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CHAPITRE IX

Voici peut-être uj^ç des vies les pTus, extraordinaires et les iv.eins connues que l'haijiographie puisse nous présenter. La légende n'a rien de plus merveilleux que cette histoire. Saint Patrice occupe daiis les BoUaudistes une place très considérable.

Patrice n'avait guère que douze ans quand ilfu* enlevé par des pirates et conduit en Hibernic^ià il fut fait berger et garda les troupeaux de ses maîtres. Six ans se passèrent^et pendaqt ces six années, le jeune Patrice, léger et paresseux, fut saisi par l'esprit de prière.Il s'agenouillait surla neige et priait, au milieu des champs, entouré des anirqaux qui lui étaient confiés. Au bout de six ans, une voix mystérieuse lui parla et lui dit: Tu vas bientôt revoir ta patrie. Patrice s'écll^^ppa, et guidé par celiii qui lui parlait, arriva à un port qu'il ne connaissait pas, y trouvFi un navire qui partait, et obtint du pilote une place à bord.

Mais ce navire ayant pris terre dans un Heu inhabité, la fatigue et la faim saisirent l'équipage qui marchait dans le dâsert cherchant un gîte et

la nourriture. Tous ces hommes étaient païens, excepté Patrice. — « Tu es chrétien, lui dit le pilote, et tu nous laisses périr ! Si ton Dieu est puissant, invoque son nom sur nous et nous serons sauvés. » Patrice commença ici la fonction de sa vie. Il pria, des animaux parurent, qu'on tua et qu'on mangea.

Patrice, revenu dans son pays, fut une seconde fois enlevé par les pirates. — « Ta captivité ne durera que deux mois »,lui dit la voix intérieure. En effet, au bout de deux mois il fut délivré.

Mais, rendu pour la seconde fois à sa patrie et à sa famille, Patrice ne devait pas rester longs temps immobile dans ce repos.

Une nuit, pendant son sommeil, un personnage se dressa devant lui, tenant un volume à la main. Et sur la première page du volume étaient écrits ces mots :

Voix de l'Hi'bernie.

Et, dans son sommeil, Patrice croit entendre les voix des bûcherons de Focludum, qui le suppliaient et lui disaient: Jeune homme, revenez parmi nous; enseignez-Dous les voies du Seigneur !

Le lendemain, Patrice raconta à un ami sa vision, et son confident lui répondit : Tu seras évêque d'Hibernie.

Quelque temps après, Patrice partit avec sa famille pour l'Armorique. Là son père et sa mère furent égorgés par les barbares, Patrice fut gardé vivant par eux,con)me un esclave agréable à posséder. Il fut pris, puis vendu, puis arraché à ses

nouveaux maîtres par des Gaulois qui venaient d* iss rencontrer et de les battre. Enfin, à Bordeaux, des chrétiens 'achetèrent Patrice, qui vint frapper à la porte du monastère de Saint-Martii de Tours. li est difficile d'imaginer une vie plus agitée, une succession plus étrange de situations bizarres et d'événements singuliers. Voilà donc Patrice tant de fois pris, délivré, repris, vendu, transporté et ballotté, qui passe quatre années dans la vie cénobitique. Cependant, les visions divines lui montraient toujours l'Hibernie comme le lieu de sa vocation. Il entendait, dit-on, les cris des enfants dans le sein de leurs mères qui l'appelaient en Hibernie. Il quitta le monastère, franchit le détroit, et vint évanfjéliser la cité irlandaise de Remair. Mais telle était la voie étrange par laquelle Patrice était conduit que, malgré ses désirs, sa sainteté, son zèle, et l'appel surnaturel dont il était l'objet, il échoua complètement. Traité en ennemi, il fut obligé de repasser le détroit. L'heure n'était pas venue. L'Irlande n'était pas prête. Toujours appelé, toujours répoussé, Patrice revient en Gaule, où il passe trois ans sous la direction de saint Germain l'Auxerrois. Ensuite il alla chercher la solitude de l'ile de Lérins où il continua dans la prière les mystérieuses préparations qu'il avait commencées dans les travaux et dans les captivités.

Enfin saint Germain l'envoya à Rome où il demanda au pape saint Célestin la bénédiction apostololique, et il reprit à travers la France le chemin de cette Irlande c^ai était pour lui la terre

promise. Un évêque d'Angleterre, nommé Amaton, lui donna la consécration épîscopale, etr accompagné d'Analius, d'Isoniinus et de plusieurs autres, saint Patrice aborda en Irlande, pendant l'été de l'an 432.

On voulut le retenir dans les Cornouailles, où il éclata par plusieurs miracles. Mais le Seigneur lui parla en vision, et l'appela en Irlande.

Quand il y fut installé, il se rendit à l'assemblée générale des guerriers de l'Hibernie. A côté d'eux siégeait le collège druidique. Patrice attaqua de front le centre religieux et le centre politique de la nation.Devant tous ses ennemis solennellement réunis et groupés, saint Patrice prêcha la foi.

A dater de ce moment, les merveilles se succè-* dent avec une rapidité dont l 'hag iogr aphie offre peti d'exemples» Le roi de Dublin, le roi de Miurow, les sept fils du roi de Connaugth embrassent le christianisme. Cette Irlande si stérile devint subi»* tement féconde, au delà des espérances da mis-^ sionnaire. Cette Irlande, qui avait chassé les envoyés de Dieu, devint tout à coup l'Ile des Saints. Ce fut dans une grange que saint Patrice célébra la première fois l'office sur le sol irlandais.

Dans ce pays où il fut autrefois esclave méprisé des chefs païens et barbares, saint Patrice marche maintenant en conquérant et en trioinphâtèUI^. Rois et peuples, tout vient à lui. Roisç peuples et poètes, car l'Irlande est une des plus antiques patries de la poésie. On prétend que Patrice reticontra Ossian.

Le I)ar(Te irlandais finit, dit-on, par christianiser sa harpe guerrière. L'Homère de l'Hibernie inclina ses vieux héros devant l'é'endard du Dieu inconnu. La poésie celtique demanda aux monastères, qui sortaient du sol foulé par Patrice, leur ombre hospitalière. Alors, dit un vieil auteur, les chants des bardes devinrent si beaux que les anges de Dieu se penchaient au bord du ciel pour les écouter.

Cependant, le» invasions des pirates désolaient l'Irlande. Corotic, chef de clan, désolait le troupeau de Patrice. L'évéque lui écrivit une lettre ;

« Patrice, pêcheur ignorant, mais couronné évêque en Hibernie, réfugié parmi les nations barbares, à cause de son amour pour Dieu, j'écris de ma main ces lettres pour être transmises aux soldats du tyran... La miséricorde divine que j'aime ne m'oblige-t-elle pas à agir ainsi, pour défendre ceux-là même qui naguère m'ont fait captif et qui ont massacré les serviteurs et les servantes de mon père? » Il prédit que la royauté de ses ennemis sera moins stable que le nuage et la fumée. « En présence de Dieu et de ses anges, ajoute-t-il, je certifie que l*avenir sera tel que je l'ai prédit. »

Quelques mois après, Corotic, frappé d'ahénation mentale, mourait dans le désespoir.

Lés ennemis de Patrice foml)aient morts, ses amis ressuscitaient. Les tombeaux semblaient un domaine sur lequel il avait droit. La vie et la

mort avaient l'air de deux esclaves qui auraient suivi ses mouvements.

A son arrivée en Irlande, les démons, dit un historien du douzième siècle, formèrent un cercle dont ils ceignirent l'île entière, pour lui barrer le passage, Patrice leva la main droite, fit le signe de la croix et passa outre. Puis il renversa l'idole du Soleil à laquelle les enfants, comme à Tancien Molock, étaient offerts en sacrifice.

Quant au célèbre purgatoire de saint Patrice, les avis sont partagés sur l'authenticité historique de cette grande tradition.

Du sixième au dix-septième siècle il est facile d'en suivre la trace. Ni le temps ni l'espace n'a arrêté le bruit et l'émotion de ce mystère : Caldé r on a fait un drame intitulé le Purgatoire de saint Patrice.

Il s'agit d'une caverne profonde et souterraine où saint Patrice faisait pénitence. Plusieurs l'y suivirent; les grands crimmels descendaient par uti puits dans ces profondeurs expiatrices, pour y faire en ce monde leur purgatoire.

La caverne était située dans une petite île du lac Dearg, dans la province de TUlster occidental.

D'après la tradition, les Irlandais dirent un jour à Patrice :

« Vous 'annoncez pour l'autre monde de grandes joies ou de grandes douleurs : mais nous n'avons jamais vu ni les unes ni les autres ; vous parlez, mais nous ne voyons pas. Que sont des

paroles? Nous ne quitterons nos habitudes et notre religion que si nous voyons de nos yeux les choses que vous promettez. »

Patrice se mit en prière, et guidé par son ange, arriva à sa terrible et célèbre caverne, où il vit et montra les scènes de l'autre monde, reproduites dans celui-ci. Pour séparer ici l'histoire de la légende par une ligne de démarcation parfaitement authentique, la critique doit se déclarer impuissante. D'après la tradition, la caverne était divisée : d'un côté apparaissaient les anges avec un cortège inouï de splendeurs paradisiaques, de l'autre les spectres, les idoles, et tous les monstres qu'avait adorés l'Irlande idolâtre suivis des terreurs et des horreurs qui ne se peuvent imaginer. On enfermait là deux jours les pénitents volontaires qui réclamaient le Purgatoire, et nul ne sait l'histoire exacte des quarante-huit heures qu'ils y passaient.

On attribue au bâton de saint Patrice le pouvoir de chasser les serpents. Ces animaux venimeux sont, à ce qu'il paraît, inconnus en Irlande, et leur absence est attribuée à une bénédiction particulière, à la bénédiction du bois que saint Patrice a tenu dans ses mains.

Saint Patrice et Ossian se sont rencontrés sur terre. L'histoire possède avec certitude les principaux faits de leur vie. Mais il y a des détails ){ui restent incertains, comme les contours, quand la nuit tombe. La chronographie représente saint Patrice une harpe à la main. L'intimité du saint

et du barde ejst le trésor qu'elle veut confier symboliquement à la mémoire def Irlandais.

La figure de saint Patrice ressemble un peu à ces navires qu'on voit s'éloigner du rivage. Pendant quelque temps, l'œil les suit distinctement^ mais le ciel et la mer se confondent à l'horizon, et bientôt le navire semble disparaître à la fois dans le ciel et dans la mer confondus*

CttAPÎtRE ^

Saint Joseph, Tombre du Père ! celui sur qui l'ombre du Père tombait épaisse et profonde; saint Joseph, l'homme du silence, celui de qui la parole approche à peine ! L'Evangile ne dit de lui que quelques motg : « C'était un homme juste ! » l'Evangile, si sobre de paroles, devient encore plus sobre quand il s'agit de saint Joseph. On dirait que cet homme, enveloppé de silence, inspire le silence. Le silence de saint Joseph fait le silence autour de isaint Joseph. Le silence est. sa louange, son génie, son atmosphère. Là où il est, le silence règne. Quand l'aigle plane, disent certains voyageurs, le pèlerin altéré devine une source à l'endroit où tombe son ombre dans le désert. Le pèlerin creuse, l'eau jaillit. L'aigle avait parlé son langage, il avait plané. Mais la chose belle avait été une chose utile; et celui qui avait soif, comprenant le langage de l'aigle, avait fouillé îe sable et trouvé l'eau.

Quoi qu'il en soit de cette magnifique légende et de sa vérité naturelle, que je n'ose garantir, elle est féconde en symboles superbes. Quand

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l'ombre de saint Joseph tombe quelque part, le silence n*est pas loin. Il faut creuser le sable, qui dans sa signification symbolique représente la nature humaine; il faut creuser le sable, et vous verrez jaillir l'eau. L'eau, ce sera, si voas voulez, ce silence profond, où toutes les paroles sont contenues, ce silence vivifiant, rafraîchissant, apaisant, désaltérant, le silence substantiel ; là où est tombée l'ombre de saint Joseph, la substance du silence jaillit, profonde et pure, de la nature humaine creusée.

Pas une parole de lui dans l'Ecriture! Mardochée, qui fit fleurir Eslher à son ombre, est un de ses précurseurs. Abraham, père d'Isaac, représenta aussi le père putatif de Jésus. Joseph, fils de Jacob, fut son image la plus expressive. Le premier Joseph garda en Egypte le pain naturel. Le second Joseph garda en Egypte le pain surnaturel. Tous (Jeux furent les hommes du mystère; et le rêve leur dit ses secrets. Tous deux furent instruits en rêve, tous deux devinèrent les choses cachées. Penchés sur l'abîme, leurs yeux voyaient à travers les ténèbres. Voyageurs nocturnes, ils découvraient leurs routes à travers les mystères de l'ombre. Le premier Joseph vit le soleil et la lune prosternés devant lui. Le second Joseph commanda à Marie et à Jésus; Marie et Jésus obéissaient.

Dans quel abîme inférieur devait résider l'homme qui sentait Jésus et Marie lui obéir, l'homme à qui de tels mystères étaient familiers et à qui

îe silence révélait la profondeur du secret dont il était gardien ! Quand il taillait ses morceaux de bois, quand il voyait l'Enfant travailler sous ses ordres, ses sentiments, creusés par cette situation inouïe, se livraient au silence qui les creusait encore ; et du fond de la profondeur où il vivait avec son travail, il avait la force de ne pas dire aux hommes : Le Fils de Dieu est ici.

Son silence ressemble à un hommage rendu à l'inexprimable. C'était l'abdication de la Parole devant l'Insondable et devant l'Immense. Cependant l'Evangile, qui dit si peu de mots, a les siècles pour commentateurs; je pourrais dire qu'il a les siècles pour commentaires. Les siècles creusent ses paroles et font jaillir du caillou l'étincelle vivante. Les siècles sont chargés d'amener à la lumière les chose? du secret. Saint Joseph a été longtemps ignoré; mais depuis sainte Thérèse, particulièrement chargée de le trahir, il est beaucoup moins inconnu. Mais voici quelque chose d'étrange : chaque siècle a deux faces, la face chrétienne et la face antichrétienne ; la face chrétienne s'oppose en général à la face antichrétiennne par un contraste direct et frappant. Le dix-huitième siècle, le siècle du rire, de la frivolité, de la légèreté, du luxe, posséda Benoist-Joseph Labre. Ce mendiant arrive à la gloire, même à la gloire humaine ; et tous ceux qui brillaient de son temps sont descendus dans une honte historique, qui ne ressemble à aucune autre et près de laquelle les hontes ordinaires sont de la gloire.

Je ne sais ce que Dieu a fait de lei^rs âmes ; mais la science humaine, malgré ses imperfections et SCS lenteurs, a fait justice de leurs noms. Les représentants du dix-huitième siècle sont enterrés dans un oubli particulier.

Joseph Labre, qui est leur contradiction vivante, éclate même aux yeux des hommes ; et ceux-là même qui essayent de se moquer de lui sont obligés de le considérer comme un personnage historique.

Le dix-neuvième siècle est par-dessus tou^, dans tous les sens du mot, le siècle de 1^ Parqlo, Bonne ou mauvaise, la Parole remplit iiptre air. Une des choses qui uquç caractérisent, ç'egt h tapage. Rieu n'est bruyanf comme Phpiume mqderne : il aime le bruit, i( veut en faire autour des autres, il veut surtout que les autres en fassent autour de lui. Le bruit est ^a passion, sa vie, son atmosphère, la publicité remplace pour lui mille autres passion^ qui ineurent étouffées sous cette passion dominante, ^ moins qu'elles ne vivent d'elle et ne s'alimentent de sa lumière pour éclater plus violemment. Le dix-neuvième siècle parle, pleure, crie, se vante et se désespère. Il fait étalage de tout. Lui qui déteste la confession secrète, il éclate à chaque instant en confessions pid)liques. Il vocilêre, il exagère, il rugit. Eh bien! ce sera ce siècle, ce siècle devacai-me, qui verra s'élever et giandir dans le ciel de l'Eglise U gloire de saint Joseph. Saint Joseph vient d'être choisi officiellement jjour -oalron de l'Éghse peu-

dant le bruit de l'orage. Il est plus connu, plus prié, plus honoré qu'autrefois.

Au milieu du tonnerre et des éclairs, la révélation de s )n silence se produit insensiblement.

Jusqu'où a-t-il pénétré dans l'intimité de Dieu? Nous ne le savons pas ; mais nous sommes pénétrés, au milieu du bruit qui nous entoure, par le sentiment de la paix immense dans laquelle s'écoula sa vie : le contraste semble chargé de nous révéler la grandeur cachée des choses. Beaucoup parlent qui n'ont rien à dire et dissimulent, sous le fracas de leur langage et la turbulence de leur vie, le néant de leurs pensées et de leurs sentiments. Saint Joseph, quia tant à dire, saint Joseph ne parle pas.il garde au fond de lui les grandeurs qu'il contemple ; 3t les montagnes s'élèvent au fond de lui sur les montagnes, et les montagnes font silence. Les hommes sont entraînés par Veasorceilem^at de ca bagatelle. Mais saint Joseph reste en paix, maître de son âme et en possession de son silence, parmi les ébranlements du voyage en Egypte, dan^ cette fuite de Jésus-Christ déjà persécuté. Parmi les pensées, les sentiments, les élrangetés,les incidents, les difficultés de ce vovage, celui qui représentait Dieu le Père prend la fuite, comme s'il était à la fois faible et coupable; il fuit eu Egypte, au pays de l'angoisse ; il revient d^ns ce lieu terrible, d'où ses ancêtres sont sortis, sous la protection de l'Éternel. \\ fait la rpute qu'a faite Moïse, et il la fait en sens inverse. Et, pendant qu'il va en Egypte, et au'il est en Egypte, il se

souvient d'avoir cherché une place à l'hôtellerie et de ne pas l'avoir trouvée.

Pas de place à l'hôtellerie î

L'histoire du monde est dans ces trois mots; et cette histoire si abrégée, si substantielle, cette histoire, on ne la lit pas ; car lire c'est compre'4>» dre. Et l'éternité ne sera pas trop longue pour prendre et donner la mesure de ce qui es^«, écrit dans ces mots: Pas de place à rhôtellerie.II y en avait pour les autres voyageurs. Il n'y en avait pas pour ceux-ci. La chose qui se doo'^î à tous ej refusait à Marie et à Joseph; et Jans quelques minutes Jésus-Christ allait naî^rs ! L'Attendu des nations frappe à la porte dn monde, et il n'y avait pas de place pour lui da'is l'hôtellerie ! Le Panthéon romain, cette hôtellerie des idoles, donnait place à trente mille démons, prenant des noms qu'on crovait divas. Mais Rome ne donna pas place à Jésus-Cbriot dans son Panthéon. On eût dit qu'elle devinait qu^ JésiiS-Christ ne voulait pas de cette place et de ce partage. Plus on est insignifiant, plus on se case facilement. Celui qui porte une valeur humaine a plus de peine à se placer. Celui qui poi-re une chose étonnante et voisine de Dieu, plus de peine encore. Celui qui porte Dieu ne trouve pas de place. Il semble qu'on devine qu'il lui en faudrait une trop grande, et si petit qu'il se fasse, il ne désarme pas l'instinct de ceux qui le repoussent. Il ne réussit pas à leur persuader qu'il ressemble aux autres hommes. Il a beau cacher sa grandeur, elle éclate

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malyré lui, et les portes se ferment, à son approche, instinctivement. '^

Ce petit mot tout court : parce qu'il n'y avait pas de place pour eux dansrhotellerie,estd'antant plus terrible qu'il est plus simple. Ce n'est pas l'accent de la plainte, du reproche, de la récrimination : c'est le ton du récit. Les réflexions sont supprimées. L'Evancjile nous les laisse à faire. Quia non erat eis locus in diversorio. Et ce mot diversorio : ce mot qui indique la multiplicité ?Le8 voyageurs ordinaires, les hommes qui font nombre, avaient trouvé place da s l'hôtellerie. Mais Celui que portait Marie allait naître dans une étable, car c'était lui qui devait dire un our : « Une seule chose est nécessaire, Unum est necessarium. »

Le diversorium lui avait été fermé.

Il faudrait qu'un éclair fendît notre nuit et mon-trât tous les siècles à la fois sur un point et en un instant pour que ce mot si petit, si court, si, simple, apparût comme il est, pour que cette hôtellerie dans laquelle Marie et Joseph ne trouvent pas de place apparût comme elle est. Il faudrait un éclair montrant un abîme. Qu'arriverait-il, si nos yeux s'ouvraient?

Le Père Faber se demande ce qu'ont pensé les mères des innocents, qu'on égorgea peu de temps après.

Il se demande si elles n'ont pas fait quelques léllfcxions sur l'homme et la fenmie, qui n'avaient

pas trouvé place et sur l'Enfant qui n'avait eu qu'une crèche pour naître. *

La terre ne devait pas non plus lui donner une place sur elle pour mourir : elle devait au bout de quelques années Je rejeter sur une croix.

La planète fut comme l'hôtellerie : elle fut inhospitalière.

Saint Joseph accomplit en réalité ce qu'accomplissent les autres en figure. Après avoir gardé le Pain de vie en Egypte et réalisé la chose dont le premier Joseph était l'ombre, il revient à Nazareth et fait ce qu'avait fait Josué. Josué avait arrêté le soleil ; mais Celui qui était la lumière du mondfe avait quitté Marie et Joseph pour faire à Jérusalem les affaires de son Père. Cependant Marie et Joseph le retrouvent et le ramènent. Le soleil, qui avait paru commencer sa course, fut arrêté dix-huit ans. De douze ans à trente, Jésus- Christ resta là. Quel âge avait-il, quand mourut Joseph ? On n'en sait rien, mais il paraît que Joseph était mort quand il quitta la maison. Que se passa-t-il dans cette maison ? Quels mystères s'ouvrirent devant les yeux de cet homme, à qui Jésus-Christ obéissait? Que voyait Joseph dans les actions de Jésus-Christ ? Ces actions, par leur simplicité même, prenaient sans doute à ses yeux des proportions incommensurables. Dans le moindre mouvement, que voyait-il? Que voyait-il dans son activité, restreinte en apparence? Que voyaitil dans son obéissance? De quel son devait frémir au fond de son âme cette phrase - « Je com-

mande et il obéit ? Je tiens la place de Dieu le Père. » Et derrière cette phrase, au fond, au-dessous,' il devait y avoir quelque* chose de plus profond qu'elle : c'était le silence qui l'enveloppait ; et peut-être la phrase, qui aurait donné la formule du silence, ne se formula jamais ellemême. Peut-être se cache-t-el!e dans le silence qui la contenait.

Quand les paroles humaines, appelées tour à tour par l'homme, se réunissent, se déclarant les unes après les autres incapables d'exprimer le fond de son âme, alors l'homme tombe à genoux; et, du fond de l'abîme, le silence s'élève en lui. Et comme il part du fond de l'abîme, le silence perce les nuages ; il monte au trône de Celui qui a pris les ténèbres pour retraite; il monte au trône de Dieu avec les parfums de la nuit.

Le sommeil, ce grand silence de la nature, fut le temple où les deux Joseph entendaient les voix du ciel.

Le premier Joseph avait été vendu à l'occasion d'un songe, il avait excité la haine et la jalousie de ses frères. A l'occasion d'un songe, il avait été conduit en Egypte.

Saint Joseph reçut en songe l'ordre de fuir en Egypte.

Il commanda. La mère et l'enfant obéirent. Il me semble que le commandement dut inspirer à saint Joseph des pensées prodigieu*=es. Il me semble que le nom de Jésus devait avo«r pour lui des secrets étonnants. Il me semble que son

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humilité devait prendre, quand il commandait, des proportions gigantesques, incommensurables avec les sentiments connus. Son humilité devait rejoindre son, silence, dans son lieu, dans son abîme. Son silence et son humilité devaient grandir appuyés l'un sur l'autre.

Saint Joseph échappe à nos mesures. Elles sont surpassées par la hauteur de^sa fonction. Le Dieu jaloux lui a confié la sainte Vierge. Le Dieu jaloux lui a confié Jésus-Christ. Et l'ombre du Fève tombait chaque jour sur lui, Joseph, plus épaisse, si épaisse que la parole ose à peine approcher.

Quand il était dans son atelier, les grandes scènes patriarcales se préseiUaient-elies à lui ? Abraham, Isaac, Jacob et Joseph, son image jetée devant lui. son ombre projetée sur la terre par le soleil levant, MoTse et l'intérieur du désert où flamboyait le buisson ardent, toutes les personnes et toutes les choses qui étaient la figure des réalités présentes pa^)Saient-elles devant les yeux de son âme? Quand son rega d rencontrait l'Enfant qui attendait ses ordres pour l'aider dans son travail, saint Joseph contemplait-il dans son esprit le nom de Dieu révélé à MoTse? Etait-il intérieurement ébloui par les souvenirs et les splendeurs du Tetragrammaton ?

La Vierge qui était ià, sous sa protection, était la femme pronise à l'humanité par la voix des prophètes; l'univers l'attendait, dressant un autel mystérieuse :

SAIM JOSEPH 133

Virgifii pariturœ,.

L'Enfant auquel il donnait des ordres est celui doac il est dit :

Pr quem majestatem tuam laudanf Angeli^ adorant Domiaatio/ies, tremuiit Potestates,

C'est par Lui que les Puissances tremblent t L'habitude nous dérobe la sublimité de ce langage. Sans le Médiateur, sans Jésus-Christ, que feraient les Puissances ! C'est par lui qu'elles tremblent. Peut-être que sans lui, devant la majesté trois fois épouvantable, e//es n'oseraient pas même trembler i

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