GO
CIRCULATION DE LA FORCE
cet air raréfié, d’une part, pour fournir l’oxygène nécessaire aux combustions intérieures et, d’autre part, pour éliminer les gaz dissous dans le sang. Mais comme, en définitive, en raison de l’état de repos de l’aéronaute, la quantité (en poids) des produits de décomposition reste sensiblement la même à quelque hauteur qu’il s’élève, on comprend facilement que l’accélération des mouvements respiratoire et circulatoire suffise pour entretenir la régularité du jeu des fonctions et mettre l’économie à l’abri de tout accident sérieux.
Nous ne voulons pas insister sur les perturbations très-variées et souvent très-considérables qu’éprouve l’économie pendant l’ascension sur les hautes montagnes ; M. Le Roy de Méricourt en a donné une description très-complète dans l’article Altitudes du Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales. Nous devons seulement faire observer avec M. le docteur Le Pileur que les effets les plus pénibles ne se manifestent d’une manière tranchée pour la plupart des hommes qu’au-dessus de 4000 mètres. Cette observation do M. Le Pileur s’accorde parfaitement avec celles de tous les voyageurs qui, dans les diverses régions du globe, ont tenté des excursions sur les hautes montagnes. D’après A. de llumboldt, ces accidents, qui se manifestent dans les Andes, quand le baromètre se tient entre 579 et 42 S millimètres, varient beaucoup en
CONTRACTILITÉ MUSCULAIRE. 101
intensité suivant les personnes. Pour fixer nettement les idées dans cette analyse des conditions au milieu desquelles s’opère une ascension, prenons un exemple particulier.
Nous trouvons dans la relation publiée par M. Le Pileur1 de l’ascension qu’il fit sur le mont Blanc en compagnie de MM. Martins et Bravais, que ces voyageurs mirent deux heures pour franchir les 400 derniers mètres d’élévation qui les séparaient de la cime de la montagne. Dans cette dernière partie de l’ascension, ils marchaient sur des pentes très-escarpées, dont l’inclinaison était parfois de 42 degrés, et sous une pression atmosphérique moyenne de 450 millimètres de mercure. — Un ascensioniste du poids de 75 kilogrammes, produit, en s’élevant ainsi de 400 mètres, un travail utile de 30000 unités de travail dont l’équivalent calorifique est 70,59 unités de chaleur. Puisque le moteur animé n’utilise, ne transforme en travail mécanique extérieur que les dix-huit centièmes de la chaleur produite ; de toute nécessité, pendant les deux heures que dure le parcours de ces 400 mètres, les combustions intérieures doivent développer 592,16 unités de chaleur, ce qui exige la combustion de58, 83grammes de carbone et la production de 142,57 grammes d’acide carbonique. Or, à la température de 58° et
1 Revue medicale. 1845, lomc XCVI, pa^es 54, 19G, 3M.
CIRCULATION DE LA FORCE
sous la pression de 450 millimètres de mercure, ces 142,37 grammes d’acide carbonique représentent 158 litres de gaz, dissous dans le sang, produit en deux heures et qui doit être éliminé dans le même temps par les voies respiratoires. Ainsi donc :
L’homme, au repos et au niveau de la mer, produit et élimine par heure 44 grammes d’acide carbonique représentant 25 litres de gaz. Le jeu normal de la respiration et de la circulation suffit à l’entretien indéfini de la combustion et de l’élimination à ce degré d’activité.
L’homme, au repos dans la nacelle d’un aérostat à 4800 mètres d’altitude, produit et élimine par heure 44 grammes d’acide carbonique, représentant, en nombres ronds, 44 litres de gaz. Il suffit que la respiration et la circulation s’accélèrent pour que, sans trouble notable de l’économie, les fonctions comburantes et éliminatrices soient maintenues à ce degré d’activité.
Mais, pendant qu’il franchit les 400 mètres qui le séparent delà cime du mont blanc, le touriste produit forcément, par heure, 71 grammes d’acide carbonique et exhale G9 litres de gaz.
Dans notre calcul, nous avons procédé comme si, pendant l’ascension, le touriste marchait sur un plan parfaitement résistant. II n’en est certainement pas ainsi sur ces pentes escarpées où le sol se dérobe à
CONTRACTILITÉ MI SCIILAIRE. 163
chaque instant sous ses pas, sur ces vastes champs de glace où le pied est mal assuré, sur ces plages couvertes d’épaisses couches de neige qui cèdent sous son poids ; pour s’élever sur les flancs des montagnes, l’homme dépense une quantité de force mécanique qui dépasse de beaucoup le produit de son propre poids par la hauteur verticale d’ascension ; par conséquent , il consomme les matériaux organiques de son sang et produit de l’acide carbonique dans des proportions très supérieures à celles que nous avons déduites de nos calculs.
C’est donc seulement à la condition d’exagérer dans une proportion très-considérable la rapidité des mouvements respiratoires et circulatoires, que l’homme peut absorber, dans cet air raréfié, la quantité d’oxygène nécessaire à des combustions si intenses et éliminer par le poumon un tel volume de gaz. Mais, quoi qu’il fasse, il ne parvient pas à maintenir la composition normale du sang, qui se sursature d’acide carbonique ; alors la respiration devient anxieuse ; la dyspnée devient extrême et s’accompagne de céphalalgie, de vertiges et de somnolence. De plus, les produits de décomposition incomplètement éliminés s’accumulent dans le système musculaire et la fatigue devient rapidement excessive ; ainsi s’explique le besoin invincible de repos qui arrête le voyageur au bout de cent , soixante , quarante , et même trente pas sur ces pentes abruptes et glissantes.
CIRCULATION DE LA FORCE
Mais, du moment où le touriste s’arrête, la dépense de force mécanique cesse, l’activité des combustions respiratoires s’abaisse rapidement au degré nécessaire au maintien de sa température propre, le sang se débarrasse rapidement de l’excès d’acide carbonique, la circulation activée entraîne très-vite les produits de décomposition dont le système musculaire était engorgé, tous les troubles fonctionnels se calment, le sentiment de fatigue disparaît, les muscles recouvrent toute leur énergie, et l’homme qui s’était arrêté en apparence exténué de fatigue, peut, après quelques minutes de repos, reprendre sa marche ascensionelle. Il est évident d’ailleurs que tous ces accidents si souvent signalés par les voyageurs varient d’intensité suivant l’altitude, la nature et l’escarpement du terrain et surtout suivant la rapidité de la marche. On a parlé aussi de l’influence | de l’habitude chez les hommes qui passent leur vie sur les flancs et sur les hauts sommets des montagnes. Si, chez le touriste novice, les accidents sont plus prononcés que chez le guide expérimenté, c’est que ce dernier a appris h éviter tout mouvement inutile, à faire le moins d’efforts musculaires possibles pour gravir les pentes escarpées et affermir son pas sur les sentiers glissants.
Comme conséquence de ces considérations, nous nous croyons autorisé à dire que la majeure partie des troubles fonctionnels caractéristiques du mal
COIN TRACT l LITE MUSCULAIRE.
des montaqnes doit ctre rapportée à une véritable intoxication par l’acide carbonique dissous en trop forte proportion dans le ?ang et à une accumulation momentanée de produits de décomposition dans le système musculaire. — Pour dire ici toute notre pensée, nous ajouterons qu’une intoxication de même nature, résultat nécessaire d’une dépense excessive de forces musculaires, est une des principales causes des accidents observés chez les animaux surmenés ou soumis à un travail trop considérable et trop longtemps soutenu.
Les matières alimentaires préparées par le travail de la digestion et versées dans le torrent circulatoire sont de deux ordres : les unes, comme les sucres et les graisses, sont uniquement composées de carbone, d’hydrogène et d’oxygène ; les autres, connues sous la dénomination de matières albuminoïdes, sont plus complexes, contiennent les trois éléments précédents, auxquels s’ajoute un quatrième principe, l'azote, et forment la base de tous les tissus de l’économie. Toutes sont attaquées par l’oxygène dans les capillaires généraux; les premières, les matières ternaires ou non azotées , sont complètement brûlées et ramenées à l’état d’acide carbonique et d’eau ; les secondes, les matières quaternaires ou albuminoïdes , n’éprouvent qu’une combustion incomplète, fournissent aussi de l’aride carbonique et de Peau, et, de plus un résidu,
C1UCULAT10N DE L.V FORCE.
éliminé par les divers émonctoires, dans lequel se retrouve tout l’azote qui entre dans leur composition. — La chimie est assez avancée aujourd’hui pour que, de la connaissance de la quantité de matière azotée expulsée par les diverses sécrétions, on puisse déduire avec certitude la quantité (en poids) de substance albuminoïde incomplètement brûlée dans le torrent circulatoire. Il est donc toujours possible de déterminer pour quelle part les albuminoïdes entrent dans le travail chimique accompli dans la profondeur des tissus. On comprend facilement dès lors comment on a pu s’assurer que la quantité de matière azotée brûlée varie avec la nature du régime adopté et augmente à mesure que les aliments consommés sont eux-mêmes plus riches en substances albuminoïdes.
Quelque perfectionnée que soit son organisation, quelque élevée que soit sa place dans l’échelle des êtres, l’animal trouve, dans la chaleur produite par ces combustions internes, un véritable réservoir de force disponible qui lui fournit à la fois toute la chaleur sensible nécessaire pour lutter contre les causes extérieures de refroidissement et, par voie de transformation, toute la puissance mécanique développée par son système musculaire. Entraînés par la haute et puissante autorité dcM. Liebig, beaucoup de physiologistes ont professé, jusqu’à ces derniers temps, que la force utilisée comme chaleur sensible et la
SI
ai
fs!
CONTRACTILITÉ MUSCULAIRE
puissance mécanique des muscles n’ont pas la meme origine. Pour eux, la combustion des matières grasses et sucrées du sang fournirait exclusivement la chaleur destinée à entretenir la température de l’animal, tandis que l’action de l’oxygène sur la libre musculaire pourrait seule développer la chaleur transformable en travail mécanique. Cette théorie de l’origine de la puissance musculaire, si elle était vraie, nous ferait assister au spectacle singulier d’un moteur animé, d’un muscle, qui puiserait le principe de sa puissance dans la destruction graduelle et incessante de sa propre substance.
La doctrine de M. Liebig ne fut pas admise sans contestation ; elle fut combattue dès son origine par de sérieux adversaires. J. R. Mayer fit d’abord observer que l’agent de toute combustion, l’oxygène emprunté à l’atmosphère, est mêlé au sang dans les vaisseaux et ne peut que très-difficilement atteindre la fibre musculaire ; il montra en outre que la combustion de toute la masse musculaire d’un homme fournirait à peine la quantité de chaleur consommée par la puissance musculaire développée en quatre-vingts jours de travail. Solidement appuyé sur ces considérations physiologiques, il résuma ainsi qu’il suit scs idées sur l’origine de la puissance musculaire :
« Le foyer dans lequel la combustion se produit est l’intérieur des vaisseaux sanguins; le sang, un
CIRCULATION DE LA FORCE
liquide brûiant lentement, est l’huile de la flamme de la vie... De meme qu’une feuille d’arbre transforme un effet mécanique donné, la lumière, en une autre force, la différence chimique ; de même aussi le muscle produit un travail mécanique aux dépens de la différence chimique consommée dans les capillaires .
La chaleur ne peut pas plus remplacer les rayons du soleil pour la plante que l’opération chimique pour l’animal ; tout mouvement chez un animal est accompagné d’absorption d’oxygène et de production d’acide carbonique et d’eau ; tout muscle auprès duquel l'oxygène atmosphérique ne pénètre pas cesse d'accomplir ses fonctions ... Un muscle est seulement un appareil au moyen duquel la transformation des forces s’effectue, mais ce n'est pas la substance par le changement chimique de laquelle l’effet mécanique se produit. »
Cette doctrine de Mayer est en accord complet avec ( ce que nous avons déjà dit de la fatigue musculaire, qui n’est pas le résultat de l'usure de la fibre contractile, mais d’une simple accumulation de matériaux de décomposition dans le tissu du muscle; son exactitude est pleinement démontrée par une expérience très-remarquable faite en Suisse, dans les derniers jours du mois d’aout 1865, par MM. Fick el Wislicenus \
Philosophical Magazinr, tome XXXI page 48 >
COIN T K ACTIVITE MUSCULAIRE
Partis des bords du lac de Brientz dans la journée du 50 août, ccs deux habiles physiologistes sont montés à pied sur le sommet du Faulhorn, en suivant un sentier très-rapide commençant à Iseltwald; l’ascension dura cinq heures et demie. Y compris ses vêtements et son bâton de voyage, M. Fiçk pesait 66 kilogrammes, ctM. Wislicenus 76 kilogrammes. La hauteur du sommet du Faulhorn au-dessus du lac de Brientz est de 1956 mètres. En multipliant la hauteur d’ascension par le poids de chacun des observateurs, nous trouvons que le travail extérieur utile accompli est égal. à 129096 unités pour M. Fickct à 148656 unités pour M. Wislicenus. Ces nombres ne représentent que le travail de déplacement du centre de gravité des corps des deux observateurs suivant la verticale, mais ils sont loin d’exprimer la totalité du travail mécanique effectué par leur système musculaire pendant l’ascension. — Dans cette évaluation, on néglige, en effet, d’une part, le déplacement horizontal du centre de gravité égal à la distance du pied de la montagne à la projection de son sommet sur le plan de niveau du lac de Brientz, d’autre part, les mouvements incessants de balance-. ment de la tète, du tronc et des bras, enfin les con ^actions statiques des muscles nécessaires pour maintenir les diverses parties du corps dans leurs positions relatives. — Les sentiers de montagnes, même les plus escarpés, présentent des surfaces de
CIRCULATION DE LA FORCE
niveau et aussi quelques descentes ; pour traverser ces espaces, les muscles des jambes accomplissent un travail mécanique dont il n’est pas tenu compte dans le calcul précédent et dont une portion se transforme définitivement en chaleur sensible.
Si l’on voulait évaluer la totalité du travail accompli par le système musculaire, il faudrait en outre mesurer la force mécanique dépensée par le cœur, le diaphragme et les muscles des parois thoraciques pour entretenir la circulation et la respiration pendant les cinq heures et demie d’ascension. M. Fick faisait 25 inspirations par minute, et son pouls était à 120 pulsations par minute; M. Wislicenus ne paraît pas avoir observé l’état de sa circulation et de sa respiration, mais il est évident que ces deux fonctions s’accomplissaient chez lui dans des conditions d’accélération peu différentes de celles de son compagnon de voyage. Malheureusement, les données expérimentales manquent 1 pour apprécier avec quelque exactitude la force mécanique dépensée par le cœur et les muscles respiratoires dans ces condi-
1 M. Fick évalue à 0,G4 unités le travail accompli par le cœur pendant une systole ordinaire; d’après les observations de Donders, le travail correspondant à une inspiration ordinaire serait de 0,05 unités. En partant de ces données, l'entretien de la circulation et de la respiration pendant l’ascension aurait exigé une dépense de force musculaire équivalant à 50541 unités de travail. Mais il est évident que des systoles aussi énergiques et des inspirations aussi profondes ont exigé de la part du cœur et des muscles respiratoires une dépense de force beaucoup plus considérable.
CONTRACTILITÉ MUSCULAIRE. 1 7 1
lions d’accélération de la circulation et de la respiration. Cette force est tout entière perdue pour le travail extérieur; utilisée pour assurer le jeu de ces deux fonctions, consommée par un travail intérieur, elle est transformée finalement en chaleur sensible qui contribue à élever la température du corps.
En présence de ces considérations, il est permis d’affirmer que les 129096 unités et les 148656 unités qui expriment le travail utile d’ascension verticale accompli par M. Fick et M. Wislicenus, ne représentent pas plus de la moitié de la force mécanique dépensée par les systèmes musculaires de ces observateurs pendant leur excursion sur le Faulhorn.
La veille de l’ascension (29 août) à midi, MM. Fick et Wislicenus adoptèrent un régime alimentaire exempt de toute matière azotée et le continuèrent jusqu’au 50 dans la soirée. Pendant ces trente-six heures, ils se nourrirent exclusivement de gâteaux d’amidon frits dans de la graisse, de sucre dissous dans du thé, de bière et de vin. Grâce à cette précaution, la digestion ne fournissant plus de substance azotée au sang, il est permis d’admettre que toute l’urée expulsée par les urines pendant la journée du 50 était fournie par la combustion des éléments des organes. Mais tous les produits de cette combustion effectuée pendant l’ascension n’avaient pas pu être éliminés par les urines au moment où les deux observateurs arrivèrent sur le sommet du
CIRCULATION DE LA FORCE
Faulhorn; une partie de ces produits était évidemment retenue dans l’économie et n’a été expulsée que plus tard. MM. Fick et Wislicenus ont admis que la combustion des tissus effectuée pendant l’ascension a produit l’urée expulsée par les urines pendant les cinq heures et demie de marche et pendant les six heures de repos qui ont suivi leur arrivée sur le sommet delà montagne. En procédant ainsi, ils ont certainement exagéré la quantité de matière azotée brûlée pendant qu’ils gravissaient les pentes escarpées du Faulhorn. De l’analyse des quantités d’urine recueillies, ils ont- conclu que, pendant les cinq heures et demie d’ascension :
M. Fick a brûlé 37gr,17 de matière azotée desséchée ;
M. Wislicenus a brûlé 57 grammes de matière azotée desséchée.
Dans un travail très-important sur la chaleur de combustion des matières organiques, M. Frankland a démontré qu Jun kilogramme de substance musculaire, desséchée, purifiée par l’éther, et ramenée par combustion à l’état d 'urée, fournit 4508 unités de chaleur. Il résulte de cette donnée que, pendant leur excursion sur le Faulhorn :
M. Fick a brûlé 57gr,17 de matière azotée sèche qui, ramenés à l’état d’urée, ont fourni, 102,30 unités de chaleur dont l’équivalent mécanique est G9005 unités de travail disponibles , et que dans le
CONTRACTILITE MUSCULAIRE. 1 73
même temps il a produit 129096 unités de travail utile ;
M. Wislicenus a brûlé 57 grammes de matière azotée sèche, qui, ramenés à l’état d’urée, ont fourni 161,62 unités de chaleur, dont l’équivalent mécanique est 68689 unités de travail disponibles , et que dans le même temps il a produit 148565 unités de travail utile.
Admettons, pour un instant, que toute la substance azotée ait été fournie par les muscles contractés, et que toute la chaleur développée par cette combustion ait été transformée en travail ; le rapprochement des nombres précédents nous montre que, même dans ce cas, la combustion des masses musculaires ne représente que les cinquante-trois centièmes du travail mécanique produit par M. Fick et les quarante-six centièmes du travail mécanique produit par M. Wislicenus pendant leur ascension sur le Faulhorn.
Mais, ne l’oublions pas, en ajoutant, aux urines rendues pendant l’ascension, le produit de la sécrétion urinaire recueilli pendant les six heures de repos qui ont suivi leur arrivée sur le sommet de la montagne, MM. Fick et Wislicenus ont certainement coté trop haut la quantité de matière azotée brûlée pendant que leurs muscles étaient en activité. D’autre part, dans l’évaluation du travail musculaire accompli pendant l’ascension, nous n’avons tenu compte
CIRCULATION DE LA FORCE
que du déplacement vertical du centre de gravité des deux observateurs; nous avons complètement laissé de côté le déplacement horizontal du cen're de gravité, et toutes les contractions musculaires effectuées pour faire face aux balancements du tronc et des membres supérieurs, tout le travail du coeur et des muscles des parois thoraciques nécessaires à l’entretien de la circulation et de la respiration. Nous nous sommes donc placé dans les conditions les plus favorables à la théorie défendue parM. Liebig, et, malgré toutes ces concessions, les résultats de la remarquable expérience de MM. Fick et Wislicenus nous conduisent irrésistiblement à cette conclusion :
La combustion des matières albuminoïdes n’a pu fournir moyennement qu’environ la moitié de la force mécanique nécessaire pour effectuer le travail extérieur utile produit par ces deux physiologistes pendant leur excursion sur le Faulhorn.
A côté de ces faits importants nous devons citer les intéressantes observations du docteur M. C. #Verloren sur la nourriture des insectes. Ii a remarqué qu’à l’époque où ils accomplissent peu de travail musculaire, beaucoup d’insectes se nourrissent principalement de matières albuminoïdes, et qu’au contraire leur alimentation se compose presque exclusivement de matières ternaires non azotées à l’époque où leur système musculaire travaille le plus activement. Il cite aussi les abeilles et les
CONTRACTILITE MUSCULAIRE.
papillons comme exemples d’insectes se nourrissant de substances très-pauvres en azote et accomplissant des travaux musculaires très-considérables.
Les résultats de cette longue discussion nous autorisent donc à considérer comme inadmissible et purement hypothétique, la théorie de l’origine de la force musculaire présentée par M. Liebig. Le pouvoir musculaire ne provient pas exclusivement de la transformation de la chaleur développée par la combustion des aliments albuminoïdes préalablement assimilés et convertis en fibres contractiles. 11 reste même démontré que la chaleur produite par la combustion des matériaux azotés de sang est loin de représenter la totalité de la force mécanique développée par le système musculaire.
Mais il ne faudrait pas tomber dans une exagération inverse et croire que les substances ternaires non azotées sontseules respiratoires, peuvent seules fournir la chaleur transformable en travail musculaire. L’acide carbonique exhalé par les voies pulmonaires provient sans doute, en majeure partie, de l’oxydation des matériaux ternaires du sang, mais une certaine proportion de ce gaz est certainemen fournie par les matériaux albuminoïdes de l’économie dont la combustion incomplète est attestée par les produits azotés des excrétions etdes sécrétions.
L’expérience a d’ailleurs démontré depuis longtemps que les proportions de matières ternaires et
CIRCULATION DE LA FORCE
quaternaires brûlées dans l’économie dépendent de la nature du régime alimentaire adopté; les conditions d’exercice et de travail restant les mêmes, il suffit d’augmenter la proportion des matières albuminoïdes consommées comme aliments, pour rendre les excrétions et les sécrétions plus riches en produits azotés. D’autre part, lorsque, le régime alimentaire restant le même, la consommation d’oxygène s’exagère sous l’influence d’une plus grande activité musculaire, l’excès de combustion porte presque exclusivement sur les matières ternaires ; on doit reconnaître pourtant que, dans ce cas, l’oxydation des matériaux albuminoïdes augmente dans une proportion faible, mais appréciable.
La chaleur transformée en force mécanique, par l’intermédiaire de la contraction musculaire, est donc produite à la fois par l’oxydation des matériaux ) ternaires et par la combustion incomplète des matériaux quaternaires de l’économie; sans doute la majeure partie de cette chaleur transformée est, dans tous les cas, fournie par l’usure des matières ternaires, mais la part qui revient aux substances albuminoïdes varie avec la nature du régime alimentaire adopté. L’expérience de tous les jours le démontre d’une manière incontestable : quelles que soient leur nature et leur composition, les matières . alimentaires organiques sont toutes combustibles; il suffit que, préparées par la digestion, elles soient
CONTRACTILITÉ MUSCULAIRE
mêlées au sang pour qu’elles soient ultérieurement attaquées par l’oxygène emprunté au milieu ambiant par les surfaces respiratoires. En réalité, les aliments albuminoïdes remplissent un double rôle dans l’économie ; une fois introduits dans le torrent circulatoire, ils se partagent en deux portions : l’une est assimilée et sert au renouvellement des tissus, l’autre est brûlée en même temps que les matières grasses et sucrées du sang. Ces combustions internes incessantes sont, pour l’animal, la source de force disponible qui lui fournit à la fois la chaleur sensible nécessaire au maintien de sa température propre, et la chaleur transformée en puissance musculaire.
Dans ces dernières années, la question de la combustion des matières albuminoïdes a été étudiée avec beaucoup de soin. Des observateurs d’un trèsgrand mérite ont constaté que chez les animaux surmenés, l’urine ne contient pas une plus forte proportion d’urée ; ils en ont conclu que l’exercice musculaire n’exerce aucune influence sur l’oxydation des substances quaternaires de l’économie. Une semblable interprétation des faits observés nous paraît prématurée, sinon complètement inadmissible. On a pris pour signe unique de l’oxydation des matières quaternaires, la présence de l’urée dans le produit de la sécrétion rénale. Les expériences de M. V. Régnault nous ont appris que, même chez les animaux à l’état de repos, il y a exhalation d’une faible proportion
d’azote provenant de la combustion complète d’une certaine quantité de matière albuminoïde. N’est-il pas probable que, dans le cas d’un exercice musculaire exagéré, la proportion des matières quaternaires complètement brûlées et ramenées à l’état d’acide carbonique, d’eau et d’azote, est augmentée? O11 comprend alors comment , chez les animaux surmenés, la quantité absolue d’urée excrétée pourrait ne pas augmenter et même diminuer , bien que, chez eux, la consommation des matières quaternaires fût plus considérable. Cette question doit donc être soumise h de nouvelles études; et, pour la résoudre complètement, il devient nécessaire de tenir compte à la fois des produits de combustion incomplète fournis par les excrétions et de l’azote exhalé à l’état gazeux par les voies respiratoires.
Bien que la chaleur transformée dans l’économie en puissance mécanique soit presque exclusivement fournie par l’action de l’oxygène sur les matériaux ternaires, non croyons devoir reproduire ici quelquesuns des principaux résultats des recherches de M. Franldand 1 sur les quantités de chaleur et de force mécanique développées par la combustion des substances alimentaires azotées et non azotées. Les ; données contenues dans ce tableau sont d’une haute importance au point de vue de l’hygiène et de la . physiologie générale.
1 Revue (les cours scientifiques , 4° année, 18i(j-18R7, page 8).
CONTRACTILITE MUSCULAIRE.
ÉNERGIE EFFECTIVE DEVELOPPEE (EN CHALEUR ET EN FORCE MÉCANIQUE) PAR UN KILOGRAMME DE DIFFÉRENTES MATIERES ALIMENTAIRES BRÛLÉES DANS L'OXYGÈNE.