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CHAPITRE X

Lorsque, sur l'animal endormi par un anesthésique, on procède à l'excitation électrique d'un muscle, isolé et mis à nu, on en provoque la contraction. Si l'on adapte un poids à l'une des extrémités tendineuses de cet organe, pendant qu'il est ainsi actionné, on fait produire au muscle un travail mécanique déterminé : il soulève le poids au moment où chaque excitation qui lui est communiquée provoque sa contraction et son raccourcissement.

Cependant, peu à peu, il répond moins énergiquement à l'excitation qui lui est donnée et un moment arrive où il cesse de se contracter et de soulever le poids.

Cette expérience de laboratoire réalise un phénomène de fatigue locale. Elle représente assez exactement l'image des mouvements normaux déterminés par l'excitation motrice volontaire, lorsqu'ils sont répétés jusqu'à épuisement.

Sous cet aspect, la fatigue a pu être définie : la perte passagère de l'excitabilité du muscle.

Mais ce n'est là qu'un aspect du phénomène de fatigue.

Lorsque, agissant sur des muscles fatigués qui ne répondent plus aux excitations électriques ordinaires, à la suite d'une longue série de contractions répétées, nous augmentons l'intensité du courant électrique, c'està-dire de l'excitant, nous vo3'ons ces muscles fatigués se contracter à nouveau et se remettre au travail. Il faut, pour obtenir ce résultat, provoquer des excitations beau-

coup plus vives, employer une énergie électrique double, triple, quadruple même, pour obtenir des effets comparables à ceux qui s'étaient montrés au début de l'expérience.

Le phénomène de fatigue n'est pas aussi simple que pourrait le laisser supposer l'expérience à laquelle je viens de faire allusion. Il ne saurait être isolé et réduit aux proportions d'un accident physiologique local. Tous les organes, toutes les fonctions et toutes les facultés de l'esprit sont atteintes à des degrés divers lorsque la fatigue se produit avec quelque intensité en un point donné de l'organisme.

Des sensations subjectives sont perçues par le sujet fatigué. Il a conscience de la diminution générale de ses forces; il a, en un mot, la sensation de fatigue. Dès ce moment, il éprouve une souffrance vraie, un malaise très spécial qui retentit sur toutes les fonctions de son économie, même sur des fonctions éloignées de celles qui ont été directement associées à l'effort.

Nous savons qu'à la suite d'une marche forcée, les bras qui n'ont cependant participé en rien au travail des jambes ont leur force diminuée. On peut le constater au dynamomètre. La puissance de pression des fléchisseurs des doigts a décru.

Tous les organes sont solidaires ; tous subissent à des degrés divers la fatigue directement et profondément ressentie par un seul. Il s'agit, dans ce cas, d'une sorte de fatigue indirecte qui apparaît, non seulement dans les muscles et les organes physiologiquement associés à ceux qui ont été atteints de fatigue locale, mais encore dans des organes profonds qui paraissent n'avoir été intéressés au travail à aucun titre. C'est ainsi que l'estomac, l'intestin, le cerveau peuvent présenter des troubles fonctionnels, parfois assez graves, à la suite d'une grande dépense de fatigue musculaire ou d'un exercice violent.

Que de fois j'ai vu l'appétit des soldats disparaître quand ils étaient soumis à une trop grande fatigue ! Qui n'a fait cette observation pendant les tragiques journées

l88 NOTIONS FONDAMENTALEvS

de la retraite qui précéda la première bataille de la Marne?

•Tous les organes peuvent se fatiguer isolément, mais leur fatigue retentit toujours sur l'ensemble de l'organisme.

Il existe trois sources de fatigue :

1° ie travail volontaire, sous toutes ses formes, physiques et ps3^chiques ;

2° Le travail passif, comprenant tous les mouvements communiqués, tels que l'équitation, la voiture, l'automobile, le chemin de fer;

3° Les excitations sensiiives, sensorielles, et les émotions viviiS.

Les conditions de vitesse, d'intensité et de durée, aussi bien dans l'exercice corporel que dans le travail intellectuel, entrent en ligne de compte pour accélérer l'apparition de la fatigue et même l'aggraver. Sont-elles réunies, elles déterminent, en un temps très court, l'accumulation d'une grande quantité de résidus organiques dans le sang. Un exercice musculaire exécuté avec une grande vitesse, une grande dépense de force et qui dure longtemps, provoque la fatigue intense et rapide. La hâte dans l'effort cérébral produit des résultats identiques. Enfin, nous savons jusqu'à quel point les douleurs morales dépriment les forces physiques et diminuent la vigueur intellectuelle.

Lorsque l'une des causes de fatigue précédemment énoncées est mise en jeu violemment, tous les organes, je le répète, en éprouvent le contre coup.

Comment expliquer que toute l'économie ressente la fatigue alors que le travail reste localisé le plus souvent à un seul organe ? De la manière suivante : un organe qui travaille est le théâtre d'une usure qui se traduit par la mise en liberté de déchets. Ce sont, pour le muscle, par exemple, l'acide lactique, les ptomaïnes et les leucomaïues, l'acide carbonique, autant de substances fatigantes et nocives, autant de poisons que le sang qui tra-

verse le muscle en travail entraîne dans la circulation et porte à tous les autres organes.

Cette interprétation est basée sur des expériences probantes. C'est ainsi qu'en injectant par les artères, dans un muscle frais, les résidus extraits d'un muscle fatigué, on y détermine la même fatigue et la même impuissance que s'il avait travaillé avec excès.

Ce que je viens de dire de la fatigue musculaire s'applique de tous points à la fatigue cérébrale. Le cerveau, comme le muscle, produit, en travaillant, des résidus toxiques qui le fatiguent d'abord et, après lui, tout l'organisme.

Ces résidus se retrouvent dans les urines, par lesquelles ils sont normalement éliminés. La toxicité des urines vient précisément des déchets qu'elles contiennent et qu'elles sont chargées de drainer hors de l'organisme. Ceci nous fait comprendre la nécessité, pour un homme de sport, d'être doté d'un système urinaire indemne de toute altération pathologique. De bons reins, une vessie complaisante, des voies urinaires largement perméables, lui sont aussi nécessaires que de bons poumons et un cœur vigoureux.

A côté de l'action toxique des déchets produits par les organes soumis à un effort, il faut, pour expliquer la fatigue, faire également une place importante à la déperdition d'énergie nerveuse, causée par le travail.

L'organisme peut être considéré comme un réservoir d'énergie nerveuse de quantité définie. Lorsque, très rapidement, au cours d'un effort intense, cette énergie est dépensée au delà de la dose prévue, un grand déficit se produit. Nous avons alors conscience de la diminution de nos disponibilités en force nerveuse et la sensation de fatigue apparaît. Je me résumerai en disant que, dans les cas habituels, V action toxique des déchets et la déperdition d'énergie nerveuse se complètent pour produire la fatigue.

Au cours d'une épreuve sportive, à mesure que la fatigue augmente, la dépense de force nerveuse mise en jeu, pour produire le même travail qu'au début de l'exer-^

IÇO NOTIONS FONDAMENTALES

cice, peut devenir énorme. Il survient ce que nous avons constaté dans l'expérience rapportée plus haut : il faut doubler, tripler l'énergie de l'excitant pour produire un même travail. Dans ces conditions, la dépense réelle de force, chez l'homme fatigué qui poursuit un effort, peut être immense.

« J'ai vu un minime supplément de travail, a écrit Lagrange, un effort de vitesse d'une minute, en arrivant au but, réduire à un état neurasthénique des plus graves un jeune athlète très vigoureux. Il a payé de plusieurs années de maladie ce terrible effort de volonté qui lui fit gagner une course à pied. »

La dépense d'énergie nerveuse provoquée par l'effort de volonté qui actionne un muscle fatigué est donc très supérieure à celle qui suffisait avant la fatigue, pour obtenir de ce muscle le même rendement. L'athlète fatigué qui continue la course, la lutte, le match, se livre à une véritable prodigalité de force nerveuse.

L'association obligatoire de tous les organes à la fatigue éprouvée par un seul d'entre eux nous fait comprendre qu'il est impossible d'obtenir le repos d'un organe, si l'on ne diminue, en même temps, le fonctionnement de tous les autres. L'immobilisation de tout le corps s'imposera donc chaque fois qu'il y aura eu production de travail intense.

Il s'agit de Vimmohilisation du corps dans la position étendue et toutes ses parties étant soutenues. Il ne saurait être question de V immohilité . Celle-ci est, au contraire, une cause aggravante de fatigue parce qu'elle oblige les muscles à un effort permanent et continu. Je note ici, en passant, l'erreur fondamentale que l'on commettrait en faisant une confusion de mots. On sait bien qu'un commis de magasin, immobile ou presque, derrière son comptoir, et obligé de demeurer debout, est, à la fin de la journée, plus fatigué que le facteur rural, après sa tournée. La marche est composée d'une succession de mouvements

qui sont la conséquence de contractions et de relâchements musculaires se succédant alternativement ; les muscles, ainsi mobilisés, se relayent pour agir et pour se reposer.

L'immobilité implique une contraction statique de tous les muscles, infiniment plus fatigante que la contraction dynamique qui provoque le déplacement des membres et du corps. Le fait de garder la position verticale entraîne l'activité d'un grand nombre de masses musculaires. Elles doivent résister à la pesanteur qui tend à déterminer la chute et, de plus, maintenir l'équilibre du corps.

Des temps de repos très courts permettent de poursuivre un travail presque indéfiniment. Pendant toute la vie le cœur bat et le diaphragme assure la succession régulière des mouvements respiratoires. Mais l'activité du cœur et des poumons comporte un rythme, c'est-àdire, l'interposition entre deux contractions d'un temps d'arrêt très court. La nature a réglé toutes les grandes fonctions selon un mode d'activité périodique. Elle leur a imposé à toutes des temps de repos.

Le travail intellectuel lui-même doit être discontinu si l'on veut le prolonger pendant longtemps. Il n'est pas jusqu'à l'écriture et à la lecture qui ne soient, en quelque sorte, rythmées par la ponctuation. Le flux des idées ne s'écoule pas d'une manière continue, A chaque instant, il est interrompu par une fin d'idée. Les phrases se succèdent, coupées par la césure des virgules, des points et virgules et des points. Les livres nous présentent un arrangement par alinéas, paragraphes et chapitres. Rien n'est plus pénible que la lecture d'une prose compacte qui, sans répit, conduit le lecteur tout le long de nombreuses pages. Les reports à la ligne et la succession des paragraphes répétés donnent à un livre de la clarté. Mais lorsque cette division est poussée à l'extrême, elle fatigue, au contraire, en interrompant sans cesse le fil de l'idée et en obligeant le lecteur à un grand effort d'attention.

Dans le- domaine sensitif, la continuité de la douleur provoque rapidement une immense fatigue. Par contre, chaque fois que la douleur est coupée d'accalmies et de

répits, elle est mieux supportée par celui qui l'éprouve. J'ai vu des malades éprouver pendant des années les souffrances atroces du tabès et ses douleurs fulgurantes. Mais, pendant d'assez longs espaces de temps, les infortunés ne souffraient pas. Au contraire, ils sortaient de chaque crise avec l'apparence degens surmenés et épuisés; leur influx nerveux s'était alors dépensé à doses énormes; ils succombaient, suivant l'expression de Dupuytren, à de véritables « hémorragies » de la « sensibilité ».

Rien n'est plus variable que la quantité de travail musculaire ou de douleur physique ou morale ressentie, capable de produire la fatigue. L'état physiologique de chaque sujet, les circonstances dans lesquelles il se trouve placé hâtent ou retardent beaucoup l'apparition de cet état particulier. L'observateur le plus sagace qui ne connaît ni le tempérament, ni l'état de santé, ni le degré d'entraînement d'un sujet et qui limite son examen aux seules apparences, peut se tromper complètement sur le degré d'énergie ou sur la durée de l'exercice que ce dernier peut supporter sans faiblir. Les différences individuelles que l'on constate, même chez des hommes bien portants, de conformation sensiblement identique et d'égale accoutumance au travail, sont quelquefois très grandes. Les observateurs les plus pénétrants s'y trompent. Les erreurs d'appréciation sont surtout faciles à commettre chez les personnes convalescentes ou maladives.

Nous ue pouvons pas appliquer à l'homme vivant les moyens rigoureux du contrôle expérimental. Quand, chez l'animal, nous dénudons un muscle pour l'actionner électriquement jusqu'à épuisement, nous voyons se dérouler sous nos yeux le phénomène de la fatigue. Mais, en présence d'un homme, nous devons nous baser sur les sensations subjectives qu'il éprouve, sur sa faculté spéciale de sentir, sur l'énergie de sa volonté. Rien n'est plus variable que ces qualités ; rien n'est plus propre à

LA FATIGUE IçS

nous tromper. Là, pourtant, est une grande partie du problème des indications de l'exercice : savoir distinguer les sujets qu'il faut exciter au travail de ceux qu'il faut retenir, les premiers malgré la sensation de fatigue, les seconds, bien qu'ils ne l'éprouvent pas.

J'ai dit ailleurs que, dans la vie habituelle, les actes coordonnés , exigeant le concours de la volonté, entraînaient la plus grande dépense de fatigue. I^es actes purement réflexes ne nous donnent jamais la sensation de fatigue; les actes automatiques, qui sont des actes coordonnés sur lesquels l'attention a cessé d'exercer son contrôle, peuvent nous fatiguer, mais après un temps incomparablement plus long que les actes coordonnés effectués avec effort de volonté ou, ce qui revient au même, avec effort d'attention.

Ces faits nous font comprendre qu'il faut se garder de commettre l'erreur qui consiste à vouloir se reposer de la fatigue cérébrale due au travail intellectuel par des exercices coordonnés exigeant la surveillance de l'attention. Kn agissant ainsi, on ne fait qu'ajouter à la fatigue nerveuse : on soumet le cerveau à un travail supplémentaire.

Les mouvements musculaires automatiques auront, en pareil cas, les préférences des éducateurs, car ils ne mettent en jeu que des séries d'actions réflexes. Elles s'accomplissent en dehors de l'activité cérébrale, n'exigent pas le concours de l'attention et, non seulement ne produisent aucune fatigue nerveuse, mais reposent du travail intellectuel.

L'attention est, d'une façon générale, le principal facteur psychologique de la fatigue.

De même qu'une grande douleur physique entraîne après elle une immense lassitude, un grand ébranlement psychique ou une émotion violente produit une sidération générale des forces, analogue à celle qui suit une commotion matérielle ou un choc traumatique ; alors la fatigue apparaît. Les pertes d'argent, de situation, de position sociale, la mort d'un être cher, ou simplement l'ennui qu'engendrent le désœuvrement et le manque

d'intérêt dans la vie, amènent rapidement l'épuisement nerveux' qui peut se prolonger pendant des semaines et des mois. La neurasthénien'est qu'une variété de fatigue. Elle doit être traitée et guérie par les mêmes moyens que la fatigue musculaire et organique.

Que se passe-t-il dans le muscle fatigué qui ne se contracte plus ? Comment expliquer sou arrêt puisque l'excitant électrique continue à l'atteindre ?

Les conditions que réalise l'expérience à laquelle j'ai fait allusion, au début de ce chapitre, sont les suivantes: le muscle est disséqué et isolé du membre auquel il appartient. La circulation du sang dans sa masse .jst, en fait, supprimée. 7/ cesse de se contracter lorsque sa provision en combustible, c'est-à-dire en glycogcne, est épuisée. Sur le vivant, la contraction des muscles régulièrement ravitaillés en glycogène se poursuit, même au cours du travail musculaire le plus violent. Mais ce ravitaillement est promptement insuffisant et la sensation de fatigue survient, .,

Nous connaissons la série des transformations chimiques dont les muscles sont le théâtre, aussi bien à l'état de repos, que pendant l'exercice. Ils incorporent l'oxygène et le glycose que leur apporte le sang qui baigne leurs fibres. « L'oxygène et le glycose qui quittent le sang pour le muscle n'3^ entrent point directement et immédiatement en conflit, mais forment l'un et l'autre deux provisions séparées du corps comburant (oxygène) et du corps combustible (glycose), qui réagissent seulement au moment voulu et sous la sollicitation du système nerveux. Le glycose du sang perd dans le muscle unemoléculed'eaupourdevenirdu glycogène. » (Morat.)

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