HISTORIQUE
Esquisser l’histoire du vin, c’est ébaucher celle de l'alcoolisme.
De même que l'existence du vin remonte à la plus haute antiquité (il devient puéril de citer Noé et sa légendaire ivresse), de même l’histoire tourangelle fait, depuis les temps les plus reculés, une grande place à la chronique du vin et, partant, aux excès qu'il engendre. Tellement il est vrai qu'un pays subit toujours profondément l'influence de sa terre et de ce qu'elle produit. Le travail autochtone de ses ressources oriente l'existence de ses habitants, les nourrit et, leur donnant une impression profonde, les marque terriblement de sa noblesse ou de ses tares.
C'est un lieu commun que de dire qu'Osiris, en Egypte ; Géryon, en Espagne, inventèrent le vin. Lieu commun aussi d'affirmer que 2000 ans avant le Christ les Chinois connaissaient le jus du raisin fermenté que plus près de nous, Virgile et Columelle le célèbrent, ancêtres d'écrivains qui accordèrent si fréquemment leur lyre sur ces premières chansons.
Phocéens, Phéniciens, en héritant des Grecs de Chio et de Smyrne, importent le mamertin et le cécube en Gaule. Le temple de Junon, à Massilia, était soutenu par des colonnes de vigne, rapporte Pline.
Et dès cette époque commencèrent les querelles et les luttes commerciales ou doctrinales que fit élever la consommation du vin et la culture de la vigne. Domitien prescrit l’usage du vin en 92. Probus, plus tard, parle en sa faveur.
Un
Un nouvel élément de conflit est introduit au xrmr° siècle, par Arnaud de Villeneuve, qui nous procure l'alcool pur d’Arabie (1). La quinta essentia de Raymond Sulle est de l’alcool rectifié à douce chaleur.
La curiosité des chimistes peu à peu s’éveille, se porte sur ces produits dont la consommation s étend de plus en plus. Théodore de Saussure fait la première analyse exacte du vin. Lavoisier, le premier, apprendra l’origine et le mode de formation de l'alcool.
Dès les premières appar itions de la vigne en France, le rôle que joue notre région s'avère de plus en plus important.
La tradition veut que ce soit saint Martin de Tours, qui, au 1v° siècle, importa le vin sur les bords de la Loire. Il aurait enseigné la taille. Il a laissé au patois l'expression de « martiner le vin ».
Ouvrez n'importe quelle œuvre de Rabelais, l’auteur célèbre dès l’école, vous y lirez des phrases dans le genre de celle-ci, au sujet des vignes :
« Quand je seray en mon mesnaige, j'en affreray et enteray en mon jardin de Touraine sur la rive de la Loire, et seront dictes de bon chrestien. »
Il semble certain en tout cas, que la vigne fut introduite en Indre-et-Loire à la suite de saint Martin par les monastères qui s’en entouraient pour se fournir en vin de messe et... de table. En 475, Perpet parle des vignobles tourangeaux dans son testament. Il cite ceux qui, dès 380, couronnaient les coteaux de Marmoutiers. Plus tard, Grégoire de Tours célèbre les beaux ceps de Arciacum (Ste-Maure). Aux vin°, 1x°, x° siècles, les tuffeaux portaient des cépées de Bourgueil à Vouvray. Le « Facilius est potu quam cibo », d’ Hippocrate, joint à la faveur mystique dont se parait le jus de raisin fermenté, faisait pousser partout de nouveaux plants. A Tours, les murs de Châteauneuf voyaient « les ceps serpentiner en plein midi sur les pierres des remparts ».
(1) Alcool, de l’arabe al kohol, le subtil.
De Bourgueil, célèbre abbaye bénédictine, l’abbé Baudry écrivait, au x1° siècle, à Guillaume de Lisieux : « Il faut que vous veniez ici chaque année pour boire avec nous le vin que nous avons en abondance et qui réjouit le cœur triste. »
Le rôle des abbayes et des paroisses est bien évident. Dans la vallée du Cher, Athée, en l’an 1000 ; Vancé, en 1200, furent de célèbres cépages religieux.
Et comme nul élément vital de quelque importance n'a jamais été passé sous silence par l'écrivain, à quelque siècle qu'il appartint, nous n’oublierons pas que, pour entrer à Sevillé, les habitants de Lerné que commandait Picrochole, furent obligés d’abattre les murs d'enceinte des vignobles.
On voit l’extension rapide prise en Indre-et-Loire par la fabrication du vin. Dans toute la France, les régions favorisées étendaient leurs cultures. Les rois, les ministres s’intéressaient à la vigne. Nul n’ignore l'intérêt que portèrent Henri IV aux crus d’Arbois, Louis XIV à ceux de Bourgogne, Richelieu aux vins du Bordelais, quand l'exemple venu de Touraine leur montra quels profits on en pouvait retirer.
C’est ainsi qu’au xvr° siècle, des marchands venus de Rotterdam en Touraine se rendirent compte que les vins de cette région supportaient admirablement les voyages.
Des comptoirs furent établis au Pont de Cé, où les vins étaient vendus aux Belges et aux Hollandais. Jusqu'en 1670, les récoltes se vendirent à ravir, quand Colbert, par le même coup qu'il installait des droits de douanes, ralentit considérablement le transit. Deux ans plus tard, la guerre avec la Hollande interrompait complètement le commerce.
Ce n’est que bien plus tard que Belges et Hollandais revinrent visiter les viticulteurs tourangeaux. Ils emportaient des vins non soutirés après fermentation, qu’en secret ils travaillaient chez eux en y ajoutant 10 à 15 % d’un moût venu d'Espagne et nommé Pedro Ximenes : c'était une chaptalisation réalisée par addition de moûts concentrés.
En l'An XII, le commerce cessa définitivement, des droits de douane frappant les vins espagnols à leur arrivée aux Pays-Bas, empêchant l’édulcoration du vin français.
Depuis, jusqu’à l'invasion des vignes par le phylloxera, la culture de la vigne alla toujours en augmentant (1) pour, de nos jours, après la reconstitution des plants par des cépages américains, couvrir une partie énorme de notre province.
Parallèlement à l’histoire du vin et de la vigne, la tradition recueillait l’histoire des méfaits qu'ils pouvaient engendrer.
Le professeur Jeanselme faisant, le 18 octobre 1924, une conférence sur l’alcoolisme, à Byzance, rapporte que de nombreux ivrognes se roulaient dans les vignes entourant la ville. Théoponte et Philarque insistent sur la proportion d'’ivrognes dans la population.
L'amour du vin était tel, écrit Plutarque, que pour assurer la défense de la ville, le général Léonidas fit dresser les tavernes sur les remparts pour y conserver les soldats. »
Saint Jean Chrysostome écrivait: « Si tu entres dans un hôpital, tu voies que presque toutes les maladies ont leur source dans l’intempérance pour le vin: la pesanteur de tête, l’amblyopie, la goutte, le tremblement, la paralysie, la jaunisse. »
En Touraine, parmi beaucoup, demeure célèbre l’histoire de Grégoire sur le diacre Théodulfe que l’évêque d'Angers, Andovée, avait fait venir de Paris.
L'évêque avait élevé sur les murs de la ville une terrasse d’où, après un festin, il descendait en s’appuyant sur le diacre.
Celui-ci était tellement pris de vin, qu’à peine il pouvait avancer : irrité, je ne sais pourquoi, il frappa de son poing la tête de son serviteur qui marchait devant avec la lumière, et, de l’impulsion qu'il s'était donnée, comme 1l ne pouvait se soutenir, il tomba du
(1) En 1832, 37.657 ha ; en 1853, 39.318 ; en 1888, 63.000 en 1900, après le phylloxera, 25.000 ha.