MEMBRE DE L’INSTITUT
Mon CHER ET ILLUSTRE CONFRÈRE,
En assistant aux conversations interessantes et instructives dont on jouit dans votre charmante retraite d’Arcueil,
je vous ai entendu souvent, ainsi que M. Laplace , regretter que la Physique fût peu cultivée en France, tandis que les autres sciences y jettent un très-grand éclat (2). Vous cherchiez les causes de ce désavantage dans Fespèce d’isolement où l’on semble avoir voulu placer la Physique , relativement aux autres branches des connaissances positives; et, tous deux, vous vous étonniez qu’on eut tenté de la séparer de la Géométrie et de la Chimie, deux soutiens sans lesquels elle ne saurait faire un pas.
(1) Les sciences ont perdu ce célèbre chimiste.
(2) Depuis l’époque où cette lettre fut écrite (au milieu de 1S06) , un grand nombre de découvertes de Physique ont été faites en France. Notre richesse en ce genre s’accroît tous les jours, et tout présage qu’elle continuera de s’étendre avec rapidité. Néanmoins j’ai laissé subsister les expressions dont j’avais du me servir lors de la première édition de cet Ouvrage, pour mieux montrer tout ce que nous avons gagné depuis.
Ce n’est point, cependant, que les exemples manquent pour prouver combien l’alliance de ces sciences est utile ; et l’on pourrait en trouver un grand nombre, «meme parmi nos compatriotes. Notre célèbre Bourguer n’a pas été moins bon physicien que bon astronome. C’est aussi à la connaissance des méthodes géométriques , que Borda à du l’exactitude qu’il a mise dans ses recherches de Physique ; c’est à elles que M. Coulomb doit ses belles découvertes sur le magnétisme et l’électricité (1)3 c’est avec leur secours que M. Haüy a porté au dernier degré de précision et de certitude son ingénieuse théorie de la structure des cristaux 3 tout récemment encore, n’est-ce pas l’analyse la plus profonde qui a donné à M. Laplace le' secret de ces phénomènes capillaires autour desquels les physiciens s'étaient si long-temps et si curieusement exercés, sans pouvoir en pénétrer la cause ? N’est-ce pas aussi à l’aide de notions rigoureuses et géométriques , que Lavoisier, est parvenu à introduire l’exactitude dans les procédés de la Chimie? que vous-mème avez établi les rapports constans qui existent entre les capacités de saturation des différons acides pour les différons alkalis, propriété bien remarquable, et qui tient immédiatement aux premières lois de l’action chimique ? Enfin , pour comprendre tout dans un seul exemple, Newlo?i , le premier des géomètres, a été aussi
(i) A l'époque où ceci fut écrit, l’Institut possédait encore cet excellent homme , aussi distingué par son caractère que par son génie. Combien il aurait été satisfait de voir tous ses travaux confirmés par la savante analyse dont M. Voisson a enrichi la théorie de l'électricité.
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le premier des physiciens, et personne de son temps n’a donné sur la Chimie des vues plus neuves et plus profondes.
Il faut l’avouer, puisque cet aveu est utile , ce qui a nui aux progrès de la Physique en France, c’est qu’on en a fait une science d’exposition plutôt que de recherches. On s’est contenté d’offrir au public une certaine série d’expériences brillantes, au lieu de s’attacher à fixer exactement les lois des phénomènes, et à déterminer leurs rapports, ce qui ne peut se faire que par des raisonnemens géométriques; et tel a été l’effet de cette fausse marche, qu’il reste encore aujourd'hui à introduire dans l’enseignement de la Physique, les considérations exactes et les méthodes rigoureuses qui seules peuvent la faire avancer.
Heureusement il existe un ouvrage français qui aura, sous ce rapport, l’effet le plus utile, et qui, sans aucun doute, donnera bientôt chez nous à l’étude de la Physique, une meilleure direction. Je veux parler du Traité de Physique de M. Haüy. Cet ouvrage médité depuis long-temps par un esprit juste, délicat et fin, habitué aux idées précises, et familiarisé avec les méthodes d’invention par ses propres découvertes, ne pouvait renfermer que les principes les plus sûrs et les plus exacts. Aussi n’a-t-il point trompé l’attente du public qui le désirait avec impatience; et si l’auteur, comme il a eu lui-même la modestie de l’annoncer, a trouvé la possibilité d’y faire encore des améliorations, il en résultera sans doute un ensemble parfait de toutes les connaissances physiques. M. Haüy a pensé avec raison que les lois générales de l’équilibre et du mouvement, devaient être
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indiquées dans son ouvrage, mais que les phénomènes particuliers à la statique et à la mécanique des corps, soit solides, soit fluides, devaient être renvoyés à ces deux sciences, et exposés à part d’une manière plus mathématique. C’est ce que M. E. G. Fischer de Berlin avait cherché à faire depuis plusieurs années, dans l’ouvrage dont nous publions aujourd’hui la traduction; et il a exécuté ce plan d’une manière si simple, en procédant si bien des principes aux expériences, et des expériences aux théories, que cellesci, quoique géométriques par elles-mêmes, sont cependant accessibles aux personnes les moins exercées. En suivant toujours la même marche, M. Fischer a joint à cette première partie des notions particulières sur la chaleur, l'électricité, le galvanisme, le magnétisme et la lumière; de sorte que, sous un très-petit volume, son livre présente, comme le titre l’annonce, des élémens fort exacts et assez complets de Physique mécanique.
Lorsque M. Fischer vous adressa son Ouvrage, vous me proposâtes de le parcourir; et, ne connaissant pas la langue allemande, je priai une personne qui m’est très-chère d’en traduire quelques morceaux. La clarté et l’excellente méthode qui y régnaient, m’engagèrent à les multiplier, et d’autant plus que je me trouvais moi-même chargé d’un cours de Physique, pour lequel j’avais adopté un plan presque toutà-fait semblable (i). De cette manière, l’Ouvrage s’étant
(i) Voyez le Traité de Ptosique de M. Biot en 4 volumes, et l’Abrégé en 2 volumes. Nous pourrons encore citer ceux de MM. Despretz , Beudant , et, en particulier , celui de M. Pelletan fils } destiné aux élèves, qui veulent étudier la médecine.
trouvé traduit en grande partie avec les Additions et les Notes que les progrès des connaissances avaient rendues nécessaires , je me suis déterminé, d’après votre avis, à en publier la traduction (i).
Indépendamment de Futilité dont cet Ouvrage peut être par lui-même, il aura encore un autre avantage précieux pour les physiciens français* ce sera de leur indiquer les meilleures sources auxquelles ils pourront recourir pour avoir des renseignemens précis sur toutes les parties de la Physique. En effet, les Allemands possèdent sous ce rapport, un ouvrage extrêmement précieux qui est le Dictionnaire de Physique de Gehler } remarquable par son étendue, par le talent et l’exactitude avec lesquels les différentes matières y sont traitées , et enfin par l’érudition qui y règne. Cet ouvrage et un autre du même genre, dont Fauteur est M. J. G. Fischer 9 sont très-souvent cités dans la Physique mécanique ; et, en y renvoyant, Fauteur donne en quelque sorte la clef de tous ceux qui se rapportent au même objet. Il serait fort utile de traduire le Dictionnaire de Gehler * on répandrait ainsi une infinité de résultats de Physique qui ne sont pas connus en France, ou qui le sont superficiellement. En général , nous nous montrons trop peu empressés rapprendre ce qui se fait hors de notre pays, et cette insouciance nous a tenus souvent fort en arrière de découvertes très-importantes. Par exemple, les belles re-
(0 les Notes et les Additions mathématiques de l’Auteur sont indiquées par des lettres 5 les miennes le sont par des chiffres.
cherches de ï^oltct sur lu galvanisme, n’ont été connues en France que plusieurs années après leur publication \ et l’on se livrait encore ici à des conjectures fausses et incertaines sur la nature de ces nouveaux phénomènes, lorsqu’il était déjà prouvé depuis long-temps, pour tout le reste de l’Europe, que les effets galvaniques sont produits par le développement de l’électricité. Pour en citer encore deux autres exemples frappans, le bel ouvrage de M. Chladni sur les vibrations des surfaces , n’a été connu qif après plus de huit ans , par les soins de M. Haiïy y et l’ouvrage du même auteur, sur les pierres tombées du ciel, n est venu à notre connaissance que lorsque le météore de l’Aigle a fixé l'attention générale sur les aérolithes. Cependant la réalité
de la chute de ces masses était depuis long-temps établie ,
d’après les faits antérieurs , et par les seules forces de la critique , dans l’ouvrage de INI. Chladni . 11 serait bien à désirer, mon cher Confrère, que chacun à cet égard, imitât votre exemple. Placé au premier rang parmi les chimistes, à la tète desquels vous a élevé votre génie, vous vous montrez plus empressé que personne à vous instruire de ce qui se fait chez les savans des autres nations*, et, concentrant, pour ainsi dire, eu vous-mème, les résultats contenus dans les écrits dont ils s’empressent de vous faire hommage, vous lirez de leur ensemble et de vos propres découvertes les considérations générales qui sont les foudemens de la Chimie, et que vous avez établies avec tant de supériorité.
Vous ne dédaignerez donc pas, mon cher Confrère, l'hommage d un simple livre d'élémens. \ ous le savez , c’est
par les traites de ce genre que les sciences se répandent et , selon qu'ils développent dans Pesprit du lecteur des idées justes ou fausses, ils ont l’influence la plus heureuse ou la plus funeste. L’auteur de la Physique mécanique vous est déjà connu par ses autres écrits, qui sont tous composés dans un esprit excellent (i). Egalement versé dans la Géométrie, la Chimie et la Physique, il n’a point séparé ces sciences dans le livre dont nous publions aujourd’hui la traduction. Le succès que ce Traité a obtenu en Allemagne, mettra sans doute INI. Fischer en état de publier bientôt, comme il en a le projet, deux traités semblables pour la Physique chimique et organique , ainsi que pour la Physique appliquée, et nous nous empresserons également de
(i) M. Fischer est encore auteur des ouvrages suivans :
i.° Betrachtungen über die Cometen , etc. Considérations sur les Comètes , à l’occasion du retour attendu d’une comète en 1789. Berlin, 1789, in-8.° — 2.0 Théorie der Dimensions-Zeichen , Théorie d’un nouveau genre de signes, appelés signes de dimensions, et qui désignent les coefficiens d’une série et de leurs puissances, avec leur application à plusieurs matières d’analyse: Halle, 1792 , 2 vol. in-p0 Cet ouvrage contient une méthode tout-à-fait générale pour trouver la racine de chaque équation , puis une méthode générale pour trouver chaque puissance d’une série finie ou infinie 5 enfin , une méthode générale de la réversion des séries, et plusieurs autres applications à des problèmes d’analyse.
— 3.° Rechenbuch für das Gemeine Leben , etc., Traité d’ Arithmétique
élémentaire, 2 vol. in-8.° Berlin, 1797 et 1799. — Der Rechenschüler , etc. , l’Elève en Arithmétique, ouvrage destiné à l’instruction des enfans. Il en a paru deux éditions à Berlin, l’une en 1788 , l’autre en 1806. — 5.° De Discipli narum physicarum Notionibus , finibus legitimis et nexu systematico Dis sertatio. Berolini , 1797, m-8.°
Il a publié aussi des idées sur l’instruction des- écoles scientifiques , des traductions importantes, et un grand nombre de mémoires de Mathématiques, de Physique , de Chimie et de Philosophie.
les traduire, si celui-ci est accueilli en France, comme nous l’espérons. Ce serait une chose extrêmement précieuse que d’avoir ainsi les élémens complets de la Physique, considérée sous ce triple rapport. Leur concentration dans trois volumes permettant de les donner à un prix très-modique, les rendrait accessibles à tous les jeunes gens qui étudient les sciences; et cette considération n’est pas à négliger dans un objet de cette nature ; car le plus grand nombre des personnes qui vivent dans un état élevé, ne comptent pas encore F instruction et les sciences parmi leurs décorations.
Vous qui savez si bien allier les titres du génie avec ceux qui sont le fruit de la considération personnelle qui vous est due, agréez l’hommage que nous vous faisons de ce travail , et permettez-nous d’y joindre l’expression de la plus sincère amitié.