CHAPITRE XL
tendaient à prouver que les facultés mentales pouvaient exister sans cerveau et n'y avaient pas leurs organes physiques. Du temps que Gall méditait ce point de controverse , une pauvre femme, affectée d'une hydrocéphale déjà avancée, se présenta à sa porte. Il lui fit la charité et n'eut garde de la perdre de vue. Il gagna ensuite sa confiance en l'aidant, et l'amena à consentir qu'il pût disposer de sa tête, quand elle serait morte, moyennant quoi il lui continuerait ses secours durant sa vie. Cette femme mourut en conservant jusqu'à la mort ses facultés intellectuelles, et l'examen attentif de sa tête fit voir à Gall que le cerveau déplissé tapissait tout l'intérieur du crâne en forme de membrane épaisse; et ce qui prouve combien la prévention prépare à l'erreur les esprits seulement meublés par la mémoire et encombrés d'idées d'emprunt, c'est que dans ses voyages Gall fit encore voir au professeur Walter, de Berlin, le cerveau déplissé et desséché, tapissant l'intérieur de cinq têtes d'hydrocéphales de son cabinet d'anatomie, qu'il présentait comme preuves de la destruction du cerveau par l'hydropisie céphalique.
Voilà la clef des découvertes étonnantes qui ont mis Gall en état de revendiquer exclusivement pour le cerveau toutes les fonctions intellectuelles, en tant qu'elles dépendent de l'organisme , et d'assigner un organe spécial à chacune des trois mémoires déjà admises, aussi bien qu'à la mémoire de la combinaison harmonique des sons , à celle du rapport des nom-
bres, etc., sous les noms d'organes de la musique, des mathématiques, non pas seulement comme organes d'une mémoire spéciale, mais comme conditions physiques de la spécialité d'intelligence et de goût qui préside nécessairement à la connaissance et au souvenir de ces objets et les rendent possibles ; connaissance et souvenir d'ailleurs plus explicites que ceux d'une impression ou d'une sensation passagères. Il a été plus loin ; car il a enlevé au cœur ses qualités morales ou affectives pour en doter aussi le cerveau, qui, une fois en possession de l'intelligence, a dû entraîner toutes les qualités qui en dépendent dans sa sphère d'activité. De là le soulèvement ou l'émeute de tous les bons cœurs contre lui et sa doctrine , en lui supposant des vices et des crimes, sous prétexte qu'une telle hérésie ne pouvait partir que d'un très-mauvais cœur, et ils ont crié et crient encore comme des aveugles; ce qui est naturel , les cœurs n'ayant aucun sens pour voir ou entendre.
Les régents scientifiques de l'époque ne prirent pas seulement fait et cause pour la défense des qualités du cœur, mais aussi pour la liberté absolue de l'âme, qu'ils trouvaient matériellement compromise par l'admission d'organes spéciaux, qui auraient prédisposé à des penchants vicieux d'où , selon eux , devait résulter un entraînement irrésistible ou la fatalité; comme si Gall, en admettant une pluralité d'appareils organiques, dont la plupart constituent des tendances morales, n'avait fait ressortir, par le