SAINT ISIDORE
heur. Il priait comme ilrespiraii. Le ciel et la terre lui criaient sans cesse d'aimer Dieu e*, pendant que Sa main conduisait la charrue, il :& louait, te bé aissait en son cœur.
Les esprits célestes, dont il faisai: vinsi l’oifice, venaient au besoin l'aider dans son travail, A côté du saint laboureur on apercevait parfois deux anges conduisant chacun une charrue attelée de bœufs blancs.
Isidore ne les VOyait point, mais sa femme les voyait souvent quand elle venait Jui Porter à dîner, Crai-
8nani d'exposer son mari à l'orgueil, elle ne lui en dit Pouriant jamais rien.
Jean de Vergas fut moins discrel. L'ami'ié qu'il témoignait à Isidore avait fait quelques jaloux parmi ses employés. Ils s’ingéniaient sans cesse à nuire au saint et dirent un jour à Jean de Vergas :
«— Isidore passe ses maiinées à courir les églises. Il ne vient jamais à l'heure. Nous vous en averlis- Sons, parce que cela vous porte préjudice,
Le gentilhomme fit venir son fermier.
— J'entends la messe tous les jours, répondit-il à ses reproches, et pour rien au monde, je n'y voudrais manquer. Mais soyez tranquille, vous n'y perdez rien et vous en aurez la Preuve à la moisson ».
Les accusations continuèrent. Le propriétaire s’inquiéta ; il voulut voir à quelle heure Isidore se mettait à l'ouvrage. Il sortit donc un jour de grand matin, et, caché derrière un rocher, constata que son fermier arrivait plus tard que les autres,
Plein de colère, il s’avançait pour lui reprocher sa conduite, quand il vit tout à coup, à chaque côté de la charrue du saint, deux autres charrues tirées par des bœufs blancs.
Il regarde avec étonnement et, Pour comble de surprise, comme il s'approche, les attelages et leurs mystérieux conducteurs s'évanouissent,
Fort radouci, le seigneur aborde son fermier amicalement et lui dit :
(—- Au nom du ciel, quels sont ces deux hommes qui t’aidaient à labourer ds
Le saint sourit sans répondre.
— Je t’affirme, continua le maître, que j’ai vu deux autres laboureurs qui ont disparu comme je m'’approchais.
— Je n'ai appelé que Dieu à mon aide », répondit simplement Isidore.
Dieu avait envoyé ses anges. Jean de Vergas le comprit, il ne crut plus que la messe nuisit au travail et n'écouta jamais aucune plainte contre son fermier.
Le saint honorait singulièrement son maître. Plusieurs fois : usa en sa faveur de son crédit auprès de Dieu. Ainsi pour soulager sa soif, d’un coup de gaule, il fit un jour, jaillir une fontaine de la terre aride. Une autre fois, touché de son affliction, il ressuscita sa fille.
Isidore prédit sa dernière heure et s’en alla de cette vie aussi tranquillement qu'il revenait des champs, sa journée faite. D'éclatants miracles attestérent sa sainteté. Son corps, reiiré du cime:ière, fut déposé dans l’église de saint André. Il est encore frais et entier.
Le patron des cultivateurs est aussi le patron de la capitaie de l'Espagne.
« Philippe IL, roi d'Espagne,revenant de Lisbonne, se trouva si mal à Casarubios del Monte que les médecins désespérérent de sa vie. On ordonna une procession du clergé, de la cour et du peuple de Madrid dans laquelle on porterait les reliques du saint à la chambre du prince mourani. A peine la châsse futelle sortie de l’église que la fièvre quitta Philippe, et il se trouva parfaitement guéri lorsqu'elle entra dans sa chambre ».
Ce miracle est appuyé sur des témoignages qu’on ne peut récuser.
L'année suivante, on tira le corps de saint Isidpre de la châsse où il était, afin de le mettre dans une autre beaucoup plus riche. Elle coûta seize cents ducas d’or.
A l'exception de Jeanne d'Arc, la merveilleuse héroïne de tous les temps, jamais femme n’a reçu une mission plus extraordinaire que Catherine Benincasa, la fille d’un teinturier de Sienne.
Sa vie est un vrai miracle historique, et, sur les ombres épaisses du XIVe siècle, sa figure virginale se détache éblouissante.
Aux jours les plus sombres, les plus orageux de l'Église, Catherine a été la messagère du ciel, la zélatrice ardente de la réforme ecclésiastique ; alors que, suivant son énergique expression, fou! élail corrompu el qu'on ne trouvait à reposer sa lêle qu’en Jésus Crucifié, elle a été le ferme appui, le guide inspiré de la papauté.
Fait étonnant, unique dans l’hisioire ! Grégoire XI et Urbain VI la conduisirent en plein consistoire et lui commandèrent d'adresser la parole aux cardinaux, ce qu'elle fit avec une éloquence céleste, dénonçant les abus, déplorant les scandales, fléirissant le luxe qui s’étalait sous ses yeux, :
«Jamais homme n’a parlé ainsi, disaient les cardinaux ; ce n’est pas une femme, mais le Saint-Esprit qui parle ».…
Sans cesse, elle exhortait les princes de l'Église, à faire l’œuvre de Dieu, sans avoir peur de rien. Que n'a-t-elle pas dit contre la crainte servile, le moins noble, suivant elle, des sentiments humains.
Cette jeune fille vraiment suave, qui aimait ant les enfants et les fleurs, avait au degré héroïque ce qui, d’après Lacordaire, manque le plus aux hommes de notre temps, la force.
«Très Saint Père, disait-elle tendr:ment à Grégoire XI, il faut vous entourer de consei''ers qui ne craignent pas la mort »..
C'était l'époque la plus sanglante du moyen âge italien. Partout règnait l'anarchie. Les gouvernements passaient plus vite que les saisons : ils nais-
saient et mouraient suivant les vicissii: es de la guerre entre guelfes et gibel' as d’une part, entre les nobles, les bourgeois ct les Fcpolani de l’autre et toujours le sang coulait.
Catherine entendi. les gémissemenis de sa patrie, de cette belle Italie devenue, selon l’expression du Dante, l'hôtellerie de douleur.
Les populations désespérées ne tendirent pas en vain leurs mains suppliantes, vers ja bien-aimée du Christ.
Elle accepta la mission périlleuse de médiatrice de la paix et, en ces jours de haines implacables et de luttes fratricides, elle fut l'ange de la réconciliation et l'arbitre des peuples.
Accusée par ses concitoyens de conspirer en secret, elle répondit :
«Je dépense et je dépenserai ma vie à déraciner la haine du cœur des hommes ».
Trompée par de lâches mensonges, la populace de Florence se soulève un jour contre elle. Catherine écoute sans pâlir les clameurs terrihles de l’'émeute et, paisible, aliend les forcenés qui la cherchent pour la tuer. A sa vue, le poignard tombe des mains de ces furieux et la sainte, pleurant amèrement parce qu’elle n'avait pas élé jurée digne de mourir pour l'Église, disait en regardani sa blanche robe de dominicaine :
« Oh, qu’elle serait belle, si elle était teinte de sang»!
Cette inculte mystique, sans naissance, a été le plus fier caractère, le plus grand homme du XIVe siècle,
Ame vraiment noble, elle se recommandait aux prières afin d'être toujours prêle à dire la vérilé et à mourir pour elle.
Écrivant à un illustre prélat : «je vous en conjure, dit-elle, faites tous vos efforts pour ne pas mériter d'entendre un jour, cette dure parole de la Vérité Suprême qui vous jugera : « Soyez maudit parce que » VOUS avez gardé le silence »,
À un autre, elle écrivait : « Ne craignez rien, agissez avec vigueur. Faites voir que vous êtes une colonne ferme qu'aucun vent ne saurait ébranler. Parlez
hardiment, sans crainte et dites la vérité sur tout ce qui yous paraît intéresser la gloire de Dieu et l’honneur de l'Église ; nous n'avons qu'une vie et nous devons l’exposer à mille morts ».
Elle parlait avec une autorité tellement surnaturelle, qu’elle pouvait tout dire. Cette fille du peuple, qui ne savait lire et écrire que par miracle, a été l’apôtre du Christ, son ambassadeur auprès des républiques, des rois el des Souverains Pontifes.
Le séjour des Papes à Avignon avait eu des conséquences désastreuses.
Depuis soixante-quinze ans que son Pontife l'avait abandonnée, Rome, ian!ôt supplianie, tantôt menaçanie, avait en vain multiplié les ambassades. En vain le Danie et Pélrarque, en leurs poétiques accents, avaient conjuré le Chef de l'Église de faire cesser le risle veuvage de la reine des nations, d'être sensible aux larmes de son Épouse délaissée.
Ce que ni Rome, ni les deux plus grands idéalistes de l'Italie n'avaient pu obtenir, la vierge de Sienne l'obtint, malgré les intrigues de la cour d'Avignon, malgré les efforts du roi de France qui, pour retenir le pape, lui envoya son propre frère, le duc d'Anjou. « Pourquoi quitter sa patrie. L'Italie était en feu. Rome n’était plus qu’un désert et ses habitants des sauvages turbulents el dangereux ».
Mais Catherine savait faire entendre la voix du devoir.
Jamais saint n’aima plus qu’elle l'honneur de l'Église.
Un jour, qu’elle priait pour cette mère affligée, Notre-Seigneur lui dit :
«Ma fille, je veux que tu laves avec tes larmes et tes sueurs la face souillée de mon Épouse ».
Ce fut l'effort, l’œuvre de sa vie
La Sainte naquit en 1347, dans cette vieille et intéressante ville de Sienne, que les poëtes nous représen-
tent assise sur les collines, baignée dans la lumière sereine.
Elle était le vingt-cinquième enfant de Jacopo Benincasa et de Lapa Piagenti. Autour de son berceau passa une grande calamité : la peste noire qui enleva à Sienne et aux environs plus de quatre-vingt mille personnes.
L'enfant grandit dans une ville en deuil. Aussitôt qu'elle put parler, sa mère dit son vieux biographe, eut bien de la peine à la garder à la maison, car une seule de ses paroles adoucissait toutes les tristesses. Aussi ses parents et ses voisins l’avaient-ils surnommée Euphrosine, c’est-à-dire, joie, allégresse.
A l’âge de six ans, un jour qu’elle revenait à la maison paternelle avec l’un de ses frères, Jésus-Christ lui apparut accompagné de ses apôtres, Pierre, Paul et Jean. Le Sauveur attacha sur elle son divin regard, lui sourit tendrement et étendant la main droite, fit sur elle le signe de la croix.
La glorieuse vision s’évanouit bientôt, mais le Cœur innocent de la petite Catherine s'était embrasé. Elle ne songea plus qu’à plaire à Notre-Seigneur ; pour lui seul, elle voulait vivre et autant que le pouvait un enfant, elle se tenait à l'écart pour prier.
Cependant, à peine avait-elle douze ans que ses parents songèrent à la marier. On voulut l’obliger à se parer. Sa mère surtout la pressait sans cesse de donner plus de soin à sa Loilette, à sa coiflure.
Pour en finir avec ces instances, Catherine sur le conseil de son confesseur, coupa sa chevelure qui était d’une beauté rare.
Les cris de Lapa, quand elle aperçut la tête rasée de sa fille, firent accourir toute la famille. On accabla Catherine d’injures. La fortune de Jacopo Benincasa élait considérable pour sa condition, mais on renvoya la servante et on chargea Catherine de tous les travaux de la maison. Il lui fallut préparer les repas, laver le linge, raccommoder les vêlements, porter au grenier de lourdes charges.
«— Vilaine entêtée, lui disaient ses frères, il faudra
bien que tu finisses par céder. tu prendras un mari ».
Rien n’ébranlait sa résolution ; rien n’altérait sa bonne humeur. Et un songe qu'elle eut vers l’âge de quinze ans, augmenta encore son courage.
Il lui sembla qu’elle voyait défiler devant elle tous les fondateurs des grands ordres monastiques. Saint Dominique passa dans sa robe blanche. Il tenait à la main un lis qui brûlait. Catherine tendit les bras vers l’austère moine qui souriant courut à elle et lui jeta sur les épaules le manteau noir des tertiaires, en l'assurant que malgré tous les obstacles, elle serait sa fille.
Le jour même, Catherine réunit son père, sa mère, ses frères et leur déclara qu’elle avait depuis longtemps fait vœu de virginité.
«— Si vous voulez me garder comme servante, je vous rendrai avec bonheur tous les services possibles, ajoula-t-elle ; mais si vous me chassez, je n’en serai pas ébranlée.
— Ma très chère fille, lui dit son père, soyez fidèle à votre vœu. Et s'adressant à sa femme et à ses fils : Sa résolution ne vient pas d’un caprice, mais d’un grand amour de Dieu. A partir de ce jour, que personne n'ose lui parler de mariage, et qu’on ne gêne en rien sa liberté ».
Catherine, ayant obtenu la permission de servir Dieu, suivant son inspiration, demanda une chambre séparée des autres où elle put se faire une solitude.
On lui donna une petite cave, dans le sous-sol de la maison, où la lumière n’arrivait que par une étroite fenêtre. La jeune fille s’y installa avec bonheur et y mit un crucifix devant lequel elle alluma une lampe.
Elle pouvait chanter comme Jacopone de Toi :
« Je vais m’essayer dans une religion puissante et dure. Je vais à une grande bataille, à un grand effort, à un grand labeur. O Christ, que ta force m'assiste ! Je vais aimer d'amour la croix dont l’ardeur déjà
m'embrase et demander, d’une humble voix, qu'elle me pénètre de sa folie ».
Le monde aura beau dire, il aura beau se scandaliser et protester, au nom du bon sens contre l’effrayante mortificalion des saints, l'amour se prouve par la souffrance, et ceux qui aiment Dieu héroïquement Voudront toujours le Jui prouver à leurs dépens. D'ailleurs, comme disait Catherine elle-même, rien de grand ne se fait ici-bas sans beaucoup de souffrances. Or, la sainteté est la suprême grandeur. ;
Je n’enrerai pas dans le détail des prodigieuses auslérités de Catherine de Sienne. Parmi les pénitents à feu et à sang, nul n’a exercé sur son corps des ri- &ueurs plus cruelles, nul n’a mieux pratiqué la sainte haine qu’elle appelait la voie sûre et royale.
Malgré bien des démarches, elle n’avait pu obtenir l'habit des tertiaires que saint Dominique lui avait : promis. Jamais jusque là on ne l'avait donné à une jeune fille, Mais grâce à la petite vérole qui la défigura Pour un temps, elle fut reçue dans le tiers-ordre.
Sa ferveur s'en accrut encore, Celui qu'elle aimait souriait à son ardeur, dit son pieux biographe. Il ne l'abandonna pas sur le chemin de la perfection où elle marchait avec tant de courage, et pour la diriger, il ne lui donna ni un homme, ni un ange. Lui-même voulut être son guide dans l’âpre et étroite voie.
Il lui apparaissait souvent, s’entretenait avec elle, et la traitait avec une familiarité délicieuse ; alors son âme ravie d'amour, quittait ses sens et entrait en extase. «Ces rapports surnaturels expliquent les choses étonnantes qui lui arrivèrent, sa prodigieuse abstinence, sa doctrine admirable ; ils sont l'origine, la cause de toutes ses actions, et font comprendre le merveilleux de son existence ».
«Soyez bien certain, mon Père, disait-elle à son confesseur, que rien de ce qui regarde les voies du salut ne m'a été enseigné par les hommes. C'est mon Seigneur et Maître, Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui m'a tout révélé. Il me parlait comme je vous parle maintenant à vous-même ».
Il ne sera pas inutile de citer quelmues-unes des paroles du Maîire,
Notre-Seigneur lui dit d’abord :
«Sais-tu, ma fille, ce que tr cs et ce que je suis ? Si tu apprends ces deux choses, tu seras bienheureuse ».
Oh, que cette courteparoleest grande! s’écrie le vieil historien de la sainte, que cette doctrine si simple est étendue ! qui m'en révélera les secrets et m’en fera mesurer l'infini.
Notre-Seigneur dit encore à Catherine :
. «Pense à moi. Si tu le fais, je penserai sans cesse à toi».
Je penserai à toi! Catherine aimait à se répéter ces’ paroles, qui la remplissaient de confiance et de joie. Plus tard, elle en fit le texte d’un traité sur la Providence. Quand elle voyait quelqu'un s’inquiéter : « Pourquoi vous troublez-vous ? demandait-elle, avec ce radieux sourire dont parlent ses hisloriens. Dites-moi, qu’avez-vous à faire de vous-même ?.. Laissez faire la Providence. Ille a les yeux sur VOUS ».
À partir de cette époque, jamais son union avec Jésus-Christ ne souffrit ni refroidissement, ni interruption. Jamais elle ne quiitait sa présence ; toujours elle était avec lui. La vie active, à laquelle elle fut appelée plus tard, n’affaiblit jamais cette intimité. Elle disait que l'âme fidèle s'abandonne si parfaitement et se plonge tellement en Dieu, qu'elle ne voit rien qu’en lui et ne se souvient d'elle et des créatures qu’en lui. « Elle est, disait-elle, comme plongée dans un océan dont les eaux profondes l'entourent ; elle ne saisit que ce qui est dans ces eaux, ce qui est en dehors lui est inaccessible ; elle peut bien voir les objets extérieurs qui s’y reflètent, mais elle les voit dans l’eau seulement, et tels qu'ils sont dans l’eau ».
Sa vie était à la fois exlatique et pénitente. «Cependant, tout à coup assaillie par les plus humiliantes tentations, elle se vit en même temps délaissée du ciel. Sans se décourager, elle augmenta ses Lerribles
péñitences et se réfugia dans la prière. « O la plus vile des créatures, se disait-elle, pourquoi t’attrister LAS Est-ce pour la consolation que tu as résolu de servir Dieu ? »
« Ces assauts de l'enfer se renouvelèrent avec tant de violence que se jetant contre terre, la sainte demeura longtemps prosternée, suppliant Notre-Sei- &neur de venir à son secours ».
Satisfait de sa fidélité, il vint la consoler : « — Où étiez-vous, Seigneur, lui demanda-t-elle, où étiez- Vous quand ces aflreuses tentations m'assiégeaient ?
— Dans ton cœur », répondit le Maître.
C’est vers cette époque que la sainte apprit à lire et voici comment, E'le désirait beaucoup réciter l'office divin, Un jour donc, prosternée contre Lerre, elle fit à Dieu cette prière : Seigneur, s’il vous est agréable que je sache lire, Pour réciter l'office divin et chanier vos louanges, ayez la bonté de m'apprendre ce que je ne puis apprendre seule. Si vous nc le voulez pas, que votre volonté soit faite.
Quand elle se releva, elle pouvait lire couramment et facilement toutes les écritures même les plus difficiles.
La manière dont, plus tard, elle apprit à écrire n’est Pas moins merveilleuse. Elle était à la Roccadi Tentonnano, chez une noble dame, Blanche de Salimbeni, quand, par hasard, il se trouva sous sa main, raconte Thomas de Sienne, un vase rempli de cinabre ou de minium, dont un copiste se servait pour enluminer les iniliales de certains livres.
Cédant à une inspiration divine, la sainte prit la plume de l'artiste et, quoiqu'elle n’eût jamais formé aucune lettre, elle écrivit sur une feuille de parchemin, en caractères très nets et très distincts, des vers dont voici la traduction :
« Esprit saint, venez en mon Cœur ; attirez-le à vous par votre puissance. © mon Dieu, accordez-moi la crainte et la charité, © Christ, préservez-moi de toute pensée coupable. Enflammez-moi de votre amour très doux et toute peine me sera légère. J’im-
plore votre secours, votre assistance dans tous mes besoins. Jésus amour, Jésus amour ».
Dès qu'elle sut lire, elle consacra un temps considérable à la lecture et elle acquit bientôt une admirable connaissance de l’Écriture.
Pour se délasser,elle aimait à s’entourer de fleurs et, tout en chantant des cantiques, elle en faisait de ravissants bouquets qu’elle distribuait pour exciter à l'amour de Dieu. Elle aimait surtout les roses, les violettes et les lis ; même les plus humbles fleurettes lui plaisaient ; aussi, en Italie, la coutume s’est-elle établie de célébrer sa fête par une profusion de fleurs.
Le temps de la mission publique de Catherine approchaïit ; mais avant de lui faire quitter sa cellule, Notre-Seigneur voulut célébrer avec elle ce mystique mariage qui a inspiré de grands peintres.
L'Église fait mémoire de ce céleste mariage et en 1705, le grand conseil de Sienne publia un décret, interdisant les masques, les danses et autres divertis-
sements, le dernier jour du carnaval, jour dédié aux saintes fiançailles de Catherine Bénincasa, leur séraphique compatriote.
Catherine n’avait pas vingt ans, quand, sur l’ordre de Jésus-Christ, elle quitta sa cellule pour se mêler au monde. Elle avait le secret de sa mission extraordinaire, cependant elle ne s’occupa d’abord qu'aux travaux les plus grossiers de la maison et aux œuvres de la charité la plus humble. Mais une lépreuse abandonnée et une misérable vieille cancéreuse qu’ellesoignait,reconnurent sa surhumaine charité par d’atroces calomnies et la jeune fille eut à essuyer de la part des tertiaires les plus sanglants reproches, les plus étranges humilialions.
Un soir, retirée dans sa cellule, elle pleurait sur l’infamie dont on l'avait couverte, quand Notre-Seigneur lui apparut. Il tenait à la main deux couronnes, l'une d’épines aiguës, l’autre de magnifiques pierreries, « — Ma fille, dit-il, choisis ».
Catherine saisit la couronne d'épines et l’enfonça avec force sur son front.
Dieu ne réservait pas ses faveurs pour le secret de la cellule. Souvent dans l'église, l’extase la saisissait, son visage s’illuminait, on la voyait s'élever de terre. Le peintre, André Vaänni, la vit un jour ainsi, et il esquissa à la hâte sur le mur de l'église, le portrait de la jeune fille transfigurée.
Maïs quand Dieu veut éprouver une âme, tout lui sert. Les faveurs célestes que Catherine recevait, étaient le sujet de graves discussions.
A cette triste époque, la communion fréquente n'était pas en usage. Des personnes même pieuses ne communiaient guère qu'à Pâques. La communion quotidienne de Catherine faisait crier à la présomption, à l'irrévérence, à l'hypocrisie. On traitait la jeune tertiaire d’hallucinée. Sous le prétexte que sa tenue troublait l'office divin, scandalisait les assistants, on la trainait hors de l'église, on la jetait brutalement sur le pavé où des passants avaient la lâcheté de la frapper du pied. Mais le temps approchait où ses concitoyens allaient voir en Catherine autre chose qu’une hallucinée et une hypocrite.
La peste qui avait si cruellement sévi en 1347, éclata de nouveau à Sienne.
L'épouvante fut générale et, comme toujours, les riches s’enfuirent au loin, abandonnant les pauvres aux horreurs du fléau. Jeunes et vieux étaient également atteints et souvent succombaient en quelques heures. D’après les chroniques du temps, dans certaines rues, il ne restait plus personne de vivant pour répondre lorsque le char funèbre passait pour emporter les morts. Parfois, en rendant aux morts les derniers devoirs, le prêtre et les porteurs Succombaient et l’on s’empressait de les enterrer dans la même fosse. Les amis, les parents, redoutaient de se rencontrer et se saluaient de loin.
Mais Catherine ne connaissait ni les terreurs, ni les faiblesses de la nature et l’héroïsme qu'elle déploya sur ce théâtre de désolation lui conquit le respect de tous.
Toujours aux endroits les plus infectés de la ville, elle se fit l’infatigable servante des malades les plus abandonnés.
Lorsqu'on lui exprimait l’admiration que son courage inspirait, elle répondait avec un sourire : « Ah ! si l’on savait comme il est doux de souffrir pour Dieu, on rechercherait comme une bonne fortune les occasions d’endurer quelque chose pour son amour ».
La peste cessa, mais l’héroïque charité de Catherine avait triomphé de Lous les préjugés, de toutes les calomnies. On ne l’appella plus que /a sainte, et le renom de ses vertus, dit Caffarini, comme un délicat parfum pénétra jusque dans les villes les plus reculées de l'Italie.
Et alors, pour la fille du teinturier de Sienne, commença cette vie extraordinaire, sans précédents, dont j'ai parlé.
Comment une jeune fille sans naissance, sans lettres a-t-elle pu exercer, sur la société et sur l'Église, une action si puissante ? Comment est-elle devenue l'arbitre des peuples, la conseillère des grands, le guide inspiré des Papes ?
Problème insoluble pour ceux qui n’admeltent pas le surnaturel.
Jamais Catherine ne posa en femme politique; quoiqu’elle eût le don de l’éloquence qui subjugue et entraîne, jamais elle ne harangua les foules. Mais elle ne put se refuser à ses malheureux concitoyens qui vinrent la chercher dans son humble cellule, car elle avait la parfaite, la sublime charité, et la faim divine de la paix.
C'était l’époque la plus tourmentée, la plus douloureuse du moyen-âge italien.
Dans cette brillante Italie, patri: de la poésie et des arts, on ne se:nblait plus vivre : ur se haïr, pour s’entre-tuer, Les cruelles g 77 Guelfes et des Gibelins ensanglantaient to oure vetie malheureuse terre et, entre les nobles, les :,0:'rgeois et le petit peu-
ple, la lutte recommençait sans cesse plus acharnée, plus féroce. La tyrannie des grands et l'envie des petits avaient rendu tout 8ouvernement impossible,
Du haut en bas de la péninsule, l'anarchie triomphait.
«Ta prévoyance est bien subiile, disait Dante à Florence, maïs ce que tu as filé en octobre ne peut durer jusqu’à la mi-novembre »,
Dans ces glorieuses cités, dont l’histoire vaut celle des grands empires, au conseil de la commune comme sur la place publique, les citoyens se dévoraient. C’étaient, dans tous les 8ouvernements, les mêmes dis- Cordes, et les clameurs de ces divisions intes!ines ré- Veillaient toujours la sanglante émeute dans les rues.
De nos jours, on ne Saurait se faire une idée de la force, de la ténacité des haïines de famille à cette époque. Il n’était pas rare de voir un mourant léguer solennellement sa haine à ses fils, exiger d’eux de criminels serments. Ces serments de vengeance homicide se transmettaient souvent de généralion en généralion. Le faux point d'honneur flétrissait l’homme qui épargnait son ennemi. En pardonnant, un gentilhomme aurait cru souiller à jamais son blason. Ce venin mortel de la haïne gagnait jusqu’à l'âme des prêtres.
L'Église a vu des jours plus sombres, plus mauvais que ceux qu’elle traverse aujourd’hui, elle a été plus cruellement éprouvée, Aujourd’hui, ses malheurs lui viennent de ses ennemis. Au XIV° siècle, la cause de ses malheurs, elle l'avait en elle-même. Le sel de la terre s'était affadi, La jus'ice, la pudeur, la charité avaient déserté le Sanctuaire et, dans son amère douleur, la sainte s'écriait €
«Je vois la reli mort... je vois les t
« Jamais l’Églis
» Nous voyons de nos Yeux misérables, la sainte
Église, la douce Épouse toute pâle, toute démembrée».
Savonarole, cent vingt ans après, n’eut pas de cris plus énergiques, plus éloquents.
Catherine avait la vue surnaturelle des maux de l'Église, et cette vue terrible la faisait sécher de douleur.
« Je meurs toute vivante, écrivait-elle, et je demande la mort à mon Créateur pour ne plus voir cette grande ruine. Servons nous de la prière. Crions miséricorde à Dieu par les mérites du sang de son Fils ».
» J'ai une soif ardente, disait-elle, du bonheur du monde entier et de la réforme de l’Église. Pour l’obtenir, je donnerais avec joie non seulement mon sang, mais jusqu’à la moëlle de mes os ».
« Mais, ajoutait-elle, ce sont les ministres de l'Église qui ont besoin d’être réformés, non l'Église. L'Église donne la force et la lumière, personne ne peut l'affaiblir, l’obscurcir en elle-même. Elle donne la vie et il y a tant de vie en elle que personne ne peut la tuer. L'Église ne peut périr, car elle est fondée sur la pierre vive, le Christ, le doux Jésus. L'Église est fondée sur l'amour ; elle est l'amour même ».
Passionnée pour l’Église, Catherine l'était aussi pour sa patrie.
A cette belle Italie dévorée par la guerre civile, Pétrarque, en son divin langage, avait longtemps crié en vain : « La paix ! la paix | la paix »!
Plus heureuse que le grand poëte, la sainte vit souvent le feu de la haine s’éteiidre sous sa parole,
Mais l'ange de la paix savait faire entendre au besoin les plus âpres vérités. Étrangère à toute crainte, à toute faiblesse, elle osail écrire aux premiers magistrats de Sienne, à ces magnifiques seigneurs, défenseurs du peuple qui, une fois au pouvoir, ne songeaient qu’à assouvir leurs haines et à remplir leurs coffres : « Le magistrat qui ne s'occupe que de ses affaires personnelles, n’observe pas la justice, il la viole de mille façons. Ce malheureux qui doit gouverner la ville et qui ne se gouverne pas lui-même, ne s’in-
quiète pas de voir dépouiller les pauvres. Il se laisse Corrompre par les hommes, quelquefois, pour de l'argent, il méconnait les droits des pauvres, il donne raison à qui n’a pas raison ».
La magnifique et sévère remonirance se termine Par ces mots : « Vous n'êtes pas
glante Italie du XIVe siècle, il fait bon entendre cette fière parole des saints, cette parole qui ose dire la vérité à ceux qui font tout trembler.
Alors régnait à Milan, Barnabo Visconti, tyran athée et cruel, que ses talents militaires avaient rendu puissant.
Excommunié Pour ses forfaits, Barnabo Visconti avait élé renconirer, sur le pont de Lambri, le légat porteur de la bulle d'excommunication et, rendant la lettre pontificale au légat : « Abbé, dit-il, avale cela ou je te fais jeter en bas du pont ».
L'évêque avala le parchemin.
Le seigneur de Milan faisait nourrir ses cinq mille chiens de chasse dans les monastères ; quand il ne trouvait pas ses chiens en bon état,ceux qui enavaient le soin étaient, par ses ordres, cruellement fouettés.
Deux religieux osèrent lui reprocher ses crimes, il les fit brûler vifs.
Se voyant menacé Par une ligue puissante, formée conire lui par le pape, Barnabo Visconti, voulut se concilier les bonnes grâces de la Beata Papolana, si grand était son prestige.
Mais à cet orgueilleux tyran qui ne craignait pas de dire : « Je suis Pape, empereur et roi dans mon territoire ; Dieu lui-même n'y pourrait pas faire ce que je ne voudrais pas », la sainte écrivit $
« Le maître du monde entier doit reconnaître son néant, car il est sujet à la mort, comme la plus vile créature. Les folles jouissances du monde passent pour lui comme pour les autres, et il ne peut empêcher
que la vie, la santé, toutes les choses créées disparaissent comme le vent. Toute la puissance que nous avons ici-bas ne doit pas nous faire croire puissants. Ne croyez pas, parce que le Christ semble ne rien voir en cette vie, qu’il ne sévira pas dans la vie future. Lorsque notre âme quiltera notre corps, nous apprendrons alors, pour notre malheur, qu'il a tout vu ».
Sous prétexte de réformer les ministres de l'Église, Barnabo Visconti les emprisonnait et les dépouillait de leurs biens. Catherine lui dit :
« Dieu ne veut pas que vous et les autres, vous vous fassiez justiciers de ses ministres : il s’en réserve le droit et l’a confié à son Vicaire. Si son Vicaire ne l’exerce pas (il doit le faire et il fait mal, s’il ne l’exerce pas), nous devons attendre humblement la sentence et la punition du Souverain Juge, du Dieu éternel. Conservez en paix vos villes, punissez vos sujets quand ils commettent quelque crime, mais ne jugez pas ceux
qui sont les ministres du glorieux et précieux Sang ».
Catherine avait reçu à Pise l'insigne faveur des stigmates, Dans son cœur dilaté par l'amour, on sentait une compassion immense, inépuisable, Aussi partout les malheureux se pressaient autour d’elle : «J'ai vu souvent, dit le P. Raymond, des milliers d'hommes et de femmes accourir du sommet des montagnes et des pays environnants, comme si une trompette mystérieuse les appelait. Ils venaient la voir et l'entendre.
On s’agenouillait devant elle, on lui prodiguait les marques les plus extraordinaires de respect, mais elle ne s’en apercevait même pas. Elle était tout entière aux souffrances de ceux qui l’approchaient, tout entière aux maux de sa patrie et de l'Église et ces maux allaient toujours s’aggravant.
Des compagnies épouvantables de brigands à la solde de toutes les ambitions ravageaient l'Italie, ne laissant que des ruines sur leur chemin. Rome, dé-
laissée du pape et dérhirée par les factions, ne comptait plus que dix-sept mille habitants.
Florence, exaspérée par les excès des mauvais gou- Verneurs et des mauvais pasteurs, avait levé la bannière rouge où élait écrit en lettres d'argent le mot Libertas et quaire-vingts villes l’imitèrent dans sa révolte contre le Saint-Siège.
À Florence, la révolu:ion tourna, dès le premier jour, en véritable jacquerie. Le nonce apostolique fut promené sur une charrette, écorché vif au milieu des huées de la Populace. Les bourreaux jetèrent aux chiens les lambeaux de sa chair et finirent par l’enterrer, quand il respirait encore.
À ces atrcriiés, Grégoire XI, entraîné par les cardinaux fran is, riposta par un coup de foudre, le plus terrible qu’un Pape ait jamais lancé.
Il frappa d’interdit et mit hors de la loi chrétienne la personne et les biens des Florentins.
Ceux-ci, atterrés, envoyèrent une ambassade à Catherine, la priant de s’interposer entre Grégoire XI et Florence.
Catherine ne pouvait refuser — les dernières horreurs menaçÇaient l'Italie — et la sainte se mit en route pour Avignon.
Le 18 juin 1376, vers le soir, elle arrivait à Avignon. Sa célébrité était grande, mais que la puissante, l’orgueilleuse Florence eût choisi pour médiatrice la fille d'un teinturier de Sienne, n’en restait pas moins fort étrange. Aussi la curiosité était fort excitée et une foule énorme se porta à sa rencontre.
Elle soutint tous les regards, sans embarras, et traversant humblement les rues, se rendit au palais des papes.
Grégoire XI (Pierre Roger de Beaufort - Turenne), la reçut avec la plus grande distinction, entouré des cardinaux et de toute sa cour. Ilne croyait pas à la sincérité des Florentins, mais si touchantes furent les prières de la sainte, qu’il lui dit dès la première entrevue :
«— Afin de vous prouver que je veux la paix, j'en
remets la négociation entre vos mains. Je vous demande seulement de sauvegarder l'honneur de l'Église ».
Grégoire eut avec elle bien des entretiens intimes. Cette femme, qui avait les vues d’un grand polilique, croyait que le plus sûr moyen de pacifier l'Italie, c'était de faire prêcher une croisade générale contre les Turcs, alors si redoutables. Aux premiers mots qu’elle dit à ce sujet, le Pape l’interrompit :
«— Il faudrait d'abord établir la paix entre les chrétiens... ensuite nous pourrons ordonner la guerre sainte.
— Mais, Très Saint Père, répondit-elle, y a-t-il un meilleur moyen de pacifier les chrétiens que la Croisade ? Ces hommes d'armes si passionnés pour la guerre, toujours prêts à fomenter les divisions, se croiseraient volontiers contre les infidèles. Il yen a très peu d'assez méchants pour refuser de racheter ainsi leurs péchés. Les guerres fratricides cesseraient. Oter les tisons, c’est éteindre le feu ».
Rien n’était plus sage, plus pratique. Malheureusement les hommes d'état de ce temps, ne le comprirent point.
Catherine s'était juré d'obtenir le retour du siège apostolique à Rome, Elle voulait que le pape délivrât l'Italie de ses lieutenants. Elle voulait qu'il prît en maître le gouvernement du domaine pontifical, qu’il commençât en vrai pasteur la réforme de l'Église, des cardinaux et des prélats italiens en première ligne. Elle ne craignait pas de reprocher au chef de l'Église sa timidité, son excès de douceur.
Grégoire XI avait été élu le 30 décembre 1370, à l’âge de trente-huit ans. Ilétait instruit, sa vie avait toujours été très pure, très régulière. Timide de caractère, fort délicat de santé, il avait pour ses parents une tendresse enfantine.
L'humble tertiaire inspirait à Grégoire XI une singulière vénération. Il admirait son indifférence absolue pour les spiendeurs qui l’environnaient, la francrise ivec laquelle elle s'exprimait sur les hommes et
les choses de la cour d'Avignon. Il s’entretenait souvent avec elle, la consultait, et la conduisit en plein consistoire.
La confiance dont le pape l’honorait ne tarda pas à inquiéter vivement la cour pontificale. Et cette jeune fille, qui devait trancher l’éternelle question romaine, vit son action entravée par toutes sortes d’intrigues, d’hostilités. Comme plus tard les juges de Jeanne d’Are, les prélats français la tentaient dans sa foi. Ils la poursuivaient avec leurs interrogatoires perfides sur les subtilités de la théologie jusqu’au fond de sa cellule.
Si grande, si visible était l’influence de Catherine sur Grégoire XI que le roi de France s’en alarma. Pour retenir le Pape sur les bords du Rhône, il lui députa son frère, le duc d'Anjou.
Mais Catherine parlait avec une autorité souveraine.
« O doux Christ de la terre, disait-elle au jeune pontife, vous êtes le vrai Père et Pasteur ; il faut retourner au plus vite à la ville que vous tenez des apôtres Pierre et Paul Vous savez qu'en prenant l’Église pour épouse, vous vous êtes engagé à affronter pour el!e tous les périls. Ne craignez rien des vents furieux qui se sont élevés. Ne craignez rien de ces enfants dénaturés qui se sont révoltés contre vous... N'écoutez nas ces démons incarnés qui mettent tout en œuvre pour vous retenir ici. Allez, ô Évêque de Rome, allez à votre épouse qui vous attend pâle et mourante. Allez sans tarder ou craignez la colère et les jugements de Dieu. Je vous le dis au nom de Jésus crucifié ».
La parole inspirée de la vierge de Sienne séduisait et violentait l’âme faible mais noble de Grégoire.
Il avait beaucoup réfléchi aux maux de l'Église ; il voyait dans le retour à Rome une solution à bien des difficultés et là-dessus les avertissements de tous genres ne lui avaient pas manqué.
Quelques jours après son sacre, comme Grégoire XI reprochait à un évêque de sa cour de ne pas résider dans son diocèse :
«— Très Saint Père, répondit celui-ci, pourquoi l'évêque de Rome ne réside-t-il pas dans son diocèse ?... Nous résiderons tous quand l’évêque de Rome résidera ».
Cette réponse hardie avait troublé le pape. A plusieurs reprises, il avait solennellement annoncé que les intérêts de l’Église lui faisaient un devoir de retourner à Rome. Mais comme chacun sait, la décision du jugement est bien plus facile que la décision de la volonté. Le timide pontife n’osait entreprendre ce que son prédécesseur n’avait pas eu le courage d’achever. Devant ce calvaire qu'Urbain V n'avait pu gravir jusqu’au haut, il sentait défaillir son cœur. Les visions menaçantes de sainte Brigitte mourante l’avaient effrayé sans lui donnerla force qui lui manquait.
Mais ce qu’il redoutai!, ce Français d’une santé si délicate, ce n’était ni le climat malsain de Rome, ni le stylet des assassins, ni le poison dont était mort, disait-on, Benoît XI. Ce qu’il redoutait, c'était la douleur des adieux, la rupture des mille liens qui l’attachaient à sa patrie. Les supplications de sa famille lui déchiraient le cœur.
Il ressentait aussi cet effroi qui fait reculer les timides devant une résolution très grave, irrévocable.
Certes les Italiens avaient tout fait pour rendre le séjour à Rome impossible aux papes, mais ce fut en vain que les cardinaux, dans leurs inquiétudes intéressées, évoquèrent les tragiques souvenirs : Grégoire croyait que le Christ lui parlait par sa servante Catherine.
Un jour, après sa messe, le doux et pâle pontife fit mander la jeune fille et lui dit avec une émotion solennelle :
« — Dois-je m’en aller à Rome ?
Catherine s’excusa de répondre, disant qu'il ne convenait pas à une pauvre petite femme comme elle, de donner des conseils au chef de l’Église.
» — Je ne vous demande pas des conseils, continua le pape. Je vous ai fait venir Pour que vous me fassiez connaître la volonté de Dieu.
Catherine arrêta sur lui son regard pénétrant et répondit simplement :
» — Très Saint Père, nul ne connaît mieux que vous la volonté de Dieu, car il y a longtemps que Votre Sainteté a fait le vœu de retourner à Rome ».
Le pape avait en effet fait ce vœu et ne s’en était jamais ouvert à personne. Cette preuve de pénétration surnaturelle acheva de le décider.
Le 13 septembre 1376, les portes du palais pontifical s’ouvrirent tout à coup.
Suivi de quinze cardinaux, le pape s’apprêtait à descendre vers le Rhône où une galère l’attendait, quand son vieux père accourut tout en larmes, poussant des cris déchirants. Tusque-là, il n'avait point voulu croire au départ. Transporté de douleur, il
s’étendit sur le seuil en aisant à son fils :
«— Vous passerez d’abord sur mon corps.
— Dieu a dit : « Tu marcheras sur l'aspic et le ba- » silic ; tu fouleras aux pieds ie lion et le dragon », répondit Grégoire et il passa ».
La mule qu’on lui présenta se cabra et refusa son cavalier, ce qui parut de mauvais augure,
Avignon aimait les papes. On s'était promis de retenir Grégoire au prix même d’une éineute. Cependant, la foule s’ouvrit. Dominée par une impression irrésistible, elle laissa la voie libre à l'Église romaine retournant à la ville éternelle.
Dans la rade de Marseille, vingt galères attendaient à l'ancre, commandées par le grand maître de l’ordre de saint Jean de Jérusalem
En sortant du port, la flotte fut assaillie par une tempête effroyable. Une vague emporla l’évêque de Luni. On mit seize jours pour se rendre à Gênes.
Le pape y débarqua, brisé de souffrances. Ses courlisans et ses cardinaux le pressaient de rebrousser
chemin. Les plus sinistres rumeurs lui arrivaient de Rome où les émissaires de la révolution s’agitaient à son approche,
Heureusement, Catherine venait d'arriver à Gênes par voie de terre.
Dans la crainte de mécontenter son entourage, le pape n'osa pas la mander auprès de lui. Sa souveraine dignité ne lui permettait point de se mêler à la multitude qui entourait la sainte tout le long du jour. Pourtant, se sentant faiblir, il voulut la revoir, et vêtu en simple ecclésias'ique, il se rendit la nuit dans la maison où elle logeait.
La Beata Papolana, reconnaissant le pape qui entrait dans sa chambre, se pros!erna à ses pieds. Mais comme loujcurs elle lui parla avec une autorité étrange. Il faudrait remonter aux prophètes de l’ancienne loi, pour trouver l'exemple d'une parole plus libre, plus énergique.
Grégoire sortit réconforté et fortifié. Il reprit la mer. La tempête sévit plus terrible encore. Il fallut débarquer le cardinal de Narbonne qui mourut à terre. La vie du pape fut plusieurs fois en danger. Jamais traversée ne fut plus lente, plus orageuse,.
Enfin, le 16 janvier à la nuit tombante, la galère du pape jeta l'ancre au milieu du Tibre, dans le voisinage de la basilique de Saint Paul, et le peuple accourut avec des lumières pour apercevoir dans les ténèbres la barque de Pierre.
Au lever du soleil, Grégoire débarqua et le cortège se mit en route.
La joie du peuple jetait dans l'étonnement le pape et son escorte. Cette joie, qui devait durer si peu, se manifestait par des acclamations délirantes, par des danses impélueuses. Les mille voix de la foule, le son des cloches, l’allégresse des instruments de musique remplissait l'air. Les femmes, montées sur les terrasses des maisons, lançaient des fleurs sur le passage du pontife. Ce fut seulement vers le soir que le cortège arriva à Saint-Pierre. La grande place était magnifiquement illuminée. Grégoire traversa la subli-
me basilique où dix-huit mille lampes brûlaient et, ouvrant les bras, se prosterna sur le tombeau du pécheur.
Catherine avait modestement regagné sa ville natale. Elle n’assista donc pas à l'entrée triomphale du Pontife. Cependant, dans l’une des fresques du Vatican, Raphaël a représenté la vierge de Sienne aux côtés de Grégoire XI et cette fresque qui suffirait à immortaliser le retour de la Papauté esi, en un sens, d'une rigoureuse vérité historique. Le retour d’Avignon fut vraiment l’œuvre de Catherine.
Rentrée dans sa pauvre demeure, la sainte reprit ses occupations ordinaires. De ses mains honorées des stigmates sacrés, elle ne dédaignait pas de faire la lessive, de pétrir le pain, de préparer les repas, ni de rendre aux malades les plus humbles services.
Florence s'étant de nouveau révoltée, Grégoire XI y envoya Catherine. Reçue avec enthousiasme par les partisans de la paix, elle courut pourtant les plus grands dangers.
Les factieux, fous de rage, la cherchèrent pour la tuer. Sa tranquille assurance devant les épées levées sur sa tête lui sauva la vie et elle fit rentrer Florence dans l’obéissance. La sainte ramena également dans le devoir les populations de Lucques, de Sienne, d'Arezzo et de plusieurs autres villes des états du pape.
Catherine avait dans le S 1g du Christ une confiance ardente, profonde, absolument sans bornes. Aucun saint ne l’a jamais dépassée dans le culte spécial qu'elle rendait à ce sang adorable, prix de notre rédemption.
« Ce Sang, disait-elle, a été répandu avec un si grand feu d'amour, qu'il devrait attirer à lui tous les cœurs. O précieux et glorieux Sang de l'Agneau immolé, vous êtes devenu pour nous un bain... Pourquoi craindrions-nous ? quelle comparaison possible y a-t-il entre nos iniquités et la valeur infinie de ce Sang qui a
été répandu pour les expier ?.. C'est dans ce Sang que se lavent les souillures de nos âmes, c’est dans ce Sang que l’âme trouve la beauté ; l'âme doit donc s'y plonger ».
« Pauvres misérables chrétiens que nous sommes, écrivait encore l’admirable Sainte, pourquoi notre cœur si froid, si plein d’amour-propre, ne s’appliquet-il pas à contempler cet adorable feu d’amour qui s'échappe des plaies du Sauveur ?.. Qui sera assez aveugle, assez insensible, pour ne pas prendre le vase de son cœur et pour ne pas aller avec amour au côté de Jésus crucifié, d'où ce Sang coula en abondance. Dans ce Sang vous trouverez la miséricorde, dans ce Sang le feu, dans ce Sang la compassion. C’est le Sang qui expie nos fautes, le Sang qui détruit notre dureté, le Sang qui rend douces les choses amères et légers les pesants fardeaux ».
« Que rien ne vous paraisse dur, écrit-elle à l’un de ses disciples, tout s’adoucit dans le Précieux Sang... Pourquoi ne pas considérer le Sang répandu avec tant d’ardeur, tant d’amour, pour accompiir les ordres que le Père a donnés à son Fils unique ? Le doux Jésus n’a pas discuté la volonté du Pére et «es convenances. Il n’a pas dit : « Mon Père, trouvez-moi un moyen qui » m'épargne les souffrances et je vous obéirair. Non seulement il ne l’a pas dit, mais, transporté, enivré d'amour, il a couru à la mort honteuse de la croix. Son Sang, il l’a donné pour tous et il a pleuré sur l’aveuglement de ceux qui n’en voudraient point profiter, car il nous aime d’un amour ineffable. S'il ne nous avait pas tant aimés, il n’aurait pas payé pour nous un si grand prix *.
Trois siècles avant Marguerite-Marie, elle écrivait : « Dans son côté ouvert, découvrez l'amour de son cœur, car tout ce que Jésus-Christ a fait pour nous lui a été inspiré par l’amour de son cœur. Allons au grand refuge de sa charité, à la plaie de son côté blessé où il nous révélera Le secret de son cœur et nous fera comprendre que les souffrances de sa Passion, nécessairement finies, ne lui ont pas permis de nous prouver
Suu amour autant qu'il désirait nous le manifester. Approchez vos lèvres du côté entr'ouvert du Fils de Dieu, c’est de cette blessure que jaillissent le feu de la charité et le Sang qui efface tous nos péchés. L'âme qui s’y réfugie et qui coniemple ce cœur entr'ouvert par l'amour devient semblable à J ésus, car se voyant tant aimée, elle ne peut se défendre d'aimer à son tour ».
« Le Dialogue et les lettres de sainte Catherine sont, au jugement des meilleurs critiques, écrits dans l’ilalien le plus pur. Les académies savan!es les ont classés parmi les Testa di lingua ou ouvrages classiques, et la fille de l’humble teinturier de Sienne se place parmi les gloires littéraires de son pays, à côté de Pétrarque et de Boccace ».
D’après la bulle de canonisation, personne n’approcha jamais Catherine sans devenir plus sage et meilleure,
La joie jaillissait de son cœur comme d’une source inlarissable. Jamais elle ne disait une parole inu'ile.
Elle avait appris de Dieu lui-même que nul ne peut atteindre la perfection et acquérir une véritable vertu, sinon par le moyen d’une humble, fidèle et persévérante prière.
Qui pourrait dire avec quelle passion elle se livrait à ce saint exercice? «Son cœur semblait déchiré et mis en pièces par la ferveur de ses supplications. Une sueur abondante inondaïit tous ses membres. Sa prière était si fervente qu'une heure d’oraison affaiblissait plus son corps que deux jours entiers d’exercice spirituels continus n’eussent épuisé d’autres personnes ».
Combien de fois, dit l’un de ses disciples, ne l’ai-je Pas vue prosternée contre terre, prier pour les pécheurs dans une sorte d’agonie !
Mais sa prière la plus douloureuse, la plus intense fut toujours pour |’ glise de Dieu.
Grégoire XI mourut le 27 mars 1378, après quator-
ze mois de séjour en Italie. Huit jours auparavant, il avait dicté une bulle pour faciliter l'élection de son successeur. Il voulait que cette élection fut aussi promp'e que possible. Le conclave s’ouvrit au lendemain des funérailles du pape. Le peuple se porta autour du Vatican, demandant avec des menaces et des cris furieux un pape romain. Cependant Barthelemi Prignano, archevêque de Bari, fut élu à l’unanimi!é des suffrages.
Il s’en suivit une émeute, les cardinaux furent en grand péril, mais le calme se rétablit vite et le lendemain, jour de Pâques, on procéda solennellement à l'intronisa'ion du nouveau pape, qui prit le nom d’ Urbain VI.
C'était un homme d'une grande science, d’une austérité encore plus grande. Il avait en horreur le faste et la simonie. On attendait beaucoup de son zèle pour la réforme de l'Église. Malheureusement, cette œuvre si sainte, si nécessaire, il eut le tort de l’entreprendre avec trop de raideur.
Effrayés des sévères réformes qu'il voulait leur imposer, les cardinaux, sous le prétexte de fuir les chaleurs de Rome, se re!irèrent à Agnani, et après s'être assurés de l’appui d’une armée, ils déclarèrent nulle l'élection d’Urbain et élurent un an!ipape, qui prit le nom de Clément VII.
Le grand schisme d'Occident était consommé.
Seul le vieux cardinal de Saint Pierre resta fidèle à Urbain. En mourant, il prit solennellement Dieu à témoin que l'élection d’Urbain avait été libre et légitime.
Jamais l'Église n’était tombée dans une détresse plus profonde. Le pape créa vingt cardinaux nouveaux et, dans son angoisse, appela Catherine auprès de lui.
Aussitôt l’ordre du pape reçu, la sainte se mit en route avec une suite nombreuse. Ceux qui l’accompagnaient, dit l’un de ses historiens, se firent avec bonheur les pauvres de la divine Providence, et de grands seigneurs suivirent, à pied et en mendiant, la fille du teinturier de Sienne.
Grande fut sa joie en arrivant à Rome, en foulant celte terre arrosée du sang des martyrs. Elle sentait, disai'-elle, ce sang bouillir encore et l’inviter à souffrir Pour la gloire de Dieu et pour la sainte Église.
Le pape réunit les cardinaux et exigea que Catherine leur adressât la parole, ce qu'elle fit avec une admirable éloquence, les exhortant au courage et leur rappelant que la Providence, qui veille sur tous, veille surtout sur ceux qui souffrent pour l'Église.
Ravi de son discours, Urbain s’écria devant tous les cardinaux :
«Voyez-vous comme nous sommes méprisables de céder à la crainte. En vérité, cette petite femme nous fait honte. La faiblesse de son sexe devrait la rendre timide et voilà, au contraire, que c’est elle qui nous encourage. Qu'a donc à craindre le Vicaire de Jésus-Christ, ajouta le pontife, quand même le monde entier serait ligué contre lui? Le Christ n'est-il pas plus puissant que le monde ? Or, il ne peut jamais abandonner son Église »,
Catherine admirait le zèle et le courage d’Urbain, mais l'excellence de ses inten‘ions ne l'empêchait pas de déplorer la violence de son caractère qui rendit souvent inutiles ses meilleurs efforts. Elle ne cessait de lui recommander la douceur et la patience.
Cependant Clément VII se préparait à soutenir son élection par la force des armes, Après avoir pris à sa solde les terribles bandes qu’il s'était attachées par le pillage de l'Italie, il vint meitre le siège devant Rome.
Catherine déplorait amèrement la nécessité où se trouvait le pape de tirer le glaive pour la défense des droits de l'Église, mais quand le recours aux armes fut devenu inévitable, elle eut pour les combattants les plus nobles encouragements.
On attribua à ses prières la vicioire remportée par les partisans d’Urbain.
Presque tous les souverains s'étaient déclarés en faveur de l'anti-pape. Catherine déploya une activité merveilleuse pour les ramener à l'obédience d'Ur-
bain. Sa lettre au roi de France cs. admirable de clarté et de force.
Pour comble de malheur, les Romains, travaillés par les émissaires de l’anti-pape, se révoltéren: contre Urbain. Le feu de la sédi'ion augmentant, on parla ouvertement de le mettre à mori.
Qui pourraii dire la douleur de Catherine quand elle apprit la révolte des Romains. les menaces proférées contre le Vicaire de Jésus-Chris' ? Qui pourrait dire avec quelle ardeur elle supplia le Dieu iout-puissant d'empêcher un tel forfait ?
«Un dimanche qu’elle priait dans la basilique des » saints apôtres, Catherine éprouva une mysiérieuse » souffrance, terrible agonie dont les effe's se firent » sentir tout le temps qü'eile vécut encore. Non seu- » lement elle vit, mais elle sentit la barque de l'Église, »la Navicella peser sur ses épaules. Écrasée par le » Lerrible fardeau, elle tomba défailian’e sur le sol et, » en même temps, elle comprit qu'il lui fallait mourir » pour l’Église ».
Cependant le feu de la sédition gagnai: loujours. Averii que des forcenés avaient forcé les pories de son palais et le cherchaien: pour le tuer, Urbain VI revêtit les ornements pontificaux, mi: la tiare sur sa tête, s’assit sur le trône ct aitendit avez calme les assassins.
Ces misérables, en l’apercevant, furent saisis d’un respect invincible. Ils se retirèrent sans lui faire aucun mal. La prière de Catherine avait sauvé le Pape.
A parlir de ce momen!, la révol!e s'apaisa ; mais la sainte, qui s'était offerte en vic'ime, fu‘ accablée dans son corps et dans son âme d'indicibles souffrances.
C'est à Rome, près du Lombeau de saint Pierre, qu’elle allait mourir.
Sentant sa fin approcher, elle réunit ses disciples et leur dit : Mes enfants, ne vous relâchez jamais dans
Vos vœux pour la réforme et pour la prospéri'é de la sainte Église. Offrez sans cesse des larmes brûlan'es, d’humbles et con!inuelles supplicalions devant Dieu, pour cette douce Épouse du Christ et pour le pape Urbain, le Vicaire de J ésus-Christ.
Une dernière fois,
« Pour l'amour de cissez un peu les mo ture fait naî.re en v
ignorante pelite
vous et pour la
veilles, dans une persévérante prière,
» Quand je quitterai ce corps, dit-elle à ceux qui l'eniouraient, tenez Pour cer ain que j'aurai donné ma vie pour l'Église, — ce qui es. un bien glorieux privilège.
Couchée sur la planche qui lui servait de lit et plus semblable à un specire qu'à une créature vivante, Catherine attendi. paisiblement sa mort.
«Mon vœu suprême, dit-elle à ses disciples en pleurs, c'est que vous reconnaissiez Urbain VI Pour le véritable Pontife et le Vicaire du Christ sur terre. m'en vais de ce monde i
La littérature et les arts ont célébré à l’envi cette glorieuse plébéienne e! l'Église l’a choisie Pour seconde patronne de Rome.
Le souvenir de Catherine de Sienne flotte encore Partout dans l'air si doux de sa ville natale, Là, elle esl vraiment reine, (oujours vivan e, loujours aimée. Même les pe i.s enfan s Saveni que la maison de la Beaia Papolona se cache dans la sirada de l'Oca,
Cette humble maison est l’un des sanctuaires les plus vénérés de la ci.é. Au-dessus de la por'e, on lit en lettres d'or ceile inscrip ion : Sponsæ Christi Catharinæ domus.
Son père se nommait Gaspard de Flores ; sa mère Marie d’Oliva. Tous deux é!aient d’origine espagnole e! Rose naquit à Lima, en 1586.
À cette époque, la capi ale du pays de l'or s’appelait la cité des Rois. Pizarre l'avait fondée en 1535, Pour remplacer Cuzco, la ville sacrée des Fils du Soleil.
Le si e choisi par le terrible Espagnol es: l’un des plus grands, des plus doux qu'on puisse rêver, e! grâce au voisinage de la mer, la chaleur à Lima n'a rien d’accablant. Aussi, malgré la fréquence des tremblements de terre, la jeune ville s’é'ai! rapidement développée. A la fin du XVIe siècle elle é ai fabuleusement riche. Mais tous les trésors tirés du Pérou n'avaient fait qu’enflammer la cupidi.é des vainqueurs.
La cupidité es', d'après saint Paul, la racine de tous nos maux. Celte racine avait produit d’horribles frui's dans la Nouvelle-Espagne.
Malgré les ordres de la cour, malgré les effor's des missionnaires et de quelques magis ra's in ègres, les na'urels du pays étaient par'out asservis, exploi és, pressurés jusqu'aux moëlles.
Des exac!ions mons rueuses, des cruau'és sans nom criaieni sans cesse vengeance au ciel, et l’or tan: convoilé, l’or qui coûtait la vie à des milliers el des milliers d’Indiens, nourrissail parmi les Espagnols un orgueil, un fas.e, un sensualisme effréné.
Or, quand un tel poids d’iniquités pèse sur une ter-
Ce Dre
re, il y faut des saints, des victimes choisis d’expia!ion.
«La réversibilité des douleurs de l'innocence au profit des coupables est un dogme universel et aussi ancien que le monde (*) » et la première sainte canonisée de l'Amérique avait la mission de satisfaire à l'éternelle, à l’inéluctable jus'ice.
Belle comme le jour, pure comme les anges, elle a été pénitente à feu ct à sang. Un aïiguillon céleste la poussait à s'associer à la Passion du Christ ; elle voulut en resseniir nuit et jour toutes les douleurs et sa courie vie heur!e rudemen: la Pauvre sagesse humaine, mais comme a di: un grand poëte: La plus sublime générosité, c’es: d’expier pour autrui.
Dès son enfance, Rose apparaît marquée du signe des êtres de propitiation. Encore au berceau elle endura avec un courage héroïque des maux cruels, de douloureuses opéra:ions chirurgicales. Jamais on ne la vit pleurer, sauf une fois qu. sa mère fière de sa beauté, voulut la faire admirer.
Elle était toute charmante, disent ses biographes, mais sérieuse, réfléchie, elle ne jouait point comme les autres enfan's et on la voyait avec étonnement passer des heures et des heures à contempler une image de Jésus couronné d’épines qui se trouvait dans la maison.
La tendresse passionnée que ses petites compagnes témoignaient à leurs poupées lui répugnait, lui semblait une sorte d’idolâtrie, et dans une réunion d’enfants, il lui arriva un jour de dire que cette tendresse était peut-être inspirée par le mauvais esprit.
On se moqua d'elle, et l'un de ses jeunes frères lui jeta de la poussiére sur la Lête. Rose avait horreur de la malpropreté, elle regarda avec chagrin sa chevelure salie,
« Va, lui dit son frère, ta chevelure dont tu es si fière ne plaît aucunement à Dieu, et le diable dont tu parlais tan!ôt, pourrait bien s’en servir l’un de ces jours pour entraîner les âmes en enfer ».
(*) J. de Maistre.
En entendant ces mots, Rose, qui avait alors cinq ans, ressen!it une émotion extraordinaire. Ce fut la fin de son enfance disent ses historiens. La plaisanterie d’un gamin avait fait jaillir en son âme une lumière merveilleuse.
Elle eut comme une vision intérieure de la laideur du péché, du malheur de ceux qui le commettent. Saisie de dégoût et d'horreur, elle quitte aussitôt ses petites compagnes, s’arme de ciseaux e! coupe ses magnifiques cheveux jusqu'à la racine.
Cet outrage à sa beauté ne fut pas du goût de sa mère. La señora de Flores était très violente, très emportée : elle accabla l'enfant de coups, mais Dieu récompensa la petite Rose en lui donnant: une ardeur immense pour la prière et éclairée, fortifiée, par cette prière incessante, elle s’appliqua dès lors à se mortifier en tout, à dompter entièrement la nature.
Cependant malgré la privation presque absolue de nourrilure et de sommeil, l'enfant croissai! et à son grand chagrin, sa beauté devenait incomparable.
Jamais Rose ne s’approcha d’un miroir. C’est l’admiration qu’elle lisait dans tous les regards qui lui apprit qu’elle était belle. Et que ne fii-elle pas pour ternir et déiruire l'éclat de sa beauté! Elle se frottait les paupières avec du piment et le visage avec de l'écorce de prunier. Elle fut jusqu’à plonger dans la chaux vive ses mains dont on vantait la perfection et la blancheur.
Pourtant s’il y a quelque chose dont le genre humain raffole, c'es. bien de la beauté. La vraie et parfaite beauté n’est pas moins rare que le génie, elle n’a qu’à se monirer pour charmer. Comment une créature humaine peut-elle s’affliger en voyant qu’elle possède ce don ensorcelant ? C’est un miracle de la lumière qui fait les saints, répondait Eugénie de Guérin — «transformation sublime, dévoilement de la beauté divine qui ravit l’âme, lui fait oublier toute beauté créée, haïr même celle du corps comme occasion du péché ».
Ses refus de se marier valurent à Rose bien des avanies de la part de ses Paren's e! même une volée de Coups de bâ on. Elle n’en res a Pas moins la plus res- Peciueuse, la plus tendre des filles. Ses paren's étant tombés de l’aisance dans la pauvreté, elle les sou int de son {ravail. Personne ne maniait comme elle l'aiguille et la navette el ses ouvrages quand elle les terminait é!aient aussi ne.s que si les anges seuls Y avaient touché.
Rose cul ivai aussi des fleurs qu’elle vendait. Un jour qu’elle en cueillai: avec son frère, ils s’amusérent à lancer des roses en l'air, mais au lieu de tomber, les roses que la sainie lançai , s’élevèrent bien haut et formérent une merveilleuse croix.
Comme Ca herine de Sienne, Rose en‘ra dans le tiers-ordre de saini Dominique, elle obtin: d’en porter l'habi', elle ob in! même de son père qu'il lui bâ it une pe i e cellule dans son jardin.
Elle aspirai: à la soli ude Pour se livrer ‘out en iére à la prière ; elle voulai. crof re Sans cesse dans la science de Jésus crucifié. Le nom du Sauveur quand elle le rencontrai! en lisant provoquai souven: l'ex'ase et avec un héroïsme qui n’a jamais é 6 surpassé, la jeune fille s’efforçait de Par'ager lou'es ses souffrances.
Son lit se composait de bâ'ons noueux en'remélés de lessons de po s cassés et avant de s’y é'endre elle remplissait sa bouche de fiel.
Je n’ose entrer dans le dé ail de ses horribles macérations. Comme dit le P. Chocarne dans la vie de Lacordaire : « Les chré'iens d'aujourd'hui ne sont plus de force à comprendre ce que l'amour de la pénitence inspire aux saints ».
Une soupe faite avec du pain, de l’eau sans sel et des herbes nauséabondes composait toute la nourriture de Rose. Encore y mêlai-elle du fiel et de la cendre, Cependant suivan! le désir qu’elle en avait exprimé à Dieu, rien dans son ex!érieur ne irahissait son épouvan'able pénience.
Jamais elle n’était triste, nisombre, Tous les jours elle consacrait trois heures à l’action de grâces. Sa
reconnaissance envers Dieu était passionnée, disent ses biographes, et le Seigneur se plaisait à manifester combien lui était agréable cette reconnaissance ardente et pleine de joie.
« Lorsqu’au lever du soleil, Rose traversait le jardin pour gagner sa retraite, elle conviait la nature entière à glorifier avec elle l’auteur de toutes choses.
» El alofs, on voyait les arbres s’incliner sur son passage, secouer les perles de la rosée et entrechoquer leurs feuilles en rendant un son harmonieux, les fleurs se balancer sur leurs tiges et entr’ouvrir leurs corolles pour répandre leurs plus doux parfums, e: célébrer à leur manière les louanges de Dieu. En même temps, les oiseaux se mettaient à chan'er ei venaient se poser sur les mains et sur les épaules de Rose, les insec'es la saluaient de leurs joyeux bourdonnements ; en un mo’, (out ce qui a vie et mouvemeni s’unissait au concert de louanges qu’elle adressait au Seigneur : elle avait reconquis la royauté sur la na!ure que noire premier père exerçait avant sa chute.
» Il arriva un jour qu’une pieuse fille se rendit au jardin avec Rose, à l'aube du jour. Au moment où elles y en‘rèrent et où no:re sainte adressa à la nature son invi'ation habituelle, les arbres et les buissons se baïssèren! presqu'à terre. L’étrangère é!ait s'upéfaite à ce spec'acle, mais elle le fut bien plus encore, lorsqu'elle vit Rose con inuer tranquillement sa marche, comme si rien d’extraordinaire n’était arrivé. Celle-ci lui dit alors : « Chère sœur, croyez-vous qu’on » puisse assez honorer le Maîire du monde, et ne de- » vons-nous pas le louer et le servir, lorsque nous » voyons que tout ce qui verdii et fleurit lui rend grâ- » ces à sa façon » ?
Elle ne pouvait en!endre prononcer le nom de Dieu sans que son visage d’une grâce idéale s’illuminât. Ravie des perfec!ions divines, elle eût voulu aller par tou'e la !erre allumer la flamme sacrée.
Quand elle s’approchait de la sainte table, disent ses his'oriens, une mys!érieuse flamme l’environnait, elle paraissait diaphane, son être semblait devenir
en quelque sorte aérien, elle semblait un ange plutôt qu'une créature mortelle.
Duran! le dernier carême que l’angélique pénitente passa sur la terre, tous les soirs, au soleil couchant un petit oiseau à la voix délicieuse volait près de sa cellule, se posait sur un arbre voisin et atiendait que Rose l'invitât à chanter. Dés qu'elle l’apercevait : « Chante, lui disait-elle, ravie d’allégresse, chante et jerépondrai. Chant e, loue ton Créateur, moi je louerai mon cher Sauveur ».
Aussitôt l'oiseau se metiait à chanter. Il chantait comme éperdu de joie et de tendresse, puis se {aisait, et altendait que Rose chantât à son iour. Sa voix éiait fort belle, vraiment digne de cette lutte mélodieuse et pendant quelque temps, l'oiseau et la sainte chaniaient alternaiivement les louanges de Dieu. Vers la sixième heure, à l’approche de la nuit soudaine des tropiques, Rose congédiait l'oiseau qui s’envolait Pour revenir à la même heure le lendemain.
La sainie savait que le jour éternel allait luire bientôt pour elle et, il lui fut annoncé que ce qui lui restait à souffrir surpassait incomparablement tout ce qu'elle avait souffert. L'ange expiateur accepta loui avec la plus amoureuse soumission.
Le chant, sublime expression de l’âme et de la vie, s'échappait souvent de ses lèvres, et dans des paroles d’un rythme admirable, elle recommandait sa mère à Dieu.
Ainsi qu'il lui avait élé annoncé le 31 juillet 1617, elle fut tout à Coup saisie de douleurs affreuses et ces souffrances horribles augmentèrent sans cesse pendant les vingi-quaire jours que la maladie dura, mais la sainte resta toujours soumise e patienie.
A mesure qu’elle approchaïit de la dissolution de son Corps, son âme devenait plus forte, plus sereine. Ses ravissements étaient aussi pius fréquents. Revenant de l’une de ces extases, Rose dit au religieux qui l’assistait.
«“ O mon Père, s’il me restait plus de temps, quelles choses ineffables j'aurais à vous dire de l’éternité et
de la douceur infinie de Dieu !.. Je pars le cœur plein de joie, je m'’élance vers le ciel pour jouir à jamais de Celui que j'ai toujours aimé ».
Sur le point d’expirer, elle supplia l’un de ses frères de lui retirer ses coussins, afin qu’elle mourût sur le bois comme son Rédempteur.
La douleur de sa mère lui inspirait une compassion tendre. On l’entendit prier le Seigneur de lui adoucir le déchirement de la séparation. Et sa prière fut exaucée, car au moment où Rose rendit le dernier soupir, sa mère divinement consolée fut obligée de se retirer pour cacher à tous les regards la joie dont elle se sentait transportée.
Cette joie surnaturelle fut partagée par tous ceux qui avaient le plus aimé Rose et les personnes qui entouraient sa dépouille mortelle, se sentirent irrésistiblement poussées à entonner des chants d'action de grâces. 2
Ce corps virginal immolé à la pénitence exhalait un parfum exquis, mélangé de lis et de roses, et une lueur mystérieuse l’en‘ourait.
Le visage contracté par la souffrance avant la mort avait repris aussitôt après, sa parfaite régularité, sa merveilleuse beauté. Ses yeux s'étaient animés d’un éclat céleste ; on ne put les fermer e: loin de prendre la fixité de la mort, ils gardèrent une expression ineffablement douce.
L'aspect de la morte remplissait d’un étonnement religieux et profond, tous ceux qui la regardaient.
Rose étaii la fille d’un vieux soldat sans fortune, elle avait toujours vécu dans la plus profonde retraite, mais jamais la mort d’une Souveraine ne produisit nulle part pareil émoi.
Dans tous les rangs de la société, depuis les plus infimes jusqu'aux plus élevés, il y eut un prodigieux ébranlement. Les habitants de Lima semblèrent comprendre ce qu’ils devaient à l’humblefille qui avait satisfait à la divine justice et le vice-roi dut envoyer sa garde pour protéger le corps contre la vénération de tous.
Les funérailles furent les plus belles, les plus imposantes que le Nouveau-Monde ait jamais vues. Ce ne fut pas un convoi funèbre, mais une marche triomphale, la canonisa'ion de Rose par la voix populaire. Et comme si le ciel eû! voulu ajouter aux transpor!s de la mul. itude, à l'entrée du corps dans l'église des Dominicains, l'image de Marie devant laquelle Rose avait tant prié sembla s’animer ; des flots de lumière l'environnérent et avec une ineffable expression de tendresse, la Vierge fixa les yeux sur les restes de sa fidèle servante.
Pour éviter une émeute parmi le peuple, il fallut deux fois remettre la sépullure.
Vêtue de blanc et visage découvert, la sainte était couchée sur des fleurs. Le corps resta jusqu’à la fin dans toute sa fraîcheur, dans toute sa beauté, et auprès de cette dépouille sacrée, on vit accourir la foule des malades, des infirmes, des estropiés.
Il ÿ eut de nombreuses guérisons radicales, instantanées et bien des esclaves du péché furent pris du désir de rompre leurs chaînes et trouvèrent la force en regardant ce corps déjà glorifié. Les plus endurecis, ceux même chez qui la passion de l'or semblait avoir dévoré tout sentiment, sentirent s'ouvrir en leurs cœurs la source des saintes larmes.
Malgré les flots de poussière soulevés par les innombrables allants et venants, le visage et les mains de la morte conservèrent une pureté parfaite.
Le dernier jour, tous les efforts de la garde pour contenir la foule, qui voulait des reliques, furent impuissants, On dut vêtir six fois la sainte pendant le service. Les prières, les sanglots, les exclamations de joie, les cris : que la sainte nous protège ! finirent par couvrir entièrement les chants sacrés et l'office s’acheva à voix basse.
Mais ce qu'il y eut de plus extraordinaire, ce fut l'admirable réveil religieux qui suivit la mort de Rose.
Peu après, on sollicita fortement sa canonisa!ion, « jamais la lumière allumée en elle par le baptême n’a été obscurcie, disait l’une des requêtes. Rose ne s’est
glorifiée qu’en la croix du Seigneur. Les arbres et les plan'e; s’inclinaient à sa prière... La ville de Li ma, la cilé des Rois, supplie Votre Sainte:é de lui donner cette vierge pour pa ronne...
« Rose s’es: élevée au plus haut degré de perfection, disaient les magis ra s de Lima. Le ciel lui-même l'attes epar lesnombreux miracles qui se fon! journellement à son (ombeau. C'es! dans cette ville royale que cet ange a vécu, et nous qui en sommes les chefs, supplions humblement Votre Sainteté au nom du royaume toul en.ier, de vouloir bien nous la donner pour patronne ».
Ces vœux furent exaucés en 1668. Patronne du Pérou, Rose de Lima l’est aussi de toute l'Amérique.
Il naquit en Portugal, vers la fin du XVe siècle et s'appelait Jean Ciudad. Ses parents étaient de petite condi'ion, mais ils avaient beaucoup de vertu et élevaient leur fils fort tendrement. L
Cependant, à l’âge de dix ans, tourmenté par un étrange désir de sa perfec'ion, l’enfant les abandonna. Cet abandon coûta la vie à sa mère. Après [rois semaines d’attente, de recherches, la malheureuse femme mourut de douleur et son mari se fit franciscain.
Le pelit Jean les avait quittés pour suivre un prêtre étranger qui lui avait éloquemment parlé de Dieu.
Le prêtre, qui se rendait à Madrid, prit soin de l’enfant pendant quelque temps, puis il lui dit qu’il ne pouvait l'emmener plus loin.
Le petit Portugais, se voyant abandonné, offrit ses faibles services à un gentilhomme espagnol.
Le gen!ilhomme l’éleva comme son fils.
Plus tard, reconnaissant en son protégé de grandes qualités, il lui offrit sa fille en mariage.
Jean Ciudad avait alors vingt ans.
Il ignorait la volonté de Dieu sur lui ; il ne savait
pas que ceile admirable tendresse, qu'il portait en son cœur, devait se dépenser tout en‘ière auprès des misérables. Mais pour être souveraine dans un cœur humain, la charité réclame presque nécessairement sa virginité, et suivant sa voca‘ion, obéissant à la grâce divine, Jean avait, dans le secret de son âme, fait vœu de chasteté,
La proposition de son maître le troubla ; elle fut pour sa jeunesse une rude épreuve. Mais, résolu d'étre, à out prix fidèle à Dieu, Jean s’arracha à la noble famille qui l'avait adopté, qui lui offrait la fortune, le bonheur, et s’engagea simple soldat.
O misère de l’homme ! 6 danger des exemples mauvais! Ce chrétien, qui avait tout sacrifié, qui avait offert à Dieu le plus précieux des holocaustes, le sanglant holocauste du cœur, ne sut pas se garder de la contagion du vice et se laissa entraîner par ses compagnons corrompus.
Mais Dieu ne laissa pas croupir dans la fange un cœur qu'il avait fait si grand.
Pendant le siège de Fontarabie, Jean Ciudad fut un jour chargé d’aller, avec un petit détachement, protéger un convoi de fourrages impa'iemment attendu. Le cheval, qu’on lui avait donné, venait d'être enlevé aux assiégés. A peine fut-i sorti du camp qu'il s’emporia et s’élança vers les rangs ennemis. Incapable de maîtriser sa monture, le jeune soldat préféra se jeter à terre plutôt que d’être fait prisonnier. La chute fut fort rude.
Ses compagnons n’osant le secourir, il resta étendu sans connaissance sur le sol.
Quand il revint à lui, une jeune femme baignait son visage d’eau fraîche. Elle lui dit ce qu’il devait faire pour guérir de ses blessures, et, avec une pilié ineffable, lui reprocha ses égarements, son ingratitude envers Dieu. Puis, lui indiquant la route qu'il lui fallait suivre pour regagner le camp, elle disparut. Et dans cette mystérieuse inconnue, si tendre, si compatissante, qui n’ignorait rien des secrets de sa vie, Jean crut reconnaître la très Sainte Vierge.
Il se releva converti, et après avoir obtenu son congé, se portant tout entier aux œuvres de miséricorde, il passa en Afrique pour s'y dévouer au soulagement des chrétiens qui y gémissaient dans l'esclavage. Mais, sur l’ordre de son confesseur, il revint bientôt en Europe où il devait faire fructifier le talent d'amour qu'il avait reçu.
A Gibraltar, un gentilhomme exilé, chargé d’une nombreuse famille et réduit à la plus amère indioeuce, implora son secours.
Jean répondit à sa confiance avec une gé" srosii sans bornes. Il se chargea de cette famille ia tvnve et se dépensa en services de toutes sortes.
Pour gagner l'argent qu'il donnait, il s'était fai: colporteur. Un jour qu’il cheminait, chargé d'une lourde balle, il rencontra un enfant misérablemen: ve. tu. Remarquant qu'il marchait péniblement et qu'il! était pieds nus, Jean l’accosta et ’e pria de se choisi une paire de sandales parmi celles qu'il avait à vendre.
L'enfant en essaya plusieurs. Toutes étaient trop longues ou trop larges et semblaient le blesser, quand il avait fait quelques pas.
Voyant cela, Jean pressa l’enfant de monter sur ses épaules, le fit asseoir sur son ballot et se remit en marche. Mais à mesure qu’il avançait, l'enfant qui lui avait paru si frêle, devenait plus lourd. Il faisait une chaleur écrasante. Le pauvre colporteur, qui n’en pouvait plus, apercevant une fontaine, dit à l'enfant:
«— Je vous en prie, permettez que je vous dépose à l'ombre, pendant que j'irai boire à la fontaine que vous voyez là. Aussitôt que j'aurai bu, je reviendrai vous prendre.
Et, comme il le déposait sous un arbre, l'enfant devint merveilleusement beau. Souriant, il lui présenla une grenade ouverte, au milieu de laquelle il y avait une croix lumineuse,
— Jean de Dieu, dit-il, Grenade sera !a croix, et il disparut ».
Tout pénétré de joie, Jean prit aussitôt la route de Grenade. Un enthousiasme sacré l’enflammait ; il
comprenait qu’une grande mission l’attendait à Gre-
nade et s’y rendit, avec l’ardeur empressée, légère,
heureuse, toute désintéressée des anges.
Quand il entra dans la ville, le plus grand prédicateur de l’Andalousie, Jean d'Avila, y préchait.
Il suivit la foule qui allait l'entendre, Mais en écoutant le sermon, il fut tellement touché et conçut une douleur si véhémente de ses péchés, que, se jetant la face contre terre, il éclata en cris et en gémissements.
On le crut fou. On l'arracha de l'église pour le traîner à un hospice d'aliénés où on lui fit subir un trai:ement barbare. Heureux d’être humilié et de souffrir, Jean n'essaya pas de détromper ceux qui le Prenaient pour un insensé.
Cependant le prédicateur voulut voir l'é'ranger qu avait causé le tumulte. I] se rendit à l’hôpi al où l'infortuné, disait-on, é'ait toujours dans un violent délire. Mais dans ses ‘ransports, dans ses explosions de douleur, le grand religieux ne tarda pas à reconnaî.re l’ac'ion extraordinaire de l'Esprit divin, «ce feu de la Componc'ion qui dévore le péché (:) ».
Le déclarant sage en re les sages, il fit sortir J eau de l’hôpital et devint son directeur, son ami.
Jean s’ouvrit à lui de ses projets. Sans argent, Sans crédit, sans ressource aucune, il voulait pourtant secourir toutes les misères humaines.
Jusque là, à Grenade, dans les établissements publics de charité, les malades, les infirmes, les aliénés, les indigen!s avaient été Soignés par des mercenaires, Aussi dans la plupart de ce: établissements de chari!é on spéculait sans honte surla souffrance, sur la misère.
Jean avait résolu de porter remède à tous ces maux.
Le propriétaire ayant consenti à ne pas exiger caution du prix du loyer, il loua une maison dans un faubourg de Grenade et en ouvri: les pories tou'es gran-
des aux malades et aux Pauvres, qui ne tardéren. pas à accourir.
(*) Saint Jean Chrysostome.
Jean se fit le serviteur de tous. A qui l’essuie pour l'amour de Jésus-Chris', la fé ide sueur de l'humanité souffrante est plus vivifiante à respirer que les parfums que brûlent les anges. Aussi le saint poursuivit son œuvre, sans défaillir jamais.
Après avoir passé tout le jour à soigner ses malades et ses pauvres, il allait, chaque soir, vers neuf heures, quêter pour eux. Deux grandes marmites sous les bras, une ho'te sur les épaules, il passait par les rues de Grenade, s’arrêtait à toutes les portes et criait : Fai es le bien, faites le bien, pour l’amour de Dieu.
On l’accueillit d’abord avec des mépris, des moqueries. Mais le sillon que les saints tracent s’illumine bientôt sous leurs pas.
La curiosité ayant poussé cer'aines gens à’ suivre Jean, ils furent ravis des prodiges opérés par sa charité. Le touchant récit de ce qu'ils avaient vu ne larda pas à se répandre.
On eu! hon'e de laisser faire à un seul, ce que la ville en ière aurait dû faire. Toutes les portes furent dès lors ouvertes à Jean de Dieu et quelques âmes d'élite se joignirent à lui pour l’aider dans son œuvre.
Un soir qu'il revenait tard de la ville, dit son vieux biographe, Jean de Loyac, il aperçut, à un carrefour, un pauvre qui gisait étendu, portant sur sa ligure la pâle et surprenante représentation de la mort. Jean couru! à lui, ému de compassion. Le pauvre ayant! consen ji à se laisser conduire À son hôpital, il l'y porta et, avant de le mettre au lit, voulut laver lui-même ses pieds souillés de poussière. Comme il allait les lui essuyer, il remarque, tout à Coup, que les pieds de ce pauvre étaient transpercés et, ayant levé les yeux sur son visage il le vit si beau, si touchant, qu'il tomba en défaillance.
«Jean, mon serviteur fidèle, lui dit le Seigneur, revenez à vous. C'est pour vous témoigner l’es ime que je fais de vos humbles ac'ions, et du soin que vous prenez de ceux que j'ai rachetés par le sang qui a coulé de mes plaies, que je vous traite de cette sorte ; vous ne rendez aucun bon office aux affligés, vous ne
donnez aucun secours aux pauvres malades, vous ne faites pas un pas pour chercher ce qui leur est nécessaire, Vous n'ouvrez pas la bouche et ne dites pas une parole pour exciter les hommes à prendre compassion de leurs misères, que je ne l’aie Pour aussi agréable que si c'était à ma propre personne que ces services fussent rendus. Continuez et travaillez toujours avec ce même zèle, cette même ferveur et charité ».
Ces paroles dites, la vision s’évanouit, mais l’h6pital demeura rempli d’une si grande lumière que les malades crurent que l'infirmerie brûlait.
Ceux qui étaient assez forts sortirent de leurs lits Pour se sauver ; les autres, épouvantés, croyant qu'ils allaient être réduits en cendres, se mirent tous à crier : «Au feu ! au feu ! l’hôpital brûle ».
Voyant cela, le saint éleva la voix et leur dit, pour les rassurer :
«Mes chers enfants, ce n’est Pas pour consumer vos corps, ni pour embraser l'hôpital, mais pour porter en vos âmes les flammes de la sainte charité, que Notre- Seigneur Jésus-Christ est venu lui-même visiter ce lieu, sous la figure d’un pauvre ».
Treize ans furent ainsi employés à secourir toutes les misères.
Un jour, le feu éclata dans l'hôpital. Tous les efforts pour l'arrêter furent impuissants. Jean, qui accourt, entend les cris déchirants de ses malades. Il s’élance seul au milieu des bâliments embrasés, va prendre tour à tour chaque malade dans son lit, les porte tous en sûreté et, après avoir ainsi passé et repassé à travers les flammes, revient sans que le feu l'ait effleuré. L'Église fait mémoire de ce fait dans l’oraison de la messe du saint,
L'archevêque de Grenade lui avait fait une loi de por'er le nom de Jean de Dieu, qu'il avait reçu du Scigneur lui-même. Il avai! aussi désiré que le saint et ses compagnons prissent l’habit religieux.
Ainsi fut fondé l’ordre qui vivra éternellement du nom el des exemples de saini Jean de Dieu : et quand cet ordre fut solidement établi, la récompense du
bienheureux ne se fit pas attendre. « La charité qui l'avait fait vivre allait aussi le faire mourir ».
A force de prières, ses religieux, qui le voyaient épuisé, l'avaient décidé à garder le lit quelques jours, lorsqu'on vint lui dire que le fleuve Xenil, qui coule aux environs de Grenade, était débordé. Jean se représente tous les maux que l’inonda:ion va causer : il oublie sa faiblesse, sa maladie, et court au rivage. Un homme qui s'était trop avancé dans l’eau étail en grand péril. Le saint s’en aperçoi', il s’élance à la nage tout vêtu, et ramène l’imprudent que le courant allait emporter.
Cet effort lui coû!a la vie.
Rentré dans son hôpital, Jean, qui sentait la mort s'approcher, s’élendit sur son grabat. «C'était un petit chariot d’osier, beaucoup trop court pour sa taille, qui lui avait élé légué par un paralytique mort entre ses bras». On ne put jamais obtenir qu'il se laissât transporter sur un lit.
Mais, à la nouvelle de sa maladie, de grands personnages firent des démarches auprès de l'archevêque. Il fut décidé que le saint serait transféré de l'hôpital à une maison particulière où un air pur et les soins les plus éclairés lui étaient assurés.
Sur l’ordre écrit de l’archevêque, Jean se laissa enlever de son grabat. Mais lorsqu'il fallut sortir de l’hospice, les pauvres, les malades se pressèrent autour du brancard, sanglo!ant, criant qu'ils ne laisseraient point partir leur père.
Leurs cris atlirérent le peuple de Grenade dont Jean était adoré.
La foule grossissant de minute en minute, l’alcade dut appeler la force armée afin d’arracher le saint à ses pauvres e! de le protéger contre la vénération du ” peuple.
Sous cette imposante escorie, l’humble religieux traversa une dernière fois les rues de Grenade, ces rues où si souvent il avait crié :
« Faites le bien, faites le bien pour lamour de Dieu » !
Arrivé à la maison qui lui était préparée, après s’étre un peu reposé, il réunit tous ses religieux, leur recommanda for ement l'observance de leurs règles, leur demanda humblement pardon des scandales qu'il croyait avoir donnés. Ensui.e il les bénit et les congédia. Puis, s’é an: levé de son li, il alla s’agenouiller devant un au'el qu'on avait dressé à la hâte, suppliant les maîtres du logis de ne point troubler sa prière.
Ceux-ci se re‘irèrent et restèrent long'emps silencieux à la porte de la chambre. Plus d’une heure s'étant écoulée, ils commencèrent à appréhender la fa igue pour le malade.
Is en!rèrent donc doucement.
Jean de Dieu é ait toujours prosterné devant l'autel.
A leurs respectueux reproches, il ne répondit rien, et lorsqu'ils vouluren: le relever, ils cons a éren! qu'il étail mort.
Comme saint Paul, le grand contemplatif du désert, Jean de Dieu é.ait mor dans l’a: itude de la prière.