ADMINISTRATIONS GOUVERNEMENTALES
Les documents statistiques offrent un double intérêt; ils sont utiles cà la fois aux sciences et à l’administration. Ce n’est qu’en consultant les éléments du passé que l’homme d’État peut se faire des idées justes sur l’avenir, recomiaitre si un pays possède les éléments nécessaires pour réaliser avec succès des plans projetés, apprécier quelles sont les lois qui exigent des réformes, et porter des lumières dans une foule de questions importantes.
De la grande extension qu’ont prise les chemins de fer et les télégraphes électri(jues, naissent plusieurs pro* blêmes politiques dont nous sommes loin de posséder les éléments de solution. Il serait difficile de prévoir dès à présent les variations qui auront lieu dans les populations des villes, dans les prix des terres, dans les principaux sièges des différentes industries et en général dans toutes les transactions sociales. On aura peut-être peine à croire, un jour, qu’une simple accélération dans les transports des voyageurs et des marchandises, qu’une rapidité plus grande par les communications électriques, aient pu avoir
de pareilles conséquences. La vie humaine s’est allongée ; le globe môme semble avoir changé ses dimensions, les villes se sont rapprochées ; déjà tout un pays se trouve resserré en quelque sorte dans la banlieue de sa capitale.
La civilisation étend son niveau d’une extrémité de l’Eu- ' rope à l’autre ; ce qu’il y a de caractéristique et de pittoresque s'efface dans chaque peuple, tandis que les locomotives et les télégraphes électriques fout chaqûe jour de nouvelles brèches dans les barrières des douanes, jusqu’à ce qu’ils les aient entièrement détruites (i).
(1) Cea ligoes sont écrites depuis un tiers de siècle : voici une preuve bien convaincante de leur contenu, exprimée par M. J. -A. Barrai, A M. Léonce de Lavergne [Journal de l'Agriculture^ n° 20, mars 1868) : • Vous m’avez adressé une démonstration saisissante do fait trés*grave de 1a diminution qu*a subie de 1846 à 18061a population de plus de la moitié des arrondissements dans lesquels la France est partagée Dans 185 arron< dissements, il y a eu diminution, et il ne s'ost présenté d’augmentation que dans 178. Vous avez fait remarquer que, dans le cours naturel des choses, la population aurait dû monter plus ou moins dans toutes les parties du territoire, et vous avez ajouté que, sauf un très-petit nombre de points, l'augmentation était générale avant 1847. Il m’a paru utile de développer cette affirmation et d'établir, dans la même forme que le vôtre, un tableau présentant la comparaison de la population par arrondissements en 1826 A 1846. On verra ainsi comment les choses se sont passées dans les vingt années qui ont précédé 1847 et dans les vingt années qui viennent de s'écou* 1er, et qui ont présenté A la fois, comme vous le dites, un ralentissement dans le progrès général et un déplacement des populations agricoles... Il est incontestable, comme le démontrent les chiffres précédents, que depuis un siècle la population s'est A peu prés élevée en France dans la proportion de quatre A sept ; mais que l’accroissement n’a pas eu lieu d’une manière régulière, qu’il a subi A deux reprises différentes une aorte de stagnation, une première fois sous le premier empire et dans les premières années de la Restauration, une seconde fois de 1846 A 1856; le mouvement a repris de 1856 A 1861, pour se ralentir de 1861 A 1866... On voit bien ici que, comme contre*partie de la conséquence A déduire du tableau qui le précède, ce dernier force A conclure que l’augmentation des populations se forme surtout dans Us départements les plus industriels, et particulièrement dans ceux qui possèdent de très-grandes villes, où l’on fait depuis quelques années d’énormes dépenses pour les travaux publics. Ainsi, le déplacement de la population des campagnes vers les villes est surabondamment démontré. «•
La statistique doit s’empresser d’enregistrer dès à présent tous les faits qui pourront servir à l’étude de cotte vaste transformation qui tend à s’accomplir dans le corps social. Personne n’en pourrait prévoir complètement les conséquences, et chacun cependant cherche à les apprécier.
Mais, sans considérer les choses sous un point de vue aussi général, combien il est de questions statistiques d’un intérêt actuel qui se rattachent à l’établissement des chemins de fer ! Les questions relatives aux recettes et aux dépenses, à la durée des matériaux, aux prix des places, au tarif des marchandises, etc., sont si multipliées et si importantes qu’un gouvernement éclairé aurait intérêt, pour en obtenir les solutions, de les soumettre à quelques hommes instruits qui en feraient exclusivement leur principale étude.
Pour n’en citer qu’un seul exemple, il existe une dépendance entre le nombre des voyageurs qu’on transporte chaque jour et les prix qu’on leur fait payer ; cette dépendance est telle, que les recettes augmentent ou diminuent selon les prix des places. Chacun conçoit en eflfet que si les prix étaient trop bas, le nombre des voyageurs, quoique plus considérable, ne suffirait pas pour payer les frais de l’entreprise; si, au contraire, ils étaient trop élevés, le nombre des voyageurs diminuerait, et l’administration, encore une fois, courrait risque d’être en perte. Il y a donc un maximum que l’on peut atteindre et qu’on ne déterminera qu’à l’aide de bons documents statistiques.
Toutefois, la question est plus compliquée qu’on ne pourrait le croire, car le gouvernement ne perçoit pas seulement un droit payé dans les bureaux des chemins de fer ; il prélève encore une espèce de contribution indirecte sur les dépenses et sur toutes les transactions occasionnées
par les voya^res. Celle acti\ité générale, cet accroissemeut (le vitalité que reçoit tout un pays, donnent un nouvel essor au commerce et à l’industrie, qui sont, avec l’agriculture, les premiers soutiens d’un État.
Une épreuve (]ui se rattache à ce genre de questions a été faite récemment en Angleterre. Le gouvernement a • subitement réduit, d’une valeur considérable, la taxe des lettres. Qu’en est-il résulté? Le déficit dans les recettes des postes a d’abord été très-sensible ; mais, le nombre des lettres ayant ensuite progressivement augmenté, il s’est trouvé, en définitive, que les revenus ont atteint à peu près leur taux habituel; la ditférence qui subsiste encore est sans doute plus que compensée par les avantages indiiecfs que le gouvernement et les particuliers en ont retirés. Les résultats de cette mesure administrative, si habilement combinée , ont pu être constatés^ immédiatement par des documents statistiques recueillis avec soin (i).
Il ne suffit pas, du reste, d’avoir apprécié les avantages matériels d’une innovation. Les avantages moraux sont quelquefois d’une importance plus grande ; c’est ce que l’on perd trop souvent de vue. La llelgiqiie a trouvé, dans l’établissement de ses chemins de fer, une puissance morale bien supérieure aux liénéfices pécuniaires qui pourront résulter de sa vaste entreprise. Le gouvernement, qui sortait d’une crise révolutionnaire, a pu donner une direction nouvelle aux esprits, les ramener ii des habitudes d’ordre et dè travail ; et l’étranger, qui nous avait mal jugés d’abord, et qui nous croyait livrés eà l'anarchie, eut foi dans notre avenir ; il ne put refuser sa confiance ni son estime à un peuple qui, le Icndeftiain d’une révolution,
(1) Cd8 raisoonements ont été présentéA il y a plus d'un quart de siècle : l'on sait d'ailleurs que les prix sur le transport des voyageurs et des marchandises baissent de plus en plus.