‹ Physique socialeChapitre 181 sur 244 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

reconnaître l’influence du moral sur le nombre des décès. On a pu juger, surtout pendant les ravages que le choléra a exercés en Europe, combien l’intempérance a été fatale à ceux qui s’y livraient. Les opinions ont été bien diverses sur la nature et les moyens curatifs de ce fléau, mais toutes se sont accord(‘es pour établir le fait (jue je viens d’indiquer.

Il résulte aussi de nombreuses observations, que la crainte d’un mal peut singulièrement prédisposer à le gagner : le moral exerce ici sur le physique une action tout à fait remarquable et qui mérite la plus grande attention. Ce sujet intéi-essant a déjà fait l’objet de bien des recherches, mais il n’a peut-être pas été abordé encore avec les moyens rigoureux d’analyse que la science est parvenue à acquérir depuis. On a vu des personnes frappées de mort par l’excitation trop vive d’une passion ; on en a vu d’autres, préoccupées de l’instant de leur décès, succomber en effet, comme leur imagination exaltée le leur avait fait craindre. Il serait intéressant de constater quelles sont les passions qu’il est le plus dangereux d’exciter à l’excès, et jusqu’à quel point la crainte peut déterminer la mort. Ces recherches pourraient amener des modifications essentielles dans nos habitudes et nos institutions. Par exemple, l’usage où l’on est d’entourer de formes religieuses le malade dont l’état est désespéré, décide la mort dans bien des circonsbinces ; et l’on ne peut qu’applaudir aux précautions prises dans certains pays, pour satisfaire à ces formes dès le commencement de la maladie, quand elle offre des symptômes un peu graves. Les cérémonies religieuses ont alors moins le caractère d’un signal du passage dans une autre vie.

Je rangerai aussi parmi les causes perturbatrices qui augmentent la mortalité, le penchant qu’a l’homme à dé-

truire sou semblable ou à se détruire lui-môme, quoiqu'il le partage en général avec les animaux, qui n’obéissent qu'aux simples lois de la nature. Mais ici le penchant se manifeste sous des formes toutes différentes : ainsi, la destruction de l'homme par l'homme est crime ou vertu, selon quelle a lieu de telle ou telle manière ; et il serait bien difficile d'assigner la limite de deux états de choses' si contraires; surtout si l’on a égard à la différence des temps et des lieux. L’historique du déplacement de cette limite chez les différentes nations formerait à lui seul un ouvrage du plus haut intérêt, et nous montrerait par quelles phases a dû passer l’humanité.

Du reste, l'examen de ces sortes de questions trouvera plus naturellement sa place quand je m’occuperai du développement des qualités morales de l’homme, et que j’aurai à parler du duel et de l'homicide. Ce serait peutêtre aussi le lieu de parler de la destruction des hommes par d’autres hommes, quand elle se fait sur une plus grande échelle, et dans des formes consacrées par nos niœurs et nos institutions; car nos idées sur les guerres tiennent également à la statistique morale.

Je viens de montrer, par différents exemples, combien le moral peut influer sur la mortalité humaine; un autre exemple non moins frappant de cette influence c’est celui que nous présentent les mort-nés, quand on fait la distinction des naissances légitimes et illégitimes. Le funeste héritage du vice n’atteint pus seulement l’enfant avant sa naissance, il le poursuit longtemps après qu’il a échappé à ce premier danger; et la misère bien souvent aggrave encore le mal. Ainsi, il résulte des recherches de Baumann et Süssmilch que la mortalité présente les rapports suivants, toutes choses égales :

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