche, sous cette modalité nouvelle, a cessé d'être automatique. Dès lors elle exige, à travail musculaire égal, une dépense bien plus importante d'influx nerveux volontaire.
Lorsque l'exécution d'un acte musculaire a été, une fois pour toutes, confiée aux puissances automatiques de l'organisme, cet acte tend à s'exécuter toujours avec la même vitesse. Il s'est, en quelque sorte, stéréotypé dans les organes moteurs et s'exécute de lui-même. La moelle épinière en retient la forme et le mode d'exécution ; il s'imprime eu elle comme le son et l'articulation des hiots s'impriment dans le cerveau. Dans tous les cas d'automatisme, la moelle a fini par garder le souvenir de mouvements que le cerveau a, pendant longtemps, commandés; elle les répète dans certaines conditions, sans que la volonté n'ait désormais d'autre rôle que d'ouvrir et de clore la série de ces mouvements.
Une mesure, un rythme, une vitesse déterminés S3nt des qualités inhérentes aux actes automatiques. Elles les
MOUVEMENTS RÉFLEXES. AUTOMATISME l37
caractérisent. L'allure générale des mouvements est le résultat d'habitudes automatiques acquises dès l'enfance et qui marquent d'un cachet indélébile les premiers actes musculaires. Tel m.archeur est habitué à un pas rapide; tel autre, au contraire, à une allure lente. On peut tenter de se corriger de certaines de ces tendances ; on retombe toujours dans le rythme qu'on s'est créé par les lois de l'automatisme. Chaque fois qu'on s'efforce de s'y soustraire, soit qu'on reste en deçà de son allure, soit qu'on aille au delà, un effort nouveau de coordination doit intervenir pour adapter à un train inaccoutumé les mouvements qui s'exécutaient sans intervention des facultés dirigeantes.
L'automatisme dans les mouvements est le grand, le seul moyen efficace de diminuer le travail du cerveau. Il est, dans l'ordre matériel, le pendant de la mémoire qui économise le travail de l'esprit. Dan.s la vie courante, l'enchaînement des mouvements automatiques nous dispense de coordonner attentivement certains actes musculaires dont la moelle épinière a centralisé la formule.
Les exercices automatiques laissent le cerveau au repos complet ; ils sont sans influence proche ou lointaine sur les facultés psychiques. Les centres nerveux ne prenant pas part au travail se fatiguent peu. Dans ce cas, la fatigue n'est vraiment que musculaire. Les exercices automatiques représentent donc le dérivatif par excellence pour les cerveaux intellectuellement surmenés. Rappelons-nous ce précepte pour faire choix d'un exercice dans les collèges. Il n'y faut préconiser que les exercices faciles et amusants qui produisent la fatigue musculaire sans faire naître la fatigue nerveuse.
N'imposons pas à nos jeunes gens et aux hommes intellectuellement surchauffés des exercices compliqués nécessitant un effort d'attention; préférons soit des mouvements simples, soit des exercices qu'ils ont déjà pratiqués et qu'ils connaissent, les jeux, tous les vieux jeux français : saute-mouton, barres, longue paume, etc. Ne surajoutons point à leurs travaux déjà si écrasants le
l38 LES GRANDES FONCTIONS
travail cérébral qu'exige l'apprentissage d'un exercice difficile.
Il faut que nous soyons tout pénétrés de cette notion que l'automatisme prévient la lassitude cérébrale. Elle est capitale au point de vue de l'hygiène du sj'stème nerveux, aussi bien pour l'adulte que pour l'enfant.