‹ Physiologie médicale de la circulation du sang [electronic resource]Chapitre 20 sur 114 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Les artères ont une triple fonction: — 1° de supprimer l'intermittence qui existe dans l'action du cœur, et d'apporter aux organes un courant sanguin continu et régulier ; — 2° de recevoir le sang que le cœur leur envoie en nécessitant, de la part des ventricules, le moins possible de dépense de force ; — 3 e de distribuer aux organes une quantité de sang plus ou moins grande à différents moments. — L'élasticité et la contraclilité des artères suffisent pour produire ce triple effet.

A. L'élasticité des artères change le mouvement intermittent que le sang reçoit du cœur en un écoulement continu et uniforme, comme cela s'observe dans les vaisseaux capillaires. Expérience.

B. L'élasticité des artères favorise l'action du cœur en diminuant les résistances au-devant de cet organe. Expérience.

C. La contraclililé des artères permet à ces vaisseaux de distribuer aux organes des quantités de sang différentes à différents moments. — Du rôle véritable de la contraclilité des artères; erreurs qui ont régné à ce sujet.

De la tension artérielle. — Sa formation sous l'influence de deux forces antagonistes : l'action du cœur et la résistance produite par l'étroilesso des vaisseaux.

Moyens de mesurer la tension artérielle : manomètre. — des différentes espèces de manomètres ot des erreurs inséparables de leur emploi, — Manomètre compensateur fournissant la mesure exacte de la tension moyenne des artères. — Description de cet appareil et des principes sur lesquels sa construction est basée. — Lois générales qui président aux variations de la tension artérielle moyenne.

La disposition anatomique du système artériel nous révèle sa fonction principale qui est de porter le sang du cœur aux organes. L'aorte se divise en troncs divergents et chacun de ces troncs en branches, puis en rameaux et artérioles. Ces divisions qui se multiplient à l'infini per-

niellent au sang artériel dose transporter dans toutes les directions, et de se distribuer clans les tissus de tous les organes pour les nourrir et alimenter leurs fonctions. Mais ce transport du sang doit s' effectuer dans certaines conditions. Il faut d'une part que le cœur exécute le plus facilement possible son action impulsive, et d'autre part que les organes reçoivent le sang artériel avec continuité. Il faut en outre que ce sang leur arrive en quantité variable à divers moments. Deux propriétés inhérentes à la structure des artères atteignent ce triple but : ces propriétés importantes sont l'élasticité de ces vaisseaux et leur contraclililé. Le rôle des artères peut donc se résumer à ces trois actes principaux :

1° Apporter aux organes un courant sanguin régulier, c'est-à-dire supprimer l'intermittence du mouvement donné par le cœur. — C'est là un des effets de l'élasticité des artères.

2° Recevoir le plus facilement possible le sang que le cœur envoie, et par conséquent nécessiter de la part de cet organe le moins possible de dépense de force. — Cet effet est encore obtenu par l'élasticité des artères.

3° Distribuer aux organes des quantités de sang différentes à différents moments. — Ces variations locales de la circulation ne peuvent évidemment dépendre de l'action plus ou moins énergique du cœur; celui-ci accélérerait ou ralentirait le mouvement dans tout le système artériel à la fois. Elles ne peuveut tenir qu'à une cause locale siégeant dans l'organe où la circulation s'accélère ou se ralentit; elles sont dues à la propriété qu'ont les vaisseaux de devenir plus ou moins étroits, grâce à la conlractililé de leurs parois.

DE L'ÉLASTICITÉ ARTLUILLLE.

A. L'élasticité des artères change lo mouvement intermittent que le sang reçoit du cœur en un écoulement continu et uniforme, commo cela s'observo dans les vaisseaux capillaire?.

§ 37. —Lorsqu'on examine au microscope la circulation du sang clans les petits vaisseaux, ce qui peut se faire en plaçant sous l'objectif de l'instrument, une membrane transparente clans laquelle le sang circule (ainsi la membrane interdigitale des grenouilles, le mésentère de souris, l'aile des chauves-souris, etc.), on voit que les globules du sang se meuvent d'un mouvement uniforme, et ne possèdent plus l'impulsion saccadée que le sang avait reçue du cœur.

11 y a longtemps déjà que les physiologistes ont expliqué clans son résultat final, le phénomène de transformation de mouvement, en vertu duquel les afflux intermittents du sang que pousse le cœur deviennent, au niveau du système capillaire, un courant continu et régulier.

On sait que dans les pompes à incendie, le jeu intermittent du piston foule l'eau sous une cloche pleine d'air. L'élasticité de ce gaz comprimé réagit à son tour sur la surface du liquide, et devient une force sensiblement constante qui pousse à travers les tuyaux un courant continu; cela se traduit à leur extrémité par un jet de liquide dépourvu de saccade. La même chose se passe dans le système artériel; seulement, c'est l'élasticité des vaisseaux eux-mêmes qui transforme le mouvement dans l'appareil circulatoire. Cette similitude des phénomènes qui se passent dans les artères et de ceux qui se produisent dans les pompes foulantes, n'avait pas échappé aux physiologistes; la comparaison que nous venons d'en faire se trouve dans tous les traités classiques.

rans-

L'expérience suivante montrera comment cette tn formation s'opère.

Expérience. — Prenons un vase de Mariette V (fig. 15)

Fig. 15.

élevé sur un support. De ce vase se détache un tube flexible (mais non élastique) muni d'un robinet R. Ce tube se bifurque au point T, et chacune de ses branches se continue avec un longconduit, l'un a<xinerte(en verre) , l'autre bb élastique (en caoutchouc mince). Ces deux tubes se terminent par des ajutages étroits a et b. Le tube élastique est muni à son origine, d'une soupape qui ne fait pas d'obstacle au liquide qui vient du vase, mais qui s'oppose à tout reflux en sens inverse.

Si l'on ouvre et si l'on ferme alternativement le robinet R, de façon que le liquide arrive d'une manière intermittente dans le tube T et dans ses deux branches de bifurcation, on voit :

1° Que le tube inerte aa fournit à son orifice d'écoulement des jets de liquide intermittents comme les afflux eux-mêmes.

2° Que le tube élastique bb donne un écoulement continu et régulier (c'est-à-dire qu'il a transformé le niouve-

de l'élasticité artérielle. 4 29

nient qu'il avait reçu, et cela par suite de l'élasticité de ses parois).

La môme chose se produit dans les vaisseaux sanguins; niais, entre les deux points extrêmes du système artériel, entre l'orifice aortique et les capillaires, le mouvement du sang passe, pour subir sa transformation, par une série de types intermédiaires entre l'intermittence franche et la continuité avec régularité parfaite. Il suffit, pour s'en convaincre, d'ouvrir sur un animal vivant des artères plus ou moins éloignées du cœur : le jet sanguin obtenu sera d'autant moins saccadé qu'on s'éloigne davantage du cœur.

Celte intermittence décroissante du jet de sang à mesure qu'on observe une artère plus éloignée du cœur, montre que la transformation du mouvement du sang ne se produit pas aussitôt que l'ondée ventriculaire pénètre dans l'aorte, mais que le mouvement se régularise peu à peu, à mesure qu'il se transmet à des vaisseaux plus éloignés. L'explication de ce fait serait inséparable d'une étude physique de la transmission du mouvement dans les tubes élastiques. Nous avons essayé, dans d'autres publications (1), de démontrer par quel mécanisme cette transformation s'effectue; nous reviendrons plus tard sur les principaux faits relatifs à cette transmission. L'essentiel, au point de vue de la physiologie, est de bien se représenter que le mouvement du sang se régularise peu à peu, eu se transmettant du centre à la périphérie du système artériel.

(4) Annales des sciences nat., Zoologie, t. VIII (1857), p. 337.

B. L'claslicilô arléricllo favorise l'aclion du cœur en diminuant les résistances au devant de cet organe.

§ 38.— Cet effet de l'élasticité des vaisseaux avait été contesté par tous les physiologistes. Les uns tranchaient la question à priori, disant avec Bichat que si les artères étaient des tubes rigides et inextensibles, la circulation se ferait absolument comme dans des vaisseaux élastiques, sauf qu'on ne sentirait pas le pouls en palpant ces artères rigides. Les autres, se basant sur des expériences, niaient l'influence favorable de l'élasticité des artères sur la quantité de sang qui peut les traverser. Ils avaient vu, en effet, que si l'on fait passer un courant continu de liquide, sous une certaine pression, à travers un tube élastique et à travers un tube inerte de mêmes calibres, le tube élastique ne verse pas plus de liquide que l'autre. (Le fait était vrai pour le cas d'un écoulement uniforme, mais il cesse de l'être si l'afflux du liquide est intermittent, comme cela arrive pour la circulation sanguine. Or, personne ne s'était avisé de faire l'expérience avec des afflux intermittents de liquide poussés dans un tube inerte et dans un tube élastique comparativement.) Enfin quelques physiologistes avaient remarqué que le sang coule dans les artères, d'une manière continue quoique saccadée, et comprenant bien que c'est le retrait élastique des artères qui pousse le sang dans les moments où le ventricule se repose, ils avaient considéré l'élasticité artérielle comme une force qui s'ajoute à celle du cœur. Mais la question étant ainsi posée, leur déduction était fausse. Bérard fit remarquer que cette force élastique qui pousse le sang pendant le repos du cœur n'est que la restitution d'une force empruntée à l'action du cœur luimême. Il n'y a donc rien eu d'ajouté par l'élasticité des

de l'élasticité artérielle. loi aptères à la somme des forces impulsives qui portent le sang vers la périphérie.

Est-ce à dire que l'élasticité des artères soit inutile au point de vue de la quantité du sang qui est porté du cœur à la périphérie ? Non, car si l'élasticité des artères n'ajoute rien à la somme des forces qui poussent le sang vers les extrémités, elle diminue les résistances que le sang éprouve à passer du cœur dans les vaisseaux.

Constatons tout d'abord, par une expérience très simple, que deux tubes, l'un inerte, l'autre élastique, recevant du liquide par l'une de leurs extrémités, sous forme d'afflux intermittents semblables en force et en durée, le tube élastique sera traversé par une quantité de liquide plus grande que celle qui traverse le tube inerte.

Expérience. — Soit (Gg. 15) l'appareil que nous avons décrit tout à l'heure, et dans lequel un vase de Mariotte verse son liquide par deux tubes aa et bb, le premier rigide, le second élastique. Les orifices qui terminent ces tubes sont égaux en diamètre.

Si l'on ouvre le robinet R et qu'on laisse l'écoulement s'établir d'une manière continue, la quantité de liquide versé par les deux tubes sera la même pour l'un et pour l'autre. Mais si Ton ouvre et si l'on ferme alternativement le robinet de manière à rendre les afflux intermittents, le tube élastique versera plus de liquide que le tube rigide ; il en aura donc reçu davantage.

On peut conclure rigoureusement de ce fait que l'élasticité des artères permet à ces vaisseaux de recevoir plus facilement le sang que leur envoie le cœur. En d'autres termes, que le cœur éprouve moins de peine à se vicier

dans les artères lorsqu'elles sont élastiques que lorsqu'elles ont perdu leur élasticité (1).

De ce fait de physiologie ressortent des conclusions qui s'appliquent à la pathologie. Ainsi, il est prouvé (pie dans la vieillesse, les artères perdent peu à peu leur élasticité; dès lors le cœur devra éprouver chez les sujets d'un âge avancé des résistances qui rendent sa contraction plus difficile. C'est là, selon nous, la cause de l'hypertrophie du ventricule gauche si fréquente chez les vieil-

(l) On pourrait démontrer d'une manière plus directe l'avantage que présentent les tubes élastiques au point de vue de la pénétration plus facile du liquide dans leur intérieur. Pour cela, il faut avoir un moyen d'évaluer, non pas ce qui est versé par l'orifice d'écoulement du tuba, mais ce qui pénètre à son intérieur. Or, ce moyen consiste précisément dans l'emploi du vase de Mariotte comme source d'afflux. Ce vase, en effet, ne laissant écouler le liquide qu'à la condition qu'il rentre à son intérieur une quantité d'air proportionnelle à celle de l'eau qui sort, nous indique exactement, par le nombre des bulles d'air rentrantes, la quantité de liquide qui s'échappe à chaque instant. Or, en faisant écouler d'une manière intermittente le liquide par le tube inerte, puis par le tube élastique comparativement, on voit que les choses se passent très différemment dans l'un ou dans l'autre cas.

Si l'on fait commencer l'écoulement par le tube inerte seul, on voit les bulles d'air entrer dans le vase de Mariotte une à une, à des intervalles réguliers (soit une seconde), et cela jusqu'au moment où l'on arrête l'écoulement, ce qui supprime tout d'un coup la rentrée des bulles d'air.

Si au contraire, fermant le tube inerte, on fait commencer l'écoulement dans le lubo élastique seul, on voit aussitôt une bouffée de bulles d'air très pressées arriver dans le vase de Mariotte, témoignant ainsi qu'il arrive dans le tube élastique une grande quantité de liquide ; puis les bulles d'air deviennent de plus en plus rares et se succèdent, à des intervalles d'une seconde, jusqu'à ce qu'on arrête l'écoulement. Il est alors évident que le tube élastique a reçu, de plus que le tube inerte, toute la quantité de liquide qui correspondait à la bouffée de bulles d'air qui, au moment de l'ouverture du robinet, sont entrées dans le vase de Mariotte. — Si, après avoir fermé le robinet, nous attendons

Page 1