‹ PicabiaChapitre 3 sur 6 · COLLECTION FREUND-DESCHA.MRS · texte numérisé non relu

COLLECTION FREUND-DESCHA.MRS

courir le Midi aux cieux éclatants. Il en ressentit une impression intense qu’il synthétisa dans Une vue aux Martigues^ sur V étang de Berre, son premier envoi au Salon des Artistes français, en 1898.

Depuis, il s’absorba dans l’etude des Maîtres, au Louvre, comme dans les Musées de province où le dirigea le hasard de ses pérégrinations. La beauté des œuvres du passé ne cessa de lui révéler combien la verve spontanée est insuffisante pour remplacer les éléments techniques de l’art de peintre. Il fallait surtout éviter les défauts si répandus parmi les jeunes artistes, ses contemporains, artificieux suiveurs des Monet, des Sisley, des Pissarro, des Renoir, qui s’en tiennent à l’ébauche nerveuse et fringante, calquées sur les motifs familiers des maîtres de l’Impressionnisme.

Ces éléments techniques de «métier», Francis Picabia alla, de propos délibéré, les demander, six années consécutives, à F « atelier Gormon et Humbert », dont presque tous les meilleurs '-'sujets» tiennent si peu, quant à l’esthétique, quant aux tendances. Et qu’ont-ils attendu de ceux-là, sinon d’excellentes leçons de « grammaire », d’ortographe et de syntaxe artistiques?

Du reste, sa prédilection pour les maîtres souverains de l’art du paysage était trop vive, son

admiration pour les Claude-Lorrain, les Corot, les Pissarro, les Turner, les Sisley, les Milet, était puisée à une si parfaite conscience de leur génie, qu’il se confinait dans la figure avec zèle et persévérance. Afin de mettre à fépreuve son talent naissant de dessinateur, Picahia concourait avec ses camarades des autres ateliers de l’Ecole des Beaux-Arts. C’est ainsi c]ue la rue Bonaparte fut pour Picahia une « Ecole d’application dans fart du dessin >✓, si l’on peut dire.

En ce qui concerne les liarmonies de la couleur, la représentation des tonalités vibrantes des pays ensoleillés ou le charme attendri et enveloppant des bords du Loing, le spectacle de décors savoureux où les peupliers se balancent le long des rivières, où la vieille eglise sort des brumes du matin, il s’y initia dans ses courses à travers la campagne bourguignonne et par des séjours répétés en ces contrées méridionales si propices aux talents vigoureux et sincères.

Ahî il ne ressemble guère à ces fabricants de tableaux >y qui encombrent le marché parisien de toiles insipides, bâclées à la diable, où

quelques touches de peinture visent à évoquer — brutalement ! — le souvenir des grande maîtres de l’Impressionnisme. Picabia, déjà en possession d’une technique bien personnelle, ne cherche dans le succès qu’un réconfort à ses moments d’inquiétude.

Car, à l’exemple de bien d’autres, il est venu à l’Art dans cette inquiétude du devenir, qui n’est qu’une des mille formes que revêt la hantise de l’Eternité, si légitimé chez l’homme conscient de l’Infini. Laisser de soi autre chose que le souvenir d’un nom, dont le temps efface peu à peu la mention, autre chose que le témoignage périssable de biens matériels, à la merci des surprises de la Fortune, n’est-ce point là — en fait — l’ambition sincère, réelle, trop souvent inavouée de l’écrivain, du savant, de l’artiste?... Tout en goûtant la douceur du moment présent, dans sa plénitude, celui-ci intellectuel » dans son domaine de représentation concrète des objets, veut retenir ce moment fugace, s’attache à fixer sur la toile, à faire jaillir du marbre ce corps aux formes périssables. Il se demande comment lui

conférer un caractère d'éternité, dans ces années qui s’envolent, dans ce temps qui, peu à peu, efface ce qui fut la Beauté, la Grâce, le Charme, ce qui donna la joie de vivre...

Il se demande comment éterniser cette douceur de vivre à laquelle la beauté du paysage ou le charme de l’heure ajoute tant d’attraits. Pour ces amoureux, la Nature est la maîtresse toujours adorée, qui ravit, émeut, passionne sans lassitude...

L’accent personnel de l’auteur se manifeste d’une séduction savoureuse avec le Pont de Villeneuve-siir-Yoïine sons la neige ou avec ses Meules en plein champs si justement admirées, où chante pour la plus grande joie de nos regards, le décor de tas de blés entassés, sur lesquels se jouent les rayons d’un soleil fulgurant. Passionné de vie radieuse et de luminosité éclatante, Picabia atteint parfois au chef-d’œuvre, qui présente un effet d’ensemble vigoureusement et intelligemment campé. L’artiste n’a pas le seul souci de nous offrir un beau tapage de couleurs, il se préocupe du volume de ses masses, et cela le

conduit, sans effort, à ne jamais omettre ces contours qui sont comme les scjuelettes des objets, la charpente du décor.

Par suite, quel culte déterminé du dessin ! Les murs de son atelier sont couverts de quantités d’études, de croc|uis, d’ébauches hâtives, en quoi l’on reconnaît autant de préparations à des œuvres ultérieures. C’est d'un trait également attentif qu’il délimite le champ de sa vision pour la représentation d’un paysage, dont la forme définitive surgira tôt ou tard sur la toile ; c’est d’un crayon toujours soucieux de vérité qu’il caressera les molles rondeurs d’un corps féminin, dont la souplesse séductrice prend plaisir à échapper à l’œil de l’artiste.

Voilà bien des mérites qui valurent à Picabia des éloges qui n’inffuencèrent en rien — heureusement! — la bonne grâce cordiale de l’artiste, plus prompt à peindre joyeusement, avec une spontanéité innée, le décor de nos campagnes, qu’à se griser de vains et dangereux compliments. Et de tels mérites ont été fort heureusement résumés par mon ami Louis Vauxcelles,

dont l’autorité de critique d’Art et la compétence indéniable sont admises par les gens de bonne foi. Je cite notamment le passage suivant où l’œuvre de Picabia est analysée, de style preste et leste, non sans la malice séduisante et aiguisée, si appréciée chez Vauxcelles:

« Des gelées blanches, des matinées d’avril, des « brouillards légers et violâtres, des nuages lilancs « teintés de rose, des peupliers frissonnant au «bord de Peau, des cours de ferme où picorent « des poules, des étangs où les vaches entrent «jusqu’à mi- « corps, voilà « les thèmes «familiers « que recher- « che M. Pica- «bia. Parfois « las de l’har- « monieux et « monotone «équilibre « des sites de

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