DES CARACTÈRES ESSENTIELS DE L'ESPÈCG
L'espèce étant un type immulable qui embrasse toutes les variétés individuelles qu'elle renferme , présente par cela même des caractères qui doivent se retrouver constants dans tous les individus. Ces caractères sont dits essentiels ou distinct ifs. Nous avons à les rechercher dans l'espèce humaine.
1** Délimitation de Tespèce.
Pour cette recherche, deux voies peuvent être suivies : l'une discursive, la plus frayée en histoire naturelle; l'autre synthétique ou métaphysique, qui n'est guère applicable qu*à l'espèce humaine. La première consiste à rechercher dans tous les individus qui fécondent ensemble, c'est-à-dire qui sont de même espèce, quels sont les caractères constants dans tous les individus de l'espèce. La seconde pose une espèce devant elle, et commence par se demander pourquoi cette espèce existe , elle en cherche lu raison d'être, la fin; puis, ce premier point trouvé, elle se demande quels peuvent être les moyens que cette espèce possède pour remplir la fin à laquelle elle est destinée, et c'est en trouvant ces moyens qu'elle trouve par cela même les caractères distinctifs de cette espèce.
Cette dernière voie, beaucoup plus philosophique et plus élevée que la première, n'est malheureusement que très rarement possible. Nous ne savons en effet, nous n'avons encore découvert la finalité d'aucune espèce naturelle ; nous n'avons sur ce point que dès à peu près, des entrevues vagues, qui ne peuvent encore, vu leur incertitude, entrer dans la science; et pour découvrir les caractères essentiels des diverses espèces d'êtres, nous en sommes réduits à suivre la voie analytique et statistique, bien plus terre à terre.
M DB l'unité di l'ispècb bumaini.
Mais quand il 8*agii de Thomme, c*est tout autre chose. Dieu nous a révélé notre destinée dès les premiers jours d'eiistenoe de notre espèce, et nous savons qu'il uous a placés sur cette terre pour y commander, pour y taire régner sa justice et sa volonté, pour y être ses lieutenants. Il nous a dit en effet : Creseite, mtdtipli^ camini^ replète terram, bt suBJicmi bah. Crescite^ c'6st*à-dire pro* gressez, développez tous les germes de puissance que j'ai mis en vous pour vous rendre dignes du commandement; multiplicamini^ c'est-à-dire multipliez vos enfants pour être les plus puissants par le nombre, comme vous êtes les plus puissants par l'autorité, et multipliez-vous pour qu'aucune action terrestre ne se passe sans que vous lui commandiez ; replète terram^ c'est-à-dire soyez partout, qu'en tout lieu votre présence vienne manifester ma volonté aux êtres et aux choses qui vous sont soumises; et subjicite eaniy c'est-à-dire dominez, dominez la matière et les ôtres inférieurs, soumettez-les à vos ordres comme vous êtes soumis aux miens, et pour que la justice règne dans votre commandement, soumettez^les et les employez suivant vos besoins , vos intérêts et la justioe qui doit régner, car tout vous est soumis en ce monde, tout vous est inférieur; vous êtes le trait d'union entre moi et mes œuvres, et comme vous êtes mon lieutenant, tout doit vous être soumis comme à moi. Telle est donc la destinée de l'homme : c'est d'être le lieutenant de Dieu sur la terre, et le grand pontife de la terre près de Dieu. Lien merveilleux par sa nature et sa position: il unit les deux mondes, céleste et terrestre ; et comme à lui seul il représente tout ce qu'il unit , sa grandiose nature tient tout à la fois, au ciel par l'intelligence, à la terre par son corps; corps merveilleux lui*même, qui, devant représenter tout ce qui est terrestre, offre des substances matérielles comme les corps bruts, des actes végétatifs comme les végétaux, et des actes sensibles-moteurs comme les animaux.
Du point de vue élevé où règne ce grand principe de la destinée humaine^ portons nos regards de tous côtés jusqu'à Thorizon loin* tain sur toutes les conséquences qui en découlent : tout de suite nous apercevons tous les caractères principaux fie l'espèce humaine, qui est comme un règne naturel, le règne humain^ ainsi qu'on l'a appelé.
L'homme est en effet plus qu'une espèce, par les différences qui rélèvent au-dessus de toutes les espèces animales : c*est tout à la fois un genre, un ordre, un règne. L'intelligence, qui est son trait principal, l'isole de tout ce qui l'entoure, et l'élève bien au-dessus de tout ce qu'il domine. Par elle, on le voit tout à la fois religieux^
DBS CABACTIRBS ES6BNTULS DB L'BSPÉCB. 47
parleur, politique^ industriel, ariieie. Il communique avec Dieu par le juste, le vrai, le bien; il conçoit la morale qui doit régler toutes choses selon les lois divines du juste; il reçoit de Dieu les forces nécessaires à Taccomplissement de ses ordres ; il lui reporte son adoration et ses prières et les désirs de toute la création. Par cela même qu'il s'élève aux idées de justice, de vérité, de bonté, il con* çoit les idées générales abstraites, il voit tout dans l'intelligibilité, et dès lors il est parleur, parce que la parole découle de Tabstrac* tion. Il communique avec son semblable, il échange la parole, et par elle les idées générales; et de parleur il devient politique; il îbrme des sociétés, des lois, des hiérarchies sociales. Puis il s'abaisse vers les créatures inférieures et les choses inanimées; il les cherche, les chasse, les dompte , c'est-à-dire les soumet à sa volonté , leur fait exécuter ses ordres, ou les façonne de ses mains, les soumet à son usage, à ses besoins, à ses caprices même, comme un roi absolu dominerait ses sujets ; et c'est par son industrie qu'il opère toutes ses merveilles. Mais il veut plus encore, car il ne veut pas seulement ce qui lui est bon , il veut aussi le beau^ et sous toutes les formes il s'eiTorce de le faire briller dans ses œuvres ; il s'ingénie à faire triompher tort dans les objets qui l'entourent ; il est artiste l mot sublime dont la magie enflamme tant de généreuses intelli* gences, et que l'on souille trop souvent en l'appliquant à des futi* lités vaines, ou dont on abuse en en décorant des étrangetés d'esprit, alors qu'il devrait être réservé aux splendeurs du génie et de la beauté immaculée.
Certes, voilà Thomme bien nettement caractérisé. Quelle créature terrestre pourrait être confondue avec ce roi que Dieu leur a donné?
Hais il faut descendre dans l'analyse des caractères, à des traits moins relevés. Nous avons défini l'homme un animal raisonnable. Nous venons de voir ce qu'il est par la raison ; voyons ce qu'il est dans son animalité. Après les caractères intellectuels, venons aux caractères physiques.
Tous découlent des précédents.
De ce que l'homme commande, et de ce qu'il est industriel, il a une stature différente des animaux, et il est membre tout autre^ ment. Il se tient droit, il regarde en face, il a deux pieds et deux mains; et de là une multitude de traits anatomiques intéressants. La tête, supportée droite, nécessite que la surface des condyles de l'occipital soit horizontale; il n'y a pas de ligament cervical, sus* penseur de la tête, comme chez les quadrupèdes et même les qua«drumanes; les muscles du dos et des lombes sont très développés
&B DK L*0NITÉ BB L'BSPÈCI HUMAINS.
pour tenir la taille droite ; le sternum est plus court, ne supportant plus Je cœur comme chez les quadrupèdes ; le bassin doit être con* struit plus solidement, puisque tout le haut du corps pèse sur lui, et, en effet, le sacrum est un coin bien plus puissant ; les arcades pubiennes sont plus fortes que chez les quadrupèdes ; la crête iliaque des os des iles est bien moins saillante que chez les quadrupèdes, parce que chez eux les muscles abdominaux y prennent un plus solide point d'appui ; les masses musculaires des fessiers et des gastro-cnémiens (mollets) permettent les efforts de la station ; les pieds sont admirablement taillés pour la station et la marche, et tels qu'on ne les retrouve dans aucune espèce ; les membres supérieurs sont courts pour l'œuvre manuelle, et les mains sont avec pouces opposables. Chez les quadrupèdes, et même chez les singes, comme la tête est pendante, le sang n'y doit point affluer en trop grande abondance en même temps , et, pour ce but, les artères carotidiennes sont subdivisées, et « forment ce lads artériel admirable^ déjà décrit par Galien, et qu'il attribua à l'homme pour l'avoir observé chez les animaux. Mais il n'existe pas chez l'homraet comme l'a démontré Vésale. Le sang est poussé à» plein canal et directement dans nos artères carotides et vertébrales ; il faudrait à la masse cérébrale des matériaux de nutrition en rapport avec son grand volume , et la station verticale , qui est habituelle chez l'homme, s'oppose aux effets funestes des congestions qui se feraient vers cet organe. » (Godron, De l'espèce^ t. II, p. 123.)
Le développement de l'intelligence nécessite un développement de l'encéphale, non pour l'action intellectuelle méme^ mais pour les actions des sens internes dont le développement plus considérable que chez les animaux est nécessaire à l'acte intellectuel. Les masses encéphaliques sont plus considérables que dans aucune espèce animale, surtout en certains points; les lobes antérieurs s'avancent au-dessus des corps striés, pendant que les postérieurs débordent en arrière les tubercules quadrijumeaux, et couvrent complètement le cervelet; le nombre des circonvolutions cérébrales, celui des replis du cervelet sont plus grands, et plus grande est la largeur du pont de Varole.
A ce développement de l'encéphale correspond nécessairement le développement du crftne plus considérable que chez les animaux, et que chez le singe en particulier. 11 en résulte toute une disposition générale pour la tète : le front est moins fuyant, et vient s'aligner avec la face; les maxillaires supérieurs et inférieurs paraissent et sont en réalité moins saillants; le nez lui-même en est plus projeté
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en avant ; la partie postérieure de la tête est plus volumineuse, plus globuleuse, et fait équilibre à la partie antérieure. Et, chose remar* qu^ble, l'aroplitade du crâne qui parait au premier abord différente dans les diverses races humaines, est en réalité la même, comme Tiedemann la démontré. Nous reviendrons plus loin sur les manières de mesurer et d*estimer le crâne, proposées par Camper, Blumenbach, Owen, Tiedemann.
La parole nécessitant une plus grande activité de l'organe vocal, riiomme possède quatre artères thyroïdiennesi tandis qu'il n'en existe que deux chez les animaux.
Comme l'homme est industriel, et qu'il doit pourvoir lui<* môme à son vêtement, sa peau est nue, non velue et non écaillense comme chez les animaux. De là chez elle une grande délicatesse, une grande flexibilité, et une singulière douceur au toucher. Là où les poils existent, ils Drnent la tète, ou bien ils sont utiles en rendant les frottements plus doux, comme aux aisselles, aux pubis, au périnée. Les sourcils et les cils servent tout à la fois d'ornement et d'utilité, car ils ombrent les yeux et les rendent plus limpides, en mémt temps qu'ils les ombragent des rayons solaires ; les cheveux mémes^ cette divine parure de la femme, préservent la tête d'une insolation ardente, et se modifient pour ce but, suivant les localités, comme on le voit chez les nègres et chez les paysans.
Le moindre développement des poils est probablement lié avec le peu de développement des muscles peaussiers. Chez les animaux, on rencontre ces muscles partout; en tous lieux ils doublent la peau. Chez l'homme, on ne les trouve qu'au crâne, à la face où ils servent à l'expression, à la paume des mains et à la plante des pieds où ils aident à l'action.
Le tissu cellulaire est plus mou et plus flexible, plus abondant chez l'homme que dans aucune espèce animale; ce qui, suivant Blumenbach et Meckel, permet de vivre sous toutes les latitudes; et ce qui, comme on l'a remarqué, donne aux formes générales plus de rondeur, plus de souplesse, plus de beauté chez le plus beau des êtres de ce monde.
L'homme qui doit, qui peut tout utiliser pour ses besoins, est par cela même omnivore: et de là une égalité de hauteur de toutes les dents. Chez les animaux, ce sont tantôt les incisives, tantôt les canines, tantôt les molaires qui sont plus développées et font saillie ; chez lui, toutes sont égales. De plus, signe caractéristique, les animaux ont à la face un os spécial pour supporter les incisives supérieures; cet os n'est que rudimentaire dans le jeune âge chez
FRÉDAULT. 4
SO Bi L'omri db l'bspèci iiiiiaiiib.
l'homme, et plus tard il se soude si bien au maxillaire supérieur que toute trace d'union disparaît, il n'y a plus qu'un os. Enfin, les ineisives sont inclinées en dehors chez les animaux ; elles sont Yerticales chez l'homme.
En rapport avec cette disposition anmivore^ l'intestin n'est, proportion gardée, ni aussi court que diez les carnivores, ni aussi long que chez les herbivores. Seul il possède l'appendice du caecum ; mais pourquoi ?
L'espèce humaine est monodelphe ; les grossesses doubles et triples n'étant que des exceptions. Aussi, Tutérus ches la femme est uniloculaire; chez la femme seule, aussi, on observe le flux cataménial. On a bien dit qu'il y avait quelque chose d'analogue chez la femelle du singe, mais c'est une erreur; il n'y a chez elle qu'un écoulement muqueux ou mucoso-sanguin au moment des approches et des ardeurs utérines.
Enfin, si, comme je le crois, il est permis à la physiologie de s'inspirer quelquefois des textes sacrés, nous dirons avec saint Paul : Non omnis caro eadem caro^ sed alia hominum, alia pecorum^ alia volucrum^ alia piscium. Expliquons ce mot. 11 est certain que le même principe de vie n'existe pas chez Thomme et les animaux; chaque être occupe sa place dans Téchelle des créatures, selon son degré de perfection ; et son principe animateur diffère en préémi* nence selon ce degré. L*àme des végétaux est moins parfaite que celle des animaux, qui l'est moins que celle de l'homme. Or, le corps uni à ce principe doit varier lui-même en prééminence d'une manière adéquate; et la chair végétale est moins parfaite que la chair animale qui l'est moins que celle de l'homme. On comprend, la raison indique, que cette chair humaine liée intimement à une ftme intellectuelle, comme nous le montrerons au livre suivant, doit participer en quelque manière à la noblesse de son principe animateur; que cette chair qui tressaille aux nobles aspirations de l'àme, qui palpite aux grandes conceptions de Tintelligence et que la vertu transforme, qui selon les dogmes doit ressusciter un jour, et qui a ressenti les étreintes de l'incarnation d'une personne divine, doit être bien différente de la chair des animaux. Il est vrai que la chimie ne pénètre pas cette différence et ne peut sonder ce problème; mais la chimie ne peut connaître toutes choses, elle doit céder le pas à la raison dans les questions de logique ; et c'est la logique qui nous démontre la vérité de l'assertion de saint Paul.
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2^ Objections.
L'espèce bumaine» caractérisée par les traits remarquables que nous venons d'esquisser, se présente tellement distincte de toute espèce animale, qu'il est en réalité impossible de la confondre avec Tune ou l'autre. C'est bien une espèce d'être à part, et supérieure à toute espèce créée en ce monde.
Cependant l'esprit d'erreur est toujours vivant, et quelque assurée que puisse être une vérité, il sait lui trouver des objections. En omettant Voltaire qui n'a aucune autorité céans, Linné parait le premier avoir tenté de ranger l'homme parmi les animaux, ce dont le collaborateur de Buffon, Daubenton, se montrait indigné. En parlant de la sixième édition du Systema natura de Linné, il s'écriait : « Je suis toujours surpris d'y trouver l'homme immédiate- » ment au-dessous de la désignation de quadrupèdes, qui Tait le » titre de la classe ; l'étrange place pour l'homme I Quelle injuste D distribution ! Quelle fausse méthode met l'homme au rang des » botes à quatre pieds ! voilà le raisonnement sur lequel elle est » fondée : l'homme a du poil sur le corps et quatre pieds; la femme » met au monde des enfants vivants et non des œufs, et porte du » lait dans ses mamelles; donc l'homme et la femme sont des ani-> » maux quadrupèdes; les hommes et les femmes ont quatre dents » incisives à chaque mâchoire et des mamelles sur la poitrine,' » donc les hommes doivent être mis dans le même ordre, c'est-à- » dire au même rang que les singes et les guenons, etc. i> (Dans les Œuvres complètes de Buffon^ édition de Lamouroux et Desmarets. Paris, 182/1-1832, t. XVI, p. 167.)
Que dirait aujourd'hui ce savant honnête, à la vue de toutes les objections qui se sont accumulées ! de quelle indignation ne serait* il pas justement saisi I
11 n'est pas un des caractères de l'espèce qui n'ait été tourné à faux, disloqué de son vrai sens, altéré au grades caprices de l'erreur^ ou nié audacieusement. L'intelligence elle-même a été tellement rabaissée, et rinstinct animal tellement surfait, qu'on a nié les limites qui les séparent. La religion, la politique, l'industrie, les caractères physiques aussi bien que moraux, tout a été controversé 1 Heureuse* ment que si l'erreur a ses confusions et ses malices, la vérité a sa lumière et sa justice. Nous allons nous en convaincre.
3" Intelligence et langage.
C'est la plus grosse question que nous abordons la première, parce
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ne fionumes pas juges de leurs opérations mentales, » nous nous per* mettons d'être d'un autre avis. Il y a, dit la science, des choses qu'on ne voit pas, mais qu'on juge par leurs signes. La chimie ne connaît guère directement le tluor, mais elle le connaît par ses et* fets. La physique n'a jamais vu l'électricité et le galvanisme, mais elle les connaît par leurs effets. De même, il est difficile de palper l'intelligence, mais on la connaît par ses actes. Or, le signe deTintelligence, c'est sou expression, c'est la parole ; là où existe la |>a* rôle, comme chez l'homme, nous assurons que Tintelligence existe; là où la parole n'existe jamais, comme chez tous les animaux, nous assurons qu'il n'y a pas d'intelligence.
Et en effet qu'est-ce que la parole, si ce n'est le résultat de l'abs^ traction i^ Tous les mots d'une langue ne sont que des formules abstraites exprimant des idées générales. Les mots substantifs désignent des formes générales; (abie, montagne^ radit^ etc., sont mots communs à toutes les tables possibles, à toutes les montagnes, à tous les radis ; ils n'expriment que Xidée^ c'es^à•'dire la formule générale abstraite de plusieurs particuliers. Les mots adjectifs sont de même : le blanc est l'idée générale de blancheur, et comprend toutes les formes de blanc; \e juste est l'idée générale de justice, expression abstraite de tous les cas particuliers où est le juste. Les pronoms sont encore de même; je puis dire ce, lui, il, d'un grand nombre de particuliers, et tout le monde peut dire moi, je. Le verbe est encore de même : marcher exprime l'idée générale de progresser en portant les membres l'un devant l'autre ; agir^ c'est opérer une action quelconque; boire, c'est ingérer dans son estomac des liquides, soit de l'eau, soit du vin, soit des tisanes, etc. En un mot, toute par tie du langage est une expression qui indique l'abstraction, qui formule une idée abstraite, générale; et toutes les langues sont fondées sur le même principe. De sorte que là où la parole existe, nous pouvons assurer qu'il y a intelligence, parce que la formule abstraite indique l'abstraction qui a eu lieu ; et il est clair que la parole est le signe de l'intelligence.
Si les animaux avaient l'intelligence, ils auraient la parole ; s'ils avaient la faculté d'abstraire, ils en auraient le signe; s'ils avaient des abstractions, ils en auraient des formules. Dira-t-on qu'ils ont un langage, mais que nous ne le comprenons pas ! Sornette ridicule ! Si les animaux avaient un langage, les expressions de leur langue reviendraient dans les mêmes circonstances et pour les mêmes objets; et les hommes qui les étudient depuis si longtemps auraient appris leur langue comme on apprend les idiomes les plus inconnus.
DES CARACTÈRBS BflSfiNTlKLS DE L'BSFÈCB. SS
Concluons donc logiquement que l'homme seul a la parole et rîntelligence. Ce fut du reste une vérité acceptée pendant do longs siècles, et si on l'a méconnue dans ces temps modernes, c'est qu'on a totalement oublié la philosophie dans les sciences naturelles,
4<^ Religion, morale, politique, industrie, beaux-art>.
Nous réunissons ces cinq caractères, parce qu'ils sont intimement liés ensemble, qu'ils vont toujours de pair (sauf quelques contrariétés secondaires); l'un ne peut s'affaiblir sans que les autres baissent, et dès que l'un grandit, les autres s* élèvent Plus une na* tion sa civilise, plus la religion s'élève, la morale s'épure, la politique se rafBne, l'industrie progresse, les beaux-arts s'embellissent. ' Au contraire, plus une nation se dégradé, plus la religion s'altère, la morale baisse, la politique devient grossière, Vindustrie se perd, les beaux-arts se ternissent. Comparons les divers peuples qui habitent ce globe : entre l'Européen et le Bochisman ou l'Australien, que de différences, que de degrés! Eh bien! à chacun de ces degrés tous les caractères s'équilibrent; la religion, la morale, la politique, l'industrie et les beaux-arts, sont toujours sur le même niveau.
Or, ces cinq caractères que l'on pourrait dire équipollents, au point de vue de la distinction des races, et qui présentent des différences si grandes suivant les peuples, sont le partage exclusif de l'espèce humaine, ne se rencontrent que chez elle, et se rencon-> trent toujours à un degré quelconque.
On a soutenu que certains peuples n'avaient aucune idée religieuse ; cela a été reproduit récemment (voyez G. Pouchet, Plumé des races humaines, Paris, 1858), et l'on a surtout insisté sur les Esquimaux et les Australiens. Malgré les assertions très positives de R. King, qui a trouvé chez les Esquimaux une tradition confuse du déluge, de la création, et des récompenses comme des punitions futures (Edinburgh new philosophical Journal, t. XXXVIII) ; malgré les assurances réitérées des missionnaires qui certifient que ces peuples ont une sorte de religion et de morale ; malgré les récits des anciens voyageurs, malgré les paroles si nettes du voyageur Lesson,a que, superstitieuse à l'excès, la race polaire, à cela près quel* ques nuances, a présenté dans toutes les tribus des idées religieuses identiques » (cité par Prichard, t. If, p. 278); malgré tout enfm, il y a des hommes qui tiennent à ce que les Esquimaux n'aient pas d'idées religieuses; et, pour se donner raison, on cite ce texte du journal de Ross : « Did they compreheud any thing of ail tbat 1
56 DE L*UNiTÈ DE L'BSPÈCB HDMâIMB.
» attempted to explain? Explaining the simplest thiogs in Ihe stm- » plest manner tbat I could devise. I could non conjecture. Should » I hâve gained more, bad 1 better understood their language? » I bave mucb reason to dubt. That they hâve a moral law of some » extent « written in the heart », / could not douât ^ nsnumerous traits » of their conduct show ; but beyond this, I could satisfy myself of » nothing; not did thèse efforts, and many more, enable me to » conjecture aught worth recording, respecting their opinions on > the essential points from which 1 roight bave presumed on a reli- » gion. » (Cité par G. Pouchet, loc. cit., p. 101.) Voilà donc un voyageur qui n'a pu s'assurer en passant s*ils avaient une religion, mais il avoue qu'il ne connaissait pas leur langue; et encore^recon* nait-il qu'tV^ avaient des lois morales d'une certaine étendue écrites dans leur cœur, comme de nombreux traits de leur conduite le montrent * sans en pouvoir douter. Est-ce bien là un argument? Quant aux Australiens, ils ont bien une tradition religieuse, mais on la croit venue de l'étranger. Misérable chicane ! Tenons-nous-en au fait général et constant, auquel on n'a pas encore pu démontrer rigou* reusement une seule exception : que tous les hommes ont une religion, ou tout au moins des idées religieuses et une morale gui en té^ moignent, à quelque dégradation qu'ils soient tombés. D'ailleurs, ce que personne ne conteste, et ce qui clôt la discussion , c'est que tous les hommes, les Esquimaux, les Australiens, les Bochismans, les Gallas, les plus sauvages et les plus rudes peuples, sont tous susceptibles de recevoir des idées religieuses et de s'élever à une religion formulée et à un culte , ce qui est nettement en dehors de toute aptitude animale.
Il n'y a pas de peuple également qui ne forme des sociétés, qui no soit politique. On a parlé de la sauvagerie des Gallas, mais ils ont un gouvernement féminin ; on a aussi parlé de la barbarie des Bochismans qui vivent dans des huttes, mais ils forment également des tribus, et d'ailleurs ils vivent en famille, ce qui est le trait social le plus élémentaire, mais aussi le plus fondamental. Quant aux animaux, rien de pareil. Les troupes naturelles de bétes sauvages, de loups, de rennes, de butfles, de chevaux, d'autruches, etc., sont des agglomérations instinctives d'individus, non des sociétés ; nulle part et jamais chez eux on n'a pu surprendre une famille: dès que les petits sont élevés, ils sont indépendants. Du reste^ nous ne voulons pas insister sur ce point, il est trop connu.
Enfin il n'y a pas de peuple qui ne possède Vindustrie et les beaux-arts. Chez les plus abâtardis on trouve la fabrication d'instru-
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mente de chasse et de pèche et la possession du feu, ce trait caractéristique de la domination de Thomme. Et non-seulement il y a des instruments, mais des instruments ornés; de sorte que dans son avilissement le plus bas l'homme conserve encore une idée du beau, comme il conserve une idée du juste. Il orne ses armes, il s*ome lui-même, se pare et tressaille aux derniers reflets de la beauté. Le Bochisman lui-même, cet être dont Bory- Saint- Vincent avait voulu faire une espèce particulière voisine du singe, le Bochisman dessine des animaux sur les rochers, se fabrique des armes^ des instruments de pêche et les embellit de son mieux. (Prichard.) L'homme peut ne pas se vêtir, mais il se pare ! Qu'on cite un seul fait semblable dans l'animalité !
On nous parle de l'industrie des abeilles et des castors, comme si c'était là une industrie et non une action instinctive; ce qu'ont fait les pères les descendants le font, et ainsi de suite de génération en génération, sans changer un fétu à l'œuvre traditionnelle, sans même savoir pourquoi ils la font, sans se rendre compte du but qu'ils poursuivent Au contraire, dans son industrie l'homme conçoit d'abord l'idée d'un besoin, d'une utilité, et il la conçoit tantôt d'une manière, tantôt d'une autre, suivant ses caprices, sa volonté, les circonstances ; puis celle idée conçue, idée d'abord purement abstraite, il la résout en une idée sensible, en une forme matérielle particulière, et il l'applique à la matière, qu'il moule, taille, pétrit. C'est une idée inlellectuelle dont il est parti, c'est une forme matérielle à laquelle il arrive. Quel animal a jamais fait quelque chose de comparable ? Et non-seulement dans son industrie l'homme s'approprie la matière, mais il dompte, il dresse encore des êtres vivante, car il n'est pas un peuple qui ne se soit soumis un animal, qui n'en ait dompté et soumis à sa volonté, signe de sa domination 1 L'Esquimau si grossier a dompté les rennes et les fait servir à son usage. Partout où le chien existe, l'homme se Test attaché. Que l'on désigne un seul animal qui en ait apprivoisé, dompté, assoupli un autre à ses besoins I
Concluons donc que la religion, la politique, la morale, l'industrie et les beaux-arte sont l'apanage exclusif de l'espèce humaine et forment des caractères essentiels.
5® Du crftne et de l'encéphale.
Le cerveau étant l'organe principal qui serl à l'intelligence, on a voulu mesurer par son volume la capacité intellectuelle de l'être
58 DK l'UNITÂ DB L'KSPÈCB HOHAINB.
vivant. Nous avons déjà dit, et nous le répétons, car on ne saurait trop s'en convaincre, que le cerveau n'est pas l'organe propre à la pensée, que rintelligence accomplit ses actes dans l'imniatériatité et que le cerveau n'est plus parfait et plus développé chez Thomme que parce que chez lui les sens internes et les instincts sont plus développés. Ce point étant réservé, il reste encore vrai que Tenoéphale est, proportion gardée, d'un développement beaucoup plus grand que chez les animaux.
Si, à l'exemple de Cuvier, on met en comparaison le poids de l'encéphale adulte et celui du corps, on trouve que la proportion est plus à l'avantage de certains animaux qu*à celui de l'homme. Ainsi, chez Thomme, il est comme 1 : SO ou comme 1 : 15; chez le dauphin, par exemple, comme 1 : 36 ; chez le saïnairi, il est comme 1 : 22 ; chez le saï, comme 1 : 25 ; chez le ouistiti, comme 1 : 28. Chez certains oiseaux, l'avantage est encore moindre : ainsi, chez la mésange, comme 1 : 12 ; chez le serin, comme \ :ih\ chez le moineau, comme 1 : 25. (Anat. comp., t. II, p. \U9 et suiv. Paris, an VHl) Mais on ne peut, en réalité, rien conclure de œs chiffres, car il est bien évident que l'homme est plus intelligent que la mésange ou le serin; cela ne peut faire de doute. D'ailleurs, Leuret, en réunissant toutes les observations connues aux siennes, conclut, en généra), que le rapport de l'encéphale au corps est comme 1 : 5668 chez les poissons, comme 1 : 1321 chez les reptiles, comme 1 :2i2 chez les oiseaux, comme 1 : 186 chez les mammifères. «Dono, ajoute*t*il, il est vrai de dire que l'encéphale devient de plus en plus considérable au fur et à mesure que Ton s'élève dans la série animale. Mais on aurait tort d'induire de là que dans la même classe les individus sont d'autant plus intelligents qu'ils ont l'encéphale plus développé, car ce serait une assertion démentie par les faits. » {Anat, comp. du syst. nerveux, 1. 1.)
Certes nous ne voulons rien conclure de semblable, et nous sa* vonstrès bien (|u'il y a des hommes idiots avec de grosses têtes et des hommes très intelligents avec de petites têtes. Mais enfin le volume, la conformation et l'organisation ont bien leur valeur propre à chaque espèce, et c'est là ce que nous voulons examiner.
Si le cerveau de l'homme n'est pas plus considérable par rapport au corps que dans certaines espèces animales, il n'est pas moins vrai qu'il présente des différences considérables de volume et d'organisation quand on le compare aux espèces animales les plus voisines, les singes. Écoutons M. Godron, dont lautorité est grande en histoire naturelle : « Le cerveau des singes anthropomorphes, dit-il.
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» présente des circonvolutions bien moins nombreuses et bien moins » profondes que chez l'homme Quant au volume relatif de cet or-
* gane si important, tes différences sont énormes. J'ai mesuré la ca- » pacité d'un crâne d'Européen de grandeur moyenne par un pro- » cédé analogue à celui de Tiedemann : je Tai rempli de sable fin » parfaitement sec, et il en est entré i^'S53 ; la cavité du crâne de
• Torang-^utang adulte n'a pu, au contraire, en contenir que » 0*",/i/!i. Bien que ce procédé ne soit pas rigoureux, il suffit ce- » pendant pour fournir une appréciation 1res rapprochée de la vé- 1 rilé. Or, il résulte de l'expérience que je viens de rapporter, que » ia capacité du crâne de l'homme et par conséquent le volume de )> son cerveau, sont presque trois fois et demie plus grands que chez » l'orang. » {De respèce, t. Il, p. 128.) 11 faut, d'ailleurs, se rappeler la démonstration donnée par Tiedemann, que la capacité du crâne est la même dans toutes les races humaines, aussi bien chez le nègre que chez l'Européen.
Camper, Blumenbach et R. Owen ont essayé des procédés indirects pour mesurer la capacité crânienne. Quoique ces procédés ne donnent pas réellement cette mesure, ils sont utiles en ce qu'ils donnent des caractères nets et tranchés qui différencient le crâne humain de celui des singes et des autres animaux.
Camper avait imaginé V angle facial pour distinguer la capacité du crâne, non -seulement entre les espèces animales et l'homme, mais aussi entre les diverses races humaines. Voici comment il expose sa méthode : « Le caractère fondamental sur lequel repose la distinction des nations peut être rendu sensible aux yeux au moyen de deux lignes droites, l'une menée du méat auditif à la base du nez, l'autre tangente en haut à la saillie du front, et en bas à la partie la plus proéminente delà mâchoire supérieure. L'angle qui résulte de la rencontre de ces deux lignes, la tête étant vue de profil, constitue, on peut le dire, le caractère distinctif des crânes, nonseulement quand on compare entre elles les diverses espèces d'animaux, mais quand on considère les différentes races humaines. Il semble que la nature elle-même se soit servie de cet angle pour marquer les divers degrés dans le règne animal et établir une sorte d'échelle ascendante, depuis les espèces inférieures jusqu'aux plus belles formes qui se rencontrent dans notre espèce. Ainsi on verra que les tôtes d'oiseaux offrent l'angle le plus petit, et que cet angle devient de plus en plus grand à mesure que l'animal se rapproche davantage de la forme humaine. 11 y a, par exemple, chez les singes, une espèce chez laquelle l'angle facial a h1 degrés , diez un
60 DB l'unité dk l'bspègb humaine.
autre animal de la môme famille, qui est un des singes les plus semblables à Thomme, cet angle est exactement de 50 degrés. Immédiatement après vient la tête du nègre africain qui, ainsi que celle du kalmouck, présente un angle de 70 degrés. Enfin, dans la tête des hommes de l'Europe, l'angle est de 80 degrés. C'est de cette différence de 10 degrés que dépend la beauté plus grande de l'Européen, ce qu'on peut appeler sa beauté comparative. Quant à cette beauté absolue qui nous frappe à un si haut degré dans quelques œuvres de la statuaire antique (comme dans la tête de l'Apollon et dans la Méduse de Sisocles), elle résulte d'une ouverture encore plus grande de l'angle qui, dans ce cas, atteint plus de 100 degrés. » (Cité par Prichard, Hist. nat. de l'homme, t. I, p. 151 .)
Les chiffres de Camper ne sont pas parfaitement exacts. L'angle facial de l'Apollon du belvédère est de 90 degrés. Suivant Cuvier, il est chez l'homme de 70 à 85 degrés, et chez l'orang-outang adulte, il ne dépasse pas 40 degrés. (Anat. comp.^ 2^ édit., Paris, 1837, t. Il, p. 163.) Et suivant Owen, l'angle facial du chimpanzé adulte ne dépasse pas 30 à 35 degrés. {Zoological transact,, t. I, 1836.) 11 est important de ne mesurer cet angle que chez l'adulte, car chez le fœtus le front est extrêmement proéminent, et cet angle peut alors dépasser 100 degrés chez l'enfant^ comme il peut atteindre 58 degrés chez le petit du chimpanzé.
Ce qu'il y a donc d'assuré aujourd'hui, c'est que la différence entre l'homme et le singe le mieux partagé peut se mesurer par un écart de 30 degrés dans Tangle facial, écart considérable, et qui donne un caractère très net.
Blumenbach voulait estimer le crâne en l'examinant de haut en bas, après l'avoir mis à plat sur une table, et l'œil plongeant sur lui selon une verticale tombant sur le vertex ; c'est la norma verti-^ calis. Examinée de cette manière, la tête de l'homme laisse à peine apercevoir la face ; on voit les orbites comme deux boutonnières transversales, le nez fait à peine saillie, et la mâchoire supérieure s'avance légèrement ; les arcades zygomatiques sont aplaties sur les tempes et laissent un petit intervalle entre elles et l'os temporal. Au contraire, quand on examine la tête d'un singe orang, tout le museau proémine en avant d'une manière qui parait inouïe en corn* paraison de ce qu'on vient de voir chez l'homme ; les arcades zygo* matiques largement écartées laissent un intervalle considérable entre elles et l'os temporal. {De generis humani varietate nativa, in-12, Gœttingen, 1795. — Collectio craniorum diversarum gentium, in*&«, GœtiiDgen, 1790-1828.)
DBS CAlACTiRIS BSSUTIBLS DB L*BSPÈCB. 61
R. Owen considère le crâne par sa base, et il observe ainsi trois caractères principaux : l' les arcades zygomatiques sont placées sur les côtés de la moitié antérieure de la tête, et sont à peine proéminentes chez rhomme; chez le singe, elles occupent juste le milieu des côtés de la base, de sorte qu'il reste un tiers postérieur et un tiers antérieur, de plus, elles sont très élargies ; 2' le trou occipital, chez rbomme, est placé immédiatement derrière une ligne qui cou* perait la base crânienne en deux moitiés, Tune antérieure, l'autre postérieure ; cliez le singe, au contraire, il est situé dans le milieu du tiers postérieur, beaucoup plus en arrière, comme chez les qua* drupèdes ; 3"* la voûte palatine chez l'homme forme un hémicycle légèrement ovale, tandis que chez le singe elle proémine démesurément et forme comme un plancher quadrilatère oblong. {Zoological transact.^ t. I, 1836.)
Enfin, dans quelques cas, le cerveau de l'homme est moins ou autant volumineux que celui du singe, mais il est dissemblable. H . Gratiolet a donné des caractères très distincts qui séparent l'un de l'autre, en montrant que les microcéphales ne sont que des arrêts de développement :
« L'étude du cerveau des microcéphales, dit^il, m'a fourni d'autres éléments à l'aide desquels la distinction de l'homme est évidemment etanatomiquement prouvée. En comparant attentivement le cerveau des singes à celui de l'homme, j*ai reconnu que dans l'âge adulte le mode d'arrangement des plis cérébraux est le même dans l'un et l'autre groupe, et si l'on s'arrêtait là, il n'y aurait point de motifs suffisants (?) pour séparer l'homme des animaux en général ; mais l'étude du développement oblige de les distinguer absolument ; en efiet, les circonvolutions temporo-sphéroîdales apparaissent les pre^ mières dans le cerveau des singes, et s'achèvent par le lobe frontal ; or, c'est précisément l'inverse qui a lieu dans l'homme : les circonvolutions frontales apparaissent les premières, les temporo-sphéro'^ dales se dessinent en dernier lieu ; ainsi, la même série est répétée ici d'à en «», là d'v en a. De ce fait constaté très rigoureusement résulte une conséquence nécessaire : aucun arrêt de développement nesaurait rendre le cerveau humain plus semblable à celui de l'adulte ; loin de là, il en différera d'autant plus qu'il sera moins développé. Cette conséquence est complètement justifiée par le cerveau des microcéphales : au premier abord on pourrait le prendre pour quelque cerveau de singe nouveau et inconnu, mais il suffit de la plus légère attention pour éviter cette erreur. Dans un singe, la scissure parailèle serait longue et profonde, le lobe sphéroîdal serait chargé de scis«
62 DB l'unité DB L'BSPfiCB BUliAINB.
S res compliquées. Dans un microcéphale, au contraire^ la scissure parallèle est toujours incomplète et quelquefois nulle^ et le lobe spbéroïdal est presque entièrement lisse.
» Ce n'est pas tout : chez les microcéphales le deuxième pli de passage entre le lobe pariétal et Toccipital est toujours superficiel, ce qui est un caractère absolument propre à Vhomme. Dans les cerveaux des pithèques, au contraire, oe pli est constamment caché sous Topercule du lobe occipital. Ainsi, au milieu de leur anéantissement, les cerveaux des microcéphales présentent des caractères humains ; moins volumineux souvent et moins plissés que ceux de Torang et du chimpanzé, ils ne leur deviennent pas semblables ; le microcéphale, si réduit qu'il soit, n'est point une béte, c*est un homme amoindri. » (Journal de physiologie de Brown-Séquard, janvier 1860, p. 113-114.)
. En résumé, il apparaît nettement que Tencéphale et le crâne de l'homme ont des caractères très distincts et (]ui marquent une diffé^ rence on ne peut plus tranchée entre l'homme et le singe. Il n'y a pas de confusion possible.
6** Bimanes et quadrumanes.
Voici encore un caractère fort net et des plus tranchés : Thomnie a deux pieds et deux mains, le singe a quatre mains, et ajoutons que les mains du singe sont différentes de celles de l'homme.
L'homme étant bipède et bimane, les membres inférieurs sont de beaucoup plus longs que les supérieurs; les mains descendent à la moitié de la cuisse. Chez le singe, les membres supérieurs sont beaucoup plus longs, descendent bien au-dessous du genou. Les membres postérieurs de l'homme ont pour caractéristique le mol^ let. Enfin, il y a toutes les dispositions anatomiques que nous avons vues en rapport avec la station verticale.
La main de l'homme est toute différente de celle du singe ; elle se caractérise par la présence d'un pouce opposable et V indépendance des doigts , ce qui constitue une main industrielle. Le pouce s'oppose librement à chacun des doigts, et a pour ce fait une longueur déterminée. Chez le singe, les doigts ne sont pas indépendants, et ne peuvent s'opposer au pouce que d'ensemble ; le pouce est beau* coup plus court et ne s*oppose aux doigts que comme l'ergot pos*térieur des oiseaux s'oppose aux ergots antérieurs ; cette main est l'organe d'un grimpeur et non d'un industriel ; aussi Vésale disaitil fort bien que le pouce du singe est la caricature de celui de l' homme.
DES CàaACTfcHES B88BNT1BL$ OS L*B6PÈCB. 6A
Pour oe qui regarde les membres postérieurs, je citerai H. Godron, qui les a tr^ bien analysés :
« L'organisation du pied est très différente chez l'homme et chez le singe, et la comparaison qu'on peut en faire conduit encore aux mômes conciliions que nous avons déjà établies. Chez l'homme, le pied est large, la jambe porte perpendiculairement sur lui; le talon est renflé en desisous, et les os du tarse et du métatarse forment une voûte qui protège contre la compression les muscles de la plante du pied; les orteils sont courts et leurs mouvements sont très bornés; le pouce, plus gros que les autres, est placé sur le même plan et ne leur est point opposable. Ce pied est donc admirablement construit pour supporter le corps, mais il ne peut servir ni à saisir, ni à grimper; il ne ressemble point aux extrémi* tés supérieures, qui sont des mains, organes parfaits de préhension, mais qui ne sont pus conformés pour la locomotion. L'homme doit donc se soutenir sur ses pieds seulement, et conserve la liberté entière de ses mains^ instruments admirables par l'étendue, la variété, la précision de leurs mouvements, et qui se trouvent mis ainsi au service de son intelligence. Enfin la station verticale place les organes des sens dans la situation la plus favorable pour l'observation.
» Les mains postérieures des singes sont peu propres à la station verticale. Gliez l'orang-outang, elles s'insèrent un peu obliquement à la gauche, à peu près comme chez certains pieds bots, de sorte que leur bord externe porte sur le sol. Le pouce, petit et court, écarté presque à angle droit, n'est pas l'un des principaux points d'appui et ne peut pas assurer comme chez l'homme la solidité de la station verticale et la précision de la marche. Les quatre derniers doigts très allongés et formant une courbure très prononcée ne peuvent pas s'étendre ni s'étaler sur le sol. Le muscle plantaire grêle, ici très développé, et qui a pour mission de fléchir les doigts, passe sur la saillie du calcanéum, preuve évidente que cette saillie osseuse n'est pas destinée à servir de point d'appui au corps, et que la station verticale n'est pas naturelle à ce singe.
» Chez le chimpanzé, le pied est moins incliné en dedans, et lorsque l'animal cherche à se tenir debout et à marcher dans cette position, le pied repose sur le talon, sur le pouce, sur le bord externe, et les quatre derniers doigts fléchis fortement en dessous s'appuient sur le sol, de telle sorte que la partie antérieure du pied touche le sol par la face dorsale des dernières phalanges des doigts,
64 DE L'UNlTi D8 L*ISPÈCB HCMAINE.
et par la face dorsale des ongles. C'est du moins ce que j'ai observé, en 1836, sur un chimpanzé du Jardin des plantes de Paris. L'organisation des membres pelviens chez les singes n'est donc pas faite pour la station verticale , et l'expérience confirme cette manière de voir. #
» Si, en effet, les orangs et les chimpanzés marchent quelquefois debout, ce qui provient peut-être en partie de cet instinct si remar* quable qui les pousse à imiter les actions de l'homme, il est facile de reconnaître que ce genre de progression ne leur est pas naturel. En effet, leur démarche est incertaine, ils vacillent et balancent leurs bras pour ne pas perdre l'équilibre, et de temps en temps ils sont contraints de toucher la terre avec leurs mains pour le rétablir. Du reste, la rectitude de leur démarche n'est pas complète, et s'ils se dressaient à la manière de l'homme, ils tomberaient en arrière. La station verticale les fatigue et ne peut être prolongée ; ils éprouvent le besoin d'un troisième point d'appui, et ils s'aident volontiers d'un bâton qui leur permet de reprendre la station oblique qui leur est naturelle.
» iPassant presque toute leur vie sur les arbres, où ils se choisissent un gtte, vivant spécialement de fruits qu'ils trouvent là sous la main, leur mode habituel de progression est l'action de grimper, de s'élancer d'une branche à l'autre, et ils le font avec une telle adresse et une telle vélocité, qu'il n'est pas douteux que cette habitude ne leur soit naturelle. L'organisation de leurs extrémités vient confirmer pleinement cette appréciation. Les membres antérieurs de l'orang-outang et des gibbons, qui descendent jusqu'aux malléoles ; ceux du chimpanzé et du gorille, qui s'étendent jusqu'audessous du genou, sont des conditions très favorables pour grimper et atteindre facilement de nouvelles branches; il en est de même de l'allongement des quatre derniers doigts, de leur courbure qui s'adapte si bien à un corps cylindrique, de leurs mouvements d'ensemble, enfin de la brièveté et de l'écartement considérable du pouce. L'attitude verticale n'est donc pas un attribut des singes , c'est au contraire un caractère fondamental qui distingue l'homme de tous les animaux ; ajoutons qu'il est également le seul qui soit à la fois bimane et bipède. » [De ^espèce, U 11, p. 122, 12/i et suiv.)
7° Conclusions.
Nous avons d'abord vu l'ensemble des caractères qui distinguent rhomme, nous avons ensuite discuté les points controversés; de
DES VAIIlirÉS DANS l'BSPÈCE. 65
plus longs débats seraient inutiles, la cause est et demeure entendue. Les preuves sont surabondantes, et Tesprit le plus rebelle doit céder à leur puissance démonstrative : Vespèce humaine se distingue nettement de toute espèce animale par des caractères tranchés.
Mais cette espèce n'en renferme-t^Ue pas plusieurs autres ? C'est ce qui nous reste à examiner dans le chapitre suivant