PAYOT SOMNIFÈRE. PAPAVER SOMNIFERUM
Papaver somniferum. Linn. Spec. 626. Wood. Med. Bot. t. 185.
(Planche no.)
Sa tige , droite , cylindrique, plus ou moins rameuse , haute de trois à quatre pieds, porte des feuilles glabres, embrassantes, ondulées, incisées, inégalement dentées, et d’un vert glauque. Les fleurs sont grandes, terminales , penchées sur la tige avant leur épanouissement. Elles se colorent de différentes nuances, depuis le blanc le plus pur jusqu’au pourpre le plus vif; l’onglet des pétales est marqué d’une tache d’un violet
foncé. Originaire des contrées orientales, le pavot il. 32
somnifère abonde dans les jardins et dans tous les lieux cultivés. On en distingue deux variétés : l’une , qu’on nomme pavot blanc , a des capsules ovoïdes et des semences blanches 5 lautre s’appelle pavot noir, et produit des capsules globuleuses avec des semences noires.
La connaissance de cette plante remonte à la plus haute antiquité. Homère compare le jeune guerrier mourant dans les combats au pavot qui penche sa tête chargée de fruit et des rosées du printemps. Virgile fait la même comparaison , et la rend encore plus touchante dans son admirable épisode de Nisus etEuryale. Mais les anciens n’avaient pas seulement remarqué la grâce et l’élégance du pavot , ils connaissaient également ses propriétés narcotiques, et ils savaient qu’il pouvait donner la mort. Aussi Virgile lui donne quelquefois l’épithète de lethceum ; Ovide, celle de soporiferum. On croit même que le nepenthes d’Homère 11’est autre chose que l’opium, ouïe suc tiré, par incision, des capsules de la même plante.
Ovide fait fleurir le pavot devant la caverne du Sommeil. La Nuit humide en cueille les sucs assoupissans, et les répand dans tout l’univers.
Ante fores antri fecunda papavera florent Innumerœque herbce , quarum de lacté soporem IVox legit , et spargit per opacas humida terras.
On cultive le pavot sommifère dans les jardins , où il se reproduit sons les formes les plus pittoresques. Ses fleurs varient dans toutes les nuances ; il y en a de blanches , de roses , d’un rouge pourpre , de panachées ; d’autres dont les bords se colorent de rose , de
violet ou d’un rouge plus ou moins vif sur un fond blanc. Toutes ces fleurs passent vite , ne durent qu’un jour, mais elles se renouvellent successivement sur la même tige \ et rien n’est plus agréable à l’œil qu’une vaste plate-bande ornée de pavots de diverses teintes.
Les propriétés narcotiques du pavot résident dans un suc laiteux très-amer, d’une odeur vireuse, contenu dans les feuilles , les pédoncules , la tige , et principalement dans le fruit. Les semences, bien mûres, donnent une huile douce , agréable , qui ne partage point la qualité narcotique des capsules. Elle est connue sous le nom d'huile d’œillet (i), et forme une branche importante de commerce pour la Flandre.
Dans les contrées orientales, dans laNatolie, dans la Perse, dans les provinces voisines de l’Egypte, la récolte du suc de pavot se fait ordinairement vers la fin de l’été. On l’obtient en pratiquant le soir plusieurs incisions sur la superficie des capsules avant leur parfaite maturité. Il découle de ces blessures une liqueur d’un jaune pâle , qui se condense pendant la nuit par l’action de l’air atmosphérique , et qu’on recueille le lendemain. Ce suc forme l’opium en larmes, substance précieuse que les riches orientaux réservent pour leur usage particulier, et qui est presque inconnue en Europe. On pile ensuite dans un mortier toutes les parties du pavot, et on en exprime le suc, que l’on fait évaporer au soleil ou au feu jusqu’à consistance requise.
(1; On donne dans le commerce le nom à’ œillet ou œillette à la plus grande espèce de pavot, dont la graine produit une huile douce , blanche , bonne à manger. Ce mot est altéré d 'olliete , son véritable nom. Celui-ci dérive (Voleum , huile.
Cet opium , nommé méconium, bien inférieur au précèdent , est le seul qu’on trouve dans le commerce. Il est ordinairement réuni en masses orbiculaires , aplaties , recouvertes de feuilles de différens végétaux , rougeâtres à l’extérieur, d’un brun noirâtre intérieurement, d’une cassure brillante et compacte , d’une odeur nauséabonde , vireuse , d’une saveur âcre et amère. On peut également extraire l’opium des pavots indigènes ; mais il a beaucoup moins d’énergie.
ANALYSE CHIMIQUE
Les principes qui constituent l’opium n’ont été bien appréciés que par les chimistes de nos jours. En i8o3 , M. Derosne reconnut dans ce produit végétal une substance particulière qui reçut d’abord le nom de sel d’opium , ensuite celui de narcotine. Elle fut regardée par ce chimiste comme le principe le plus actif de l’opium.
En décembre i8o4 , M. Séguin communiqua à l’Institut un mémoire où il annonçait avoir obtenu de l’opium cinq substances distinctes : i° une matière cristalline considérée comme une substance nouvelle $ 2° un acide nouveau jouissant de propriétés particulières \ 3° une matière insoluble dans l’eau, soluble dans l’alcohol, les acides et les alcalis, qu’il appelle principe amer insoluble de l’opium ; 4° une substance 1 soluble dans l’eau et dans l’alcohol , qui n’est précipitée par aucun réactif, et qu’il nomme principe amer soluble de l’opium ; 5° de l’acide acétique.
Dans un travail également remarquable sur l’opium , M. Sertuerner, pharmacien à Eimbeck , dans
le royaume d’Hanovre, a signalé : i° un principe alcalin cristallisable , insoluble dans l’eau , soluble dans l’alcohol et l’éther, à qui il a donné le nom de morphine ; 2° un acide particulier qu’il a nommé acide méconique. Les recherches de ces deux derniers chimistes offrent des résultats tellement conformes , relativement à la découverte de la morphine et de l’acide méconique, que M. le professeur Vauquelin a réclamé la priorité en faveur de celles de M. Séguin. Cependant il faut avouer qu’on doit particulièrement à M. Sertuerner d’avoir appelé l’attention sur ces nouveaux produits.
Les expériences ultérieures de M. Robiquet ont encore perfectionné l’analyse de l’opium. Ce chimiste a démontré quindépendamment de l’acide méconique , cette substance contient un autre acide qui n’a point reçu de dénomination particulière ; que le sel de Derosne n’est point du méconate de morphine ; que ce sel et la morphine existent ensemble , et peuvent être séparés par l’éther.
D’après les analyses chimiques les plus récentes, l’opium contient de l’huile fixe , du caoutchouc , une substance végéto-animale , du mucilage, delà fécule, de la résine, des débris de fibres végétales, de la narcotine , de l’acide méconique , un acide nouveau découvert par M. Robiquet , et une substance , jouissant des mêmes propriétés que les alcalis , désignée sous le nom de morphine.
On ne trouve point ce dernier principe dans l’opium extrait de nos pavots indigènes; tandis que l’opium des pavots cultivés dans le territoire de Naples en con=
tient une certaine quantité, et se rapproche de l’opium d’Égypte. (Boudet , Journal de pharmacie. )
On obtient la morphine en faisant bouillir une solution aqueuse d’opium avec de la magnésie. On lave et on dissout le dépôt avec l’alcohol chaud, qui enlève la morphine. Dans son état de pureté, elle est blanche, transparente , cristallisable , peu soluble dans l’eau bouillante , très-soluble , à l’aide de la chaleur, dans l’éther et dans l’alcohol , auxquels elle communique une saveur très-amère. Elle se dissout facilement dans les acides , et forme des sels neutres solubles dans l’eau , qui agissent , à très-petite dose , avec la même intensité que l’extrait aqueux d’opium. On connaît particulièrement l’acétate, le sulfate et l’hydrochlorate , ou muriate de morphine.
Depuis la première édition de notre Phytographie , l’opium a été l’objet de nouvelles recherches. D’après un mémoire lu à l’ Académie des Sciences, le 18 décembre i832, par M. Robiquet, les chimistes n’ont point connu jusqu’à présent le véritable acide de l’opium ; ce qu’il ont désigné sous le nom d’acide méconique n’est que le résultat d’une altération de cet acide. Pour l’obtenir tel qu’il préexiste , il faut soigneusement éviter la chaleur de l’ébullition , parce qu’à cette température l’acide se décompose. Le véritable acide méconique est parfaitement blanc -, il cristallise en belles écailles micacées qui s’effleurissent au contact de l’air chaud, et prennent alors l’aspect du gypse calciné. Cet acide est soluble dans quatre parties environ d’eau bouillante. Il cristallise par refroidissement, et se reproduit identique à lui-même, si on n’a pas soutenu la
température de l'ébullition *, mais dans le cas contraire, il se décompose, donne lieu à une émission d’acide carbonique, devient fort peu soluble dans l’eau, et ne retient plus d’eau de cristallisation.
La codéine , nouvelle base de l’opium, a été découverte par cet habile chimiste. Le moyen de l’extraire consiste à préparer du muriate de morphine par le procédé de William Gregory , c’est-à-dire en ajoutant, dans une solution aqueuse d’opium , une dissolution concentrée de muriate de chaux. Il se produit alors du méconate de chaux qui se précipite , et du muriate de morphine qui reste en dissolution. On fdtre, on évapore , on fait cristalliser, et après plusieurs cristallisations successives , on obtient un muriate de morphine très-blanc, qu’on redissout de nouveau pour le décomposer par l’ammoniaque. La morphine se précipite ^ la majeure partie de la codéine reste en dissolution avec un peu de morphine. On évapore ces eauxmères -, on obtient une première cristallisation formée de petites aiguilles groupées en mamelons radiés $ on redissout ces cristaux , qui sont formés de l’union triple de l’acide muriatique , de la morphine et de la codéine.
Quand ils sont suffisamment purifiés , on les comprime fortement pour en séparer les eaux-mères ; puis on les traite par une solution de potasse caustique un peu étendue , mais employée en léger excès. La morphine est reLenue en dissolution, la codéine se précipite sous la forme d’une pâte qui peu à peu acquiert de la consistance , se tuméfie et finit par devenir pulvérulente. On broie cette poudre, on la lave avec un
peu d’eau froide ; on la fait sécher et 011 la traite ensuite par de l’éther bouillant. Lorsque cette dissolution est suffisamment concentrée, on obtient par refroidissement de belles aiguilles blanches , aplaties et assez consistantes , plus larges à leur base qu’à leur sommet. C’est la codéine: elle jouit des propriétés suivantes : elle est très-soluble dans l’eau bouillante; elle cristallise par refroidissement en beaux polyèdres réguliers , parfaitement transparens et incolores.
Cette solution , même froide , a une réaction alcaline très-prononcée. Elle précipite abondamment par l’infusion de noix de galle , propriété dont ne jouit pas la morphine quand elle est très-pure , et il est bien à présumer que cette propriété accidentelle ne lui est communiquée que par son union avec la codéine. Cette base nouvelle 11e rougit point par l’addition de l’acide nitrique. Les dissolutions de fer au maximum ne lui font pas prendre, comme à la morphine, une teinte bleue. En un mot, ce sont deux bases tout-à-fait distinctes. Plusieurs physiologistes ont fait remarquer que la morphine ne représentait pas à elle seule toutes les propriétés caractéristiques de l’opium. Il devient donc probable que la codéine viendra compléter le cadre. Ce qu’il y a de certain, c’est qu’elle est vénéneuse , quelle agit fortement sur la moelle épinière , et qu’elle ne paralyse point le train de derrière comme la morphine.
M. William Gregory a fait connaître à M. Robiquet le résultat de quelques expériences qu’il a tentées sur les propriétés du nitrate de codéine. Ce sel , à la dose de trois grains , n’a produit aucun effet ni sur lui-même ,
ni sur plusieurs de ses élèves 5 mais à la dose de quatre à six grains, il a donné lieu aux symptômes suivans. D’abord, accélération du pouls, chaleur dans la tête et dans la face , ensuite excitation remarquable de l’esprit analogue à celle que produisent les liqueurs enivrantes. Cette excitation agréable et d’assez longue durée fut accompagnée d’une forte démangeaison qui commença à la tête et se répandit dans tout le corps. Après quelques heures, cet état fut suivi d’une dépression désagréable , avec des nausées et quelquefois des vomissemens. On n’a observé aucune tendance au sommeil, excepté après l’état de dépression.
D’un autre côté , le docteur Runkel a constaté , par des expériences , que la codéine pure avait une action beaucoup plus vive sur les organes que lorsqu’on l’employait combinée aux acides. Il est vraisemblable qu’on obtiendrait des résultats plus prononcés que ceux de M. Gregory, en faisant usage d’une simple solution aqueuse de codéine. Au reste , cette nouvelle substance peut représenter, ainsi que l’avait annoncé M. Robiquet, certaines propriétés de l’opium qui n’avaient point encore été retrouvées dans les produits connus de son analyse.
Nos grands chimistes sont infatigables. M. Pelletier se livre en ce moment à un nouvel examen de l’opium , mais il n’a pas encore publié le résultat de ses recherches.
PROPRIÉTÉS DÉLÉTÈRES DE l’oPIUM ET DE SES PRODUITS.
D’après les expériences de M. le professeur Orfila , la morphine est presque sans effet , si on l’administre
seule aux animaux. Douze grains qu'on a fait avaler à un chien n’ont donné lieu à aucun des symptômes qui caractérisent l’empoisonnement par l’opium. Cette nullité d’action de la morphine dépend, selon M. Orfila , de son peu de solubilité , et de la dilficulté avec laquelle elle est attaquée par lesi sucs de l’estomac. Mais Sœmmering a obtenu d’autres effets ^ il résulte de ses expériences que la morphine , administrée à des chiens sous forme solide et à la dose de quatre à dix grains, a produit des effets narcotiques. L’un de ces animaux s’est endormi de suite , et est resté vingtquatre heures dans cet état. La morphine exerce sur l’homme une action très-intense. M. Sertuerner prit, de concert avec trois jeunes gens , et par doses de demi-grain , de quart d’heure en quart d’heure, un grain et demi de morphine dissous dans l’alcohol, et étendu de plusieurs onces d’eau distillée. Après la première dose, les quatre expérimentateurs éprouvèrent une surexcitation des forces vitales, avec rougeur de la face. Après la seconde dose, il se manifesta des nausées et des vertiges. Ces symptômes devinrent plus intenses après la troisième. Chez tous il se développa subitement une vive douleur dans l’estomac , un engourdissement général. M. Sertuerner était près de s’évanouir ; il tomba dans un état de rêverie , et sentit dans les extrémités , surtout dans les bras , une sorte de palpitation. Après avoir pris une assez forte dose de vinaigre , ils eurent tous de violens vomissemens. L’un deux , s’étant trouvé ensuite dans un état fort douloureux , prit du carbonate de magnésie ; les vomissemens furent calmés , mais se reproduisirent le
lendemain , et cessèrent de nouveau après l’administration du même sel. Pendant quelques jours encore il y eut manque d’appétit , constipation ,- céphalalgie et mal d’estomac.
Les sels formés par la combinaison de la morphine avec les acides sont de violens poisons, pris à une certaine dose. Le plus connu et le plus employé de tous , l’acétate de morphine, produit les mêmes effets que l’extrait aqueux d’opium, et devient sédatif depuis un sixième de grain jusqu’à un grain. On l’obtient en combinant directement l’acide acétique avec la morphine , et en faisant ensuite cristalliser.
M. de Lens ( Dict . des sciences médicales ) a observé l’effet narcotique de l’acétate de morphine chez une femme qui en avait pris , en deux fois , un grain et un quart. La première dose produisit de l’agitation , la deuxième des étourdissemens , un état d’ivresse , des bouffées de chaleur, des battemens dans la tête, des palpitations dans les membres. La malade éprouva tour à tour un sentiment pénible de chaleur et des sueurs froides, un malaise inexprimable , des nausées et des vomissemens de matières d’apparence muqueuse; son visage était pâle, décomposé; elle était comme anéantie. Cet état , qui ne fut combattu qu’au bout de cinq ou six heures, et seulement par l’usage d’une infusion antispasmodique acidulée, se prolongea pendant presque tout le cours de la journée; vers le soir tous les symptômes avaient disparu. Il ne resta qu’un état de fatigue et de malaise pendant deux ou trois jours.
En juin 1829, un médecin, voulant prescrire dix
grains de sulfate de quinine à une petite fille, eut le malheur d’être distrait , et il écrivit , par méprise , sur son ordonnance , sulfate de morphine. Malgré l’observation que le pharmacien en fit à la mère de la malade , la dose indiquée pour un lavement fut administrée. Au bout de dix minutes , l’enfant s’assoupit ; bientôt des convulsions violentes se manifestèrent , et, alors seulement , le médecin fut instruit de son erreur. En vain les lavemens purgatifs, le café, les boissons vinaigrées , les révulsifs , furent employés , la petite malade expira le même jour, à neuf heures du soir.
Voici les principaux phénomènes que présenta cet affreux accident : face injectée, pupille contractée, immobile ^ trismus de temps en temps, craquement des dents ; souvent des convulsions épileptiformes ; respiration gênée, entrecoupée, spasmodique, stortoreuse ; pouls petit , fréquent , variable néanmoins sous le rapport de sa force et de sa fréquence-, muscles du bas-ventre extrêmement contractés; grande difficulté pour administrer les lavemens ; persistance de la chaleur jusqu’au dernier moment.
Un élève en pharmacie , sanguin , velu , bien constitué, et offrant à l’extérieur tous les caractères de la meilleure santé, avait pris , le 5 juin, dix grains de narcotine pour constater sur lui-même les effets de cette substance. Le lendemain il éprouva une courbature générale avec lassitude et mal de tête. Le 7 , son état s’aggrava , et le 8 au soir il tomba dans un délire continu mais calme. On appliqua vingt-quatre sangsues aux cuisses , et dix aux hypochondres qui étaient devenus douloureux. Le 9 , il y eut des vomissemens de
matière verdâtre, qui se répétaient à chaque gorgée de tisane prise par le malade. Le i o , le mal ayant empiré , quarante sangsues furent appliquées à l’anus.
Le ii juin, ce malheureux fut transporté à l’Hôtel- Dieu , où l’on constata l’état suivant : coucher en supination, peau chaude, pouls petit, serré, dur, fréquent-, balbutiement, divagation, pupilles contractées -, langue large , molle , couverte au centre d’un enduit muqueux, faiblement rouge sur les bords 5 ventre volumineux , ballonné , résonnant ; épigastre douloureux à la pression, soif, point de selles. Quarante sangsues à l’épigastre, eau dégommé. Le soir, même état; saignée de quatre palettes. Le sang se recouvre d’une couenne , mais le caillot est noir et difHuent. Après la saignée, pouls plus petit, également fréquent ; le délire paraît augmenter. Pendant la nuit rêvasserie calme , comme interrompue par des questions.
Le 12, état de plus en plus grave; pouls vermiculaire , fdiforme , irrégulier ; membres froids , violacés ; stupeur, coma profond; ballonnement considérable du ventre ; mort à midi.
Autopsie faite le i3. Vive congestion de l’encéphale. La pie-mère est fortement injectée , surtout entre les circonvolutions ; son tissu aréolaire est soulevé par une sérosité opaque , gélatiforme. La substance cérébrale , après sa section, est ponctuée en rouge. Les ventricules contiennent beaucoup de sérosité. Le cœur et les poumons sont entièrement sains. La membrane muqueuse gastrique est d’un brun noir, parsemée de points rougeâtres, dans le voisinage du cardia, épais-
sie, évidemment le siège dune forte inflammation. La tunique interne des intestins grêles, dans l’étendue de plusieurs pieds au dessus et jusqu’auprès de la valvule iléo-cœeale , est couverte de grandes plaques ovalaires , saillantes, et de granulations confluentes comme dans une éruption de variole. Plusieurs de ces plaques sont ulcérées à leur surface. Entre elles, la membrane muqueuse est parsemée de points noirâtres. Les ganglions mésentériques , rouges à leur surface et dans leur épaisseur, offrent un volume double et même triple de l’état naturel. (Guérin, Toxicol. p. 9,89. Observ. de M. Dance. )
L’opium pur, son extrait aqueux , ses teintures , sont aussi des poisons pour l’homme et pour les animaux. Il résulte des expériences tentées par Méad , Sproegel, Courten, Alston, Freind, Nysten , Orfila, que l’opium est mortel pour les chiens , soit qu’on l’introduise dans l’estomac, dans le rectum, dans le tissu cellulaire ou dans les veines. Ces animaux éprouvent des tremblemens dans les membres $ les extrémités postérieures sont quelquefois comme paralysées. Il survient un assoupissement plus ou moins profond, des mouvemens convulsifs, et la mort.
Un homme avait pris trois grains d’opium et autant de safran vers minuit. Ce narcotique donna lieu aux phénomènes suivans : d’abord sommeil agité , et , un quart d’heure après , perte de mouvement , aridité de la langue , impossibilité d’articuler les sons. On chercha à dissiper son sommeil en lui parlant et en le forçant de répondre. Après une heure , vertiges , trouble de la tête ; il lui semblait que son lit était suspendu
Mi
dans l’air, qu’il volait , et que tout tournait autour de lui. On le fit sortir du lit ; il se promena en vacillant : à peine conservait-il le sentiment de son existence; cependant il répondait avec justesse. Une demi-heure après, perte des fonctions des sens, excepté de la vue et de l’ouïe ; on lui faisait flairer en vain le vinaigre et l’ammoniaque. Ensuite froid des pieds et des mains , avec une sorte d’insensibilité. Se reposait-il , il semblait éprouver les langueurs de la mort, en sorte qu’on le faisait promener sans cesse , bien que ses genoux pussent à peine le soutenir. Vers la troisième heure à dater de la prise de l’opium , il semblait que les ténèbres de son entendement commençaient à se dissiper : le pouls s’-était relevé ; mais , si on le laissait à lui-même , il retombait dans une affection comateuse. Enfin quelques cuillerées d’eau de mélisse et d’eau de menthe , et ensuite des frictions répétées sur tout le corps , dissipèrent cet état de stupeur et d’engourdissement. Le malade paraissait conserverie souvenir de ce qui s’était passé ; il lui semblait que ses yeux avaient acquis un volume immense. L’action de ce narcotique ne parut pas se prolonger' au-delà de six heures ( Bianchi , Historia hepatica ).
Un jeune homme âgé de vingt-huit ans , plongé dans la plus noire mélancolie, prit, dans l’intention de se donner la mort , environ cent vingt grains d’opium du commerce après un repas très-copieux. Au bout d’une heure il tomba dans un profond sommeil , et , six heures après, il fut réveillé par des tourmens affreux. Il perdit l’usage de la parole ; ses yeux étaient immobiles , ses paupières noires , ses lèvres livides, et son
pouls presque insensible. On essaya de le faire vomir; mais , pour y parvenir, il ne fallut pas moins de trente grains d’émétique en trois doses assez rapprochées ; ensuite on lui fit avaler en quantité des boissons acidulées avec le vinaigre. Il commençait à reprendre l’usage de la parole et des sens lorsqu’il fut pris de violentes convulsions : on le saigna du bras, et aussitôt ces accidens se dissipèrent. Ils se renouvelèrent quatre fois de suite dans l’espace de quelques heures, et chaque fois on fit une nouvelle saignée du bras , qui les calma toujours très-promptement. Après la dernière saignée , il survint des palpitations de cœur très-fortes , accompagnées d’une sensation de brûlure dans la poitrine : le malade demanda lui-même qu’on lui fit des aspersions d’eau froide sur la poitrine , ce qui fit cesser les palpitations. En même temps un dévoiement considérable s’étant déclaré , le malade fut tout-à-fait soulagé : il dormit paisiblement pendant douze heures, et en s’éveillant il se trouva guéri , à cela près qu’il eut pendant plusieurs mois les yeux très-enflammés et la vue très-affaiblie. Depuis ce temps il ne fut plus dominé par ses idées mélancoliques ( Bibliothèque médicale, tom. 34. Observation du docteur de Sanctis, professeur de mathématiques à Rome ).
Une jeune dame enceinte de son premier enfant , étant arrivée au terme ordinaire de sa grossesse , éprouva les douleurs del’accouchement , et bientôt après des convulsions. Pour les modérer, on donna la teinture d’opium par doses graduellement augmentées et trop rapprochées. Un état de stupeur s’empare de la malade , et elle accouche sans s’en apercevoir. Toute
sensibilité disparaît 5 il en est de même ensuite de la chaleur. Enfin cette dame meurt empoisonnée sans avoir formé aucune plainte, et sans souffrance. Son enfant, venu naturellement , était mort et d'un rougebrun par tout le corps. (Bertrand , Manuel médicolégal des poisons. Observation du docteur Desgranges. )
Madame L*** donna , vers huit heures du matin , à son petit-fils , âgé de dix-sept mois, une demi-cuillerée de laudanum , croyant lui faire prendre du sirop anthelmintique. Le docteur Suchet , appelé au secours de l’enfant, le trouva dans un assoupissement profond. Sa langue exécutait de bas en haut des mouvemens oscillatoires d’une étonnante vitesse. Les pupilles étaient très-resserrées, contre l’observation des auteurs ; le globe oculaire immobile , les paupières sans contractilité. Cependant le pouls avait conservé son rhythme et sa force , la surface cutanée sa chaleur , et la face sa couleur naturelle 5 la respiration se faisait librement. On administra au petit malade un grain de tartrate antimonié de potasse dissous dans un tiers de verre d’eau sucrée. Cet émétique n’ayant excité au bout d’un quart d’heure aucun vomissement , le docteur Suchet prescrivit alternativement toutes les cinq minutes de l’eau sucrée tiède , acidulée avec le jus de citron et une infusion de café. On donna en même temps des clystères avec l’eau tiède vinaigrée, et on chatouilla la gorge de l’enfant avec la barbe d’une plume huilée. Ces moyens procurèrent d’abondantes évacuations par haut et par bas.
A neuf heures , convulsions générales , gonflement
de la face et du cou; yeux fixes , proéminens j bouche écumeuse , pouls successivement lent , fréquent , irrégulier , régulier, fort , petit , intermittent : toute la périphérie du corps prend une teinte violacée , qui disparaît presque aussitôt.
A dix heures et demie , mêmes symptômes $ de plus , élévation et tension légère des parois abdominales. Continuation des mêmes médicamens, qui produisent des effets semblables. Application de huit sangsues sur la région épigastrique et autour de l'ombilic. Nonobstant l’usage non interrompu des boissons et des lavemens précités , la tension et l’élévation de l’abdomen augmentent 5 les oscillations de la langue restent aussi fréquentes } les convulsions se rapprochent ; le pouls s’affaiblit graduellement , la respiration devient haute , pénible , lente , entrecoupée par de profonds soupirs ; une abondante quantité de matières visqueuses , sanguinolentes , sort parla bouche et la fosse nasale gauche 5 l’enfant , triste victime d’une méprise , meurt à quatre heures du soir , à l’instant ou le ventre commence à diminuer de volume , ce qui était un signe certain de la gangrène de la tunique interne de l’estomac et des intestins. On ne put obtenir des parens la permission de faire la section cadavérique. ( Gazette de santé, rédigée par le docteur Miquel.)
M.***** avait conseillé à un militaire l’usage du laudanum pour combattre une irritation nerveuse , accompagnée d’insomnie, qui le tourmentait depuis plusieurs mois. La formule du médecin indiquait un gros de laudanum de Rousseau, à prendre , tous les soirs , à la dose de dix à quinze gouttes , à l’heure du sommeil.
Les premières gouttes n’ayant vraisemblablement pas produit l’effet désiré , le malade épuisa le même soir la dose entière du narcotique. Le lendemain , il fut trouvé mort dans son lit. La poitrine, le cou , et surtout la face , étaient d’une couleur livide. L’ouverture du cadavre, ordonnée par l’autorité, ne fit découvrir aucune altération dans les organes digestifs ; mais les vaisseaux du cerveau étaient extrêmement gorgés de sang. On déclara que le malade avait succombé à une attaque d’apoplexie.
Une femme , âgée de trente-cifiq ans , enceinte de sept mois , avala, pour s’empoisonner , le 19 décembre 1823 , vers une heure après midi , une once et demie environ de laudanum. Les signes de narcotisme ne tardèrent pas à s’annoncer.
Sur les huit heures du soir , M. le docteur Dukes introduisit dans l’estomac un long tube de gomme élastique , et, au moyen d’une seringue dont ce tube était muni , il injecta et retira successivement de l’eau tiède à plusieurs reprises , jusqu’à ce que le liquide retiré , qui répandait d’abord fortement l’odeur du laudanum , n’eût plus cette odeur. L’opération ne dura pas plus de dix minutes. Le lendemain la malade fut prise de fièvre, mais les symptômes de narcotisme s’étaient dissipés, et le 21, elle put reprendre ses occupations ordinaires.
Pouple , jeune pharmacien employé à l’armée de Saint-Domingue, éprouvait un flux dysentérique rebelle , qu’on lui conseilla de combattre par des lavemens opiacés. N’ayant obtenu qu’un faible soulagement de quarante gouttes de laudanum liquide , il crut pouvoir doubler le lendemain la dose ; mais ce second
lavement le jeta dans un état de torpeur qui finit par une léthargie mortelle.
Je fus consulté , il y a quelques années , par un vieux domestique d’un tempérament sanguin , et sujet à des douleurs lombaires , à qui on avait donné un lavement préparé avec une solution de trois grains d’extrait d’opium. Deux heures après avoir pris ce clystère , il éprouva un engourdissement général et des vertiges accompagnés d’une illusion de la vue , qui faisait paraître tous les corps environnans couverts d’un voile sombre ; il était tourmenté par des nausées fréquentes , et il parlait avec une difficulté extrême. Plusieurs tasses d’eau fraîche acidulée avec le suc de citron , et des lavemens vinaigrés , dissipèrent en partie l’affection narcotique. Cependant la nuit fut agitée par des rêves. Le lendemain matin , le pouls était plein , la face vivement colorée. Cet état de congestion céda à l’application de quinze sangsues au fondement, et à quelques pédiluves sinapisés.
Les applications extérieures de l’opium ne sont pas sans danger. On lit dans la Nosologie de Sauvages, qu’une personne tomba dans un assoupissement carotique après s’être frictionné la poitrine avec la teinture d’opium. D’après Lieutaud {Mat. méd .), deux grains d’opium , appliqués sur la tempe , ont produit un délire furieux. Guérin dit qu’un cataplasme arrosé de laudanum liquide et appliqué sur un érysipèle phlegmoneux occupant la partie externe de la jambe droite, causa la mort à un soldat. Le médecin avait prescrit seulement quinze gouttes de laudanum ; mais l’infirmier, pour mieux calmer les souffrances du ma-
lade, en versa environ une demi-once sur le cataplasme 5 une pareille dose lui servit à imbiber les compresses. Cette application fut suivie de mouvemens convulsifs des membres supérieurs et inférieurs , de la contraction des pupilles, delà distorsion de la bouche , enfin d’un profond assoupissement. Tous les remèdes furent inutiles -, le malade expira le lendemain , à cinq heures du soir.
A l’autopsie , quelques points de l’arachnoïde parurent rouges et assez fortement engorgés. L’encéphale , le cœur, le tube gastro - intestinal , n’offraient rien de remarquable ; mais toutes ces parties exhalaient une forte odeur d’opium , sans cependant qu’on pût trouver dans les vaisseaux aucune trace du narcotique.
Si l’on recueille les symptômes généraux qui naissent de l’empoisonnement causé par l’opium et ses préparations diverses , on voit que c’est presque toujours une sorte de stupeur ou d’engourdissement qui en est le prélude. La tête devient pesante, embarrassée , quelquefois un peu douloureuse. On éprouve une lassitude générale, des frissonnemens , des nausées, des vertiges , une somnolence invincible. Les yeux sont gonflés , ouverts , saillans , quelquefois à demi fermés et abattus ; la face est bouffie , pâle, souvent d’un rougeviolet. Les membres sont faibles , pendans , comme frappés de paralysie. Le pouls est tantôt plein , régulier; tantôt inégal, déprimé, intermittent. La respiration devient haute , bruyante, quelquefois presque insensible. Les secousses les plus fortes suffisent à peine pour retirer le malade de l’état de torpeur dans lequel
il est plongé; et, s’il se réveille, c’est pour retomber aussitôt dans l’assoupissement. Quelquefois les effets du poison s’annoncent par un délire gai ou sombre , par un état de fureur et d’exaltation extrême , par des convulsions violentes , des vomissemens , des angoisses , des douleurs atroces, etc.; ce qui prouve que l’opium ne procure pas toujours , comme on le croit vulgairement , une mort douce et tranquille.
Cette anomalie de symptômes est due au tempérament individuel , aux doses de l’opium , et quelquefois aussi aux substances avec lesquelles il a été combiné. Pour accomplir de criminels desseins , on a quelquefois recours à de semblables mélanges, afin de masquer l’effet de l’opium; mais si l’on analyse avec soin les phénomènes physiologiques produits par ces combinaisons délétères , on doit observer par intervalles , surtout lorsque les périodes de l’empoisonnement se prolongent , quelques - uns des signes propres aux compositions opiacées, tels que l’engourdissement, la stupeur, la somnolence , etc.
On remarque assez souvent après la mort des taches extérieures d’un rouge livide. Les vaisseaux du cerveau sont distendus, gorgés de sang. Le canal alimentaire offre rarement des traces d’inflammation. Cependant le docteur Desgranges , en ouvrant le corps d’un jeune homme empoisonné par l’opium, a trouvé la membrane muqueuse de l’estomac épaissie , avec des taches noirâtres vers sa grande courbure et près du pylore. Lindestolpe et Loeseke ont aussi trouvé l’estomac enflammé dans des animaux qu’avait fait périr l’opium, pris à la dose d’un ou deux gros. M. Mérat a
vu les viscères de la poitrine atteints d’une inflammation presque générale.
MÉTHODE CURATIVE
On ne connaît point de véritable antidote de l’opium 5 et malgré qu’on ait donné de grands éloges aux vomitifs , aux acides végétaux , au vinaigre , au suc de citron, aux évacuations sanguines , au café , à l’ammoniaque, aux boissons excitantes, on est toujours forcé d’avoir recours à une méthode rationnelle, si l’on veut obtenir d’heureux résultats ; d’autant mieux qu’il est des circonstances où les moyens que nous venons d’énumérer ne font qu’aggraver l’empoisonnement. Lorsque l’embarras de la tête , l’engourdissement , les nausées , annoncent les premières atteintes du poison , il faut l’expulser promptement des voies alimentaires par des évacuans énergiques , afin de prévenir ses effets ultérieurs. Une solution de quatre ou cinq grains de tartrate antimonié de potasse dans huit ou dix onces d’eau , dont on donne la moitié ou le tiers de dix en dix minutes , remplit cette indication importante. On favorise d’ailleurs le vomissement par l’irritation mécanique du larynx , et on donne encore un ou deux grains d’émétique, si les contractions de l’estomac s’opèrent avec lenteur. Lorsque la stupeur est profonde , il ne faut pas craindre d’élever les doses de l’émétique 5 on peut même remplacer avantageusement cette préparation antimoniale par le sulfate de zinc , le sulfate de cuivre, comme plus propres à réveiller l’action engourdie des organes gastriques. Quelquefois une légère infusion de tabac à fumer ou en poudre a excité le
vomissement de la manière la plus prompte , lorsque tous les autres vomitifs avaient échoué.
M. Marcet ( Transactions médico- chirurgie aies) a administré avec succès une solution de trente grains de sulfate de cuivre dans un cas d’empoisonnement où un gros et demi de vitriol blanc n’avait produit aucun effet. Le malade, qui avait avalé environ six onces de laudanum , était dans une insensibilité complète. Ce puissant?, émétique lui fit rejeter environ deux pintes d’un fluide brunâtre exhalant une forte odeur d’opium. Les purgatifs , les lavemens préparés avec le sulfate de soude ou de magnésie , doivent être administrés , lorsqu’on présume que le poison a pénétré dans les intestins.
L’expulsion de la matière vénéneuse est sans doute d’un avantage immense -, toutefois on voit assez souvent la stupéfaction , l’engourdissement lui survivre $ alors rien n’est plus propre à dissiper ces symptômes que les boissons acides. On donne en conséquence, à des intervalles rapprochés, de l’eau acidulée avec un cinquième de vinaigre, de suc de citron, d’orange, de groseille , etc. Les lavemens , les fomentations d’eau vinaigrée sur la région abdominale, sont également convenables : on les emploie particulièrement lorsque la déglutition est impossible ou très-difficile. Le café , par son action stimulante, est quelquefois aussi d’un grand secours après l’usage des vomitifs : on peut donner son infusion ou sa décoction concentrée alternativement avec les acides. Le docteur Niemann ( Phar macopœa batava) a consommé dans l’espace de quelques heures une livre et demie de café torréfié , et il a
sauvé la vie à un homme qui , dans un accès de délire érotique , avait avalé au-delà de deux onces de teinture d’opium. La stupeur étant à peu près dissipée , il a prescrit ensuite une infusion de fleurs d’arnica et de racine de valériane animée avec l’éther sulphurique , afin de redonner de l’énergie au système nerveux.
Les vertiges, le délire, la torpeur générale , enfin les signes qui indiquent une congestion violente vers le cerveau, réclament impérieusement les émissions sanguines , répétées suivant l’âge , la force et l’état pléthorique du sujet. C’est le moyen le plus sûr de prévenir ou de combattre l’assoupissement apoplectique. Joignons l’exemple au précepte.
Un homme très-robuste prit deux onces de laudanum liquide de Sydenham pour se donner la mort. Appelé à son secours , le chirurgien Ross lui donna un émétique de sulfate de zinc , qui produisit un vomissement trèsabondant. Deux heures après , le malade fut en proie à un état comateux tout-à-fait semblable à celui que détermine la compression du cerveau. Cette circonstance engagea M. Ross à pratiquer une saignée de seize onces. Aussitôt que la veine eut été ouverte , l’assoupissement se dissipa, et le malade, au bout de deux heures, jouit d’un mieux extrêmement marqué. On lui fit prendre quelques délayans , entremêlés, de temps à autre , de nouvelles doses de sulfate de zinc. Ce traitement réussit parfaitement bien. Les acides ne furent pas employés. {Revue médicale , tome 1 1 , page 33 1.)
Les saignées locales ne doivent point être négligées lorsque la congestion du cerveau ne cède point aux saignées générales : on peut les pratiquer aux tempes ,
au cou ou derrière les oreilles , à l’aide des sangsues ou de la ventouse à pompe du docteur Gondret , qu’on applique plusieurs fois sur les parties profondément scarifiées. Si les symptômes cérébraux persistent , malgré les évacuations sanguines , on appliquera de la glace sur la tête (1)5 on fera des aspersions d’eau vinaigrée sur la surface du corps $ enfin , on aura recours aux lavemens âcres, aux pédiluves irritans, aux vésicatoires, aux sinapismes, dont l’action révulsive est si propre à rompre les mouvemens fluxionnaires concentrés sur l’encéphale. Dans les cas d’insensibilité profonde, on donnera les excitans les plus actifs. A l’aide de l’alcali volatil , Riedlin a rappelé à la vie un homme qui était dans un état désespéré après avoir pris une forte dose d’opium.
Voilà les moyens les plus efficaces contre ce genre d’empoisonnement. Mais n’a-t-on pas souvent abusé des vomitifs , de la saignée, des acides, des stimulans ? Lorsque l’empoisonnement est très - avancé , et que tout décèle une affection cérébrale profonde , les émé-
(1) Une jeune fille, qui avait avalé deux onces de laudanum, était plongée dans un coma invincible. Tartre stibié , ipécacuanha , sulfate de zinc, lavemens irritans , tout cela 11’avait produit aucun effet. Le docteur Jackson fit apporter un baquet plein d’eau froide , et, ayant fait soutenir par des aides la tête de la malade audessus de ce baquet, il commença à lui verser de l’eau sur la tête avec un gobelet ordinaire. La malade ne sentit pas les premières affusions ; mais la quatrième occasioua un léger soupir, qui devint de plus en plus profond à chacune des suivantes, jusqu’à ce qu’enfin elle poussa de grands cris. La sensibilité étant rétablie, on lui administra un vomitif qui évacua complètement l’estomac. On appliqua des sinapismes aux pieds , et le lendemain elle était si bien rétablie , qu’elle put se lever et s’habiller seule.
tiques ne peuvent qu’aggraver cet état fâcheux ; tandis que la saignée , pratiquée avec hardiesse , peut arracher le malade au trépas , en combattant d’une manière directe l’engorgement sanguin du cerveau. Elle a même quelquefois opéré le vomissement en dissipant l’état de spasme concentré sur la région épigastrique. Mais les évacuations sanguines sont elles-mêmes contreindiquées lorsque le refroidissement des extrémités , la langueur du pouls, annoncent la prostration du système des forces. Dans cette circonstance , la saignée peut causer instantanément la mort. Il faut même en user avec modération , bien qu’il se manifeste une excitation vive, à l’égard des sujets plus irritables que sanguins , chez qui la réaction vitale est de courte durée.
Les acides végétaux, administrés lorsque l’opium est encore dans l’estomac, dissolvent ses principes actifs , favorisent leur absorption , et aggravent l’empoisonnement. C’est ainsi qu’il faut expliquer la mort prompte que se donnent les Perses en avalant un verre de vinaigre immédiatement après avoir pris de l’opium. Il ne faut donc avoir recours aux boissons acides que lorsqu’il y a eu des vomissemens, soit spontanés, soit provoqués par l’art, ou que la période avancée de l’empoisonnement fait présumer que l’absorption est accomplie.
On a souvent employé avec un succès évident l’infusion de café pour combattre les poisons narcotiques , et plus particulièrement l’opium. Mais ne doit-on pas s’abstenir de cette liqueur stimulante lorsque la dureté du pouls, la rougeur et le gonflement de la face, an-
noncent l’engorgement inflammatoire des vaisseaux cérébraux ? Il en est de meme des autres moyens excitans, tels que le camphre , l’ammoniaque , les frictions, les secousses répétées , etc. Ils sont utiles sans doute pour ranimer l’excitabilité , pour dissiper l’engourdissement, la somnolence ; mais ils peuvent aussi déterminer un état apoplectique , si on les emploie avant d’avoir combattu la pléthore cérébrale par des évacuations sanguines suffisantes (i).
Nous venons de considérer l’opium sous le rapport de ses propriétés vénéneuses - et nous avons vu qu’une assez faible dose a suscité dans quelques circonstances les symptômes les plus graves. Toutefois il faut convenir que notre art serait souvent réduit à une malheureuse impuissance sans le secours de ce médica-
(1) On a fait à Londres des expériences dont la réussite assure un secours prompt et efficace aux personnes empoisonnées. On a éprouvé à l’hôpital de Guy, en présence de sir Astley Cooper, un instrument avec lequel on parvient à retirer les liquides introduits dans l’estomac. On a fait avaler à un chien une certaine dose d’opium étendu dans un verre d'eau. Aussitôt que l’effet du poison s’est manifesté , on a introduit l’appareil en question dans l’estoma'c de cet animal , et l’on est parvenu à retirer tout le liquide. Les symptômes ont cessé sur-le-champ. Sur la demande du docteur Payne , un instrument à peu près semblable a été employé avec succès à extraire une certaine quantité de laudanum de l’estomac d’une femme qui éprouvait des souffrances très-vives , et chez laquelle le soulagement a été aussi prompt que dans la première expérience. M. Williams, aidé de M. Ward, a fait l’application de cet instrument sans éprouver la moindre difficulté. {Voyez une semblable observation rapportée plus haut )
ment. Mais, avant de passer à son emploi thérapeutique , voyons un peu comment on explique son action sur l’organisme.
MODE d’action DE l’oPIUM.
L’opium doit-il être rangé parmi les substances excitantes ou parmi les substances sédatives ? Cette question a été longuement agitée par des physiologistes et des médecins d’un grand mérite , et elle n’est pas encore résolue. Vanhelmont , Ettmuller , Sydenham , Boerhaave , Young , Tralles , Jean Leig, Bontius , Plater , Berger, Haller, Tissot, Ferdinand Schulze, Pierre Frank, Sprengel, etc., lui accordent une vertu stimulante. Ludwig compare son action à celle du vin , et Mead à celle de l’alcali volatil.
Sennert (. Prax . med .) a surtout fort bien peintla puissance excitante de l’opium dans le passage suivant : Si ejus qualitates et vires diligenter p erp end amus , calidum esse animadvertemus : est enitn amarum et acre, linguam vellicat,fauces incendit, sitim excitât, odorem gravem hab et , facile inflammat , animum effert , venerem concitat , pruritum excitât , sudorem ciet, dura emollit et discutit.
Freind attribue l’état de langueur qui suit l’usage de l’opium à l’épuisement qu’entraînent ses premiers effets, épuisement que rien ne répare comme une nouvelle dose de ce même cordial.
Le professeur Joseph Frank , qui a embrassé la même opinion ( Ratio instituticlinici ticinensis) , observeque l’opium , loin de provoquer le sommeil , produit , dans bien des cas , un effet contraire. A ce sujet , il cite un
exemple de léthargie occasionée par des champignons , avec froid aux extrémités et autres accidens qui annonçaient une fin prochaine , où le malade fut rappelé à la vie au moyen de sept gros de laudanum liquide, qu’on lui administra dans l’espace de quarante-huit heures. Si l’opium est vraiment sédatif, comment se fait-il que tous les médecins s’accordent à condamner son usage dans les maladies où il y a excès de forces vitales , dans celles qui tiennent à une disposition inflammatoire, à un état de pléthore, à trop de vivacité dans la circulation ? Ses mauvais effets dans tous les cas de cette nature ne prouvent-ils pas son action stimulante , comme la démontrent ses effets salutaires chez les individus dont les forces sont tout-à-fait épuisées ? Mais , dira-t-on , l’opium calme les douleurs , les spasmes et divers autres symptômes. Sans doute il les calme -, mais c’est en diminuant la cause de ces accidens , l’affaiblissement des pouvoirs vitaux qui a déterminé leur formation .
Cette théorie est en tout point conforme à celle du célèbre professeur écossais. Suivant Brown , l’opium remplit les mêmes indications que le vin , l’eau-devie et les stimulans les plus actifs , dans les cas de spasmes et de convulsions, dans le délire, etc. C’est à sa vertu excitante qu’il attribue ses effets soporifiques 5 ainsi l'opium amène d’abord la diathèse sthénique pour un temps plus ou moins considérable , et ensuite l’asthénie indirecte , qui produit le sommeil. S’il calme l’insomnie, c’est qu’elle dépend ordinairement d’un état de faiblesse. Chez les gens en santé, il excite la gaîté , augmente le courage, et peut même écarter
le sommeil (1). Avant de commencer sa leçon , Brown prenait quelquefois quarante ou cinquante gouttes de laudanum dans un verre d’eau-de-vie , et lorsqu’il se sentait fatigué, il en répétait la dose jusqu’à quatre ou cinq fois, ce qui montait son imagination presque jusqu’à la phrénésie.
M. Philibert-Joseph Roux pense que l’opium est à la fois stimulant et sédatif, qu’il excite violemment les forces organiques , notamment celles qui président à la circulation générale et capillaire , ce que dénotent la force et la vitesse du pouls , l’état de la respiration , l’augmentation générale des forces , etc. ; qu’il diminue , engourdit ou anéantit meme l’action cérébrale suivant la quantité qui a été prise. L’affaissement général, l’assoupissement plus ou moins profond , la suspension des fonctions intellectuelles et de la vie de relation , la mort même , dans certains cas , tout prouve qu’il dirige sur le cerveau une action stupéfiante après avoir exercé sa vertu stimulante sur les propriétés organiques. ( Réflexions médicales sur les effets sensibles de V opium. )
D’après les expériences tentées sur divers animaux par M. le docteur Constancio , médecin portugais , l’application de l’opium sur une partie quel-
(1) Weikard rapporte qu’une dame dont le mari s’enivrait tous les soirs recevait souvent la visite d’un officier. Afin de n’avoir rien à craindre pour leurs amours , ils versèrent du laudanum liquide dans la dernière bouteille qu’on servit à l’époux à la fin du repas. Celui-ci but la liqueur avec avidité. Mais ils furent loin d’obtenir le résultat qu’ils se promettaient de leur ruse ; car le mari ne put absolument dormir, et fut instruit du rendez-vous. ( Lafont-Gouzi , Nouvelle doctrine de Brown.)
conque ne présente rien qui diffère essentiellement de toute autre irritation. Une petite dose augmente la sensibilité et l’irritabilité locales , une plus forte les apaise , et une dose excessive cause quelquefois la mort , quand l’application est faite sur une grande surface. Injecté dans les vaisseaux sanguins, il en augmente faction , si la dose est modérée ; il la diminue, et finit même par l’anéantir, si la quantité est trop considérable. L’opium agit de la même manière sur le cœur -, mais il faut l’y introduire directement pour qu’on puisse parvenir à détruire les mouvemens de cet organe. Toutefois il paraît n’exercer aucune influence sur le cœur par une autre voie que celle de la circulation. Mis en contact avec le cerveau , même à une très-faible dose , il diminue la sensibilité générale , produit la langueur et la léthargie. A une plus forte dose , il excite, comme tout autre stimulant , des convulsions violentes , qui cependant ne sont pas toujours mortelles , et finit enfin par tuer l’animal , si l’on insiste davantage. Ces convulsions causées par l’opium ont un caractère qui leur est propre et qui les distingue de celles que produisent d’autres substances. Ce n’est que par la violence de ces convulsions que l’opium parvient à affecter l’irritabilité des muscles soumis à l’empire de la volonté. Dans tous les autres cas, cette faculté ne souffre aucune altération , malgré la mort générale causée par l’application de l’opium au cerveau (i).
(1) M. Flourens a fait de belles expériences sur l’opium et autres substances vénéneuses. Il résulte des recherches de cet habile
L’opium agit toujours sur les nerfs, et non sur les fluides , comme Fontana la prétendu 5 mais ce n’est que parla circulation et l’absorption qu’il produit des effets sur des parties éloignées , sur lesquelles il ne saurait agir, s’il 11’est en contact avec elles, car son influence ne se communique nullement par la voie des nerfs. S’il parait quelquefois produire des effets sur des parties auxquelles il est impossible qu’il ait déjà été porté par la circulation , cela tient à l’importance des fonctions de l’organe lésé , dont l’altération locale donne lieu à une foule de phénomènes dans le cercle plus ou moins étendu de ses dépendances. (DeV action de V opium sur l'économie animale , par F. S. Con-
STAIÏCIO. )
Suivant Barthez, l’opium agit d’abord sur l’estomac 5 mais son action s’étend ensuite à tout le système des vaisseaux sanguins , où elle affaiblit généralement l’irritabilité , ou bien l’influence des forces sensitives
physiologiste : 1° que l’opium , à une dose et sous une forme déterminée, agit exclusivement sur les lobes cérébraux ; 2° que l’action spécifique de l’opium sur ces lobes reproduit exactement tous les phénomènes qui dérivent de leurs lésions mécaniques ; 3° qu’en agissant exclusivement sur ces organes , l’opium n’altère ou n’abolit que les fonctions qui leur sont départies ; 4° que l’action de l’opium sur les lobes cérébraux laisse toujours après elle des traces qui peuvent servir à la constater ; 5° qu’il y a telle dose qui n’agit que sur les lobes cérébraux , et laisse complètement intactes les parties même les plus voisines ; 6° enfin que, chez les petits oiseaux , on peut suivre à l’œil , et à travers les parois du crâne , la formation et le développement de l’altération organique de la partie produite par l’action de l’opium. ( Recherches expérimentales sur les propriétés et les fondions du système nerveux dans les animaux vertébrés .)