CERISIER LAURIER-CERISE. CERASUS LAURO
C ER ASUS.
Prunus lauro—cerasus . Linn. Spec. 678. Blackw. t. 512.
Duiiam. Arbr. 1. t. 133.
(Planche 123.)
Ce bel arbrisseau , naturalisé dans nos contrées méridionales , a une tige plus ou moins élevée , qui se divise en rameaux nombreux, étalés et revêtus d’une écorce lisse , d’un brun verdâtre. Les feuilles sont alternes, oblongues, pétiolées, luisantes, toujours vertes , munies en leurs bords de quelques dents fort courtes , quelquefois à peine sensibles : on remarque deux petites glandes à leur face inférieure. Les fleurs sont blanches, nombreuses, d’une odeur douce, et rangées
en belles grappes axillaires. Les pétales sont trèsouverts-, le style est saillant, de la longueur des étamines. Les fruits, un peu ovales, se teignent d’une couleur noire à l’époque de leur maturité.
Le laurier-cerise croit naturellement sur les bords de la mer Noire , aux environs de Trébisonde, d’où il a été transporté en Europe en 1076. On le voit maintenant dans presque tous les bosquets.
PROPRIÉTÉS DÉLÉTÈRES
Les feuilles et les fleurs de cet arbrisseau ont le goût de l’amande amère-, elles jouissent de propriétés vénéneuses , qu’elles doivent à la présence de l’acide liydrocyanique (acide prussique) et d’une huile volatile amère. L’eau distillée des feuilles , obtenue par des cohobations réitérées , est un violent poison pour les animaux, et meme pour l’homme, qu’elle tue en détruisant l’irritabilité. Plusieurs accidens arrivés à Dublin en 1728 donnèrent lieu à des expériences sur les animaux. Madden s’y livra le premier, et publia son travail dans le 37 e volume des Transactions philosophiques.
On donna à un chien d’une forte taille une once d’eau de laurier-cerise. Quelques instans après, il fut saisi de violentes convulsions qui durèrent cinq minutes, et ensuite d’une oppression extrême, avec perte de mouvement. Une nouvelle dose de cette liqueur le fit périr dans l’espace de deux minutes. Un petit chien à qui l’on fit avaler une once et demie du même poison éprouva , deux minutes après , une sorte de vertige qui le fit tourner pendant quelques instans autour de lui-même; il eut ensuite des mouvemens convulsifs , qui se termi-
lièrent par un violent opisthotonos. Après avoir vomi, les convulsions se dissipèrent-, mais il resta fort oppressé, avec la bouche écumante. On lui redonna une once d’eau de laurier-cerise , qui le tua en deux ou trois minutes. Ces deux animaux n’offrirent aucune trace d’inflammation dans le canal alimentaire ; l’estomac était seulement rempli d’écume.
Les expériences de Mortimer, de Langrish , de Nicholls, de Vater, de Fontana, de Duhamel, etc., ont eu des résultats semblables. D’après les recherches de Fontana , l’eau de laurier-cerise ne le cède en rien aux poisons les plus actifs : avec moins de deux cuillerées à thé de cette liqueur, il a vu des lapins d’une grosseur moyenne tomber en convulsions en trente secondes, et mourir dans une minute. Si l’on en donne une grande quantité, ils périssent presqu’à l’instant. Injectée dans l’anus , ou appliquée sur les blessures , elle produit également des convulsions et la mort. Fontana ouvrit la peau du bas-ventre à un lapin assez fort, et, après avoir blessé légèrement en plusieurs endroits les muscles découverts, il y introduisit environ deux ou trois cuillerées à café du meme poison. En moins de trois minutes l’animal fut pris de mouvemens convulsifs , et peu après il mourut. Cette expérience eut le même résultat sur d’autres animaux à sang chaud. Notre illustre physicien observe que l’eau de laurier-cerise est d’une faible activité, si, en procédant à la distillation, on n’a pas employé une grande quantité de feuilles 5 mais si , au lieu d’ajouter de l’eau , on distille simplement au bain-marie , on obtient un poison très-puissant. C’est de cette liqueur qu’il a principalement fait usage dans
ses expériences. ( Voyez son Traité sur le venin de la vipère , sur le laurier-cerise , etc. , tome 2, in-4°, premier mémoire, page 125.)
En distillant les feuilles de laurier-cerise dans des vaisseaux de verre, sans y ajouter de l’eau , Fontana a trouvé au fond du récipient une petite quantité d’huile colorée, odorante, amère, d’une saveur caustique. Deux ou trois gouttes de cette huile ont fait périr un gros lapin en quelques instans dans de légères convulsions. (Ouvrage cité, deuxième mémoire, page 1 49-)
Madden raconte , dans les Transactions philosophiques, tome 37, la mort de deux femmes qui avaient pris, comme une liqueur cordiale, l’une environ dix gros , et l’autre deux cuillerées à bouche d’eau distillée de laurier-cerise. La première, après avoir éprouvé un sentiment d’anxiété à l’estomac , perdit l’usage de la parole , et expira sans vomissemens , sans déjections alvines et sans convulsions -, la seconde s’était à peine assise , qu’elle mourut également sans éprouver le moindre mouvement convulsif.
Un jeune homme, croyant boire de la tisane, prit une certaine quantité d’eau de laurier-cerise ; il éprouva aussitôt un violent mal d’estomac , et mourut quelques minutes après.
Dans le même recueil, tome 5i, John Rutty rapporte qu’une fdle de dix-huit ans, à laquelle on avait fait prendre deux cuillerées d’eau distillée de lauriercerise au lieu d’eau de cerises noires , tomba subite^ ment sans connaissance , eut de violentes convulsions, et mourut très-peu de temps après.
On lit, dans le Traité de médecine légale de
M. Fodéré, tome 4, qu’une femme de chambre et un autre domestique de Turin , ayant dérobé à leur maître une bouteille d’eau de laurier-cerise, en avalèrent une certaine quantité, croyant que c’était une excellente liqueur. Mais ces malheureux payèrent bientôt le prix de leur infidélité ; car ils périrent presque sur-le-champ, avec des convulsions. Leurs cadavres ayant été portés à l’université , on trouva l’estomac légèrement enflammé , et le reste dans l’état sain.
Un jeune étudiant en médecine , offrant tous les symptômes d’un anévrisme, tourmenté par d’horribles palpitations, par des insomnies qui résistaient à tous les traitemens, victime enfin d’une passion malheureuse, avait résolu de mettre fin à son existence. Il avala, le 3 mai iBiB , à quatre heures après midi , huit onces d’eau cohobée de laurier-cerise ; une demi-heure après, il fut trouvé dans le jardin de la maison qu’il habitait, gisant sur le sol dans l’état suivant : insensibilité absolue , respiration rare et stertoreuse ; pouls petit , serré , intermittent , donnant à peine trente-cinq à trente-six pulsations par minute-, face et extrémités froides, pupilles dilatées, hoquets et éructations de gaz imprégnés de l’odeur d’amande amère. La cause de ces symptômes étant connue, on eut recours au traitement suivant : saignée du bras de huit onces, fomentations chaudes sur les jambes , lavement très-chargé de romarin avec deux gros d’huile essentièlle de térébenthine 5 on donna en même temps demi-once d’éther sulphurique battu avec un jaune d’œuf sucré.
Sous l’influence de ces moyens, le pouls se relève et revient à cinquante pulsations ; l’estomac expulse un
liquide jaunâtre d’une odeur mixte d’éther et d’amande amère. On renouvelle la même dose d’éther dans une infusion de romarin ; les symptômes se calment , et , au moyen de quelques frictions sur les membres, avec un liniment ammoniacal , auquel on ajoute quelques gros d’essence de térébenthine , la guérison est bientôt complète. Ce traitement fut dirigé par le professeur Borda , qui portait à ce malheureux un intérêt tout particulier. Depuis les palpitations furent moins fréquentes, et le jeune homme ayant continué l’usage du médicament qu’il avait voulu convertir en poison , recouvra parfaitement la santé.
Un employé de la douane française de la station de Pavie, voulant se suicider, avala un matin sept onces d’eau de laurier-cerise. Tous les symptômes énumérés ci-dessus se développèrent 5 cependant on parvint à sauver le malade ; il conserva seulement une grande dilatation de la pupille, qui donnait à l’œil un aspect amaurotique. (Camion du Villards, du Laurier-cerise considéré comme agent thérapeutique.)
L’infusion des feuilles ou des fruits dans le lait , dans l’eau, dans l’alcohol, devient malfaisante lorsqu’elle est trop chargée , et elle peut produire de graves accidens. L’auteur de la Gazette salutaire assure qu’étant un jour à la campagne avec d’autres personnes, on leur servit une soupe au lait aromatisée avec des feuilles fraîches de laurier-cerise-, que dans l’après-dîner ils éprouvèrent tous une sorte d’ardeur à l’estomac ac? compagnée d’une soif dévorante, et qu’ils ne furent soulagés qu’après avoir vomi avec des efforts violens. Deux convives qui n’avaient bu que de l’eau à ce repas'*
d’ailleurs très-frugal , furent aussi vivement tourmentés que les autres.
Un particulier de Toulouse , d’un tempérament sanguin, âgé de quarante ans, avait soupé avec du veau froid, du pain , du vin et de l’eau. Il avait terminé son repas par un bol de cruchade (on appelle ainsi dans le pays une bouillie faite avec de la farine de millet, du sucre , de l’eau de fleur d’orange et du lait dans lequel on a fait tremper plus ou moins long-temps des tiges de laurier-cerise). En mangeant cette bouillie, il la trouva trop amère, et il y mit plus de sucre. Une demi-heure après, il éprouva de l’agitation et des bouffées de chaleur, avec une démangeaison extrême dans le nez; il croyait voir des étincelles et des vieillards à longue barbe qui grimaçaient devant lui. A minuit, étant descendu de son lit pour uriner, il ne put rendre une goutte d’urine ; les sphincters de la vessie et de l’anus paraissaient entièrement paralysés. Cependant il s’endormit peu de temps après. Vers six heures du matin, il éprouva des tiraillemens d’estomac et des vomissemens ; dans la journée , un sentiment de faiblesse et de lassitude, avec difficulté d’uriner. Le surlendemain , il eut des selles copieuses , provoquées par des lavemens. Il fit usage de thé, d’une infusion de tilleul édulcorée avec le sirop de fleur d’orange , de vin de Bordeaux; et cependant il eut encore pendant plusieurs nuits de l’agitation et des visions fantastiques. Du reste , vingt jours après l’accident , sa santé était entièrement rétablie. ( Bulletin des sciences médicales , tome 6, observation du docteur Tournon.)
Au rapport de Mortimer ( Traits act . phil. , t. 37),
PHYTOGR APHJ E
un homme et sa femme, qui prenaient tous les jours, depuis plusieurs années , un ou deux petits verres d’une infusion alcoholique de baies de laurier-cerise, perdirent peu à peu l’usage de la parole , et moururent paralytiques.
Enfin on a accusé les émanations de cet arbre d’affecter la tête , et d’exciter des nausées lorsqu’on les respire trop long-temps. Nous croyons, en effet, que, dans les provinces méridionales, ou l’on forme des berceaux de laurier-cerise , il serait peut-être dangereux de s’endormir dans ces cabinets de verdure , surtout pendant les grandes chaleurs de l’été.
Il résulte des observations précédentes que le lauriercerise et ses divers produits sont de violens poisons , qui éteignent promptement l’irritabilité , lorsqu’on les donne à des doses suffisantes. On voit d’après cela combien il faut être circonspect dans l’emploi économique de cet arbrisseau. Une ou deux feuilles aromatisent agréablement certaines liqueurs de table, leur donnent , ainsi qu’au laitage et aux crèmes , un goût d’amande amère ; mais cette sensualité peut devenir funeste , si la dose des feuilles est assez forte pour communiquer aux boissons et aux alimens une amertume un peu prononcée. On lit cependant, dans \e Formulaire des hôpitaux civils de Paris , publié par M. le docteur Ratier, qu’on a administré l’eau distillée double de laurier-cerise à des doses énormes, dans divers cas d’affections nerveuses , sans autre accident que quelques symptômes légers d’embarras gastrique et quelques vomissemens. Ces expériences ont été faites par M. le professeur Fouquier, médecin non moins
recommandable par sa prudence que par ses lumières ; mais on aurait tort d’en conclure qu’on peut administrer l’eau de laurier-cerise sans danger. Ne sait-on pas qu’une substance vénéneuse peut agir avec très-peu d’énergie sur un malade , et tuer un homme bien portant ? D’ailleurs l’époque à laquelle on récolte les feuilles , leur état de fraîcheur ou de vétusté, les lieux, le climat ou elles se développent , etc., doivent puissamment influer sur leurs propriétés délétères. On a remarqué qu’elles donnent beaucoup plus d’huile volatile au printemps qu’en automne.
On a préconisé l’ammoniaque liquide, l’acide muriatique oxygéné , le lait , les boissons huileuses , comme des remèdes puissans contre les effets du laurier-cerise. On sait que l’acide prussique est un poison analogue -, le docteur Murray conseille l’ammoniaque pour combattre faction délétère de cette dernière substance. Les épreuves qu’il a faites sur des grenouilles et des lapins (i) font enhardi, et il a pris lui-même une quantité suffisante de ce poison pour produire des
(1) Le docteur Murray donna quelques gouttes d’acide hydrocyanique à un jeune lapin. Immédiatement après, la tête se pencha d’un côté; il survint des spasmes violens, les yeux perdirent leur éclat, et l’animal mourut en convulsions au bout de dix minutes.
Une quantité plus considérable du même poison fut donnée à un jeune lapin. Le docteur Murray appliqua aussitôt sur la langue de l’animal , au moyen d’une éponge , de l’ammoniaque convenablement étendu , et l’animal ne manifesta pas le plus léger signe de malaise.
On üt avaler une demi-draclime d’acide hydro-cyanique à un jeune lapin. Un instant après , la respiration devint pénible , embarrassée ; l’œil perdit son éclat, la tête se couvrit de sueur,
étourclissemens et une douleur de tête assez intense. Il a combattu ces effets en respirant de l'ammoniaque étendu d’eau, et en appliquant un linge trempé dans cette liqueur sur le front. Le docteur Murray regarde l’ammoniaque comme un antidote si assuré de l’acide hydro-cyanique, qu’il n’hésiterait pas , dit-il , d’en avaler une dose suffisante pour lui donner la mort , s’il trouvait une personne sur laquelle il put compter pour lui administrer, au moment opportun, ce précieux antidote.
Ces essais ne sont pas assez nombreux sans doute pour nous inspirer la même confiance qu’au docteur Murray ; cependant ils sont d’un haut intérêt pour les médecins , car dans ces derniers temps on avait nié les effets salutaires de l’ammoniaque dans l’empoisonne-
Panimal poussa des cris aigus , et tomba en convulsions. Le docteur Murray lui versa alors goutte à goutte dans la bouche une forte teinture d’ammoniaque ; il l’humecta aussi avec une éponge imbibée de cette liqueur, et presque au même instant le lapin se ranima. Il léchait de temps en temps la main qui lui administrait l’ammoniaque. Bientôt il fut entièrement remis ; les lèvres étaient seulement excoriées par l’action de l’ammoniaque.
M. Fremy ayant appliqué sur la conjonctive d’un lapin deux gouttes d’acide hydro-cyanique , l’animal fut saisi à l’instant de violentes convulsions , et bientôt on ne remarqua plus aucun signe de vie. On le croyait mort, et on le jeta dans un coin. Cependant on s’avisa plus tard de le frictionner avec des linges chauds , et ensuite avec de l’ammoniaque. On ne tarda pas à remarquer une augmentation de chaleur et un léger mouvement vers la région du cœur. On s’empressa alors d’administrer à l’intérieur de l’ammoniaque étendue d’eau. Après quelques instans, l'animal commença à se débattre, il se releva, et, peu après, il courut, il mangea, ne se ressentant en aucune manière de l’épreuve à laquelle on venait de le soumettre. M. Fremy lui appliqua de nouveau deux gouttes d’acide hydro-cyanique ; mais cette fois, l’ammoniaque n’ayant pas été employée, il succomba.
ment produit par les substances sédatives. Dans les premiers instans, il faut chercher à débarrasser l’estomac , soit par la titillation du larynx , soit par un puissant émétique. On tâche ensuite de ranimer la sensibilité et la contractilité par l’emploi des excitans , par une forte infusion de café , par l’alcali volatil suffisamment étendu , par l’éther sulphurique , par l’huile de térébenthine. Le professeur Emmert a proposé cette dernière substance : on peut en donner un ou deux gros de demi-heure en demi-heure. Nous avons vu plus haut que le professeur Borda a prescrit avec succès l’huile de térébenthine en lavement , et en même temps l’éther sulphurique à haute dose.
PROPRIÉTÉS MÉDICALES
Le laurier-cerise étant doué d’une action si puissante sur le système nerveux , on ne pouvait manquer de le soumettre à quelques essais cliniques. Cameron et Thilenius employèrent avec avantage l’eau distillée des feuilles contre l’engorgement du foie ; Jean Spandaw lui accorda les mêmes éloges dans sa dissertation inaugurale, de Lauro-cerasi viribus venenatis ac me dicatis. Wurzer (. Actes de la Société de médecine de Bruxelles) dit en avoir obtenu les meilleurs effets dans un cas d’hypochondrie extrêmement grave, à la dose de trente à quarante gouttes, trois fois par jour. D’autres praticiens ont observé que ce médicament apaise l’excitation , le trouble des nerfs, fait cesser les spasmes à la manière des narcotiques , lorsqu’on le donne à des doses modérées. On en fait usage dans le traitement
des maladies sthéniques et des névroses , dans les affectif. 14
PH YTOGR APHIE
tions de l’organe pulmonaire accompagnées de toux et d’irritation. Le docteur Cevasco de Gênes a obtenu les plus heureux effets de l’eau distillée de laurier-cerise dans un cas d’hémoptysie accompagnée de fortes palpitations de cœur. M. Fodéré l’a donnée avec un succès non moins remarquable un hypochondriaque affecté d’une palpitation de cœur qui le tourmentait depuis plusieurs mois jour et nuit , et pour laquelle il avait en vain essayé un très-grand nombre de remèdes. Le malade en prit d’abord vingt gouttes deux fois par jour, puis trente , ensuite quarante , trois fois par jour, le matin , à midi et le soir. Les premières doses firent peu d’effet ; mais insensiblement la palpitation diminua d’intensité, et disparut enfin pour toujours. Pendant l’usage de ce remède, il se manifesta , outre la lenteur extrême du pouls, quelques autres phénomènes qui méritent d'être remarqués. Le malade éprouva un trouble intérieur suivi de vertiges, et il crut entendre un grand bruit, qu’il comparait à celui d’un coup de pistolet qu’on lui aurait tiré à bout portant dans la poitrine. Son médecin eut beaucoup de peine à calmer l’effroi où l’avait jeté cette espèce de détonation.
Un ecclésiastique d’un tempérament lymphatiquenerveux fut également affecté , à la suite de longs chagrins, de palpitations fréquentes, avec une douleur fixe au sternum et une expectoration de matières albumineuses. M. Fodéré le mit à l’usage de l’eau distillée de laurier-cerise, à la dose de cent cinquante gouttes par jour, entrois prises. Les palpitations cessèrent, le pouls devint lent, les crachats moins visqueux; mais le malade éprouvait, chaque fois qu’il prenait son re-
mède, des vertiges et des éblouissemens , avec diverses illusions d’optique. Du reste , il se rétablit entièrement.
( Traité de médecine légale > tome 4-)
La nouvelle école italienne considère l’eau de laurier-cerise comme un contre-stimulant, et l’emploie en conséquence dans les phlegmasies, surtout dans l’inflammation cérébrale. Les partisans de la même doctrine l’administrent dans le traitement de la péripneumonie. Toutefois le professeur Tommasini avoue que ce remède a produit quelquefois des accidens en portant une impression fâcheuse sur le cerveau, tandis que , dans d’autres cas , il n’en a obtenu aucun effet remarquable. On pourrait peut-être l’employer avec avantage contre les inflammations chroniques du poumon, surtout lorsqu’il est urgent de réprimer la toux , ou plutôt l’état d’irritation et de spasme qui entretient ce phénomène inquiétant , après avoir toutefois combattu l’état de pléthore par la saignée. Ce médicament , beaucoup moins dangereux que l’acide prussique , ne pourrait-il pas le remplacer comme palliatif dans Je traitement de la phthisie pulmonaire? On sait que M. Magendie a présenté l’acide hydro-cyanique comme un moyen très-efficace pour diminuer la violence de la toux , modérer l’expectoration , et favoriser le sommeil. Le docteur HelLer a constaté par de nouvelles observations les bons effets de ce remède énergique, déjà recommandé parles professeurs Borda, Brera et Tommasini. Le professeur de Bologne emploie l’acide prussique préparé d’après la méthode de Schéele, et convenablement étendu dans de l’eau distillée , d’abord à la dose de trente gouttes , et progressivement jusqu’à
celle de soixante-dix gouttes , toutes les vingt-quatre heures. Dans les phlegmasies pectorales graves, il fait pratiquer préalablement une ou plusieurs saignées, prescrit une diète sévère et des boissons aqueuses.
On n’obtient des effets sensibles de l’eau distillée de laurier-cerise que lorsqu’elle est préparée avec soin. On emploie ordinairement deux livres d’eau pour une livre de feuilles récoltées vers la fin du printemps , saison de l’année où elles jouissent de toute leur énergie. Le professeur Van Mons veut qu’elles soient récentes et préalablement contuses dans un mortier de marbre. Si l’on veut avoir une eau très-active , il faut faire passer plusieurs fois le produit de la distillation sur de nouvelles feuilles. La dose est de vingt à trente gouttes, qu’on peut porter graduellement jusqu’à quatre-vingts gouttes , et meme davantage , suivant l’intensité de la maladie. Il faut néanmoins être circonspect en prescrivant ce remède,, et se rappeler qu’il appartient à la classe des poisons.
Le docteur A. de Simone, qui avait combattu avec quelque succès une inflammation de la membrane pulmonaire en administrant au malade , d’abord dix gouttes , matin et soir, d’eau distillée de laurier-cerise , et puis par gradation jusqu’à un gros par jour, distribué en trois prises , eut bientôt à se repentir d’avoir voulu porter la dose à deux gros , afin d’arrêter le mouvement fébrile. Cette dose donna lieu à des accidens semblables à ceux de l’empoisonnement par l’acide prussique , tels que nausées , sensation de malaise à l’estomac , avec des convulsions passagères. Cependant, quelques jours après , le malade se trouva assez bien relative-
ment à la toux, aux sueurs , et à la nutrition qui se faisait mieux.
Le docteur Cheston a recommandé contre le cancer des lèvres et les ulcères malins l’infusion des feuilles , préparée de la manière suivante : Versez une livre d’eau bouillante sur deux onces de feuilles fraîches de lauriercerise 5 laissez refroidir, et ajoutez à la colature deux onces de miel épuré. On applique sur les parties malades des compresses imbibées de cette liqueur.
En Italie, depuis bien des années, on emploie, pour faire passer le lait aux femmes , la décoction aqueuse des mêmes feuilles avec lesquelles on fait des lotions sur les seins.
Les Archives de médecine , publiées en Allemagne par les docteurs Horn, Nasse etHenke (année 1819), renferment un mémoire intéressant du docteur Krimer de Halle sur l’utilité des fumigations aqueuses chargées des principes du laurier-cerise , dans les cas d’irritation spasmodique des poumons et des muscles pectoraux. Ce médecin a calmé, en faisant respirer ces vapeurs, des toux nerveuses, des étouffemens, des suffocations imminentes, etc. Il a eu surtout à s’en louer dans une coqueluche qui régnait épidémiquement à Halle pendant le printemps de 1818.
Un enfant de l’âge de deux ans affecté de cette maladie avait fait usage de la racine de belladone pendant les premiers jours sans aucun soulagement. Le docteur Krimer ayant été appelé pour voir cet enfant en l’absence de son médecin, arriva au moment 011 il venait d’avoir plusieurs accès de toux des plus violens , et après lesquels il était resté pendant deux minutes sans respira-
PH Y T O G K A P HJ E
tion. Il était bleu et froid par tout le corps , surtout au visage 5 son pouls était très-faible et vite. Ces symptômes alarmans se dissipèrent lorsqu’on lui eut fait respirer la yapeur d’une infusion aqueuse de laurier-cerise. Pendant la soirée, on répéta quatre fois ce procédé , et ie lendemain, non-seulement les accès de toux avaient, cessé, mais encore l’enfant était généralement mieux qu’auparavant. On renouvela les fumigations les trois jours suivans, et plusieurs fois dans la journée. On joignit ensuite à ce moyen l’usage intérieur de la racine de belladone , et huit jours après le petit malade fut parfaitement rétabli.
Un autre enfant souffrait depuis six semaines de la coqueluche, malgré l’emploi des antiphlogistiques, et ensuite de la belladone , du musc, de la pommade stibiée et autres remèdes. On lui fit respirer toutes les trois heures , ou lorsqu’une quinte de toux survenait , les vapeurs qui s’élevaient- d’une infusion de lauriercerise, et dès le soir de la première application de ce procédé les accès de toux avaient été moins fréquens , la toux n’était plus aussi suffocante, mais elle était plus habituelle. On fit continuer l’inspiration des vapeurs ; et , comme l’enfant avait perdu ses forces pendant sa maladie , on lui donna de temps en temps un peu de vin, et on le mit à un régime nourrissant. Six jours après , la toux avait presque entièrement cessé. On n’abandonna néanmoins les fumigations qu’après le huitième jour; et, après un vésicatoire placé sur la poitrine, on obtint une guérison complète.
Une femme de quarante- six ans éprouvait depuis quelque temps tous les soirs, et par accès, une op-
pression et un serrement de poitrine accompagnés de toux ^ quelquefois même des vomissemens avaient lieu avec imminence de suffocation , suppression des règles et mouvemens hystériques. Après avoir employé pendant deux mois , sans le moindre succès , tous les autres antispasmodiques connus et plusieurs moyens de dérivation, le docteur Krimer conseilla à la malade de respirer quatre fois dans l’après-midi la vapeur d’une infusion très-chaude de laurier-cerise. Les deux premiers jours, elle n’en éprouva pas un effet bien favorable : chaque fois qu’elle en faisait usage, elle se plaignait de vertiges et d’abattement; mais, le troisième jour, l’amélioration devint sensible; le quatrième, les vomissemens et l’étouffement avaient cessé , et elle n’éprouvait presque plus de vertiges. La guérison fut obtenue avec une telle rapidité , qu’au douzième jour depuis le commencement de ce traitement il ne restait plus de traces de la maladie, si ce n’est un malaise trèssupportable , et qui céda lui-même à l’usage des fumigations. A compter du seizième jour, elle se trouva délivrée de toute espèce de souffrance.
Dans l’usage des vapeurs chargées des principes actifs du laurier-cerise , on doit faire attention à la force de l’infusion ou décoction. Les expériences que le docteur Krimer a faites sur les hommes et sur les animaux lui ont démontré que l’utilité du remède est toujours subordonnée aux doses qu’on emploie et à la constitution de l’individu. C’est à l’oubli de cet avertissement qu’on peut rapporter les accidens occasionés par l’usage des fumigations de laurier-cerise. La dose est d’un gros à une demi -once d’infusion qu’on verse
chaque fois dans un bassin très-chaud ; la durée de l’inspiration doit être de dix à douze minutes. On se place de manière à recevoir dans la bouche la vapeur qui s’élève du vase.
CERISIER A GRAPPES. CERASUS PADUS.
Cerasus padus. DC. El. Fr. 3781. — Prunus padus . Linn.
Spec. 677. Desf. Arbr. 2. 203. Fl. Dan. t. 205.
(Planche 124.)
Cet arbrisseau s’élève à la hauteur de dix à douze pieds. Son tronc, revêtu d’une écorce fine, lisse, d’un brun rougeâtre, se divise en branches étalées , garnies de feuilles ovales , lancéolées , glabres , dentées à leur bord , d’un vert tendre , avec deux glandes sur leurs pétioles. Les fleurs sont blanches, pédonculées, disposées en longues grappes 5 leurs pétales sont ovales, étroits, denticulés au sommet. Les fruits sont petits, arrondis, noirâtres, d’une saveur amère. Ce cerisier est également connu sous le nom de cerisier à grappes, de putiet , de faux bois de Sainte-Lucie ; il croît naturellement dans les bois, où il fleurit au printemps.
Toutes les parties du cerisier à grappes , les feuilles , les fleurs, les fruits, ainsi que l’écorce des rameaux, contiennent de l’acide prussique. Les feuilles infusées dans l’eau , dans le lait , communiquent à ces liquides un goût d’amande; elles fournissent à la distillation une eau qui paraît avoir des propriétés analogues à celles du laurier-cerise. La décoction aqueuse de l’écorce des rameaux a une saveur amère, une
odeur un peu forte, imitant celle d’amandes écrasées.
Les médecins de Nancy ont employé avec quelque succès l’écorce du cerisier à grappes contre les fièvres intermittentes. On prend une once de cette écorce réduite en poudre fine et un gros de muriate d’ammoniaque , dont on fait une espèce d’électuaire avec le sirop d’absinthe. La dose est d’environ un gros toutes les trois heures; il faut boire, immédiatement après chaque dose , une tasse de décoction préparée avec un gros de la meme écorce et un peu de réglisse. D’après le témoignage de Coste et de Willemet, des fièvres de tous les types ont été guéries sans récidive et sans accident. Nous verrons bientôt que les amandes amères jouissent également d’une vertu fébrifuge , qu’il faut sans doute attribuer à la présence de l’acide prussique.
CERISIER MAHALEB. CERASUS MAHALEB.
Cerasus malialeb . DC. Fl. Fr. 3782. — Prunus mahaleb.
Linn. Spec. 678. Desf. Arb. 2. 204. Jacq. FI. Austr. 3.
Ce cerisier est d’une moyenne taille ; son écorce est d’un brun rougeâtre , son bois dur et odorant. Ses feuilles sont ovales, arrondies vers la base, terminées en pointe au sommet , glabres , finement dentées , d’une odeur agréable. Les fleurs, de couleur blanche , forment des grappes courtes et latérales ; les divisions de leur calice sont obtuses et entières. Les fruits sont noirâtres, petits, ronds, d’une saveur amère.
On trouve cet arbre en Auvergne , aux environs de Lyon , dans le Dauphiné , dans les Pyrénées , dans les
Vosges, etc. Il croît dans les haies , dans les bois , dans les terrains les plus arides , et jusque dans les fentes des rochers. On lui a donné le nom de bois de Sainte-Lucie , parce qu’il abonde autour d’un couvent des Vosges qui porte ce nom. Suivant M. Rauch , agriculteur éclairé, le mahaleb enrichit les distillateurs des deux revers des Alpes et des Vosges. C’est avec son fruit qu’on fait le kirsch -wasser, liqueur si goûtée partout aujourd’hui, et qu’on vend beaucoup plus cher que les autres eaux-de-vie de cerises. Ce même fruit remplace la petite cerise marasque de Dalmatie, pour la composition du marasquin.
Les noyaux du mahaleb contiennent de l’acide prussique-, ceux du cerisier-merisier ( cerasus aviuni) , les feuilles du cerisier de Virginie (< cerasus V irginiana), en contiennent également.
Les fruits du cerisier-merisier servent aussi à préparer le kirsch dans les montagnes de l’Alsace et de la Franche-Comté, en Suisse et en Allemagne. Le parfum de cette liqueur est dû au noyau de la cerise , qu’on écrase. Lorsqu’elle est bien faite et qu elle a vieilli, elle est un des plus agréables stimulans des voies digestives. Mais outre qu’elle acquiert très-souvent un goût d’empyreume détestable par une mauvaise fabrication , elle est encore sophistiquée par l’eau-de-vie de prunes. Ce mélange est d’autant plus malfaisant , que les noyaux des prunes fournissent à la distillation une grande quantité d’huile délétère. Ces eaux-de-vie , que l’on nommerait avec plus juste raison eaux - de-mort , sont aisées à reconnaître à leur saveur âcre et empyreumatique. Les gens du peuple les recherchent à cause de
la modicité de leur prix; mais les malheureux qui s’adonnent à cette pernicieuse boisson tombent dans un état de langueur, et perdent successivement toutes leurs facultés.
L’esprit de cerises ou kirschen- wasser, comme l’appellent les Allemands, est aujourd’hui une liqueur à la mode. Il est plus agréable que l’eau-de-vie de Cognac, le rhum, le tafia, le rack et autres liqueurs alcoholiques que produit la fermentation spiritueuse des végétaux. Son odeur suave, son goût délicat, alfriandent le palais, la bouche en est comme parfumée ; mais son usage habituel n’en est pas moins nuisible , surtout à l’égard des personnes douées d’une organisation délicate et d’une sensibilité exquise.
On est plus vif, plus léger, plus dispos, après le petit verre de kirsch ; l’esprit engourdi se ranime, les sensations se réveillent. Les idées étaient paresseuses : elles sortent du cerveau vives, fraîches, colorées; on travaille avec plus d’ardeur, le sujet qu’on traite s’embellit, on le voit sous de nouvelles faces. Mais si vous doublez les doses pour multiplier votre travail , pour le rendre plus facile, vous portez dans votre sein une irritation féconde en maux de toute sorte. Votre estomac , votre cerveau , vos nerfs , se ressentent de cette espèce d’agression que vous renouvelez sans cesse ; peu à peu vos forces surexcitées s’épuisent , votre intelligence s’use et s’affaiblit, vous perdez la mémoire, vos idées se troublent, vous travaillez avec peine, et au lieu d’un labeur riche et fécond , vous n’avez plus que l’impuissance du désordre. Une fois que vous vous êtes livré aux stimulans , que vous les avez savourés, que
vous en avez contracté l’habitude, vous ne pouvez digérer, travailler, penser, vivre qu’en excitant vos organes. Observez bien qu’on ne règle pas plus l’habitude des stimulans , qu’on ne règle toute sa manière de vivre; leur influence est telle , qu’il vous est difficile de vous en passer: c’est un besoin qui renaît sans cesse, besoin d’autant plus insidieux , que les forces semblent renaître lorsqu’il est satisfait. Enfin , pour avoir porté au-delà des limites naturelles l’émotion de vos organes, vous les avez rendus insensibles à des impressions plus modérées ; il vous faut doubler, tripler, renouveler les doses.
Nous ne parlerons pas des altérations morbides, de ces affections chroniques qu’engendre la passion des stimulans; nous avons si souvent traité ce sujet dans notre Photographie, qu’il serait superflu d’y revenir encore ; nous dirons seulement que les symptômes et les phénomènes qu’on observe dans ces maladies sont ceux des poisons lents.
Mais nous ne saurions blâmer l’usage du kirsch , lorsque le corps , soumis à de rudes fatigues , a besoin d’être réconforté par quelque stimulant. Si vous parcourez les Alpes ou les Pyrénées, munissez-vous d’un flacon d’esprit de cerises : c’est le viatique indispensable dans ces vastes solitudes , c’est lui qui vous fait franchir les torrens , escalader les rochers , c’est lui qui vous réveille sur ces hautes cimes , quand les vents imprégnés du froid de la nuit engourdissent vos membres fatigués. Voyez-vous ces roches menaçantes suspendues sur votre tête, ces vieux mélèzes, ces pins mutilés, gisant sur un sol tout empreint de ravages, ces
profonds tapis de neiges, ces glaciers immenses qui vous entourent et vous éblouissent , ce sentier étroit entre deux abîmes où aucun être vivant n’a marqué la trace de ses pas ? Entendez-vous ces craquemens multipliés, ces éclats comparables à ceux de la foudre, accompagnés d’un roulement d’avalanches , roulement sourd , propagé à l’infini par le roulement des montagnes , mêlé au murmure de l’air, au bruissement sauvage des eaux ?
Ces grandes scènes de la nature vous ont frappé d’étonnement et d’effroi ; votre âme s’est émue à l’aspect de tant de périls , votre sang s’est glacé dans les veines , l’image de la mort est là, devant vous : elle vous apparaît livide , sanglante ; vous êtes froid , inanimé , prêt à défaillir. Mais vous portez avec vous un salutaire breuvage; vous faites couler sur vos lèvres tremblantes quelques gouttes d’esprit de cerises ; cette liqueur vous réveille, vous ranime, dissipe les ténèbres qui couvraient vos yeux. Une douce chaleur se répand dans vos membres engourdis , votre courage renaît , le ravissement succède à la crainte. Ces amas de neige, ces torrens, ces rochers, excitent maintenant votre admiration : tout est nouveauté, tout est prodige. Vous ne voyez plus que la grandeur des lieux; tous ces bruits divers qui vous avaient causé tant d’épouvante ne sont plus qu’une sorte d’harmonie sauvage qui vous transporte; votre cœur est plein de force, de joie et d’enchantement.
N’est-ce pas aussi à l’acide prussique on à un principe amer analogue qu’on doit rapporter la qualité malfaisante des feuilles et des fleurs du pêcher ( persica
vulgans) ? Dans leur état de fraîcheur, ces productions végétales purgent souvent avec violence. Il y a quelques années , je pris à huit heures du soir, dans le dessein d’éprouver leur action cathartique , environ une once de fleurs de pêcher, mêlées avec une petite salade de chicorée sauvage. Je me couchai à dix heures , et je dormis d’un sommeil assez tranquille jusqu’à minuit. Mais alors je fus réveillé par des tranchées et par une explosion continuelle de vents. A ces premiers symptômes succédèrent des évacuations énormes et une sueur froide répandue sur tout mon corps. Quelques tasses de thé léger ne me procurèrent qu’un faible soulagement. Mon état était à peu près le même à trois heures du matin , et je me sentais défaillir. Une potion éthérée , à laquelle je fis ajouter vingt-quatre gouttes de laudanum liquide, et que je pris en deux doses, fit cesser peu à peu tous les accidens.
M. le docteur Bertrand ( Manuel médico-légal des poisons ) a vu périr un enfant de dix -huit mois dans des convulsions affreuses , avec efforts de vomissemens accompagnés de selles séreuses et sanguinolentes, pour avoir pris une forte décoction de fleurs fraîches de pêcher, que sa mère lui avait donnée comme vermifuge. Le mode d’action de cet hypercathartique fut tel , que les secours de l’art devinrent inutiles.
Boulduc ( Acad, des Scierie. , 1714) fait l’éloge de l’action purgative des fleurs et des feuilles de pêcher : c’est , dit-il, un excellent et doux vermifuge qui convient parfaitement aux enfans. On a pu voir par les deux observations précédentes que ce n’est pas un purgatif aussi doux qu’on le pense. Galien , grand
partisan des remèdes domestiques , conseille de broyer les feuilles de pêcher et de les appliquer sur l’ombilic : Proindë folia ejus trita , et super umbilicum imposita y lumbricos necant.
Les fleurs récentes de l’amandier commun ( amyg dalus communis ) agissent sur le canal alimentaire avec une égale énergie. Elles ont quelquefois soulagé des hydropiques , en excitant des évacuations copieuses.
Une variété de l’amandier commun produit des amandes amères, violent poison pour un grand nombre d’animaux. D’après les recherches de Schrader, de Bonh, deGehlen, etc., ces amandes contiennent de l’acide prussique ; mais Vogel , de Munich , y a découvert en même temps une huile volatile âcre , transparente , qui s’élève dans la distillation et tombe au fond de l’eau. Cette huile cristallise rapidement à l’air, et elle renferme constamment plus ou moins d’acide prussique , avec lequel elle se trouve combinée ; elle se dissout facilement dans l’alcohol et dans l’éther. A l’approche d’une bougie allumée , elle brûle avec une flamme très-vive, et forme beaucoup de suie. Mêlée avec l’acide sulphurique concentré, elle devient d’un rouge pourpre , et se charbonne enfin quand on élève la température du mélange.
Parfaitement isolée de l’acide prussique, cette huile agit néanmoins comme poison sur les animaux, d’après les expériences de Yogel. Une seule goutte appliquée sur la langue des petits oiseaux les fait mourir avec de fortes convulsions en quelques secondes. Un chien de deux mois qui avait avalé quatre gouttes de cette huile eut à l’instant même la respiration très-pénible, et
PHYTO GRAPHIE
vomit au bout de quelques minutes , à plusieurs reprises , une grande quantité d’écume très-visqueuse ; il tomba , immédiatement après , dans un profond sommeil qui dura deux heures. À son réveil , il but un peu de lait , poussa des cris plaintifs et se rendormit quelque temps après. Sans éprouver des douleurs aiguës, l’appétit et la gaîté ne lui revinrent plus *, il devint languissant, et mourut au bout de huit jours. Il résulte de ces expériences que l'huile essentielle d’amandes amères , bien purifiée , peut produire des effets analogues à l’acide prussique , et qu’elle est douée par elle-même , et indépendamment de cet acide, de propriétés très-vénéneuses.
Les amandes amères prises en substance ne sont pas seulement délétères pour les animaux , elles agissent également sur l’homme de la même manière que les feuilles de laurier-cerise. Madame de Ramsau, chanoinesse de Munich , douée d’une constitution nerveuse , est sujette depuis quelque temps à des palpitations de cœur; lorsqu’elle parle ou qu’elle monte les escaliers, sa respiration a lieu avec une sorte de sifflement trèsincommode. Une dame de ses amies , qui s’était guérie d’une affection semblable par l’usage des amandes amères, la pressa vivement d’employer ce remède, dont elle lui garantissait l’eflicacité. Charmée d’une aussi heureuse découverte , madame de Ramsau prit, le premier jour, à jeun, une seule amande, le lendemain matin deux, puis trois , et enfin sept amandes. Les deux ou trois premiers jours , elle éprouva seulement un peu de malaise j mais à mesure qu’elle augmentait le nombre des amandes amères, elle ressentait pendant plusieurs
heures une sorte d’anéantissement et une anxiété à Ja région épigastrique. Parvenue à la septième amande, ces symptômes s’aggravèrent d’une manière tellement fâcheuse, qu’il lui fut impossible de continuer l’usage du remède.
M. Crescimone , médecin sicilien , était affecté depuis quelque temps d’un engorgement très-douloureux aux gencives. Il crut pouvoir calmer cette irritation en prenantune émulsion d’amandes amères. En effet, la douleur des gencives , qui était insupportable , diminua un peu le premier jour, ce qui l’engagea à augmenter la dose des amandes , afin d’obtenir un plus grand soulagement. Le lendemain, rémulsion fut préparée avec deux onces d’amandes amères dépouillées de leur épiderme-, mais, peu de temps après l’avoir avalée , il éprouva une langueur extrême, avec un sentiment de pesanteur dans les yeux et dans les membres. Pour vaincre cet état d’engourdissement, il se dispose à sortir; mais, en descendant l’escalier, il est pris de vertiges, sa vue s’affaiblit, se trouble ; ses jambes chancellent, et c’est avec beaucoup de peine qu’il regagne sa chambre. Il lui survient des efforts de vomissement , qu’il favorise en irritant l’arrière-bouche avec les doigts, et il rejette aussitôt une matière liquide, amère, visqueuse et blanchâtre. L’état de langueur et de faiblesse se dissipa peu à peu , et quelques heures après , les autres symptômes avaient également disparu. ( Observation communiquée par le docteur Crescimone.)
Le docteur Pievre d’Altenbourg rapporte que trois enfans , une petite fille de huit ans , une de trois, et un
îs
petit garçon de six ans , mangèrent chacun cinq ou six amandes amères. Environ cinq minutes après , lapins jeune se plaignit d’un malaise qui fut bientôt suivi de violens efforts pour vomir. Elle rendit ce qu’elle avait mangé à son déjeuner ; c était du pain et du beurre , qui n’avaient encore subi aucune altération. Peu après elle perdit connaissance, et en même temps la parole et le mouvement. Tandis que ses parens étaient occupés à la secourir, la fdle aînée, qui jusqu’à ce moment n’avait rien éprouvé, tomba tout à coup sur le dos , et eut des convulsions si violentes , qu’on les prit pour une attaque d’épilepsie , maladie à laquelle elle avait été sujette. On la releva, et bientôt elle eut, ainsi que sa sœur, de violens vomissemens. Elle ne tarda pas beaucoup à revenir à elle-même 5 mais il lui resta un étourdissement qui ne se dissipa que trois heures après. La plus jeune fut entièrement rétablie au bout d’une heure. Elles avaient pris l une et l’autre quelques tasses de thé. Lejeune garçon , qui était plus robuste que ses sœurs, et qui d’ailleurs n’avait mangé que trois ou quatre amandes , en fut quitte pour une légère indisposition. Leur mère, qui en avait mangé huit ou dix, n’en fut nullement incommodée. (. Bibliothèque germanique.)
L’impression que les amandes amères portent sur le système nerveux explique leur succès dans les fièvres intermittentes. On sait queBergius, Franck de Posen , Hufeland , etc. , ont proposé ce nouveau fébrifuge comme succédané du quinquina. Pendant la dernière guerre maritime, on a fait des essais sur les amandes amères dans les hôpitaux de Gand , et sur quarante ma-
Jades atteints de fièvres intermittentes, les trois cinquièmes à peu près ont été guéris avec l’émulsion fébrifuge du professeur Hufeland. Prenez , amandes amères, un gros et demi -, eau de fontaine, trois onces; triturez exactement, et faites dissoudre dans le lait d’amandes ; extrait de petite centaurée, un gros. On donne cette émulsion une heure avant l’accès. Les médecins de Gand employaient deux gros d’extrait de petite centaurée et trois gros d’amandes. Dans certains cas, il fallait donner le remède à deux ou trois reprises pour en obtenir de bons effets. D’après les faits que nous avons rapportés, ce fébrifuge doit être prescrit avec prudence , surtout aux enfans , dont le système nerveux est très-susceptible, bien que l’état pathologique modifie toujours l’action des médicamens.
L’eau distillée d’amandes amères a été également prescrite , comme un remède sédatif, dans les névroses et dans la toux des phthisiques , à la dose de vingt à trente gouttes. Ainsi que l’eau distillée de laurier-cerise , elle est douée de propriétés vénéneuses , et son emploi réclame les mêmes précautions.
On fait avec les amandes amères des macarons , des massepains, des liqueurs de table connues sons le nom d erossolisy d’ essence cT amandes amères. Lorsque le principe amer domine dans ces préparations, leur usage peut devenir nuisible. Les amandes contenues dans les noyaux de pêches , d’abricots , de prunes, donnent également de l’acide hydrocyanique , et une huile essentielle vénéneuse , de sorte qu’il serait dangereux de manger une grande quantité de ces semences. Parmi les moyens propres à combattre leurs effets nui-
sibles, les vomitifs doivent, sans contredit, être placés au premier rang.
Nous passons sous silence quelques végétaux exotiques appartenant à la famille des rosacées , et doués , diton , de propriétés énergiques , mais dont les effets sont peu connus : tel est le luclia heterophylla de Commerson , arbre qui se dépouille spontanément de son écorce , et dont on a comparé les vertus à celles de Fipécacuanha du Brésil.
On emploie également aux États-Unis la racine de la spirée à trois feuilles ( spircea trifoliata) , sous le nom d’ipécacuanha. On donne son écorce à la dose de trente grains, et on assure qu’elle a, comme l’ipécacuanha, une action tonique jointe à l’action émétique.