‹ Physionomies de saints [microforme]Chapitre 8 sur 16 · PREMIER TERTIAIRE DE SAINT-FRANÇOIS · texte numérisé non relu

PREMIER TERTIAIRE DE SAINT-FRANÇOIS

(FÊTE le 28 AvRIL)

Il avait été de cette troupe brillante et joyeuse qui formait une sorte de cour à François d'Assise, aux jours de sa mondanité.

Puis Luchesio s'était marié et tout à fait selon son cœur. Mais son bonheur domestique et le succès de ses affaires commerciales ne lui suffisaien! point. Luchesio était devenu ambitieux.

Toscan d'origine, il avait une vive intelligence et

dans toute sa personne et ses manières beaucoup de dis!inction et ‘le grâce. Se sentant fait pour hriller, il eût voulu frayer avec les grands seigneurs. Ce désir devint une passion, une fureur, disent ses biographes.

Pour arriver à marcher de pair avec les nobles si fiers, si dédaigneux, le négociant n'avait qu'un moyen, attirer tous les regards, ébion’r toute la contrée par sa magnificence. Il le compre iii et avec une énergie infatigable se mit à la pour" “ie de la fortune.

Déjà riche, il ne lui fu. pas difficile d'accaparer le Commerce des grains. En spéculant ensuite sur la misère publique, l’ambitieux Italien réalisa des profits énormes.

Sa femme était prise comme lui du désir de s'élever, de briller.

Les deux époux étaient devenus durs, avares, et Luchesioc, qui touchait à une grande situalion, s’était jeté avec ardeur dans les luttes qui déchiraient alors l'Italie.

En Italie, au XIIIe siècle, la guerre fratricide était à l’état permanent. De la plus grande à la plus petite, chaque cité guettait le moment favorable d’attaquer les voisins et les sièges se terminaient par des atrocités. La désolation était partout, la croix penchait, la société chrétienne semblait agoniser. Jamais, en Ilalie, la plainte humaine n'avait été plus profonde, plus angoissée,

Mais celui qui devait relever la maison de Dieu tombant en ruines venait de se révéler. L'enfant gâté d'Assise, le prince de la jeunesse dorée était devenu l'amant désespéré de la pauvreté. Ivre d'amour divin, François s’en allait par les villes et les campagnes, prêchant la paix, le détachement. Sa sainteté éclatait, elle rayonnait au loin.

Ce que Luchesio entendit raconter de l’ami de sa jeunesse le remua profondément.

On dit que l'instinct du divin n’est jamais qu’endormi dans l'âme humaine. Et un jour que Luchesio se trouvait seul, il se prit à songer sérieusement à

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Dieu, «cet Être sans commencement et sans fin, immuable et invisible, inexprimable, ineffable, incompréhensible, insaisissable, béni, loué, glorieux, exalté, sublime, très-haut, Suave, aimable, délectable et toujours digne d'être désiré Par dessus tout, dans les siècles des siècles (*) ».

Quand Luchesio sortit de sa rêverie, il était transformé.

Ces nobles pensées l’avaient pour jamais élevé audessus des vulgarités d'ici-bas. Il aurait pu s’écrier avec le Séraphin d'Assise : « &ue plus rien donc n’empêche, que plus rien ne sépare, que plus rien ne retarde! Ayons dans le Cœur, aimons, adorons, servons, louons, bénissons, glorifions, exaltons, magnifions, remercions le Dieu très haut, souverain, éternel, Trinité et Unité, Père et Fils et Saint-Esprit, Créateur de tous »!

Un célèbre orateur sacré de notre lemps prétendait que l’homme n’a jamais d'influence sur sa femme pour le bien. L'his'oire de Luchesio me semble une forte preuve du contraire. Il ne paraît pas avoir eu 8rand peine à arracher sa femme aux vani'euses pensées qui la possédaient, à lui faire agréer son héroïque résolution de donner aux Pauvres la grande fortune qu'il avait acquise.

L'opulent négociant ne se réserva qu’une maison et un jardin de quatre arpents qu'il voulait cultiver lui-même,

Bonna Donna, sa femme, avait sacrifié de bon cœur ses aspiralions mondaines : elle avait accepté la vie obscure, le travail des mains ; mais la vertu de son mari lui paraissait souvent dépasser toutes les bornes. Son excessive charité lui inspirait parfois de l'humeur.

Un jour qu'il avait dis'ribué tout le pain qui se trouvait dans la maison, d’autres pauvres s'étant présentés, Luchesio pria sa femme de leur donner du Pain. « Avez-vous déjà oublié que vous ne nous en avez pas gardé un seul morceau, s’écria-t-elle aigre-

(+) Saint François.

men!. Il faut que vos jeûnes et vos veilles sans fin

Vous aient bien affaibli la têle. Où en prendre du

Pain pour le leur donner ?

— Dans la huche, ma Bonna Donna, répondit Luchesio jouant agréablement sur le nom de sa femme, Va, ne te défie pas de Dieu.

Bonna Donna était loin d’avoir la même confiance que son mari ; elle finit pourtant Par ouvrir la huche. Une odeur appéissante de pain frais se répandit. La huche était pleine,

Riant et pleurant, Bonna Donna se jeta aux pieds de son mari, et à partir de ce jour, les sollicitudes de la vie ne furent plus rien pour elle.

Cependant, François d'Assise se dirigeait vers la Toscane, et un mouvement: de renaissance chrétienne sans égal dans l’histoire se produisait. Les campagnes se levaient, les villes sortaient en masse et se précipitaient à la rencontre du saint. Ilne préchait pas seulement l'amour, il en était possédé, enivré, et cette ivresse divine gagnait les plus froids. L’héroïque besoin d’immola‘ion qu'il y a au fond des âmes se réveillait, e! parfois tous les auditeurs du saint, hom-

mes, femmes, enfants, tombaient à ses pieds et le suppliaient de les recevoir dans son Ordre.

C'est devant l'élan de ces foules sur qui il sentait le soufle de l'Esprit que le génie novateur de François conçut l'idée du Tiers-Ordre. Ce projet grandiose était déjà mûri, quand Luchesio vint supplier le saint de lui apprendre à lui et à sa femme le chemin de la perfection.

François fut ravi de son détachement, de ses aspirations, et dans l’ami de ses jeunes années il eut vite découvert le type de la nouvelle famille religieuse qu’il voulait fonder. S’ouvrant à Luchesio du projet qu'il méditait, il lui parla du Tiers-Ordre qu'il voulait établir, afin de donner aux laïques une partie des avantages de la vie religieuse, Sa règle ne devait être qu’une sage applica!ion des lois de l'Évangile. « Accomplir avec joie les devoirs de son état, donner aux moindres actions une inspiration sainte, retrouver,

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dans les infiniment petits de l'existence, en apparence la plus banale, les parcelles d’une œuvre divine, res'er Pur de toute Préoccupation avilissante ; user des choses comme ne les possédant Pas, comme les serviteurs de la parabole qui auront bientôt à rendre comple des talents qui leur ont é:é confiés ; fermer son cœur à la haine et l'ouvrir tout grand aux pauvres, aux malades, aux abandonnés, tels devaient être les devoirs essen'iels des Frères et des Sœurs de la Pénitence »,

Luchesio voulut être le premier Tertiaire, Lui et sa femme reçurent les livrées séraphiques de la main de François, et la Première Fraterni:é fut érigée dans leur maison.

L'établissement du Tiers-Ordre se fit sans bruit, mais ce fu! l’un des grands événements du moyen âge. Une nouvelle force était née, et son action ne tarda Pas à se faire sentir dans la société si agitée d'alors.

Enfant du peuple, François en connaissait toutes les douleurs, On a dit que la démocratie italienne es! sortie du petit cahier où le sain! écrivit la règle du Tiers-Ordre. Cette règle est l’un des plus grands efforts qui aient! jamais été faits Pour établir plus de justice parmi les hommes, Partout des Fraternités se formérent et les grands apprirent bientôt À leurs dépens la puissance de l'association,

Mais si le Tiers-Ordre fut une formidable machine de guerre contre le système féodal, il fut aussi une pépinière de saints. Dans le seul XIIIe siècle, on ne compte pas moins de quatorze Tertiaires canonisés ou béatifiés par l'Église,

Luchesio marche noblement à leur tête. Il fut un grand pénitent ; il eut le don d'oraison jusqu'à l’exlase, mais la charité fut toujours la vertu, la passion de son cœur.

Une fois Tertiaire, il ne se con: en!a plus de bien accueillir les pauvres ; il allait à leur recherche dans les Maremmes infectées par la malaria et se fit un peu médecin afin de soigner les habitants très clairsemés et très abandonnés de ces régions insalubres. Pour ses courses, il avait acheté un peiit âne : au besoin, il

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