CHAPITRE V
cérébrale. Quoique le goût se perde en partie, quand il n'est pas secondé par l'odorat, el que les cavités où sont reçues les sensations de l'un et de l'autre, se touchent et se confondent -, quoique le toucher se trouve encore plus intimement lié aux mêmes surfaces, nous distinguons néanmoins toujours les affections de chacun par des caractères et des nuances qu'il serait même impossible de transmettre à qui n'aurait jamais joui de ces sens : nous pouvons nous en convaincre par les aveugles et les sourds de naissance, dont les premiers n'ont aucune idée des couleurs, et les derniers aucune idée des sons, ce qui est précisément la cause de leur mutisme, et fait qu'ils n'apprennent à parler, comme je l'ai vu à Leipsig, que par l'imitation des mouvements propres aux organes vocaux.
Si la nature n'avait divisé le cerveau en divers compartiments intellectuels, elle n'aurait pu, en en diminuant la masse, laisser intactes certaines facultés ou même leur donner plus d'intensité, et établir ainsi des rapprochements entre des espèces d'animaux très-éloignées l'une de l'autre. C'est néanmoins ce qu'elle a fait, car nous voyons que nonseulement les espèces voisines se ressemblent, mais aussi que les plus éloignées ont des points de contact qui les rapprochent. En voyant avec quelle adresse étonnante l'oiseau bâtit son nid, par quelle mélodie enchanteresse il captive nos sens , et avec quelle facilité quelques-uns apprennent même à parler, peut-on croire que la nature ait fait dans
leur cervelle la même coupe que dans celle du bœuf, de l'âne et du chien? Peut-on supposer que l'art merveilleux de l'abeille dans la composition et la division de ses rayons, ne tienne point à un organe que l'on chercherait en vain dans le taon sanguinaire? En admirant l'attachement et la fidélité du chien, l'industrie du castor, l'adresse de l'éléphant, etc., peut-on raisonnablement admettre que ces qualités, qui les rapprochent de l'homme, ne tiennent pas à quelques dispositions physiques et particulières que l'on chercherait en vain chez d'autres animaux de mœurs tout opposées? Mais si la nature a pu ainsi laisser ou soustraire certaines facultés aux animaux, si elle en a admirablement varié les espèces par des compensations multipliées, il serait absurde de conclure qu'après avoir ainsi tranché les organes, pour en distribuer isolément les facultés, elle aurait pu ensuite reproduire collectivement toutes ces mêmes facultés éparses par un même faisceau de fibres, et aurait confondu dans un seul organe les attributions de plusieurs. Avonsnous jamais vu l'eau et le feu jaillir d'une même source, le blanc et le noir colorer un même point, la pesanteur et la légèreté s'allier dans un même corps, le repos et le mouvement se prêter des forces mutuelles? La nature a-t-elle cumulé, ou plutôt confondu la digestion, la circulation, la respiration, les sécrétions et la nutrition dans un même organe?
Si toutes les fonctions intellectuelles étaient con-