LE LAVOIR A MORET, BORDS DU LOING
(effet de neige.'
chaleureux, cruii artiste en pleine puissance de volonté, d’un vrai jeune ( il atteint à peine la trentaine), et dont les mérites essentiels proviennent d’une étude attentive des Maîtres — en expansion complète d’individualité — d’une admiration noblement pensée pour nos campagnes, et, surtout, d’une étonnante, d’une merveilleuse intelligence de l’atmosphère, dont Picahia s’inspire, sans rien sacrifier de la sûreté du dessin.
L’atmosphère est, en effet, dans la réalité un élément trop souvent négligé — ou ignoré — de nos artistes. Que de peintres ne parviennent point à produire — malgré un talent indiscutable — cette impression de réalité vivante, sans laquelle
point n’est d’œmne d’Art! Et pourtant, les malheureux, courbés sur leur œuvre, s’évertuent à faire vrai! Mais s’ils atteignent un point de perfection dans la ressemblance idéale, ils ne savent point donner de leur motif — portrait d’individu ou aspects de paysage — une image AU vante, Aubrante, émouvante. . .
Je causais de cette question — jadis — avec le Maître éminent et hautement significatif qu’est M. Albert Besnard, et l’auteur du merveilleux Portrait de Théâtre m’objectait: «Ne vous étonnez point d’un tel fait !... On enseigne beaucoup de choses à l’Ecole nationale des Beaux-Arts, et même en de certains ateliers, mais l’on oublie — ou l’on omet — d’apprendre à nos jeunes gens que les individus — comme les choses — changent d’apparence, simultanément avec les conditions de l’atmosphère. L’on se préoccupe de démontrer par quels moyens il est possible de produire une ressemblance exacte, mais l’on s’abstient de prévenir l’élève que, pour faire réel, il faut d’abord regarder le décor. C’est du décor que le tableau
tire sa vie! Et pourtant, avec renseignement donné, la qualité de la lumière demeure un facteur inconnu de l’artiste...»
Ainsi, au sentiment de toute intelligence cultivée, EArt n’apparaîtra point comme la représentation plus ou moins parfaite d’un spectacle, mais comme l’illusion de la réalité vivante d’nn objet soumis à de certaines conditions de lieu, de temps, d’éclairage, d’atmosphère. Du voisinage des objets environnants, de leur forme, de leur couleur, des reflets même produits par les conditions d’emplacement et d’éclairage, de la qualité de l’atmosphère naîtra cette harmonie séduisante qui provoque la volupté de l’Art.
Comme tout peintre sincèrement conquis par la beauté des soirs d’août dans la campagne, où les cieux sont teintés des splendeurs rougeoyantes du couchant, comme ceux qu’émeuvent les matins d’été épandant sur les champs leurs nuages blancs teintés de rose, Picahia ent l’ambition de réaliser cette harmonie.
Pourquoi ne pas reconnaître que le sentiment de sa vocation naquit devant les spectacles de
la Nature, et cela, dès sa prime adolescence?... C’est l’émotion suscitée par nos paysages de France si harmonieusement équilibrés, aux brouillards légers et violâtres, aux nuances si savoureusement disposées, aux flots d’argent assombri ou de reflets rayonnants, qui révéla à l’artiste ses tendances de peintre et de notateur des champs.
Voilà comment depuis une dizaine d’années, ses envois au Salon des Artistes français — de même que les quelques toiles, trop rares, qu’il exposa au Salon d’Automne — ont attesté un tempérament /y, une valeur d’artiste, d’un talent qui a passé l’âge des promesses, mais dont on peut encore attendre de belles œuvres, s'il poursuit son labeur obstiné et fécond, soit dans sa retraite de Villeneuve-sur -Yonne, soit dans ses vagabondages yy à travers cette campagne bourguignonne, dont il tend à éterniser les aspects d’un pittoresque vivace, soit encore dans ces jardins de Versailles ou ces ombrages de Chantilly que son imagination de poète amoureux du passé, sensible à toutes les formes d’art et de
beauté, rêve de fixer désormais le souvenir, présent évocateur de tant d’autres passés, riches de fastes héroïques ou glorieux.
Cependant, avant de passer contrat avec la Nature subtile et ondoyante pour saisir ses visions de luminosité vive et radieuse ou ses sites lourds de tristesse, Francis Picabia eut une adolescence conforme à la tradition. Lui aussi dut franchir ces étapes de lutte, effectuer cette ascension vers l’essor, que fou retrouve si fréquemment au cours de maintes biographies
d’artistes, aujourd’liui en pleine expansion d’individualité.
Parisien de Paris, où il naquit le 22 janvier 1879, ce petit homme brun, à la physionomie
douce et séduisante, manifesta, dès sa prime jeunesse, une énergie et un enthousiasme où se retrouvent ses hérédités: sa mère était Française; son père d’origine cubaine, a transmis à son tils un peu de cette fougue hispano-américaine, dont on discerne la trace — avec un rien de bonne volonté — dans les œuvres de Picahia.
Grâce à un grand-père tendrement aimé, qui reporta passionnément sur son petit-fils l’affection dont il idolâtrait sa tille, Picahia eut une enfance plutôt dénuée d’incidents; mais, à l’exemple de tant d’autres artistes, il éprouva pour les études classiques une répugnance insurmontable. Au lycée, ses livres d’études et ses cahiers étaient couverts des plus surprenants croquis. Pourtant, cette fois, à l’encontre de la tradition, ce n’étaient point ses camarades de classe, ni ses maîtres, dont il se plaisait à griffonner les traits dans un style plus ou moins caricatural; un coin de jardin à peine entrevu au hasard de ses flâneries, une barque à l’attache sous les saules, des peupliers frissonnant aux
bords de beau, étaient les motifs accoutumés de ces crocjuis jiivénilement troussés. Déjà, le hantaient les splendeurs matinales du soleil irradiant sur une nappe d’eau; déjà, les maisons couvertes de neige par un temps gris, le blanc décor, coupé par les peupliers couverts de givre, le remplissaient d’un émoi pénétrant.
Ainsi qu’il convient aux biographies légendaires, les condisciples du jeune Picabia le voyaient fort attentif aux leçons du maître de Dessin. 11 n’apportait point un zèle analogue aux explications des Géorgiqiies de Virgile et le tableau de la belle Nausicaa jouant avec ses compagnes n’enchantait guère son imagination. Les angles dièdres et les triangles isocèles le laissaient aussi indifférent que VOdyssee d’Homère. Décidément, il ne faisait au lycée rien qui vaille. Sa famille prit donc le bon parti de le dispenser d’un plus large commerce avec l’enseignement classique.
On résolut d’envoyer Francis Picabia à l’Ecole des Arts décoratifs, qui, tout en lui permettant de satisfaire sa vocation irrésistible de repro-
duire les contours des objets, et de représenter les spectacles qui s’offraient à ses regards, laissait l’espérance de le placer, une fois ses études ter-* minées, chez un fabricant de reçu Kl es d’art ou dans une manufacture de porcchunes, dans toute entreprise où ses lacultt evuieîVies auraient occasion, de se- déployer irunc manière lucrative et assurée, l.es déboires de la vie d artiste seraient évités au ieuue injiRtnc, foudle s^isail donc à real? -Cf, à sa ukoc r / /o, jnJ. f:,, du poète
làtiilé' Picabia a\an, ans. . "O-
tpue de fois ru^ se rc uieinora-t-il point, durant les deux aimées qu'U s'initia ù l'art décoratif ^Jans raiicien amphithéâtre de Saint-Côme, lAncJiid son pittore classique!... Il serait peintre, lui aussi, non peintre sur porcelaine ou peintre décoraje u r , ne i n t î'e orneman i ste (e n core que ce genre d’art se relève d’un injusO u - fr dit et que la distinction entre les arts nobles et les un- riuïumrs s'abolisse a'radnellement mais piuuUv- ■. n.:ouo. s^^siUrt lud>ile à interpréter sur la tmh; uu. iv -tsus ces écinippees dans la forêt de FontainebJ.eau, qu’il aimait
tant à sillonner par les radieux dimanches de printemps, on durant ces journées septembrales qui font jouer les rayons du couchant sur les feuilles cuivrées des arbres, tournoyantes dans hair crépusculaire. Son enthousiasme se fortifiait aux spectacles de la Nature,
Téter n elle c 11 a r m e u s e ; sa passion de la lumière et de ses jeux m O U V a n t s , d’où tant d’êtres et tant de clioses tirent une séduction infinie, l’invita à par-
BORDS DE L YONNE l‘AR LA GELIŒ BI.ANCH1-: VILLENEUVE-SUR-YONNE. (EFFET DE SOLEIL.