CHAPITRE III
DES VARIÉTÉS DANS l'ESPÉCE.
11 ressort clairement de Texamen des caractères essentiels de l'espèce, que les hommes constituent une espèce distincte et nettement diflFérente de toute autre espèce animale. Ce que nous avons examiné avec soin dans le chapitre précédent ne peut nous laisser l'ombre d'un doute sur ce sujet. Mais cette espèce humaine n'estelle pas un genre humain renfermant lui-même plusieurs espèces? Telle est la question qu'on soulève, et que nous devons aborder maintenant.
Ce que nous avons vu dans le chapitre premier pourrait à la rigueur nous dispenser de celte nouvelle étude. Comme en effet nous y avons démontré que l'espèce est une même nature sous un même type se perpétuant par la génération^ et que sont de même espèce ceux-là seuls qui engendrent des produits indéfiniment féconds^ il est clair que tous les hommes sont d'une seule et même espèce, puisque tous rentrent sous ces deux formules générales. C'est là un fait acquis, à moins de remettre incessamment tout en question.
Cependant nous devons tenir compte des objections, et c'est un devoir pour la science de ne laisser subsister aucune obscurité, d'élucider toute difficulté. D'ailleurs c'est l'occasion d'examiner les lois des variétés dans Vespèce^ sujet non moins intéressant que les préc<»(lents.
î. Lois des variétés dans l'espèce.
Nous voulons d'abord poser la doctrine, nous viendrons ensuite aux objections qu'on lui oppose.
l"* L'uuté et le divers. — Qu'il y ait et qu'il doive exister des variétés dans l'espèce, cela est incontestable. L'espèce embrasse un
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grand nombre d'individus, et pour que ces individus soient distincts, il faut nécessairement qu'ils soient divers.
II y a donc dans l'espèce deux lois dont l'autorité s'eierce concurremment : l'une qui maintient l'unité du type, l'autre qui la dîver«> sifie; et comme elles doivent être constamment d'accord, quoique paraissant opposées, il est rigoureusement nécessaire que l'unité subsiste dans le divers, et que le divers se produise dans l'unité. Ce qui suppose nécessairement des modalités des types, et des causes qui produisent ces modalités.
Cette question des variétés est non moins importante que celle de Tespèce, parce qu'il y a entre elles un lien très intime. Non*seulement l'espèce ne peut exister sans des variétés et les variétés sans l'espèce, mais surtout la délimitation de Tespèce n'est précise qu'autant qu'on a précisé ce que peuvent être ces variétés. E. Geoffroy Saint-Hilaire soutenait, et son fils Isidore Geoffroy Saint-Hilaire soutenait aussi que l'espèce est variable dans une certaine limite ; le mot recouvre une idée très vraie, c'est que les variétés qui subsistent dans l'espèce ne peuvent modifier le type que jusqu'à certaines limites, et que les limites en tous sens de ces modifications sont précisément la délimitation exacte de l'espèce ; d'où il est clair que, pour délimiter nettement une espèce, il ne suffit pas de poser ses caractères essentiels, mais qu'il faut encore préciser les limites de ses variétés, et les préciser non-seulement dans les modes que Ton connaît, mais aussi dans les causes qui les ont produits et qui en peuvent produire d'autres encore.
Sur ce dernier point il y a une remarque importante à faire. On s'imagine souvent qu'il est facile, ou tout au moins possible, de dénombrer et classer toutes les variétés d'une espèce, comme si ces variétés étaient elles-mêmes des espèces. C'est une étrange erreur. La variété^ son nom même l'indique, est une chose éminemment variable; aujourd'hui l'espèce en contient cent, demain elle en contiendra cent autres différentes ; ces formes de variétés se succèdent, se croisent, persistent plus longtemps les unes que les autres, ou disparaissent lorsqu'à peine on a eu le temps de les étudier, et de nouvelles prennent leur place. On en connaît des exemples sans nombre dans l'homme, dont les variétés actuelles sont déjà toutes différentes de celles qui existaient il y a quelques siècles, ainsi que les peintures le témoignent ; il y a beaucoup d'exemples parmi les animaux domestiques, il y en a surtout un nombre prodigieux panmi les fleurs.
La question qui nous occupe n'est donc pas d'examiner les va-
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riétes chacune en particulier, mais de reconnaître par les modes sous lesquels elles se s<Hit déjà présentées, par les causes qui les produisent, dans quelles limites elles sont renfermées, et par conséquent dans quelles limites se maintient le type spécifique.
2'' Bm mmmmmêèm^m «Meallelii et «ccrasoIrM. — C'est par leurs
caractères que nous dev(ms étudier les variétés, comme c'est par leurs caractères que nous étudions Tespèce; cela n'a pas besoin d'explication.
D'un autre côté, il est bien clair que les variétés ne sont que des modalités de l'espèce, et que, pour les reconnaître, il faut étudier les modîficationsque présentent dans leurs caractères tous les individus que renferme l'espèce. Or, comme les individus que renferme l'espèce présentent des caractères essentiels de l'espèce et des carac* tères accessoires, ainsi que nous l'avons vu dans le chapitre précédent, c'est dans les variations de ces deux sortes de caractères que nous devdns trouver les lois des variétés : ce qui revient à dire que la variété ne peut exister que par la modification des caractères essen" tiels et par la présence ou l'absence de caractères accessoires.
Hais c'est là ce qu'il faut bien entendre, parce que c'est la grande loi des variétés qui renferme toutes les autres.
Les caractères essentiels de l'espèce peuvent varier sans inconvénient suivant les individus; ain^i, pour nous en tenir à l'homme, l'intelligence peut varier du plus au moins dans des limites considérables, ou même varier dans ses modes, étant plus théorique chez l'un, plus pratique chez l'autre, plus mathématique qu'expérimentale, et vice versa, etc. ; la parole, le langage, la politique, etc., peuvent varier, se modifier dans de certaines limites. Il y a un nombre illimité de modifications que peuvent revêtir les caractères essentiels.
Cependant, quelles que soient les modifications, il ne peut pas y avoir destruction, sans quoi l'espèce elle-même serait détruite. On peut supposer ces caractères essentiels réduits presque à rien, n'étant plus perceptibles que par des restes, j'oserais dire par des ruines : l'espèce subsiste encore; mais, dès que le caractère essentiel a tout à fait disparu, l'espèce n'est plus la môme. Prenons pour exemple une couleur, le rouge : cette couleur peut être d'un éclat très vif ou très pâle, et c*est toujours la même couleur ; affaiblissez la teinte et réduisez-la à être presque insensible ; tant qu'elle est perceptible, c'est du rouge ; dès qu'on ne la peut plus voir, c'est du blanc ou une autre couleur, mais ce n'est plus du rouge.
68 DE L'ONITÉ de l'ISPÈCB HOMAIfTI.
II y a des confasionisles qui vondraieiit faire admettre qa*il n*y a pas de limites, que, par exemple, dans le cas précédent de la diminution des teintes du rouge sur du papier blanc, il y a un moment où ce n'est ni rouge ni bl^c. C'est un véritable enfantillage. Il suffit pour le réfuter de faire appel aux mathématiques qui, bien comprises, sont la pierre de louche des questions de métaphysique naturaliste. Que disent-elles? Que l'unité se compose d'un nombre infini de parties^ et que l'on peut faire des séries qui ne la dépassent jamais; soit, par exemple, une série 0,999, etc. ; vous pouvez la suivre indéfiniment, en approchant toujours de l'unité par des mesures de plus en plus insensibles, mais sans jamais y arriver ; du moment que vous entrez dans l'unité, la série est changée, ou pour mieux parler il n'y a plus de série, il y a l'unité. D'un point à un autre il y a une distance infinie quant à la division, c'est-à-dire quant aux nuances ; mais, dès qu'elle est franchie, il n'y a plus ni division ni nuances.
Ainsi, les caractères essentiels de l'espèce peuvent éti^e modifiés indéfiniment, ils peuvent être amoindris à un degré inouï; mais tantqu'ils existent, on ne cesse pas d'être dans l'espèce, et dès qu'ils cessent, on cesse d'être dans l'espèce. 11 y a des hommes, des peuplades, chez lesquels l'intelligence, le langage, la religion, la morale, la politique, l'industrie, les beaux-arts, sont réduits à des rudiments : l'abaissement de ces êtres est inouï ; cependant ce sont des hommes. Un pas de plus, peut-être, et ce seraient des singes, ou tout au moins une autre espèce; ce pas senrible même peu de chose à faire, mais il est immense ; c'est une distance infinie. Nous sommes aux limites de l'unité, mais nous sommes dans l'unité ; nous sommes à une des nuances infinies du rouge, mais c'est encore du rouge.
En philosophie, comme en mathématique, c'est un point qui ne soulève pas l'ombre d'un doute ; et c'est faute d'y réfléchir qu'on Ta si étrangement mis en question en histoire naturelle, ainsi que nous le verrons plus loin.
Si les caractères essentiels de l'espèce peuvent être modifiés indéfiniment, sans jamais disparaître, il n'en est plus de même des caractères accessoires. Ceux-ci, au contraire, peuvent être ou ne pas être, indifféremment.
Et cela se comprend aisément. Les caractères essentiels n'existant que pour le but auquel est destinée l'espèce, si vous les détruisez, vous anéantissez par là la destinée de l'espèce, c'est-à-dire l'espèce même. Au contraire, le caractère accessoire n'est qu'un accident^
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qui n'ajoute ni n'ôte rien à la destinée générale de l'espèce. Que rhomme ait la peau blanche ou rouge ou noire, les yeux bleus ou noirs, les cheveux lisses ou crépus, les yeux ronds ou ovales, la figure large ou ovale, les bras de 5 centimètres plus longs ou plus courts, le gros orteil du pied plus rapproché ou plus écarté des autres orteils, rien de tout cela ne change un iota à sa destinée, et par conséquent à son espèce ; tant qu'il reste le commandant de ce monde avec tous ses attribua, l'intelligence, la parole, la religion, la politique, la morale, l'industrie, la station verticale, les deux pieds et les deux mains, il reste de la même espèce, il reste homme.
De même dans les espèces animales domestiques. Que le mouton soit à laine longue ou courte, lisse ou frisée, blanche ou noire, il n'en est pas moins toujours mouton. Les races bovines diffèrent par la couleur, par la forme et la présence ou l'absence de cornes : dans tous les cas c'est toujours la même espèce. Que le chien soit le king-charles de l'appartement, le dogue de la basse-cour, ou le braque du chasseur, ce n'est pas moins toujours le chien. De même pour les chevaux, l'àne, le cochon, la chèvre, les poules, les oies, et en général tous les animaux domestiques; les animaux sauvages variant beaucoup moins (Voy. Godron, De l'espèce) (1).
Ainsi donc, les variétés se caractérisent encore par des caractères accessoires, c'est-à-dire par des caractères dont la présence ou l'absence ne change rien à l'espèce, à sa destinée, je veux dire à sa na« ture, à son type. .
Mais il y a encore dans l'ordination de ces caractères accessoires, quelque chose de très remarquable, et qu'il importe de ne pas laisser échapper ; c'est ce que j'appellerai \q\xv dispersion. J'entends par laque chacun d'eux ne peut, seul, constituer un caractère de distinction pour les races, parce que tous ces caractères s'allient entre eux, se croisent, de sorte qu'aucun n'est un apanage exclusif; qu'en résumé, ils se dispersent. Ainsi chez l'homme, la couleur noire de la peau se rencontre chez les nègres à face prognate, chez les fellahs à tète caucasienne, chez des Indiens de race japhétique, chez des Juifs de race séqiitique. Ainsi encore, les cheveux frisés ou lisses se
(1) Même, suivant M. Godron, il n'y aurait pas de variétés dans les espèces sauvages ; les espèces domestiquées ou tout au moins qui reçoivent l'influence humaine seraient seules variables. Nous laissons ce point aux naturalistes, tout en croyant que l'opinion de N. Godron est un peu avancée.
70 DB L'OlfITi M L'BSrtCK HUHAOIS.
rencontrent dans un grand nombre de races. Il n'y a aucune race distincte des autres par un caractère accessoire particulier ; et au contraire chaque caractère accessoire peut se montrer dans des variétés différentes. Nous ne disons pas qu'un caractère accessoire existe forcément dans chaque variété, ce qui serait un non-sens. Nous disons qu*il peut exister et se transmettre d'une variété à une autre. Ainsi, un bœuf peut naître sans cornes et constituer par la suite une variété particulière; mais toute autre variété de bœuf peut également être sans corne, et cette particularité d'être sans corne peut se communiquer à une autre race. En un mot, il n'y a pas de caractère accessoire qui soit ou puisse être d'une manière absolue l'apanage exclusif d'une variété on d'une race.
S"" Canses des ▼ariétés. — Buffon voulait expliquer toutes les variétés par TinHuence du climat, de la nourriture et des mœurs. Cette manière de voir, qu'on a fort contestée comme nous le dirons plus loin, n'est pas assez ample; cependant elle a sa valeur.
Les causes externes, le climat, la nourriture et les mœurs paraissent avoir beaucoup moins d'influence sur la production des variétés qu'on ne l'avait cru d'abord ; c'est ainsi que l'on n'admet plus que le climat ait donné au nègre la couleur noire de la peau, et sa chevelure frisée, laineuse. Mais si l'on a exagéré le rôle de ces causes, peut-être tend-on trop aujourd'hui à le méconnaître. Parce que Ton ne se rend pas un compte rigoureux de ce que peuvent faire la chaleur ou le froid, la sécheresse ou l'humidité, l'élévation ou l'abaissement des sites, la nourriture, le genredevie, lesmœurs, il ne s'ensuit pas que tout cela soit sans influence.
Dans les espèces animales cette influence est sensible ; moins dans les espèces sauvages^ qui, comme nous l'avons dit, présentent beaucoup moins de variétés ; mais surtout dans les espèces domestiques qui, plus elles scmt domptées, plus leurs variétés semultiplienL Ce que l'on a observé sur les animaux domestiques transportés dans le nouveau monde, en est une démonstration péremptoire, comme nous le montrerons plus loin en citant des faits.
Même dans les races humaines, ces influences ont leur valeur, et nous citerons des faits qui en témoignent ; exemple, ces Portugais de l'Inde, qui, ne s'alliant qu'entre eux, ont contracté la couleur du nègre.
Nous reviendrons plus loin sur toutes les preuves que nous avons à fournir. Nous ne faisons en ce moment qu'exposer la doctrine
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oérale ; nous la démontrerons plus loin, en diaoutant les objections qu'on lui oppose.
Mais œscabses externes ne sont rien en comparaison de l'influence qu'a la génération sur les variétés. Cet acte, qui a pour mission principale de perpétuer le type spécifique, est aussi la cause principale des modifications du type»
M. P. Lucas, dans son remarquable livre (De r hérédité, 2 vol. Paris, 18&7-1850), a démontré que deux lois dominaient la génération, celle du semblable, et celle du divers , en ce sens que les pro^ duits engendrés présentent tout à la fois l'influence des générateurs et la spontanéité de l'engendré. Non-seulement l'enfant tient quel-* que chose de ses parents, mais il tient aussi de lui-môme. C'est ce qu'attestent des faits multipliés, collectés par l'auteur, et dont nous présenterons quelques exemples.
Or, si nous résumons tous les faits, nous trouvons que la génération agit sur la production des variétés de trois manières :
Premièrement, la spontanéité de l'engendré donne lieu à la pro^ duction de caractères accidentels particuliers qu'on n'avait pas ren«contrés dans les parents. C'est ainsi qu'un taureau naquit un jour sans cx>rnes de parents cornus ; ainsi l'on voit quelquefois naître une poule noire dans un poulailler ou cette variété était inconnue.
Secondement, les deux générateurs peuvent unir leur influence pour donner lieu à un produit mixte qui ne représente ni le père ni la mère exclusivement, mais qui les représente dans une sorte de mixtion. Delà dans le produit, une variété nouvelle, un métis^qj^x réunit par une alliance les variétés des deux générateurs ou des ascendants. Ce métis tient quelquefois plus du père, et quelquefois plus de la mère, ou même est un résultat assez parfait des deux influences; de là des sources multiples de variétés nouvelles.
Troisièmement, l'enfant peut tenir presque exclusivement du père ou de la mère; et ainsi la génération perpétue non-seulement le type de l'espèce, mais aussi la modalité, la variété. Cet enfant peut lui-même transmettre à ses produits la variété qu'il a reçue ; et de cette manière, cette variété se perpétue plus ou moins longtemps, jusqu'au jour où elle se perd, soit par le croisement, soit par la naissance d'une nouvelle variété spontanée.
W WLémmmé. — En résumé, les variétés sont une condition de l'espèce; elles on marquent les limites; elles ne sont pas dénombrables et classables comme les types spécifiques.