‹ Physiologie intellectuelleChapitre 251 sur 298 · CHAPITRE XL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL

contre-poids de leur influence , le libre arbitre ou la raison , dont l'empire' est d'ailleurs agrandi par l'éducation et l'intérêt personnel, que la société assure à la pratique du bien par la punition du mal. Ce n'était point de la part des adversaires de la nouvelle doctrine faire preuve de jugement ni de bon cœur; car, pour qu'ils eussent eu raison, il aurait fallu que Gall n'admît qu'un seul organe ou un seul penchant , sans contre-poids par d'autres appareils analogues, et alors le penchant eût été irrésistible, n'ayant qu'une impulsion, comme une balance dont un seul plateau est chargé. En supposant de la bonne foi et du discernement à ces enrouillés de vieille science, qui , probablement , ne s'étaient pas mis en peine de connaître ce qu'ils attaquaient, ils auraient du sentir que leurs sophismes retombaient de toute leur force sur eux-mêmes, pour les mettre hors de combat; car, avec un seul cœur ou une seule âme qu'ils admettent comme principe du bien et du mal, il y aurait nécessairement, à défaut d'un autre principe pour contre-balancer la tendance bonne ou mauvaise, prédestination ou fatalité, sans libre arbitre, et partant sans mérite ni blâme pour l'homme. Il en serait de même du cerveau s'il ne constituait qu'un seul organe dans sa totalité. Les docteurs de îa routine des siècles ne pouvant nier le mal , puisque la justice est appelée à le réprimer dans tous les états depuis l'origine des sociétés, tendaient, peut-être à leur insu, par leurs attaques indiscrètes et passionnées, à supposer des effets sans causes ou à faire re-

tomber le mal qui se fait sur la qualité des âmes qui auraient agi sans prédispositions organiques; et, en remontant au créateur de toutes 'choses, c'est lui que leurs sophismes établissaient comme la première cause du mal, en supposant qu'il aurait créé des âmes perverses pour certains individus , avec prévision de leur fatale et irrésistible destinée. Tels sont les échos des doctrines surannées. Quand on est saturé de connaissances indigestes , on ne se met plus en peine d'apprendre, parce que l'on croit savoir assez, et voilà ce qui constitue la prévention qui agit sur l'esrit comme une longue obscurité sur les yeux, auxquels elle rend la lumière et le grand jour insupportables.

N'oublions pas d'ailleurs que la suffisance de quelques esprits superficiels, qui n'ont adopté que par entraînement l'organologie cérébrale, l'a faussée par des interprétations hasardées , en donnant à chaque organe une signification indépendante du concours des autres, et en négligeant de faire la part de l'éducation et des circonstances. De là les interprétations contradictoires appliquées à la tête de Napoléon Bonaparte , qui n'aurait pas eu la même signification sans les circonstances de la révolution; non plus que d'autres têtes , si elles n'eussent été exaltées ou volcanisées par les mêmes circonstances ou par d'autres événements d'une portée impérieuse : interprétations propres à jeter de l'incertitude sur la science ou sur sou application, même dans les points où il n'y en a plus; car les sujets interprétés n'é-

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laient plus dans le cas de rendre hommage à la vérité comme le (il Socrateà l'égard de Zopyrus, qui, l'ayant désigné, sur l'inspection de sa tête, comme un homme vicieux, fut contredit et taxé de faux interprète par les amis du philosophe, qui, au rapport de Cicéron, leur dit : « Il ne se trompe pas; je serais tel qu'il me désigne, si je n'avais dompté mon naturel par la philosophie (4). »

Ce fait prouve que chez les anciens la configuration de la tête avait déjà une signification autre que celle des traits de la face, comprise sous le nom de physionomie ou physiognomonie ; car c'était principalement d'après l'inspection du front qu'ils jugeaient des hommes, comme le prouve le nom de métoposcopie , qui veut dire inspection du front, et sous lequel ils comprenaient l'ensemble des inductions qu'ils en tiraient. La métoposcopie, considérée comme une expression des développements du cerveau , aurait pu rentrer dans le système physiologique de Gall, car c'est la partie frontale du cerveau qui donne surtout les indices des qualités spéciales de l'homme; mais elle est tombée dans l'absurde par le fait de l'astrologie judiciaire, qui a rattaché à certaines régions du front des rapports imaginaires avec les astres : comme on peut le voir dans les écrits de Ciro Spontini. Quant à la physiognomonie imaginée par Lavater ? elle n'a rien de commun avec la doctrine de Gall ; puisqu'elle ne présente que des in-

(1) Non errât-, ejusmocli enim natnrae essem , nisi natiiram philo- 'sophiasuperessvm.

dices lires de la face, sans établir leur rapport avec

le cerveau.

Si l'on ne peut opposer à Gall d'autres doctrines pour infirmer la sienne, ni élever autel contre autel, il est cependant facile de lui opposer des arguments spécieux par des interprétations arbitraires. « On objecte, a dit Broussais, le 3 mai 1836, en réponse au docteur Rochon x, à l'Académie de médecine, que les criminels n'ont pas tous la proéminence du crime qui les rend odieux et punissables; les meurtriers n'ont pas tous la bosse du meurtre ou de la cruauté, c'est vrai : voyez Fieschi , Lacenaire ! Mais on peut tuer par orgueil, comme l'un d'eux; par cupidité, comme l'autre. La convoitise conduit à l'assassinat aussi souvent peut-être que l'atroce amour du sang : beaucoup de voleurs deviennent meurtriers , espérant cacher le premier crime par un autre crime plus grand. »

J'ajouterai, sans préjudice pour la critique que j'ai faite de plusieui s organes, et sans intention de rejeter le bon grain avec la paille, qu'il me reste des doutes sur l'existence d'organes spéciaux pour le choix des moyens propres à atteindre un but, parce qu'un choix suppose le concours de plusieurs facultés, dont l'une ne me semble prédominer les autres que par l'empire des circonstances qui se présentent, et cela explique pourquoi un scélérat ne vole pas et n'assassine pas toujours, ni ebacun indistinctement , quand un intérêt , un besoin , une hostilité l'y porte et qu'il le peut, car la consanguinité, l'amitié, la haine, la re-

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