LIVRE DEUXIÈME
cette limite ; les obstacles qui naissent dans son voisinage sont trop nombreux pour ne pas rendre généralement impossible un choc violent. La nature n’en prélève pas moins le tribut de décès qui lui revient, mais comme nous payons ce tribut en detail, il nous est moins sensible que s’il fallait l’acquitter subitement (i).
C’est ainsi que la plupart de nos populations sont parvenues progressivement à se mettre au niveau des subsistances, en conservant toujours une tendance à se développer, et à produire, par suite, un excès de mortalité, à peu près comme le nuage suspendu dans les airs conserve toujours une tendance à descendre et à déverser le tropplein qu’il recèle. Au milieu des causes sans nombre qui peuvent troubler cet état d’équilibre, la population avance ou rétrograde, à peu près comme on voit le nuage monter ou descendre selon la température, la direction des vents et une foule d’autres circonstances atmosphériques. Ce qui n’empêche pas cependant qu'il n’en l'ovienue toujours à une certaine hauteur moyenne, dépendante de sa constitution et de l’obstacle qu’il éprouve à sa chute par la résistance de l’air.
Quand le système social subit des changements, les obstacles conservent toujours le même mode d’action; mais leur intensité peut varier d’une infinité de manières ; de sorte que le développement do la population peut se modifier également l’infini. Si l’on possédait des dénombrements exacts pour différentes époques, l’analyse ferait connaître l’intensité des causes qui ont pu hâter ou comprimer le développement de la population et les circoii-
(1) Il est bien entendu que la famine, que des pestes, des ^en*es et d'autres fléaux peuvent désoler les peuples et les amoindrir, mais ces malheurs accidentels et temporaires ne changent pas les lois dont nous parlons.
stances dans lesquelles elles ont pris naissance. En supposant, par exemple, qu'une population connue croisse continuellement selon une progression arithmétique, dont la différence constante est également connue, on pourra déterminer, au moyen des deux lois énoncées plus haut, quelle énergie les obstacles ont successivement opposée au déveloj'pement de cette population, ou eu d’autres termes, la loi suivant laquelle ces obstacles ont dû se manifester. En général, il suffira de connaître la loi selon laquelle une population se développe pour en déduire, du moins apj)roximativemeni, la loi selon laquelle ont dû se développer les obstacles; et réciproquement. Mais ces sortes de problèmes appartiennent exclusivement à l’analyse ; je ne puis que les indiquer ici, en me réservant d’y revenir dans un travail spécial (i).
J’ai dit que, l’état d’équilibre une fois atteint, les populations seraient devenues stationnaires, ou du moins qu’elles auraient oscillé autour d’un état fixe, par suite de variations correspondantes apportées dans le climat et la quantité de nourriture. Mais comme il est de l’essence de l’homme de pouvoir augmenter par une activité plus ou moins grande de travail et d’intelligence, la quantité de ses produits, les populations ont dû trouver les moyens de se développer ; de manière que si toutes les circonstances physiques étaient les mêmes dans les différents pays de l’Europe, il n’y aurait certainement pas de meilleure mesure de la production et de l’industrie que la densité de la population qui s’y trouve. La population spécifique est, en effet, le résultat de tous les éléments intluents d’un pays, et elle doit se trouver portée à une limite qui est en rap-
(1) Oa trouvera, dans le tableau ci*Joint, l'état de la population dans les principaux pays et à des époques différentes : on remarque généralement que la population y a été croissante.