CHAPITRE XIX
» manda fort distinctement du pain à sa mère : dès » lors elle a conservé l'usage de la parole et chante » même aisément. Cette fille, nommée Marie Gres- » lar, est née dans la paroisse de Saint-Hilaire près » de Mortagne en Poitou. »
» On ne peut douter que la langue ne soit le principal agent de la parole, et l'on n'aurait pas cru qu'il fût possible de parler quand on manque de cet organe. Cependant on peut éprouver, et j'en avais déjà fait l'expérience, que l'organe de la lèvre et même celui de la gorge, situés aux deux extrémités de l'instrument, peuvent, absolument parlant, effectuer leurs articulations propres sans le secours de la langue, ou du moins sans s'en aider que fort peu; et peut-être que, par l'exercice, on peut parvenir à s'en passer tout à fait. Mais les lettres intermédiaires qui s'articulent au milieu de l'instrument vocal, comme celles de langue, palais et même celles de dents , sont impossibles à prononcer sans elle. Ainsi, sans avoir vu Marie Greslar, on pourrait assurer d'avance, que, si elle parle un peu en effet, après avoir totalement perdu la langue, ce n'est que d'une manière trèsimparfaite : que sa faculté se réduit à prononcer les lettres labiales ou gutturales B, P, F, Y, M, G, Q, K et les mots qui en sont composés , mais qu'elle ne peut faire entendre L, N, R, J, CH, ni Z, D, T; que les gens accoutumés à l'entendre suppléent peut-être aux mots qu'elle veut dire. A l'égard des voyelles, il y a moins de difficulté. Comme il n'y faut point d'articulation, mais un simple son, la trompe vocale peut
y suffire, Ainsi il est moins étonnant que cette fille chante avec une certaine facilité. Mais on suppose qu'elle fait entendre le chant d'un air sans y joindre les paroles, ce qui lui est probablement impossible. «
L'haleine, dit Lucrèce, est exprimée et poussée directement hors de la bouche; la langue, souple et mobile, articule les mots qui sortent de ce dédale, ébauchant même ceux que les lèvres doivent former :
Exprimimus rectoque foras emittimus ore , Mobilis articulât verborum daBdala lingua, Formaturaque labrorum pro parte figurât.
Voilà des faits que je rapporte en historien impartial, les livrant également à la raison et à la prévention. Je me crois d'autant plus dispensé d'en dire mon opinion qu'elle ne peut changer la vérité dont je m'attache seulement à bien rendre toutes les couleurs, sansm'arrogerà l' égard de personne ni d'aucun organe une compétence dévolue au temps. Je dirai , comme Virgile, à ceux qui ne seraient point d'accord avec Gall :
Non nostrûm inter vos tantas componere lites.