CHAPITRE XXXVII
On a souvent remarqué qu'une certaine Ib/ie est un des caractères delà sainteté. La vertu, dans la forme ou le degré où l'homme la '.rouve raisonnable et lui donne la permission d'exister, la vertu, conforme aux pensées humaines, celle qui ne les étonne pas, qui ne les confond pas, cette vertu est bien loin d'être méprisée par l'Eglise. Il faut lui rendre tout l'honneur qui lui est dû; mais cet honneur n'est pas celui de la canonisation. Les fidèles sont honorés. Les saints sont canonisés. La vie d'un fidèle digne de ce nom est profondément belle. C'est une conformité superbe aux lois générales, aux lois connues qui régissent l'ordre universel. C'est une adhésion de l'intelligence et de l'âme aux vérités essentielles. C'est une justice et une charité qui ne font pas éclater la mesure connue, mais qui vont, jusqu'à une certaine limite, dans la direction du vrai et du bien. La vie du fidèle est belle aux yeux de Dieu, belle aussi quelquefois aux yeux des hommes.
Les hommes l'approurent, parce qu'elle satisfait, sans la dépasser, l'idée qu'ils ont du vrai et du bien. Les hommes profitent de cette vertu, et
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voient le profit qu'ils en tirent. Aussi, ils honorent et ne rient pas.
Le saint, lui, va beaucoup plus loin. Il pénètre dans la région du mystère. Les hommes voient ses actions extérieures, mais ils ne voient pas ses actions intérieures ; son âme est à perte de vue. L'esprit qui le dirige est au-delà de l'horizon visuel des hommes. Ceux-ci, voyant ses actes extérieurs et n'en pénétrant pas le sens, le croient fou et se moquent de lui.
Provoquer la moquerie est un des caractères de tout ce qui dépasse la mesure ordinaire. Ces lois générales s'appliquent d'une façon directe et particulière à saint Siméon Salus, qui semble avoir voulu donner le type de la chose dont nous venons de parler.
Un jour, deux jeunes gens revenaient du pèlerinage de Jérusalem. C'était au temps de Domitien. Ils avaient visité les Lieux Saints. Ils revenaient dans leur pays par la vallée de Jéricho.
De là où ils étaient ils apercevaient le Jourdain et sur la rive du fleuve béni, du fleuve consacré, la multitude des monastères, qui semblaient plantés là comme des arbres produits par la fertilité du sol et jetés par la main divine sur le bord des eaux courantes. L'un des deux jeunes gens, qui s'appelait Jean, prit la parole et dit : — Sais-tu qui habite là? Ce sont des anges, revêtus de la chair humaine.
— Peut-on les voir ? répondit Siméon.
— Oui, reprit Jean, si on veut les imiter. Et,
apercevant un sentier : Voici, dit-il, la route de la vie ; nous suivons celle de la mort. Aussitôt ils changèrenx de direction, et symbolisèrent par ce changement matériel et subit le changement subit de toute leur existence, qui s'accomplit en une seconde.
Ils frappent à la porte du premier monastère qu'ils rencontrent ; c'était celui de l'abbé Jérasime. C'est là qu'habitait Nicon le vieillard, Nicon à qui Dieu parlait, Nicon à qui sa grande expérience des choses divines donnait une singulière autorité. Les deux jeunes gens demandèrent l'habit monastique, qui ne leur fut pas accordé légèrement. Il fallut supplier.
Nicon avait connu leur arrivée par une rérélatioA intérieure. Il voulut cependant éprouver les Toyageurs et la profondeur de leur vocation.
Mais tout à coup, sur la tête de l'un des novices, Jean et Siméon voient une auréole. Leur désir s*enflamme. Nicon leur donne l'habit désiré. Au bout de deux jours ils ne virent plus l'auréole, et Siméon dit à Jean : « Je crois que Dieu ne nous voulait ici qu'un moment. Nous n'avons pas trouvé notre place définitive. Je voudrais vivre seul, absolument inconnu des hommes.» Tous deux s'ouvrirent à Nicon, qui approuva leur projet. Jean et Siméon repartirent avec la bénédiction du vieillard inspiré Nicon connut intérieurement^ la pureté de leur désir, qui ne venait ni de l'inconstanc ' humaine ni de l'illusion diabolique, mais de i'Esprit-Saint directement. Les deux jeunes gens
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prennent Je oh min de la mer Morte, Ils arrivent 1 à la cellule d'un solitaire, récemment moit, et s'y installent.
Ils passèrent là ensemble vingt-neuf ans.
Vingt-neuf ans I ces trois mots sont bientôt prononcés ! Mais que de choses ils contiennent I
Quelle vie menèrent-ils pendant vingt-neuf ans ? Que de combats, que de luKes et, très probablement que de lumières ! Si nous savions toute leur histoire intérieure pendant ces vingt-neuf ans, qui sait dans combien de secrets pénétreraient nos regards ?
Les vingt-neuf ans passèrent et Siméon dit à Jean : «Je suis un nouvel appel de Dieu. Il veut que désormais je converse avec les hommes.»
Jean fut épouvanté. Il trembla de voir son ami tomber dans l'illusion. Il le détourna de son entreprise, jusqu'au moment où, vaincu par la sagesse de Siméon, il comprit que celui-ci était réellement inspiré de Dieu. D'ailleurs, une apparition de Nicon vint di^siper ses derniers doutes. Siméon partit; mais il promit à Jean, dans la solennité de leurs adieux, qu'il le reverrait une fois avant de mourir.
Siméon alla d'abord à Jérusalem, et pendant trois jours u'une ardente et continuelle prière, il demanda à Dieu de cacher pendant toute sa vie i
aux hommes les faveurs qu'il lui ferait. Il de- ^'
manda de passer pour fou.
Cette conduite é'range et qui appartient à Tor-
dre des choses mystérieuses rentre dans la loi que je constatais tout à l'henre.
Certes, l'humilité n'exige pas habitue'.leraent l'acte que fit Simcon. Mais il y a chez les Saints des violences mystérieuses qui répondent à des secrets inconnus, et sont peut-être destinées à compenser les violences que les hommes commettent en sens inverse, dans le sens du péché. Un excès apparent compense un excès réel.
A dater de ce moment, !a vie de saint Siméon renversa toutes les I:abitudes des hommes et même presque toutes les habitudes des Saints. Autant il s*était appliqué à fuir les hommes, autant il s'appliqua à s'y mêler. Mais, au lieu de chercher parmi eux ce qu'on y cherche ordi:.uirement,il chercha et trouva le contraire. II passa pour fou et, à travers tout ce qu'il fallait pour produire l'effet contraire, il produisit l'effet demandé et promis. II est vrai qu'il le rechercha par tous les moyens naturels. Mais, à l'instant où sa sagesse allait le trahir, toujours quelque chose d'inattendu vint au secours de son désir et lui conserva l'apparence de la folie. Ainsi, sa conduite vis-à-vis des hommes fut différente dans les deux phases de sa vie : il commença par les fuir et finit par les rechercher. Mais l'unité de l'Esprit préside à ces différentes démarches ; car il cherche l'obscurité d'abord, ensuite le mépris; de sorte que la prudence humaine est deux fois confondue, par sa retraite d'abord et, comme si cela ne sulfisaitpai, par son audacieuse immixtion.
Car si jamais -quelqu'un prêcha à temps et à contretemps, ce fut lui. Il ne choisissait ni les hommes, ni les choses, ni les compagnies, ni les moments. Il se jetait dans la mêlée des aventures humaines ; ii se précipitait à la tête des pécheurs sans regarder aux circonstances. Il ne se croyait pas tenu aux précautions qu*ont observées beaucoup de Saints. Même vis-à-vis des dangers, il usait d'une liberté merveilleuse. Car le vieillard Nicon lui avait promis, dans son apparition, que les périls de la chair n'existaient plus pour lui. C'est pourquoi il se lançait dans les sociétés les plus mal famées. Il abordait les voleurs dans leurs antres, les hommes et les femmes de mauvaise vie. Seulement l'Esprit qui le conduisait éclatait par des conversions d'autant plus frappantes que les habitudes du prédicateur étaient plus extraordinaires et ses paroles plus intempestives. Il réussissait là où un autre eût échoué cent fois, et il réussissait sans se trahir. On disait : « Siméon est fou, » ou bien on ne disait rien ; mais on se trouvait converti.
Un jour, par compassion pour sa folie, le diacre de l'érjlise d'Emère donna l'hospitalité à Siméon. Quelque temps après, voici le diacre accusé de meurtre. Toutes les apparences sont contre lui: il est condamné à mort. Au moment de l'exécution, la potence étant déjà dressée, deux cavaliers arrivent brid** abattue et criant au bourreau : « Arrêtez, arrêtez; celui-ci est innocent. Nous tenons le coupable. »
Le diacre délivré vient trouver Siméon, et lui voit sur la tête deux globes de feu. Il n'ose approcher ; mais Siméon lui dit : « Rends grâce à Dieu, mais souviens-toi de deux pauvres que tu as refusé de secourir quand tu pouvais le faire. C'est pour cette faute vraie que tu as été accusé d'un crime faux. »
Prévoyant le tremblement de terre qui allait renverser Antioche, il entra dans un édifice public, un fouet à la main. Il frappa certaines colonnes, disant : « Toi, ne bouge pas. Ton seigneur t'ordonne de demeurer ferme. »
Les colonnes qu'il avait touchées restèrent immobiles. Il avait dit à l'une d'elles : « Toi, tu ne tomberas ni ne tiendras. »
Celle-ci demeura penchée et fendue.
Il entra dans une école et salua respectueusement certains enfants.
Puis, se tournant vers le maître : « Oh ! gardezvous de les frapper, dit-il. Je les aime et ils vont faire un grand voyage. » Le maître d'école regarda sortir le fou. Mais bientôt la peste se déclara dans la ville, et tout les enfants qu'avait salués Siméon moururent.
Et cependant il passait pour fou. Il est vrai qu'il soutenait sa réputation eu mettant de son côté toutes les apparences de la folie. Mais, dans une circonstance où quelqu'un allait dire la vérité, celle-ci fut retenue d'une façon effrayante sur les lèvres d'où elle allait sortir.
Parlant à un homme riche et puissant qui de-
meurait aux environs d'Emère, Siméon lui avait dit: «Tu as fait telle action que personne ne sait. Tu as cette pensée que personne ne connaît. »
Cet homme, épouvanté comme en présence d'un prophète, voulut publier la merveille qu'il voyait. Mais sa langue demeura immobile, et il cessa de pouvoir parler.
Ainsi la prière de Siméon demeura exaucée ; ainsi la vérité fut arrêtée un moment par la prière de Siméon, comme autrefois le soleil par la prière de Josué. Ainsi éclata la puissance qui présidait à l'erreur des hommes.
Le temps arrivait où, dans les décrets éternels, Siméon devait se reposer. Il en fut prévenu intérieurement, et il retourna à son ancienne sohtude pour tenir la promesse qu'il avait faite à Jean, le revoir avant de mourir et lui annoncer leur prochain départ à tous deux. On ne connaît pas leur conversation. Quels souvenirs et quelles espérances s'élevèrent en eux, après une telle union, après une telle séparation, après une telle vie, avant une telle mort ? Nous l'ignorons. Siméon revint chez son hôte, le pria de ne point entrer avant deux jours dans sa cellule et s'y enferma. Car il voulait dérober sa mort comme sa vie à la connaissance des hommes. Il voulut même les tromper par sa mort comme'par sa vie; il se cacha sous les sarments qui lui servaient de lit, et mourut.
Quand on entra, au bout de deux jours, dans sa cellule, c^n le trouva mort, et le Heu où gisait
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son corps fit croire qu'il avait rendu Tâme dans quelque égarement et dans un accès d'insanilé.
On porta son corps, sans honneur, au cimetière des pèlerins. Mais des voix célestes s'élevèrent en l'air, et les anges chantèrent, puisque les hommes ne chantaient pas. Stupéfaits de cette mer^"ei^e, les habitants d'Emère se souvinrent et se repentirent. Sortant de leur sommeil, ils se rappelèrent les prophéties et les vertus de celui qu'ils avaient possédé au milieu d'eux sans le connaître. Depuis qu'il était venu de la solitude., ses cheveux et sa barbe n'avaient jamais poussé, et sa tonsure était restée sur sa tête, une fois pour toutes, sans avoir besoin d'être renouvelée.
Suivant Pusage des hommes, ceux qui Pavaient méconnu vivant le pleurèrent mort, et chacun se dit : Si j'avais su I
Mais les prodiges de sa vie n'apparurent qu'à ce moment.
Le Martyrologe romain fait mention de lui au premier jour de juillet.