CHAPITRE XIX
SAINT LEUFROI.
Saint Leufroi naquit en Neustrie, avant l'invasion des Normands. A peine avait-il l'âge de raison que la vocation sacerdotale s'empara de lui malijré ses parents, et l'entraîna secrètement. Sa vocation sacerdotale le conduisit à la vocation monastique. Un jour il invita à dîner son père, sa mère, sa famille, et ses amis. Il leur fit des présents, et les invita à passer la nuit en repos dans sa maison. Pendant ce temps-là, il se réservait de faire ce que l'Esprit lui inspirait.
Et pendant le sommeil de tous les invités, il partit à la recherche d'une solitude. En chemin, il rencontra un pauvre qui lui demanda l'aumône; Leufroi lui donna son manteau. Il en rencontra un second, il lui donna son habit. Il arriva à un ermitage où il resta quelques jours et quelques nuits, suppliant Dieu de manifester sa volonté. Là il reçut l'ordre de se rendre à Rouen et de prendre Ihahit monastique à l'abbaye de Saint- Pierre, qui fut plus tard l'abbaye de Saint-Ouen.
Enfin il fonda l'abbaye de Sainte-Croix.
Là commencèrent les persécutions. Ceux qui prétendent empêcher l'Esprit de souffler où il
veut le dénoncèrent à Didier, évêque d'Evl"eux, comme un téméraire et un révolté qui ne se conduisait que par Tesprit propre, et refusait obéissance à l'autorité légitime.
Le don des miracles vint ensuite. Leufroi était venu voir Charles Martel- pour différentes affaires, et s'en allait, ayant accompli sa mission. Il avait quitté la Lorraine et était déjà arrivé à Laon, qjuaod il vit arriver de la part du prince des courriers qui s'étaient précipités sur ses pas. Le fils de Charles Martel venait de toniber maJade, et 1^ père envoyait chercher Leufroi. Leufroi revint sur ses pas, arrosa d'eau bénite les membres de l'çnfant malade, lui donna la commuuioa, et le gWiérit.
Personne ne s'étonnait alors si la famille d'un ifta;lade faisait courir après un. saint comme après la santé. El cèpe iidiaiipt le saint qu'on envoie chescher est nécessairement vivant.
Oa se plaignait de l^ séçljieresse, l'eau ma»r quait, les fontaines étaient tairii^ : on courait à Leufroi, et les sources sortaient de terre. Mais voici où le trait du génie de sa sainteté se dessine en relief.
Saiat Leufroi péchait un jour dans la rivière d'Ure. Presque toujours, dans les annales divines^ la pêche est prise en bon-ne part.
Leufroi n'a(vait pas. de cheveux. Une femme passa, qui se moqua de Uii : <c Je pense, dil-elle, que ce chauve épuisera 1& rivière, et qu'on ne pourra plus, y pêç^p désormais ». Elle avait
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parlé très bas, personne n'avait pu l'enteiwire. Mais Leufroi se tournanf vers elle:
« Pourquoi, dit-il, te moques-tu d'un défaut de nature ? Que le derrière de ta téiM n'ait pas plus de cheveux que je n'en at sur le front, et qu'il en soit ainsi pour tes descendants »..
La chose arriva comme Leufroi l'avait dite.
Un homme vola quelques, mfiutes die: foin au monastère de Leufroi. Leufroi exigea la restitution ; le voleur, au lieu do restituer, s'emporta publiquement et fmieusement contre le saint. Il l'appela menteur et calomniateur. Et Leufroi répondit :
« Que Dieu soit juge entre toi et moi ! »
Le voleur fut saisi de douleurs, at/roces du côté de la mâchoire, et ses dents se détachèrent et tombèrent devant- l'asseinblée, et toute sa postérité perdit les dents.
Des paysans tTavaillaient le dimanche et labouraient la terre, méprisant le repos sacré. Il faut une attention spéciale pour découvrir l'importance de l'attentat. Il faut, surtout aux époques où la foi est affaiblie, une méditation particulière sur le troisième commandement, pour sentir la gravité d'une faute dont l'habitude humaine et la légèreté spiri» tuelle nous dissimule toute la portée. L'espace nous manquerait ici pour insister sur cette chose énorme. Je renvoie le lecteur à la petite brochure que j'ai consacrée au repos du dimanche et que j'ai intitulée le Jour du Seigneur (1).
(1) Chez Palmé. — Prix : 50 cent.
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Cette sévérité, si éloignée des cœurs modernes et des esprits contemporains, sortait d'une âme profondément pénétrée de lumières surnaturelles que notre époque a oubliées et dont elle essaye de rire, dans les jours où elle n'est pas forcée de trembler et de pleurer. Dans ses jours de loisir elle rit beaucoup. Mais Leufroi, qui ne riait pas, ajouta, les yeux levés :
« Seigneur, que cette terre soit éternellement stérile! Qu'on n'y voie jamais ni yrain ni fruit! »
Et sa malédiction fut puissante. Les ronces et les chardons marquèrent et remplirent, à partir de cejour, le champ maudit.
Un jour les mouches empêchèrent Leufroi de dormir. Sa prière les fit disparaître, non pour un moment, mais pour toujours. La miùson où Leufroi avait dormi leur fut interdite à j;imais.
Un des religieux de Leufroi venait de mourir. On trouva sur lui trois pièces d'argetit, trois pièces qu'il n'avait pas le droit de garder. Il avait donc ^iolé son vœu de pauvreté. Leufroi, dont la sévérité était extrême, délendii de l'enterrer en terre sainte. Il le fit mettre h part, loin du cimetière, en terre profane. Après celte exécution, Leufroi songea profondément à cette ame qu'il avait presque 1 air d'avoir condamnée, et soupçonnant que peut-être elle avait r'!:'.icontré le repentir sur la terre et la miséricorde au ciel, il fit une retraite de quarante jours, priant et pleurant pour l'Ame de celui qu'il avnil paru rejeter. Car il est écrit: « Nejuye pas ».Et après les qua-
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rante jours, le Seigneur parla à Leufroi, et lui dit que l'Ame du frère avait trouvé grâce devant lui, et que non-seulement l'enfer ne le possédait pas, mais que le purgatoire ne le possédait plus, et que les prières de Leufroi avaient délivré celui que la justice de Leufroi avait paru condamner.
Alors le saint, pensant qu'il fallait traiter le corps du religieux comme Dieu traitait son âme, pardonna comme Dieu pardonnait, et, faisant miséricorde sur la terre comme au ciel, rappela le corps exilé dans le cim.etière commun, comme Dieu avait rappelé l'âme exilée dans l'assemblée de ses élus. Ainsi furent réunis dans le sommeil et dans la paix ceux qui devaient être réunis au jour de la résurrection.
Les aveugles sont portés à croire que la justice et la miséricorde sont deux ennemies. Les âmes intelligentes savent qu'elles sont amies, et les âmes éclairées savent qu'elles sont unies. Mettez^ vous en colère^ mais ne péchez pas, dit l'Esprit- Saint. Joseph de Maistre célèbre cette passion ardente et forte, qu'il appela éloquemment t'a colère de r amour. Saint Leufroi avait un zèle de justice trop ardent pour n'avoir pas une ardeur de miséri^,orde plus ardente encore, car, dans le sens où ces deux forces luttent, la miséricorde possède certains avantages dans le combat. Les colères de saint Leufroi, par où il touche à l'esprit d'Elie et d'Elisée, devaient allumer en lui les flammes de la charité. Il apparaît sous ce double jour quand il prie plusieurs semaines pour lui ce
qu'il vient de chasser du cimetière bénit* Lia puis»
sance de ces imprécations et la puissance de sa charité, îson amour pour les pauvres et sa iiaine de l'injustice sont les deux lignes qui se dévelop* pent parallèlement dans tout le cours de sa vie.
La fureur de saint Leufroi contre le démon est représentée par le père Giry d'une façon fort extraordinaire.
Quand les religieux entraient le matin à l'église^ ils trouvaient souvent saint Leufroi déjà abîmé dans la contemplation divine. Un jour ils crurent le voir à sa place ordinaire ; mais un des frères, qui venait de le quitter à l'instant même dans sa chambre, alla le prévenir qu'une illusion le montrait à l'église au moment où il n'y était pas. Le saint, reconnaissant le caractère de son ennemi, courut à la chapelle, fit le signe de la croix sur la porte et sur les fenêtres, comme pour boucher les issues, et s'avançant sur celui qui avait *osé prendre sa ressemblance, il le frappa avec fureur. Saint Leufroi savait, dit son historien, que le démon sentirait spirituellement les coups qu'il lui donnait corporellement. Le démon voulut fuir; mais les issues étaient bouchées. Le signe de la croix était sur les portes et les fenêtres. Le corps qu'il s'était formé aurait pu se dissipp^^ subitement. Mais il paraît qu'il n'en eut pas la permission. Dieu voulut l'humilief bous les coups de saint Leufroi, matériellement donnés, spiriiuellenient sentis, et sous la puissance du signe de croix qui interdisait au prisonnier les issues Dieu l'obligea
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à s'enfViir par le clocher, pout témoigner Sensiblement sa défaite et sa peur.
Les religieux comprirent là force de leur père et la faiblesse de leur ennemi;
Quand saint Leufroi sentit venir sa fm^ il fit bâtir un hôpital pour les pauvres^ et envoya dans toutes les maisoiis du voisinage des eulogiesi, c'està-dire des présents destinés à rappeler les souvenirs et à provoquer les prières. Il rassembla ses disciples, leur donna ses dernières instructions, passa en prière la dernière nuit de sa vie mortelle, et rendit l'âme le 2i juin, vers l'an 700 dans la quarantième année de son gouvernement.
Sa vie manuscrite a été gardée longtemps à Saint Germain des Prés. La chronique de Lérins et Surius l'ont donnée au public. Le martyrologe romain et celui d'Usuard placent sa fête au 21 juin.
Son corps fut déposé dans une église qu'il avait fait bâtir en l'honneur de saint Paul, et y demeura plus d'un siècle. Puis il fut transféré dans l'ancienne église de Sainte-Croix, qui prit le nom de Saint-Leufroi. Enfin pour le soustraire au pillage et au sacrilège pendant l'invasion des Normands, on l'apporta à Paris, et on le déposa à Saint Germain des Prés. Trois ossements furent rendus à l'abbaye de Saint-Leufroi, elles religieux attachèrent une telle importance à cette faveur qu'ils instituèrent la fête du retour des reliques de saint Leufroi. L'église de Suresnes eut au^si une part du trésor, qui fut perdue, puis remplacée.
Si les reliques de saint Leufroi ont été si recherchées, si disputées, si enviées, si la restitution de %Tois ossements fonda une fête séculaire, nos lecteurs trouveront sans doute, comme nous, qu'il était opportun d'invoquer son souvenir, de rappeler son esprit, de restituer à la mémoire des hommes ce nom autrefois si célèbre, et que i'oubh, ennemi mortel du genre humaia, voudrait maintenant attaquer.