LIVRE DEUXIÈME
DiVXLOPPElŒNT DBS QDAIJT&S PHTSIQDBS DE L'HOMME.
Le premier pas à faire dans la série de nos recherches serait de déterminer l’homme moyen chez les différentes nations. Peut-être nous accordera-t-on la possibilité d’une appréciation pareille pour les qualités physiques, qui admettent directement une mesure; mais quelle .sera la marche à suivre pour les qualités morales et pour les qualités intellectuelles ? Comment pourra-t-on jamais soutenir sans absurdité que le courage d’un homme est A celui d’un autre homme comme cinq est à si.x, par exemple; à peu près comme on pourrait le dire de leur taille? Ne rirait-on pas de la prétention d’un géomètre qui soutiendrait sérieusement qu’il a calculé que le génie d’Homère est à celui de Virgile comme trois est à deux? Certainement de pareilles prétentions seraient absurdes et ridicules. 11 convient donc, avant tout, de bien s’entendre sur la valeur des mots et d’examiner si ce que nous voulons est possible, je ne dis pas dans l’état actuel de la science.
mais dans un état où la science pourra s’élever un jour.
On ne peut, en effet, exiger de ceux qui s’occupent d’une physique sociale plus que de ceux qui auraient entrevu la possibilité de former une mécanique céleste à une époque où il n’existait que des observations astronomiques défectueuses et des théories milles ou fausses avec des moyens de calcul insutSsants. 11 importait en conséquence de s’assurer des moyens d’exécution ; il fallait recueillir ensuite avec zèle et persévérance des observations précises, créer et perfectionner les méthodes pour les mettre en œuvre, et préparer ainsi tous les éléments nécessaires de l’édifice qu’il s’agissait d'élever. Of > c’est la marche qu’il convient do suivre, je crois, pour former une physique sociale ; je pense qu’il s’agit d’examiner s’il y a possibilité d’obtenir les moyens d’exécution, et d’abord s’il y a possibilité de déterminer l’homme moyen.
Cette détermination fera l’objet des deux livres qui sui- \Tont : nous nous occuperons d’abord de l’homme et du développement de ses qualités physiques; puis, dans le quatrième et le cinquième livres, nous le considérerons sous le rapport des qualités morales et intellectuelles.
Parmi les éléments relatifs à l’homme, les uns sont susceptibles d'uue appréciation directe, et les nombres qui les représentent sont de véritables grandeurs ; telles sont en général les qualités physiques : ainsi le poids et la taille d’un homme peuvent être mesurés directement, et l’on peut les comparer ensuite au poids et à la taille d’un autre homme. En comparant sous ce point de vue les différents hommes d’une nation, on parvient à des valeurs moyennes qui sont le poids et la taille qu’il convient d’assigner à l’homme vioyen de cette nation; par suite, on pourrait dire que l’Anglais, par exemple, est plus grand que le Fran-
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çais et que ritalien. Cette manière de procéder est analogue à celle que l’on suit en physique pour déterminer les températures des différents pays et les comparer entre elles : ainsi, l’on dira qu’à Paris la température moyenne de l’été est de 18 degrés centigrades, quoique le thermomètre ait été presque constamment ou plus haut ou plus bas que ce point. On conçoit de plus que le rapport qui existe entre le poids ou la taille de l’homme moyen, indigène de l’un de ces trois pays, peut s’altérer par la suite des temps.
Dans certfiins cas, on emploie des mesures mn matérielles, comme lorsqu’il s’agit d’apprécier la vie moyenne pour une nation désignée ou d’estimer l’âge auquel s’éteint l’homme moyen de cette nation. La vie alors a pour mesure le temps, et cette mesure admet tout autant de précision que celles que nous employons au physique.
Il est encore d’autres éléments relatifs à l’homme qui ne peuvent être mesurés directement, et qui ne sont appréciables que par leurs effets : de ce nombre sont les forces de l’homme. On conçoit (ju’il n’y aurait aucune absurdité à dire que tel homme est deux fois aussi fort qu’un autre, pour la pression des mains, si cette pression appliquée contre un obstacle produit des effets qui soient comme deux est A un. Seulement, il faut admettre alors que les causes sont proportionnelles aux effets, et il faut avoir soin, en mesurant les effets, de mettre les individus dans des circonstances semblables. Par exemple, on ferait de graves erreurs en employant le même dynamomètre de Régnier indistinctement pour tous les individus, parce que la grandeur dos mains ou la hauteur de la taille ont de l’inlluence, et font que l’on manie l’instrument avec plus ou moins de facilité.
Enfin, on peut employer des mesures de convention,
comme lorsqu'il s’agit d’estimer la richesse, les productions, les consommations d’un pays, et de les comparer à celles d’un autre pays. Toutes ces estimations ont déjà été faites par les économistes avec plus ou moins d’exactitude ; elles n’otfront en conséquence rien qui doive nous paraître étrange.
Il résulte de ce qui précède, que dans la détermination de l'homme moyen, considéré sous le rapport des qualités physiques, la plus grande difficulté consiste à réunir des observations exactes en nombre suffisant pour arriver à des résultats qui méritent quelque confiance.
Nous examinerons d’abord ce qui se rapporte à la vie de l’homme, à sa reproduction, à sa mortalité ; nous nous occuperons ensuite de ce qui tient au développement de sa taille, de son poids, de sa force, et, en général, de ses qualités physiques (i).
(1) Nous avons jugé utile de conserver, autant que possible, le texte de l'ouvrage tel qu'il a été publié d'abord, et de donner plus particuliérement, vers la fin de chaque livre, l'indication des principales recherches qui ont été obtenues depuis. Nous avons suivi cette marche pour différents motifs : on pourra mieux voir surtout quels ont été les progrès considérables de la statistique pratique dans l'intervalle d'un tiei*s de siècle environ; et l'on Jugera plus facilement des progrès immenses qui ont été faits pendant un intervalle aussi resserré : on comprendra les variations que les principaux éléments étudiés ont subies, en même temps que les causes qui auront pu les faire varier : on jugera mieux enfin de ce qu'on peut attendre encore.