II. Objections aux lois des variétés dansTespèce
Toutes les objections contre l'unité de l'espèce humaine viennent se heurter à l'une ou à plusieurs des lois que nous venons de tracer brièvement. On s'est plus ou moins rendu compte de ce fait, il n'en est pas moins certain, comme toute la suite de ce chapitre le montrera. D'où il suit, qu'en réfutant par des preuves toutes ces objections, nous donnerons par cela même les démonstrations des lois que nous n'avons fait qu'indiquer.
L'idée d'admettre plusieurs espèces humaines ne date pas de loin, nous l'avons dit; elle ne prit naissance que dans le siècle dernier; après Voltaire, Linné seul la soutint alors; et c'est dans notre siècle que ses adhérents se sont multipliés.
Linné (1) admit Vhomo sapiens^ Vhomo troglodites, Vhomo lar. Le premier est l'homme classique; le second, le nègre albinos; le troisième, un singe, le grand gibbon deBuffon. (Cité par M. Godron, loc. cit., t. II, p. 365.)
^1) Nous avons vu plus haut (p. 30) que Linné admettait l'existence des espèces témoignée par la génération : on peut donc s'étonner de le voir maintenant admettre plusieurs espèces humaines, contrairement à ce principe ; ou ne peut sauver cette contradiction qu*en supposant que pour lui le mot espèce pouvait avoir plusieurs acceptions.
DBS VARIÉTÉS DANS L'ESPÈGE. 73
En 1817, Virey, se fondant sur Tangle facial, admit deux espèces comprenant plusieurs races et variétés. La première espèce a un angle facial de 85 à 90 degré, et comprend trois races, la blanche, la basanée et la cuivrée. La seconde espèce a un angle facial de 75 à 85 degrés, et comprend la race brun foncé, la race noire, la race noirâtre. (Dict. d'hist. natm\ de Déterville, Paris, 1817, t. XV.) On sent bien qu'ici tout est artificiel
Après Virey, l'élan est donné, et c'est à qui s'exercera sur un si beau sujet. A. Desmoulins admet d'abord onze espèces, puis il en porte le nombre à seize. Bory Saint-Vincent en veut quinze espèces, P. Bérard, niant l'unité de l'espèce, décrit une vingtaine de types; il n'est pas certain du nombre exact qu'il faut admettre. En dernier lieu, G. Pouchet veut aussi plusieurs espèces humaines, mais il ne peut arriver à dire combien il y en a.
Sur toutes ces tentatives, M. Godron fait les remarques suivantes, fort justes :
« Une remarque générale nous frappe, lorsque nous considérons rénumération des hommes éminents dont nous venons d'indiquer les doctrines relativement à la question que nous traitons, c'est qu'aucun d'eux ne s'est occupé sérieusement de l'étude de la distinction des espèces, soit animales, soit végétales, considérées comme types primitifs. Or c'est chez moi une conviction bien arrêtée, qu'il faut avoir laborieusement pratiqué l'espèce, qu'on me permette cette expression, pour avoir le sentiment de ce qui est espèce et de ce qui ne l'est pas. Ici, comme en toutes choses, la pratique féconde la théorie, et la rectifie lorsqu'elle tend à s'égarer.
» A l'autorité scientifique des auteurs que je viens de nommer, j'opposerai celle d'un grand nombre de savants, qui ont admis comme démontrée scientifiquement l'unité originelle du genre humain, tels sont : Buffon, Camper, J. Hûnter, Blumenbacb^ Forster, G. Cuvier, Weber, Tiedemann, Prichard, Al. deHumboIdt, J. Millier, Flourens, Serres, de Quatrefages, etc.
» Il est remarquable que dans une question scientifique difficile et chaudement controversée, un ensemble d'hommes aussi illustres et aussi spéciaux par la nature de leurs études» se prononcent unanimement en faveur de la doctrine de l'unité primitive du genre humain ; et si nous n'en sommes plus aujourd'hui à considérer une question comme définitivement résolue lorsqu'elle est tranchée par les maîtres de la science^ il nous semble toutefois que leur accord constitue déjà une présomption grave en faveur de leur doctrine, et qu'il y aurait une témérité presque juvénile à les accuser
TU DE L*UN1TÉ DB l'ESPÈCB HUMAINB.
d*erreur, sans avoir étudié à fond cette question difficile. » [Loc. cit., t. II., p. 370.)
Venons aux objections. On nous en oppose un grand nombre.
La coloration de la peau tient le premier rang ; on ne peut expliquer que ces accidents dépendent des influences extérieures, et on ne peut croire que le nègre vienne d'une paire blancbe.
On objecte qu'il y a dans le squelette, dans la conformation du crâne, dans celle du bassin, dans la longueur des membres, des caractères suffisants pour distinguer des espèces.
On prétend encore que quelques autres caractères que nous oon'< sidérons comme accessoires doivent aussi servir à nier runilé de l'espèce ; tels sont le calus fessier, le tablier et les mamelles des Bochismans et des Hottentots, la conformation de Torieil des nègres.
On met en avant l'imparité des races humaines, et Ton suppose qu'elles constituent des espèces de moins en moins parfaites, depuis l'homme blanc européen jusqu'au singe.
Les travaux de linguistique moderne sont mis en cause ; et l'on prétend que les langues sont tellement distinctes qu'elles ne peuvent dériver les unes des autres, et qu'elles constituent des caractères spécifiques.
Enfin, on objecte que les races sont fixes comme des espèces, et qu'entre plusieurs le métissage ne donne pas plus de produits persistants qu'entre des espèces diSerentes.
11 nous faut discuter ces objections les unes après les autres : la plupart n'ont guère de consistance et seront vite résolues ; quelquesunes nous arrêteront davantage par la multiplicité des questions.