‹ Phytographie médicale (volume 3)Chapitre 24 sur 75 · ARMOISE ABSINTHE. ARTEMISIA ABSINTHIUM · texte numérisé non relu

ARMOISE ABSINTHE. ARTEMISIA ABSINTHIUM

Artemisia absinthium. Linn. Spec. 1188. DC. Fl. Fr. 3226.

(Planche 66.)

C’est une herbe vivace, dont les tiges rameuses , feuillues, blanchâtres, ont deux ou trois pieds de hauteur. Les feuilles sont alternes , pétiolées , larges , molles , d’un vert argenté , surtout en dessous , très-découpées , deux ou trois fois ailées. Les fleurs sont nombreuses , jaunâtres , disposées au sommet des rameaux en grappes unilatérales et feuillées ; les involucres sont cotonneux, demi-globuleux et pendans -, le réceptacle est garni de poils. Cette plante est connue sous le nom d 'absinthe, de grande absinthe, d 'armoise amère : on la rencontre dans les terrains arides et incultes de l’Europe tempérée.

La grande absinthe exhale une odeur forte, presque narcotique. Ses propriétés actives résident spécialement dans un principe résineux très-amer, et dans une huile volatile qui a la couleur de l’émeraude. Il est peu de plantes dont les vertus soient aussi bien établies. A la ville, à la campagne , partout on connaît l’action stomachique de l’absinthe; et depuis long-temps elle

jouit (Tune réputation pour ainsi dire populaire. L’eau , la bière, le vin, Taleohol, s’emparent de ses principes médicinaux. Ces divers liquides portent sur l’organisme une impression à la fois stimulante et tonique, excitent et corroborent tous les tissus , accélèrent la circulation, augmentent la chaleur animale, provoquent la diaphorèse, etc. Pris avec modération, ils combattent l’inertie , la faiblesse de l’estomac et des intestins, aiguisent l’appétit, favorisent la digestion, dissipent les flatuosités.

Les fièvres intermittentes qui s’accompagnent de symptômes peu graves , cèdent à l’action stimulante et ionique de l’absinthe. J’en ai fait un fréquent et heureux emploi dans les hôpitaux militaires , où nous manquions quelquefois de quinquina de bonne qualité. Assez souvent je la mêlais avec les fleurs de camomille romaine : ces deux plantes réunies ont une vertu fébrifuge très-remarquable.

On a souvent recours aux 'préparations d’absintho pour combattre cette langueur cachectique connue sous le nom de chlorose ou pâles couleurs. Elles conviennent spécialement lorsqu’il existe une faiblesse générale, lorsque l’utérus est dans un état d’inertie qui s’oppose aux mouvemens hémorrhagiques. Observons néanmoins que la chlorose qui se manifeste chez les jeunes filles , à l’époque de la nubilité , dépend tressouvent d’une irritation de la matrice ; que cet état cède aux remèdes tempérans , aux demi-bains , aux antiphlogistiques ; tandis que l’absinthe , les toniques , les emménagogues, peuvent provoquer une inflammation mortelle. On fait un grand usage de l’absinthe

PIIYTOGRAPHIE

dans le traitement de la leucorrhée ; son action tonique dissipe assez promptement les langueurs d’estomac qui accompagnent cette affection morbifique. Mais nous ferons également remarquer que , chez les femmes d’une constitution faible et en même temps irritable, ces écoulemens muqueux sont rarement exempts d’un état fébrile, d’une sensation pénible, comme douloureuse , dans les lombes et dans la région abdominale; que ces symptômes, lorsqu’ils se prolongent, sont l’indice de quelque phlogose latente, soit de l’utérus, soit des viscères circonvoisins , et qu’ils contr’indiquent formellement l’usage de l’absinthe, des amers et des excitans.

Les praticiens prescrivent également cette plante dans quelques hydropisies. C’est en ranimant l’action languissante des reins et de tout le système urinaire, qu’elle a quelquefois dompté des anasarques rebelles à d’autres moyens. Le docteur Calés , mon collègue à l’armée des Pyrénées , fut pris d’un œdème universel à la suite d’une maladie ataxique qui l’avait réduit à un état de faiblesse extrême. Après avoir employé vainement les plus puissans diurétiques , il se mit à l’usage d’une forte infusion d’absinthe dans du vin blanc. Ce remède , continué pendant l’espace d’un mois , dissipa entièrement l’enflure et remonta le système des forces. On conseille aussi l’absinthe contre la dyspepsie goutteuse, le scorbut, les affections lymphatiques, etc. Elle a surtout une action très-puissante sur les vers ; mais son emploi devient nuisible quand la diathèse vermineuse se complique de l’irritation des intestins.

On administre rarement l’absinthe en substance;

mais on emploie fréquemment son extrait , sa teinture alcoliolique, son infusion aqueuse ou vineuse. On trouve aussi clans les officines un sirop , une conserve, une eau distillée et une huile volatile : tous ces divers produits se distinguent par des facultés plus ou moins excitantes. Le vin d’absinthe est surtout un remède énergique contre l’aménorrhée entretenue par une débilité générale ; on le donne à la dose d’une à deux onces, qu’on répète deux ou trois fois par jour. Le peuple et les charlatans l’emploient dans tous les cas de suppression des règles et des lochies. J’ai vu périr d’une entérite des plus violentes une jeune fille trèsrobuste à laquelle on l’avait administré à haute dose pendant huit jours, afin de rappeler le flux menstruel.

On emploie aussi l’ absinthe à l’extérieur ; on en prépare des fomentations , des bains , des fumigations aromatiques. En Angleterre on la substitue fréquemment au houblon , dans la fabrication de la bière ; mais on a remarqué que cette boisson était alors plus enivrante.

Vin d'absinthe. Prenez, feuilles sèches d’absinthe, une once; vin blanc, deux livres : laissez infuser à froid, pendant deux jours, dans un vase hermétiquement fermé. Le vermouth, liqueur stomachique fort estimée, n’est autre chose que du vin de Hongrie dans lequel on a fait infuser de l’absinthe. On en prend un petit verre le matin à jeun, et autant avant le repas.

Teinture d’absinthe. Prenez , sommités d’absinthe , trois gros; sucre, demi-once; alcohol, cinq onces: faites digérer pendant quinze jours , passez et filtrez

PHYTOGRA.PHTE

la liqueur. La dose est d’une cuillerée à café dans deux onces de vin blanc.

L’extrait d’absinthe de Suisse est encore une liqueur très-excitante où l’on fait entrer plusieurs substances aromatiques, et qu’on colore avec du suc d’épinards.

Toutes ces liqueurs sont recommandées , à petites doses, contre les langueurs d’estomac, les flatuosités , l’inappétence , la chlorose , la suppression menstruelle , etc.

Nous avons assez signalé les dangers de ces médicamens énergiques dans les irritations viscérales , nous n’y reviendrons point -, mais nous devons avertir ceux qui auraient envie de se faire gourmands , que l'usage habituel des préparations d’absinthe et autres boissons stimulantes engendre des maux sans nombre. Toutes ces teintures si recherchées excitent, en efFet l’estomac, le rendent plus actif, lui impriment une force nouvelle ; mais cette excitation factice dégénère bientôt chez les uns en une langueur générale; provoque chez les autres des gastrites , des spasmes variés, et une mobilité nerveuse qui fait d’un homme une petite femme à vapeurs.

Nous connaissons des littérateurs pleins d’esprit et de verve , mais dans un état habituel de souffrance , qui croient trouver une sorte de ressource dans les liqueurs aleoholiques. Eh bien , un petit verre vous suffit aujourd’hui ; demain il vous en faudra deux ; puis il faudra doubler encore la dose, ou bien le gaster, dont vous avez fait un paresseux, refusera toute espèce de service. Ceux qui se livrent aux travaux de l'esprit ne savent peut-être pas que les tiraillemens , les fai-

blesses , les langueurs d’ estomac dérivent presque toujours du cerveau, donL l’excilation réagit sans cesse sur les organes digestifs. Laisser reposer l’esprit, agiter le corps, vivre avec tempérance, voilà le traitement le plus rationnel , le plus sûr.

Mais si l’on persiste dans ce pernicieux régime , il n’y aura que les plus forts excitans qui pourront tirer pour un instant l’estomac de son inertie ; il deviendra exigeant , capricieux ; de nouvelles saveurs , des mets extraordinaires ne sauraient vaincre ses dégoûts toujours croissans. Aujourd’hui il demandera de la glace pilée, demain du kirsch ou du madère, un autre jour de l’extrait d’absinthe.

C’est aux hommes intelligens , spirituels , ornement du monde social, que nos conseils s’adressent , et non aux gourmands de profession , classe égoïste, indocile, dont toutes les sensations résident dans le ventre. Ceux-ci n’ont point d’oreilles , ils ne sauraient nous entendre; leurs entrailles toujours avides, comme dit Sénèque (i), dépeuplent la mer et la terre. Cuisiniers , courez au milieu des feux; étudiez leurs besoins , leurs désirs; aiguillonnez leur appétit blasé ! Que le grand et le petit four travaillent sans cesse; que les vins se multiplient; que les mets se succèdent, qu’ils varient de forme, de goût, de couleur ; et, s’il le faut, quetoti-

(1) Je me souviens d’avoir entendu vanter un ragoût fameux, dans lequel un gourmand, pour accélérer sa ruine , avait fait entrer tout ce que les gens les plus fastueux auraient pu consommer successivement à leur table pendant toute nue semaine. Les coquilles de Vénus, les spqndyles et les huîtres étaient entremêlés d’oursins , supportés sur un plancher de surmulets hachés et privés d’arêtes. ( Sénèque , l.ellre XCr.)

tes les saveurs soient confondues en une seule ; qu’on allie dans un seul plat ce qui ferait l’ornement de plusieurs services ; enfin, que ces gourmands soient rassassiës , qu’ils célèbrent leurs propres funérailles , et que leur destinée s’accomplisse.

Presque toutes les espèces dont se compose le genre artemisia possèdent des propriétés analogues. Elles sont plus ou moins imprégnées de principes aromatiques et résineux , et on les remplace les unes par les autres. Nous ne citerons que les plus remarquables.

Armoise des glaciers ( artemisia, glacialis ). Cette espèce, revêtue d’un duvet soyeux et brillant, a des feuilles découpées en quatre ou cinq lobes multifides, et des fleurs jaunes , assez grandes , ramassées en bouquet à l’extrémité des tiges. Elle croît dans les Alpes , dans le voisinage des glaciers. Les montagnards lui donnent le nom de petit genipi blanc.

Cette petite plante répand un parfum délicieux. Ses feuilles sont amères et aromatiques 5 on les prend en infusion pour exciter les sueurs.

L’armoise des rochers ( artemisia rupestris ), porte également le nom de genipi , et possède à peu près les mêmes vertus. Les habitans des Alpes emploient ces deux espèces dans les maladies aiguës , et principalement dans la pleurésie. Cette méthode, dont se plaignait le célèbre Tissot, est évidemment meurtrière dans les inflammations.

Armoise pontique. Artemisia pontica. On la reconnaît à ses feuilles blanchâtres, soyeuses , finement découpées ; à ses fleurs petites , globuleuses et disposées en panicule terminale. On la désigne sous le nom de

petite absinthe , d'absinthe romaine. Elle croît abondamment sur les bords du Pont-Euxin :

Cana priùs gelido desint nbsinthia Ponto.

Ovid.

On la rencontre aussi dans les montagnes du Piémont et dans le Jura. Moins tonique et moins amère, elle est plus stimulante et plus agréable que la grande absinthe , à laquelle d’ailleurs on la substitue. On la cultive dans les jardins.

Armoise du Valais. Artemisia 'vallesiaca. Elle est toute couverte d’un duvet épais et blanchâtre. Les feuilles sont trilobées , à lanières étroites et linéaires. Les fleurs sont disposées en panicule droite et rameuse; les involucressont légèrement scarieux, et renferment de trois à six fleurons hermaphrodites d’un jaune rougeâtre. Cette espèce croît dans les lieux les plus chauds des Alpes, dans le Valais , dans le val d’Aoste ; elle est très-aromatique et très-excitante. On la récolte dans son pays natal pour remplacer la grande absinthe , à laquelle on la préfère.

Armoise maritime. Artemisia marilima. Elle est également chargée d’un coton blanc et fin. Ses tiges sont hautes, très-rameuses, garnies de feuilles multifides , à découpures linéaires ; ses fleurs petites , pendantes, nombreuses, d’une couleur jaunâtre, et disposées en grappes terminales. Cette plante croît sur les bords de la mer, depuis la Provence jusqu’en Belgique. Elle est aromatique et d’une saveur amère qui n’est point désagréable. Les Anglais en font un fréquent usage.

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