‹ Picciola (volume 2)Chapitre 3 sur 19 · LIVRE DEUXIEME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIEME

Le lendemain, dès Faube naissante, la ville d'Alexandrie était toute dans ses habits de fête. Une population immense circulait déjà dans ses rues tapissées et pavoisées de feuillages et de banderoles. La foule se portait de la maison commune, où se trouvaient Napoléon et Joséphine, à l'arc de triomphe élevé à l'extrémité du faubourg qu'ils devaient suivre pour aller visiter les plaines illustres de Marengo.

Sur le chemin d'Alexandrie à Marengo, même multitude de peuple, mêmes cris, mêmes fanfares.

Jamais pèlerinage à Notre-Damerde-Lorette, jamais cérémonie du jubilé à Rome n'avaient attiré affïuence pareille à celle qui se dirigeait alors vers ce champ de bataille à peine refroidi.

C'est que là va se passer l'acte le plus important des fêtes du jour. L'empereur Napoléon doit assister à un combat simulé, donné en commémoration de la victoire remportée en ce lieu même, cinq ans auparavant, par le premier consul Bonaparte.

Des tables, des tréteaux sont placés le long de la route. On y mange, on y boit, on y joue la comédie en plein vent, on y prêche même; car plus d'une chaire s'est improvisée entre le théâtre et le cabaret. Des moines, mêlés à la foule ou se tenant à l'écart sur les rebords du chemin, non contents de donner leur bénédiction aux passants, les exhortent au calme, à la sobriété, et leur vendent des petites vierges d'ivoire et dès. rosaires bénits.

Dans là longue et unique rue du village de Marengo, toutes les maisons, transformées en hôtelleries, présentent l'image tumultueuse du mouvement, et même de la confusion.

A toutes les fenêtres, pour attirer et tenter les chalands, pendent des jambons fumés, des mortadelles,

des guirlandes de Lartavelles et de cailles, des chapelets de croquettes et de sucreries. On entre, on sort, on se presse. Italiens et Français, bourgeois et soldats ; les monceaux de macaroni, les pyramides de massepains, de lasagnes et de ravioles, s'effacent sous la main des acheteurs.

Dans les escaliers étroits et obscurs, on se heurte, on se coudoie sur une double ligne ascendante et descendante ; quelques-uns, chargés encore de leurs provisions, pour les mettre à Tabri de la rapacité de leurs voisins, lèvent les bras au-dessus de leur tête, et, dans les ténèbres, une main plus longue ou plus habile que la leur soustrait le friand morceau, soit un pain beurré, des figues, des oranges, un jambonneau de Turin, ou une caille bardée, soit même un pâté dans sa croûte, un excellent slufato dans sa terrine : contenant et contenu, tout est escamoté ; et ce sont des cris des quolibets, et des rires prolongés, qui gagnent depuis la première marche jusqu'à la dernière. Le voleur de la ligne ascendante, content de son lot fait volte-face et veut descendre; le volé de la lin-ne descendante contraint de retourner à la pitance veut remonter, et toute la bande, ébranlée par ce flux et ce reflux à contre-temps, tournoyant de force sur elle-

même, au milieu des éclats de gaieté, des jurons, des coups distribués au hasard, est rejetée partie dans la rue, partie dans les salles, où chantent déjà à tue-tête les buveurs, oublieux des bons avis des moines.

A travers les tables chargées de mets, les bancs chargés de convives, d'une chambre à l'autre^ on voit se multiplier les dames et les giannine du logis, les unes avec leurs tabliers de couleur, leurs cheveux poudrés et le petit poignard coquet, aujourd'hui encore le principal ornement de leur parure ; les autres en jupon court, en longues tresses nattées, le cou, le front, les oreilles rutilants de joyaux dorés, et les pieds nus.

A ces tableaux si vifs, si animés, de la route et du village, de la maison et de la rue, à ces bourdonnements, à ces chansons, à ces cris, à ces rires, à ces bruits de paroles, de verres et d'assiettes, d'autres tableaux, d'autres bruits vont bientôt succéder.

Dans une heure, le canon tonnera contre ce village, canon presque inoffensif, il est vrai, et qui n'en brisera que les vitres ; cette rue ne retentira plus que du cri des soldats exaltés par une fureur guerrière de commande; et chacune de ces maisons disparaîtra sous la fumée des mousquetades... à poudre.

Alors, gare au pillage, si les provisions ne sont pas

mises à Fabri d'un coup de main! gare même à la giannina aux pieds nus ! car la petite guerre singe parfois la grande dans ses excès.

Elle l'imite surtout dans l'éclat de ses spectacles, et rien n'est plus imposant et plus majestueux que celui qui se prépare en ce moment dans les champs de Marengo.

Déjà un trône magnifique, entouré d'étendards tricolores, s'élève sur une des rares collines qui bombent le terrain ; déjà des troupes de toutes les armes, de tous les uniformes, se déploient rapidement pour prendre place. La trompette fait l'appel aux cavaliers, le tambour étend ses roulements sur la surface entière ûu sol, que l'artillerie et les fourgons semblent ébranler. Les aides de camp, couverts de leurs brillants costumes, passent, repassent, se croisent dans mille directions. Les drapeaux se déroulent au vent, qui fait onduler en même temps cette mer mouvante de panaches, d'aigrettes et de plumets diaprés aux trois couleurs; et le soleil, ce grand convié des fêtes de Napoléon, ce lustre radieux des pompes de l'empire, se montre et fait resplendir de feu l'or des broderies, le bronze des canons, les casques, les cuirasses, et les soixante mille baïonnettes dont la plaine se hérisse.

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Bientôt, devant les troupes qui débouchent au pas accéléré sur le champ de leurs opérations, la foule des curieux, refluant en arrière, décrit un cercle immense de retraite, comme les flots de l'Océan sur lesquels vient tout à coup peser une vague énorme. Quelques cavaliers, lancés au galop contre les groupes retardataires, nettoient rapidement la place.

Le village est désert ; les tentes joyeuses sont repliées, les tréteaux abattus ; les chants, les cris ont cessé de se faire entendre. On voit de tous côtés, dans le vaste circuit de la plaine, courir des hommes interrompus dans leurs jeux ou dans leur repas, et des femmes, effrayées par l'éclair des sabres ou le hennissement des chevaux, traînant leurs enfants après elles.

Que si de l'œil on parcourt alors les lignes de cette armée, encore dans son unité et rangée sous les mêmes drapeaux, à la contenance des soldats, au caractère de fierté ou de tristesse silencieuse empreint sur leurs traits, on reconnaît sans peine ceux que les ordres du général en chef, le maréchal Lan nés, ont d'avance désignés comme vaincus ou vainqueurs futurs. Luimême on le voit, suivi d'un nombreux état-major, reconnaître le terrain sur lequel il a si vaillamment figuré naguère, et distribuer à chacun son rôle.

Là doivent se répéter les principaux mouvements exécutés dans la terrible journée du 14 juin de l'année 1 800 ; mais on aura soin d'omettre les fautes qui y furent commises ; car c'est une flatterie stratégique, un madrigal à coups de canon, que l'on prépare pour le nouvel empereur et roi.

Donc, les groupes s'alignent, se développent, se replient d'après les ordres du chef, lorsque de bruyantes symphonies se font entendre sur la route d'Alexandrie. Un vague murmure va grossissant et se propage parmi ces nombreuses populations, qui, protégées par les rives du Tanaro, de la Bormida, de l'Orba ou les ravins de Tortone, forment la ceinture flottante et animée de cette vaste arène.

Tout à coup le tambour bat aux champs ; des cris et des vivats s'élèvent de tous côtés au milieu des flots de poussière : les sabres brillent au jour, les fusils se redressent et résonnent comme par un mouvement unanime, et une brillante voiture, attelée de huit chevaux caparaçonnés, blasonnée aux armes d'Italie et de France, amène jusqu'au pieddeleur trône Joséphine et Napoléon !

Celui-ci, après avoir reçu les hommages de toutes les députations de l'Italie, les envoyés deLucques, de

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Gênes, de Florence, de Rome et de la Prusse ellemême, s'irritant du repos, s'élance sur son cheval, et bientôt la plaine entière s'illumine de feux et se couvre de fumée.

C'étaient là les jeux du jeune conquérant ! La guerre pour amuser ses loisirs ; la guerre pour l'accomplissement de ses hautes destinées ! Il la fallait à cette âme ardente, née pour la domination, et que la conquête du monde eût seule laissée désœuvrée.

Un officier, désigné par l'empereur, expliquait à Joséphine, restée isolée sur son trône, et presque épouvantée de ce spectacle, le secret de ces évolutions et le but de ces grands mouvements.

Il lui avait montré l'Autrichien Mêlas chassant les Français du village de Marengo, les culbutant à Pietra Buona, à Castel-Ceriolo, et Bonaparte l'arrêtant soudain au milieu de son triomphe avec les neuf cents hommes de sa garde consulaire. Maintenant il appelle toute son attention sur l'un des moments décisifs delà bataille. Les républicains se replient; mais Desaix vient de paraître sur la route de Tortone. La terrible colonne hongroise, sous les ordres de Zach^ s'ébranle pesamment et marche à sa rencontre...

L'officier parlait encore quand Joséphine s'aperçut

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d'un léger tumulte autour d'elle. En ayant demandé la cause, elle apprit qu'une jeune fille, après avoir imprudemment franchi la ligne des opérations, au risque d'être mille fois brisée au milieu d'une charge de cavalerie ou par le choc d'un caisson, occasionnait seule ce mouvement par son obstination à vouloir, malgré la résistance de gardes et les remontrances des dames de la suite, pénétrer jusqu'à Sa Majesté.

En apprenant que F empereur avait quitté Turin pour Alexandrie, la fille de Girliardi, car c'est elle, elle-même, qui, suivie d'un guide, a emporté la pétition de Charney, Teresa resta d'abord anéantie, presque découragée. Mais bientôt elle en revint à songer qu'en ce moment elle tenait entre ses mains la joie, l'unique espoir d'un pauvre captif. Le comte ignorait toutefois quelle personne était chargée de la dangereuse supplique. Sans tenir compte ni du temps, ni des fatigues, au risque d'arriver trop tard, elle persévéra donc, et signifia au guide que le but de leur course n'était plus Turin, mais Alexandrie.

« Ho! ho ! fit le guide en se grattant l'oreille; mes

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chevaux, quoique de second relais, ont leur compte, et moi aussi. Alexandrie!... C'est loin de Turin, savez-vous?

— Raison de plus pour nous mettre en route surle-champ.

— Je vais me remettre en route, signora, lui répondit-il tranquillement; mais ce sera pour tourner le dos à Alexandrie comme à Turin! A mi-chemin de Rivoli, j'ai un mien cousin qui marie sa fille ; il faudra bien qu'il nous loge gratis mes chevaux et moi; c'est toujours ça de gagné, sans compter la noce. »

Et comme elle se récriait : « Je ne refuse pas, reprit-il, de vous ramener demain à Fénestrelle, comme il a été convenu ; cela vous va-t-il encore? Non? Buon viaggio^ signora! »

Tout ce qu'elle put dire pour le faire changer de résolution fut inutile ; il resta enferré dans sa ténacité piémontaise.

Un pied dans la voie du dévouement, Teresa ne regardait plus en arrière.

Décidée à continuer seule sa route, elle pria l'hôtesse de l'auberge où elle était descendue, dans la rue Doria Grossa^ de lui procurer des moyens de transport pour Alexandrie, les plus tôt prêts et les plus

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rapides qu'elle pourrait trouver. L'hôtesse envoya ses garçons par la ville; mais ils eurent beau la parcourir dans tous les sens, de la porte de Suse à celle du Pô, de la porte Neuve à celle du Palais, voitures publiques, chaises de poste, chariots, bêtes de charge, de selle et de bât, étaient partis ou retenus dès longtemps à l'avance, vu les solennités d'Alexandrie.

ïeresa, désolée du fatal contre-temps, absorbée dans sa rêverie, le front baissé, se tenait sur le pas de l'auberge, défiant, grâce à la nuit, les regards qui auraient pu la reconnaître dans sa ville natale, quand un bruit de roues, égayé d'un bruit de sonnettes, se lit entendre. Bientôt s'arrêtèrent devant elle deux fortes mules, traînant une de ces longues voitures foraines, dont le coffre profond, fermé et cadenassé comme une armoire, contient les objets de vente, n'offrant du reste pour tout siège, sur le devant, qu'une petite banquette de cuir, à peine abritée par un auvent de toile goudronnée.

Le mari et la femme, possesseurs de la voiture et des marchandises, descendus de la banquette, poussèrent de gros soupirs de satisfaction, frappèrent du pied, s'étirèrent les bras pour se dégourdir ou se réveiller, et, saluant l'hôtesse d'un air de connaissance,

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ils se réfugièrent aux deux coins de la cheminée, offrant leurs mains et leurs visages au feu de sarment qui y pétillait ; puis, après avoir recommandé qu'on mît leurs mules à Fécurie, se félicitant mutuellement d'être arrivés, ils se firent donner à souper, se promettant de gagner leur lit le plus tôt possible.

L'hôtesse, de son côté, se préparait à en faire autant; les garçons, à moitié endormis, s'occupaient en bâillant de la clôture de l'auberge, et Teresa, toujours pensive, douloureusement affectée au milieu de tous ces préparatifs, songeait au temps qui s'écoulait, à l'espoir qui se perdait, à la fleur qui se mourait!

ce Une nuit! une nuit! se disait-elle; le malheureux comptera les minutes tandis que je dormirai! Demain, peut-être, il me sera de même impossible de trouver une occasion de départ ! »

Et elle regardait tour à tour et attentivement les deux marchands attablés, comme si son unique ressource dût être en eux. Cependant elle ignorait quelle routeilsdevaienttenir, s'ils voudraient, s'ilspourraient se charger d'elle; et la pauvre fille, peu habituée à se trouver seule, ainsi livrée à elle-même au milieu d'étrangers, n'osait les interroger. Poussée par son bon vouloir, retenue par sa timidité, un pied en avant.

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la bouche entr'ouverte, elle restait sur place, muette, indécise, lorsque soudain, apparaissant devant elle, la servante lui présenta une lumière et une clef, en lui désignant du doigt la chambre qu'elle devait occuper.

Rappelée au sentiment de sa position, forcée de se décider, Teresa écarta légèrement du bras la giannina^ et s'avançant, non sans grande émotion, vers le couple attablé :

« Pardonnez à ma question, dit-elle d'une voix tremblante : quelle route devez-vous prendre en quittant Turin ?

— La route d'Alexandrie, ma belle enfant.

— D'Alexandrie! C'est mon bon ange qui vous a conduits jusqu'ici.

— Votre bon ange nous a fait prendre de bien vilains chemins, signora, dit la femme.

— Mais, voyons, à quoi pouvons-nous vous être utiles? ajouta le marchand.

— Une affaire pressante m'appelle à Alexandrie ; voulez-vous m'y conduire?

— Impossible !

— Oh I je vous payerai bien ! . . . deux pièces à saint Jean-Baptiste ! dix livres de France.

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— C'est difficile, signorina, repril-il. D'abord, la banquette estétroite, à grand'peine on y tiendrait trois. Vous ne devez pas être gênante, il est \rai. Il y a une autre difficulté, mon enfant. Nous nous rendons au î7iercafo de Revigano, près d'Asti, et non à Alexandrie. C'est à moitié route, Yoilà tout.

— Eh bien! dit la jeune fille, conduisez-moi jusqu'à la porte d'Asti ; mais partons ce soir même, à l'instant.

— Impossible! impossible! répéta le marchand. Nous ne vendons ni notre sommeil ni nos fatigues.

— Je doublerai la somme ! » interrompit Teresa à

voix basse. »

Le mari regarda sa femme en la consultant de

l'œil.

.c Non ! non ! dit celle-ci ; c'est vouloir se rendre malade ; puis Losca et Zoppa ont besoin de repos. Veux-tu les tuer ?

— Quatre pièces ! murmura le mari; quatre pièces !

— Losca et Zoppa valent mieux que cela.

— Pour la moitié du chemin, la somme double!

— Eh! qu'importe? mieux vaut un simple sequin de Venise qu'une double parpaïole de Gênes! »

Cependant l'idée des quatre pièces, l'appât d'un

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gain si facile, ne tarda pas d'agir sur la femnje comme sur le mari, et après quelque résistance d'un côté, force supplications et prières de l'autre, les mules revinrent à la voiture.

Teresa, enveloppée dans sa mante, à cause du froid de la nuit, s'arrangea tant bien que mal sur la l)anquette, entre les deux époux, et Ton se remit en route I

Onze heures sonnaient alors à toutes les horloges de Turin.

Dans son impatience d'arriver au but de son voyage et de pouvoir bientôt transmettre une bonne nouvelle à Fénestrelle, Teresa eut voulu se sentir emportée dans un char impétueux par des chevaux rapides comme le vent, et la voiture marchande pesait lourdement sur le sol; les mules foraines cheminaient pas à pas, lentement, levant un pied après l'autre, et la régularité de leur sonnerie semblait donner encore à leur allure un caractère plus marqué de nonchalance.

La voyageuse se contraignit d'abord, espérant que, avant peu, la marche réveillerait les pauvres bêtes, ou que le fouet de leur conducteur saurait bien hâter leur course. Voyant celui-ci rester inactif du geste et se contenter seulement d'un petit clapement de la langue pour exciter son attelage, elle prit sur elle de lui témoi-

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gner combien il lai importait d'arriver promptement à Asti, afin de toucher de bonne heure à la porte d'Alexandrie.

« Ma belle enfant, lui répondit son nouveau guide, il ne me plaît pas plus qu'à vous de passer la nuit à compter les étoiles, mais il faut que le marchand veille à sa marchandise. C'est de la faïence et de la porcelaine que je vais débiter à Revigano, et, si mes mules s'emportent, elles pourront fort bien ne faire que des tessons de toute ma pacotille.

— Quoi! monsieur, vous êtes faïencier? s'écria Teresa, la figure terrifiée.

— Faïencier-porcelainier, répliqua le marchand.

— Ah ! mon Dieu ! dit en gémissant la voyageuse. Mais du moins il vous est sans doute facile d'aller un peu plus vite ?

— Voulez- vous ma ruine?

— C'est que j'ai tant besoin d'arriver!

— Et nous donc, ma belle enfant! Est-ce une raison pour tout briser? »

En guise de concession, le faïencier cependant multiplia pend ant quelques instants ses petits clapements ; mais les mules étaient trop bien accoutumées à leur pas pour en changer.

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Teresa se reprocha alors avec amertume de ne pas s'être informée plus tôt du temps qu'ils devaient mettre pour gagner Asti; elle se reprocha surtout de n'avoir point elle-même parcouru Turin, pour y découvrir, avec la connaissance qu'elle avait de la ville, un moyen plus prompt de transport ; elle n'avait maintenant qu'à se résigner; elle se résigna.

La voiture suivait son train ordinaire. Losca et Zoppa n'allaient ni plus vite ni plus lentement ; toutefois, marchant sur les bas côtés du chemin, elles ne faisaient plus retentir le pavé du bruit des roues. Le marchand et sa femme, qui jusqu'alorsavaient échangé entre eux force paroles sur les chances probables de leur commerce à la foire de Revigano, se taisaient, et, dans cette obscurité, au milieu de ce silence, malgré l'engourdissement douloureux de ses pieds, causé par le froid, Teresa commençait à s'assoupir au tintement monotone des clochettes. Sa tête, balancée d'abord de droite à gauche, cherchait tour à tour un oreiller, soit sur l'épaule de la femme, soit sur celle du mari, et retombait pesante sur sa poitrine.

ce Appuyez-vous ferme sur moi, dit son conducteur, et bonne nuit, ma belle enfant! »

Elle suivit le conseil, s'arrangea de son mieux, et s'endormit tout à fait.

Elle dormit si bien durant plusieurs heures que Féclat du jour naissant lui fit seul ouvrir les yeux. Étonnée de se trouver ainsi au grand air, en pleine route, la mémoire lui revint; inspection faite autour d'elle, elle vit avec surprise, avec terreur, que la voiture ne bougeait plus, et semblait depuis longtemps immobile en place.

Le marchand, sa femme, les mules elles-mêmes, sommeillaient profondément, et la double sonnerie ne faisait point entendre le plus léger tintement.

Teresa aperçut non loin derrière elle la pointe de plusieurs clochers; les vapeurs du matin, dessinant des figures bizarres dans un horizon rétréci, lui montraient, fantastiquement groupés, les sommets de la Superga, le château de Mille-Fleurs, celui de la Vigne de la Reine, l'église des Capucins, et toutes les belles décorations de la magnifique colline de Turin.

« Miséricorde! mon Dieu! s"écria-t-elle, où sommes-nous? le jour paraît et à peine avons nous quitté les faubourgs! »

Le marchand s'éveilla à ses cris, et, après s'être frotté les veux, se hâta de la rassurer.

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« Nous ai'proclions d'Asti, lui dit-il; ces clochers que\ous voyez là, derrière vous, ce sont ceux de Revigano, Il n'y a pas trop de quoi gronder Losca et Zoppa ; elles viennent de s'endormir seulement; elles devaient en avoir bon besoin. Pourvu qu'elles n'aient pas profité de mon sommeil pour trotter un peu trop fort ! » Teresa sourit. « Allons, en route! »

Et il fit retentir inopinément son fouet, dont le bruit éveilla d'un même coup sa femme et ses jnules.

A la porte d'Asti, l'honnête faïencier prit congé de la jeune fille, la déposa à terre, figura le signe de la croix avec les vingt francs qu'il reçut d'elle, et, lui souhaitant bon voyage, fit faire volte-face à ses mules pour regagner le chemin de Ilevigano.

La moitié de la route était donc faite ! Mais Teresa n'espérait plus d'arriver pour le petit lever de l'empereur.

« Cependant, se disait-elle, un empereur doit se

lever tard ! »

Oh ! qu'elle eût voulu replonger sous l'horizon ce soleil qui déjà annonçait sa venue par un redoublement de lumière ! il lui semblait qu'autour d'elle tout devait ressentir l'agitation qui la tourmentait, qu'elle

allait voir la population entière d'Asti sur pied, se préparant au voyage d'Alexandrie, et, alors, dans cette multitude de véhicules de toutes sortes, elle obtiendrait bien une place, fût-ce même dans une charrette.

Quel fut donc son étonnement, à son entrée dans la ville, de trouver les rues désertes et silencieuses! La clarté du soleil y pénétrait à peine, et n'éclairait encore que la toiture des maisons les plus élevées et le dôme des églises.

Elle se souvint d'un de ses parents maternels, qui habitait Asti depuis de longues années. Il pouvait lui être d'un grand secours; voyant, au rez-de-chaussée d'une maison d'assez mince apparence, briller une lumière rougeâtre à travers la vitre plombée, elle osa frapper et s'enquérir de la demeure de ce parent.

Un carreau s'entr'ouvrit; une voix sèche et criarde lui dit que depuis trois mois l'individu dont il s'agissait habitait sa maison de plaisance de Monbercello, et le carreau se referma.

Seule, au milieu de la rue, Teresa commençait à s'effrayer de son isolement. Pour se donner du courage, elle fit sa prière du matin en se tournant vers une madone, enfoncée dans le mur à quelques pas de là, et devant laquelle brûlait une petite lampe. Sa prière à

peine terminée, elle entendit des pas retentir dans la rue; un homme se montra :

« Indiquez-moi, monsieur, je vous prie, lui ditelle, les voitures qui se rendent à Alexandrie.

— Il est bien tard, ma belle fille, lui répondit létranger ; voitures et voiturins, tout est retenu depuis trois jours. »

Et il passa.

Un second vint à elle. A cette même demande de Teresa, il s'arrêta, la regarda d'un air sombre et dur :

« Vous aimez donc bien les Français ! Razza maledetta! »

Et il s'éloigna plus rapidement que le premier.

La pauvre questionneuse, quelque temps intimidée, ne se remit de son émotion qu'à la vue d'un jeune ouvrier qui sortait de chez lui en chantant.

Pour la troisième fois, elle réitéra sa question :

« Ah! ah! signora, lui dit-il d'un air de bonne humeur, vous voulez voir une bataille? Mais il n'y aura pas déplace pour les jolies filles, là-bas. Croyez-moi^ restez des nôtres. C'est aujourd'hui fête, et les drudi ballarini se battront à qui vous aura pour danseuse ù la Contadina. Vous en valez bien la peine. Une petite

guerre en votre honneur, hein V celte petite guerre-là ne vaut-elle pas l'autre? »

Et, s'avançanten gracieusant, il essaya de la saisir par la taille; mais au coup d'œil qu'elle lui lança, il reprit sa chanson et poursuivit sa route.

Un quatrième, un cinquième, traversèrent la rue à leur tour. Teresa ne songea plus à les interroger ; ses regards se dirigeaient vers les portes s'ouvrant alors de tous côtés, vers les voitures stationnant au fond des cours. Enfin, non sans peine, et par faveur spéciale, on la reçut dans un carrosse pour la conduire seulement à Annone, où l'on devait prendre un voyageur dont elle occupa temporairement la place.

D'Annone à Felizano, de Felizano à Alexandrie, ce furent d'autres contrariétés, d'autres emharras.

Elle triompha de tout.

En arrivant dans cette dernière ville, Teresa savait déjà que l'empereur ne s'y trouvait plus; aussi, sans s'y arrêter un moment, elle prit avec la foule, et à pied, le chemin de Marengo.

Là, pressée de toutes parts par la cohue dont elle estenvironnée,épiantavecsoinlesintervalles, côtoyant les bords de la route, elle tente sans cesse de gagner du terrain sur ceux qui la devancent. Ne prêtant nulle

attention ni aux fanfares, ni aux spectacles des bateleurs, au milieu de ce peuple de curieux, qui se démène, chante, hurle, bondit de joie en se débattant dans des flots de chaleur et de poussière, seule étrangère aux fêtes du jour, la figure inquiète, l'œil fixe et préoccupé, essuyant delà main la sueur qui lui coule du front, elle passe, opposant la gravité de ses traits comme contraste à toutes ces figures épanouies.

Son énergie alors s'est concentrée entière dans l'action de sa marche, dans sa volonté d'avancer. A peine, durant tout ce temps, si le but qu'elle veut atteindre, si l'idée qui la fait agir se présentent à son esprit.

Mais un mouvement de halte, imprimé à la foule par les premiers rangs, la forçant de ralentir son pas, la pensée lui revient. Elle songe à son père, que tourmentera bientôt la prolongation de son absence : car le guide qui l'a abandonnée à Turin ne peut arriver jusqu'à lui pour l'instruire des causes de ce retard ; elle songe à Charney, maudissant le choix du messager peut-être, et l'accusant d'insouciance et d'oubli. Puis, avec une émotion subite, sa main se porte à son corsage, comme si la pétition eût pu s'en échapper. Puis son père, son père se présente de nouveau à ses yeux!

Le vieillard se désole d'avoir cédé à ses instances; il croit sa fille perdue pour lui !

Au souvenir de ce père adoré, une larme vient humecter la paupière de Teresa, dont la méditation douloureuse est tout à coup interrompue par de bruyants cris de joie.

Un vide immense s'était formé derrière elle, et, autour de ce vide, la foule paraissait tourbillonner.

Teresa se retourne.

Aussitôt deux mains saisissent les siennes des deux côtés à la fois, et, malgré sa résistance, sa fatigue, et le peu de dispositions qu'en cet instant surtout elle devait apporter à une telle distraction, elle se voit contrainte de figurer, comme partie active, dans une grande farandole qui tournoie sur la route, recrutant çà et là les jolies filles et les jeunes garçons de bonne volonté.

Ce ne fut pas le moins pénible accident de son voyage .

Mais le courage ne l'abandonna pas encore, car elle croyait toucher au but.

Dégagée de cette singulière association, faisant un dernier effort pour s'ouvrir une voie à travers la multitude qui la devance, elle arrive enfin en vue de la plaine, et ses regards surpris et satisfaits, après s'être

promenés quelque temps sur cettebelle armée déployée dans les champs de Marengo, s'illuminent soudain et s'arrêtant sur le monticule qui sert de base au trône impérial.

Toute sa force, toute sa constance, toute son ardeur lui revient alors. Mais comment arriver jusque-là, à travers ces milliers d'hommes et de chevaux? Y pouvait-elle songer?

Cependant ce qui lui avait été obstacle d'abord allait lui venir en aide.

Les premiers rangs de la foule sortie à flots d'Alexandrie, pour conserver une position favorable, se divisaient de droite et de gauche, gagnant les bords du Tanaro et de la Bormida. Il y eut un moment où, poussés tout à coup par les rangs suivants, ils débordèrent si rapidement dans la plaine, qu'ils semblaient vouloir envahir le champ de bataille.

Une centaine de cavaliers accoururent au-devant de cette multitude désordonnée, et. faisant briller leurs sabres nus et piétiner leurs montures, la forcèrent de rentrer dans ses limites. Tous perdirent le terrain en aussi peu de temps qu'ils en avaient mis à le conquérir; tous, à l'exception d'une seule personne!

Sur l'un des plis de ce même terrain coule une

source entourée de quelques arbres et d'une forte haie d'aubépine.

Poussée par la vague des curieux, ïeresa, pâle, tremblante, se dirigeant encore par instinct vers ce trône élevé devant elle, avait été lancée, entraînée, jusqu'au massif de verdure. Épouvantée de cette violente impulsion, craignant de se briser contre ces arbres, fermant les yeux, comme l'enfant qui croit le danger passé lorsqu'il a cessé de le voir, elle avait saisi entre ses bras le tronc d'un peuplier, pour sen faire un appui, un rempart, et s'étaittenue ainsi quelque temps immobile, les oreilles remplies du bruissement de la foule et du feuillage.

Le mouvement de retraite de tout ce peuple fut si rapide à Tapproclie des soldats, que, lorsque ïeresa releva la tête et regarda autour d'elle, elle se vit seule, bien seule, séparée de l'armée par le bouquet d'arbres et la haie d'aubépine, et de la multitude par un épais tourbillon de poussière, soulevé sous la dernière ondulation des fuyards.

N'hésitant pas à pénétrer à travers la haie, elle se jette tout aussitôt dans le massif; et, son émotion un peu calmée, la voyageuse prend connaissance des lieux.

Ombragée par une vingtaine de peupliers et de trembles, la source, encaissée dans le sol, tapissée de lierre rampant, de mousse et de cymbalaire, bouillonne à petit bruit, donnant naissance à un ruisseau dont on peut suivre de l'œil le cours dans la plaine à la quantité de myosotis et de renoncules blanches qui passementent ses eaux. La vapeur qui s'en élève aide encore à remettre Teresa de son trouble et de son agitation. 11 lui semble qu'elle vient de s'indroduire dans une oasis de fraîcheur et de repos, et que la haie d'enceinte la protège à la fois contre la poussière, la chaleur et le bruit.

Un instant, la plaine est devenue presque silencieuse; elle n'entend ni les cris des officiers, ni les hourras de la foule, ni les hennissements des chevaux.

Mais un mouvement singulier se manifeste audessus de sa tête. Ce sont des titillations, des créj)itations continues dans les arbres. Elle regarde, et voit les rameaux des trembles et des peupliers couverts d'une innombrable quantité de moineaux, bouvreuils, linots, fauvettes, chardonnerets, mésanges, même de plus grosses espèces, telles que merles et ramiers, qui, chassés des alentours par la marche des soldats

PIGGIOLA. 187

et les rapides évolutions de ces essaims de curieux, sont venus, comme la jeune fille, chercher un abri dans cette solitude de verdure.

La peur les a tous paralysés de l'aile et de la voix : pas un cri, pas un fredon n'éclate au milieu de leurs bandes, si bien pressées le long des branchages, qui plient sous leur poids, que certes on eût pu affirmer que peupliers et trembles étaient alors plus chargés de plumes que de feuilles. Les légers voyageurs ont vu presque envahir leur nouvel asile sans songer à fuir, tant le bruit et le spectacle dont ils sont entourés les ont frappés de mutisme et de stupeur.

Des régiments de cavalerie, au bruit des clairons, s'avancent et stationnent sur cette même place où tout à l'heure s'agitait le peuple, et les oiseaux n'abandonnent point leur retraite. Seulement, aiguisant leur bec, battant de l'aile, se tournant de côté et d'autre, ils s'inquiètent de la fin de tout ceci ; et c'est ce mouvement, multiplié à travers le feuillage, qui vient d'exciter l'attention de la Turinaise.

Ces soldats, lui fermant toute communication avec la route, attirent bientôt exclusivement les regards de l'innocente jeune fille, de toutes parts cernée ainsi par les troupes.

« Ce n'est là qu'une guerre inoffensive, se dit-elle; et, si je fus imprudente, Dieu connaît le but de mes efforts ; il me protégera. »

Dirigeant alors son attention du côté opposé, s'avançant jusqu'à l'extrémité de cet îlot de verdure, elle entrevoit, à trois cents pas devant elle, l'estrade où Joséphine et Napoléon viennent de s'asseoir.

De là à l'endroit où elle se tient, l'intervalle se trouve parfois rempli par des soldats sous les armes, exécutant leurs manœuvres ; mais parfois aussi le terrain débarrassé laisse ouvert un passage possible.

Teresa s'enhardit; le moment est venu. Elle écarte la haie pour la franchir. . . aussitôt, avec un mouvement de honte et de confusion, elle songe au désordre de sa toilette. Ses cheveux sont épars et dénattés, collés à ses joues ou flottants sur ses épaules; ses mains, sa figure sont couvertes de sueur et de poussière. Se présenter ainsi devant les souverains de France et d'Italie, c'est vouloir se faire repousser, compromettre peutêtre la réussite de sa mission !

Elle rentre donc dans le massif, se rapproche de la source, dénoue son large chapeau de paille, secoue sa noire chevelure, y passe ses doigts, en reforme les

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tresses, lisse le bandeau de son front, rajuste sa collerette; puis s'agenouillant près de la source, elle s'y mire, y plonge les mains, les purifie de toute souillure, ainsi que son visage, et, sans se relever, adresse au ciel une prière fervente pour son père et pour Charney.

Ah! n'était-ce pas là une gracieuse esquisse de l'Albane. apparaissant tout à coup au hasard sur une grande toile de bataille de Salvator Rosa, que cette chaste toilette déjeune fille faite au milieu d'une armée?

Tandis que Teresa guettait de nouveau l'instant favorable à sa traversée, soudain, de vingt côtés à la fois, de bruyantes détonations d'artillerie se firent entendre. Le sol parut s'ébranler, et les oiseaux, perchés sur les arbres, prenant tous leur vol dans un même essor, poussant des cris, se heurtant, tournoyant, gagnèrent les bois de Yalpedo et les ombrages de Voghera.

La bataille venait de s'engager.

Teresa, assourdie par le bruit du canon, intimidée par tout ce fracas, restait dans une sorte de torpeur, les yeux toujours fixés sur ce trône, qui tour tour se

montrait devant elle ou disparaissait sous un rideau de lances et de baïonnettes.

Après une demi-heure, pendant laquelle toute autre pensée que celle d'un effroi instinctif sembla Tabandonner, son énergie d'âme prit le dessus. Elle examina avec plus de calme les obstacles à \aincre pour arriver au monticule pavoisé, et ne les jugea point insurmontables.

Deux colonnes d'infanterie, se prolongeant sur une longue ligne dont la double base s'appuyait aux flancs du massif, venaient d'engager une vive fusillade l'une contre l'autre. Elle espéra pouvoir, à travers ce brouillard de poudre, se frayer un chemin sans être même aperçue. Elle hésitait cependant, lorsqu'une troupe de hussards, brûlés de soif, fit invasion dans son asile.

Alors elle n'hésita plus; son courage se renforçant d'un accès de pudeur, elle s'élança en courant entre lès deux colonnes d'infanterie, et, quand la fumée vint à se dissiper, les soldats poussèrent des clameurs de surprise en apercevant au milieu d'eux une jupe blanche, un chapeau de femme, une jeune fille, jolie, charmante, qui, malgré leurs cris, poursuivait sa course.

PICClOLA. 191

Un escadron de cuirassiers accourait pour appuyer une des lignes. Le capitaine faillit renverser Teresa; mais, la saisissant à temps entre ses bras, il l'enleva de terre, et, jurant, sacrant, sans plus s'informer par quel hasard cette jolie fille se trouvait en. plein champ de bataille, il chargea deux soldats de la conduire au quartier des femmes.

Il lui fallut monter en croupe derrière un cuirassier, et ce fut ainsi qu'elle se dirigea vers l'endroit où les dames de la suite de l'impératrice Joséphine, accompagnées de quelques aides de camp et de IMM. les députés des villes d'Italie, se tenaient sur le monticule.

Arrivée là, touchant enfin au but^ Teresa ne pouvait plus faillir dans son entreprise. Elle avait surmonté trop de difficultés pour se laisser vaincre par la dernière; aussi, lorsque, sur sa demande de parler à l'empereur, on lui répondit qu'il parcourait alors la plaine à la tête de ses troupes : « Eh bien ! je veux voir l'impératrice! » s"écria-t-elle avec fermeté. Mais l'un n'était guère plus facile que l'autre. Pour se débarrasser de son importunité, on essaya de l'intimider; on n'y put parvenir. On lui dit qu'il fallait attendre la fin des évolutions ; elle s'y refusa et voulut

marcher vers le trùne. On la retint; elle se débattit, éleva la voix avec véhémence, jusqu'à ce qu'enfin l'attention de Joséphine elle-même se tourna de son côté.

Les ordres de Joséphine n'étaient pas transmis, qu'au milieu d'un groupe s'entr'ouvrant Teresa se montra suppliante, retenue et résistant encore.

A un signe plein de bonté de l'impératrice, et que chacun sut interpréter, on s'effaça devant la captive, qui, s'élançant, libre, encore désordonnée par la lutte qu'elle venait de soutenir, arriva haletante jusqu'aux marches du trône, se courba, et tirant précipitamment de son sein un mouchoir qu'elle agita vivement :

« Madame! madame! un pauvre prisonnier! »

Joséphine ne comprit pas d'abord ce que signifiait ce mouchoir à elle présenté.

« Est-ce une pétition que vous voulez me remettre? dit-elle.

— La voici, madame, la voici! c'est la pétition d'un pauvre prisonnier ! »

Et les larmes coulaient le long des joues de la postulante, dont un sourire d'espérance animait le visage. L'impératrice lui répondit par un autre sourire, lui tendit la main, la força de se relever, et, se penchant vers elle d'un air plein de bonté :

« Allons, allons, mon enfant, remettez- vous. Il vous intéresse donc beaucoup, ce pauvre prisonnier? »

Teresa rougit, baissa les yeux.

« Je ne lui ai jamais parlé, répondit-elle; mais il est si malheureux! Lisez, madame. »

Joséphine déplia le mouchoir, s'attendrit en songeant de combien de misères et de privations témoignait ce linge, péniblement empreint d'une encre factice; puis s'arrêtant dès le premier mot :

« Mais c'est à l'empereur qu'il s'adresse!

— Qu'importe? n'étes-vous pas sa femme? Lisez, lisez, madame; lisez, de grâce! c'est si pressé! »

On était au plus fort du combat. La colonne hongroise, quoique mitraillée par l'artillerie de Marmont, avait repris son formidable mouvement.

Zach et Desaix se trouvaient en présence, et de leur choc allait résulter le salut ou la perte de l'armée.

Le canon grondait dans toutes les directions; le champ de bataille était embrasé ; les cris des soldats, mêlés aux fanfares de guerre, semblaient agiter les airs comme un ouragan.

L'impératrice lut ce qui suit :

« Sire,

a Deux pavés de moins dans la cour de ma prison n'ébranleront pas les fondements de votre empire, et telle est l'unique faveur que je viens demander à Votre Majesté. Ce n'est pas sur moi que j'appelle les effets de votre protection; mais, dans ce désert muré où j'expie mes torts envers vous, un seul être a su apporter quelque adoucissement à mes peines, un seul être a jeté quelque charme sur ma vie. C'est une plante. Sire, c'est une fleur inopinément venue entre les pavés de la cour où il m'est permis parfois de respirer l'air et de voir le ciel. Ah ! ne vous hâtez pas de m'accuser de délire et de folie! Cette fleur fut pour moi un sujet d'études si douces et si consolantes! C'est fixés sur

elle que mes yeux se sont ouverts à la vérité; je lui dois la raison, le repos, la vie peut-être! Je l'aime comme vous aimez la gloire !

« Eh bien ! en ce moment, ma pauvre plante meurt faute d'espace et de terre; elle meurt, je ne puis la secourir, et le commandant de Fénestrelle renvoie ma requête au gouverneur de Turin, et, quand ils se. décideront, ma plante sera morte ! Et voilà pourquoi, Sire, c'est à vous que je m'adresse, à vous qui d'un mot pouvez tout, même sauver ma fleur! Faites arracher ces deux pavés qui pèsent sur moi comme sur elle; sauvez-la de la destruction, sauvez-moi du désespoir! Ordonnez, c'est la vie de ma plante que je vous demande; je vous la demande aAec instance, avec supplication, les genoux en terre, et, je le jure, dans mon cœur ce bienfait vous sera compté.

ce Pourquoi mourrait elle?Elle a, je l'avoue, amorti le coup que votre main puissante voulait faire tomber sur moi ; mais elle a rompu mon orgueil aussi, et c'est elle qui maintenant me jette suppliant à vos pieds. Du haut de votre double trône, abaisserez-vous votre regard sur nous? Saurez-vous comprendre quels liens peuvent rapprocher un homme d'une plante dans cet isolement qui ne laisse au prisonnier qu'une existence

PICGIOLA. 197

végétative? Non, vous ne savez pas, Sire, et que votre étoile vous garde de savoir jamais ce que peut la captivité sur l'esprit le plus ferme et le plus fier! Je ne me plains pas de la mienne, je la suporte avec résignation : prolongez-la ; qu'elle dure autant que ma vie ; mais grâce pour ma plante!

« Songez bien. Sire, que cette grâce que j'implore de Votre Majesté, c'est sur-le-champ, c'est aujourd'hui même qu'il me la faut ! Vous pouvez laisser le glaive suspendu quelque temps sur le front du condamné, et le relever ensuite pour le pardon ; mais la nature suit d'autres lois que la justice des hommes ; encore deux jours^ et peut-être l'empereur Napoléon ne pourra plus rien pour la fleur du captif de Fénestrelle.

« ClIARNEY. »

Un grand fracas d'artillerie éclata tout à coup : une épaisse fumée, coupée en cercles, en losanges de feu, par les cent mille éclairs delà fusillade, couvrit le champ de bataille d'un vaste réseau à la fois lumineux et sombre ; puis les feux s'éteignirent, et l'on eût dit qu'une main tendue d'en haut écartait subitement ce rideau de nuages qui cachait les combattants.

Ce fut alors un magnifique spectacle à contempler

198 PICGIOLA.

au soleil ! Cette charge brillante, dans laquelle Desaix avait perdu la vie, était exécutée. Zach et ses Hongrois, heurtés de front par Boudet, pris sur leur flanc gauche par la cavalerie de Kellermann, tourbillonnaient en désordre, et l'intrépide consul, rétablissant aussitôt sa nouvelle ligne de bataille de Castel-Ceriolo à Saint-Julien, reprenait l'offensive, culbutait les Impériaux sur tous les points, et forçait Mêlas à sonner la retraite.

Ce changement subit de position, ces grands mouvements de l'armée, ce flux et ce reflux d'hommes obéissant à la voix d'un chef, seul immobile au milieu de cet apparent désordre, il y avait là de quoi saisir l'imagination la plus froide; aussi, du sein des groupes de spectateurs placés autour du trône, partirent des applaudissements et des vivats, et ce bruit, contrastant avec les autres bruits qui l'entouraient, tira enfin l'impératrice de In profonde méditation dans laquelle elle était plongée.

Car, de ces imposants tableaux, de ces dernières et brillantes manœuvres, la future reine d'Italie n'avait rien vu, distraite et les yeux toujours fixés sur ce singulier placet qu'elle tenait encore à la main, mais qu'elle ne lisait plus cependant.

PlGCIOLA. 199

Et tout d'abord elle a rassuré la jeune fille, qui, debout devant elle, rêvait de son côté.

Joyeuse, charmée de ce regard plein de si douces

promesses, Teresa, certaine du succès, baisa mille

fois avec reconnaissance, avec attendrissement, cette

main, tout à la fois frêle et puissante, où brillait lan-

neau nuptial de Napoléon. Elle rejoignit le quartier

des femmes, et, la plaine redevenue libre, elle chercha

aussitôt une église, une chapelle où elle pût répandre

en silence ses pleurs et ses actions de grâces aux pieds

de la Vierge, cette autre protectrice de ceux qui souffrent.

200 PICGIOLA

Jugez si l'impératrice-reine a dû être saisie d'un vif sentiment de pitié à la lecture de cette supplique. Chaque mot ne devait-il pas éveiller toute sa sympathie ? Joséphine aussi faisait son culte d'une fleur ; c'était sa science, sa passion, et plus d'une fois elle avait oublié l'éclat et les ennuis du pouvoir en guettant un bouton qui s'entr'ouvrait, en étudiant la structure d'une corolle dans ses belles serres de la Malmaison.

Là, souvent, elle s'était sentie plus heureuse à contempler la pourpre de ses cactus que la pourpre de son manteau impérial, et les parfums de ses magnolias l'avaient plus doucement enivrée que les flatteries

PIGGIOLA. 201

de ses courtisans. C'était là qu'elle aimait à trôner, qu'elle réunissait sous un même sceptre mille peuplades végétales venues de tous les coins du monde. Elle les connaissait, les classait, les enrégimentait par ordre et par races; et, lorsqu'un de ses sujets nouveaux venus se montrait à elle pour la première fois, elle savait, par l'analyse, l'interroger sur son âge et sur ses habitudes, apprendre de lui son nom et sa famille ; alors il allait dans la foule de ses frères prendre son rang naturel : car là chaque peuplade avait son drapeau, chaque famille son guidon.

A l'exemple de Napoléon, elle respectait les lois et les coutumes des peuples vaincus. Les plantes de tous les pays retrouvaient dans les serres de la Malmaison leur sol primitif et leur climat natal : c'était un monde en miniature. On y voyait, dans un espace circonscrit, des savanes et des rochers, la terre des forêts vierges et le sable des déserts, des bancs de marne et d'argile, des lacs, des cascades et des grèves inondées ; on y passait des chaleurs du tropique aux impressions rafraîchissantes des zones les plus tempérées. Là, toutes ces races différentes croissaient et se développaient côte à côte, séparées seulement par une légère muraille de verdure ou par des frontières vitrées.

Lorsque Joséphine y passait sa revue, de douces rêveries naissaient pour elle à la vue de certaines fleurs. L'hortensia venait tout récemment d'emprunter le nom de sa fille ; des pensées de gloire lui arrivaient aussi : car, après les triomphes de Bonaparte, elle avait réclamé sa part du butin, et les souvenirs d'Italie et d'Egypte semblaient grandir et s'épanouir sous ses yeux. La soldanelle des Alpes, la violette de Parme, l'adonide de Castiglione, l'œillet de Lodi, le saule d'Orient, la croix de Malte, le lis du Nil, l'hibiscus de Syrie, la rose de Damiette, c'étaient ses conquêtes, à elle ! Et de celles-là, du moins, la plupart sont restées à la France !

Au milieu de toutes ses richesses, elle a encore sa fleur chérie, sa fleur d'adoption, son beau jasmin de la Martinique, dont la graine, recueillie par elle, semée par elle, cultivée par elle, lui rappelle son pays, son enfance, ses parures et ses couronnes de jeune fille, le toit paternel et ses premières amours avec un premier époux !

Ohl qu'elle a bien compris les terreurs du malheureux pour sa plante ! qu'il doit l'aimer! il n'en a qu'une !

Et comment ne s'attendrirait-elle pas sur le sort du

pauvre prisonnier? La Yeuve de Beauharnais n'eut pas toujours son logis dans un palais consulaire ou impérial ! Elle n'a point oublié ses jours de captivité. Puis, ce Charney, Joséphine l'a connu si calme, si fier, si insouciant devant les plaisirs du monde, si railleur vis-à-vis des plus douces affections humaines! Quel changement s'est donc fait en lui? Qui donc a pu détendre cet esprit superbe? Tu refusais de te courber même devant Dieu, et te voilà maintenant à genoux, criant grâce pour ta plante ! Oh ! elle te sera conservée I

Dans cette disposition d'esprit, les dernières manœuvres des troupes, tout ce vain simulacre de bataille, ne lui causent plus qu'impatience et dépit ; car elle craint devoir se perdre un de ces instants si nécessaires peut-être à l'existence de la fleur du captif.

Aussi, quand Napoléon, entouré de ses généraux, vint la rejoindre, dans l'attente sans doute de ses félicitations et encore ému de cette fatigue de soldat qui lui plaisait tant :

« Sire, un ordre pour le gouverneur de Fénestrelle ! un exprès sur-le-champ ! » s'est-elle écriée, l'œil animé, la voix haute comme s'il se fût agi d'une nouvelle victoire, et que c'eût été à son tour de déployer

204 PIGCIOLA.

toute l'activité du commandement. Et elle montrait le mouchoir, le tenait tendu à deux mains, pour qu'il pût lire sur-le-champ.

Napoléon, après l'avoir regardée des pieds à la tête, d'un air étonné et mécontent, lui tourna le dos et passa. On eût dit qu'il achevait sa revue par elle et venait simplement de l'inspecter la dernière.

Par habitude, il se mit alors à visiter ce champ de bataille que le sang n'avait pas rougi, et où ne gisait, couchée sur la terre, que la moisson naissante.

Les blés, les riz étaient broyés, hachés. Dans quelques endroits, le terrain, défoncé, déchiré par de profondes ornières, témoignait des évolutions de l'artillerie; on voyait çà et là, disséminés, des gants de dragons, des plumets, des épaulettes ; puis quelques fantassins écloppés, quelques chevaux fourbus qui rejoignaient. C'était tout.

Cependant l'affaire avait failli devenir grave dans un certain moment.

Les soldats occupant le village de Marengo en qualité d'Autrichiens, hésitant à jouer le rôle de vaincus, prolongèrent leur résistance au delà du temps indiqué par le programme. Il en résulta une vive irritation entre eux et leurs adversaires. Les deux régiments

PICGIOLA. 205

étaient d'armes différentes et avaient eu des rivalités de garnison. On s'insulta, on se provoqua de part et d'autre ; les baïonnettes se croisèrent.

Une collision terrible allait avoir lieu ; il fallut tous les efforts des généraux pour empêcher que la petite guerre ne devînt une guerre réelle. Enfin, non sans peine, ils consentirent à fraterniser en échangeant les gourdes ; mais les gourdes étaient vides : pour les remplir on visita de force les caveaux du village ; des excès eurent lieu, mais au cri de : « Vive l'empereur! »

On mit le tout sur le compte de l'enthousiasme.

Après vingt pourparlers et vingt rasades, les Autrichiens se décidèrent à battre en retraite en chancelant; et les Français, vainqueurs, firent leur entrée dans Marengo en dansant la farandole, chantant la Marseillaise, et mêlant parfois à leurs cris d'ordonnance leur ancien cri de : « Vive la République ! >:>

On mit le tout sur le compte de l'ivresse.

Les troupes rétablies en ligne. Napoléon fit une distribution de croix d'honneur parmi les vieux soldats qui, cinq ans auparavant, s'étaient trouvés sur la même place. A leur tour, les principaux magistrats de la Cisalpine en furent décorés par lui. Puis, avec Joséphine, il posa la première pierre d'un monument

destiné à perpétuer le souvenir de la bataille de Marengo. Après quoi l'empereur, l'impératrice, les ambassadeurs, les magistrats, le peuple et l'armée, tout reprit la route d'Alexandrie,

Et le sort de Picciola n'était pas encore décidé l

Le soir, dans un des appartements préparés pour «ux à l'hôtel de ville d'Alexandrie, Napoléon et Joséphine, après le dîner officiel qui venait d'avoir lieu, se tenaient, l'un dictant des lettres à un secrétaire, marchant à grands pas, se frottant les mains d'un air de satisfaction; l'autre devant une haute glace, admirant avec une naïve coquetterie l'élégance de son costume et la richesse des ornements dont on venait de la revêtir.

Quand le secrétaire fut parti. Napoléon s'assit, s'accouda des deux bras sur une longue table recouverte d'un velours rouge à franges d'or, appuya sa tête dans ses mains et sembla réfléchir; mais ses

réflexions devaient s'éloigner de tout sujet pénible, car sa figure conservait un caractère de douce rêverie.

Néanmoins, Joséphine se lassa du silence qui s'ensuivit. Il l'avait déjà malmenée une fois ce jour même, au sujet de la pétition de Fénestrelle, et, comprenant alors que sa protection avait été maladroite par trop de précipitation, elle s'était bien promis de mieux choisir l'instant.

Elle crut F instant venu, et, allant s'asseoir de l'autre côté de la table, pour faire face à son mari, elle s'accouda comme lui, comme lui affecta un air d'abstraction, et bientôt tous deux se regardèrent en souriant.

« A quoi penses-tu? lui dit Joséphine, le caressant de la voix et du regard.

— Je pense, répondit-il, que le diadème te va fort bien, et qu'il serait dommage que j'eusse négligé d'en faire entrer un dans ton écrin. »

I^e sourire de Joséphine s'effaça graduellement; celui de Napoléon devint plus marqué, car il aimait à combattre en elle les appréhensions pénibles dont elle ne pouvait encore se défendre en songeant au degré d'élévation où ils étaient récemment arrivés. Ce n'était pas pour elle qu'elle tremblait, la noble femme I

« N'aimes-tu donc j^as mieux me Yoir empereur que général? ponrsuivit-il.

— Certes; empereur, vous avez le droit de faire grâce, et j'ai une grâce à vous demander. »

Cette fois, ce fut sur la figure de l'époux que le sourire s'effaça, pour passer sur celle de l'épouse. Il fronça le sourcil et se prépara à tenir ferme, craignant que l'influence qu'exerçait Joséphine sur son cœur ne le fit tomber dans de fâcheuses faiblesses.

« Encore! Joséphine, vous m'aviez promis de ne plus chercher à interrompre ainsi le cours de la justice ! Pensez-vous que le droit de faire grâce ne nous soit accordé que pour satisfaire aux caprices de notre cœur? Non ; nous n'en devons faire usage que pour adoucir l'application trop rigoureuse de la loi, ou réparer les erreurs des tribunaux ! Toujours tendre la main à ses ennemis, c'est vouloir augmenter leur nombre et leur insolence !

— Sire, répliqua Joséphine, en retenant un éclat de rire prêt à lui échapper, vous m'accorderez cependant la faveur que j'implore de Votre Majesté.

— J'en doute!

— Et moi, je n'en doute pas. D'abord, et avant tout, je viens vous demander le renvoi de deux... op-

210 PICGIOLA.

presseiirs ! Oui, sire, qu'ils sortent de leur ])lace! qu'ils en soient chassés, arrachés, s'il le faut! »

Parlant ainsi, elle pressait son mouchoir sur sa bouche ; car, en voyant la figure étonnée de Napoléon, elle n'était plus maîtresse d'elle-même.

« Comment! c'est vous qui m'excitez à punir, vous, Joséphine ? Et de qui s'agit-il donc ?

— De deux pavés, sire, qui sont de trop dans une cour. »

Et l'éclat de rire, retenu à grand'peine, lui échappa enfin. Il se leva, et jetant vivement ses bras derrière son dos, la regardant avec l'air du doute et de la surprise :

ce Comment! qu'est-ce à dire? Deux pavés? te moques-tu ?

— Non ! » dit-elle ; et se levant à son tour, s'approchant de lui, s'appuyant de ses deux mains croisées sur son épaule, avec sa gracieuse nonchalance de créole : « De ces deux pavés dépend une existence précieuse. Écoutez-moi bien, sire, car il vous faut toute votre bonne volonté pour me comprendre. »

Elle lui raconta alors le sujet de la pétition, et tout ce qu'elle avait appris par la jeune fille touchant le prisonnier, qu'elle ne nomma point cependant, et quel

avait été le dévouement de la pauvre enfant; puis, en parlant du prisonnier, de sa fleur, de l'amour qu'il lui portait, les paroles affluaient sur ses lèvres, douces, tendres, caressantes, pleines de charme, et de cette éloquence qui lui venait du cœur si naturellement.

En l'écoutant, l'empereur souriait, et en souriant il admirait sa femme.

212 PICGIOLA.

Charney comptait les lieures, les minutes, les secondes. Il lui semblait que les plus légères divisions du temps s'amoncelaient l'une sur l'autre pour peser sur sa fleur et la briser. Deux jours étaient passés, le messager n'apportait point de nouvelles ; le vieillard lui-même, inquiet, tourmenté à son tour, ne savait qu'augurer de ce silence et de ce retard, supposait des obstacles, répondait du zèle, du dévouement de la personne chargée du message (sans désigner sa fille toutefois), et tâchait encore de faire renaître dans le cœur de son compagnon une espérance qui s'éteignait dans le sien.

« Teresa, mon enfant! que lui sera-t-il donc arrivé? » se disait-il avec désolation.

PIGGIOLA. 213

Le troisième jour s'écoula sans qu'il revît sa fille.

Pendant toute la durée du quatrième, Girhardi ne se montra point à la petite fenêtre de la cour. Charney ne put le voir; mais, s'il eût attentivemnnt prêté l'oreille, il aurait entendu peut-être les priè^'es mêlées de sanglots qu'adressait au ciel le pauvre père en acceptant le coup terrible qui venait de le frapper de nouveau.

On eût dit qu'un voile de deuil était tombé soudain sur ce lieu de misère, où naguère, même en l'absence de la liberté, des rayons de joie et de bonheur se montraient encore par intervalles.

La plante avançait de plus en plus dans sa voie de destruction, et Charney, inconsolable, assistait à l'agonie de Picciola. Il y avait chez lui double sujet d'abattement: il craignait de perdre l'objet de ses travaux, le charme de sa vie, et de s'être vainement avili! Quoi! vainement son front se serait courbé ! il aurait mendié une grâce, prosterné Jusqu'à terre, et on l'aurait repoussé du pied!

Comme si tout se fût conjuré contre Charney, Ludovic, autrefois si naïf, si expansif, maintenant évitait même de lui adresser la parole. Taciturne et bourru, il venait, il montait, il passait, fumant à pleine pipe,

sans le regarder à peine, et semblait lui en vouloir de son malheur.

C'est que d'abord Ludovic, lorsqu'il eut connaissance des refus du commandant, prévit l'instant où il allait se trouver placé entre son penchant et son devoir. Il fallait que le devoir eût le dessus, et il s'était fait brutal et maussade pour se donner du courage. Aujourd'hui, les rigueurs vont sans doute redoubler, et d'avance sa mauvaise humeur redouble.

Ainsi en agissent communément ceux que l'éducation n'a pas façonnés. Ils compriment les élans généreux de leur âme quand il leur faut accomplir de rudes fonctions, plutôt que de chercher à en voiler la rudesse sous quelques formes de bienveillance. Ce n'est point par des paroles que Ludovic a jamais donné des preuves de la bonté de son cœur, c'est par des actes! Les actes lui sont interdits, il se tait; et la secrète pitié qu'il ressent pour l'homme dont on le contraint d'être le tyran subalterne s'exhale en accès de colère contre cet homme lui-même. Il s'efforce de se montrer insensible en devenant l'agent d'un ordre impitoyable. Si par là il s'attire la haine, eh bien, tant mieux! son devoir lui en sera plus facile. Il faut la guerre entre la victime et le bourreau, entre le captif et le geôlier.

PIGCIOLA 215

Quand vint l'heure du dîner, Ludovic vit Charney, debout devant sa plante, dans une cruelle et profonde contemplation, il se garda bien de se présenter gaiement comme autrefois, en saluant sa filleule des titres caressants de giovanetta^ de fanciuletta^ ou en s'informant des nouvelles de Monsieur et de Madame; il traversa la cour d'un pas rapide, affectant de croire Charney dans sa chambre et de lui porter des provisions en toute hâte. Mais, à un mouvement de celuici, leurs yeux se rencontrèrent, et Ludovic s'arrêta, surpris en voyant le changement survenu en si peu de jours dans les traits du prisonnier.

L'impatience et l'attente avaient sillonné son front de larges rides; ses lèvres et son teint décolorés, ses joues amaigries lui imprimaient un caractère d'abattement que faisait ressortir encore le désordre de sa barbe et de ses cheveux. Malgré lui, Ludovic se sentit tristement émotionné durant cet examen ; mais tout à coup, se rappelant sans doute ses grandes résolutions, il reporta son regard de l'homme à la plante, chgna de l'œil ironiquement, haussa l'épaule avec un geste moqueur, siffla un air, et il se disposait à reprendre route, quand, d'une voix dolente, mais expressive :

« Que vous ai-je donc fait, Ludovic ? lui dit Charney.

216 PIGCIOLA.

— A moi?... à moi?... rien, répondit le geôlier, troublé de ce ton de reproche, et plus attendri qu'il ne le Youlait paraître.

— Eh bien, reprit le comte, s'avançant vers lui et s'emparant vivement de sa main, sauvons-la ! il en est temps encore, et j'ai trouvé un moyen. Oui ! .... le commandant ne peut s'en alarmer. Il J'ignorera même. Procurez-moi de la terre, une caisse... nous enlèverons les pavés, mais pour un instant seulement. . . Qui le saura ? Nous transplanterons ...

— Ta, ta, ta, fit Ludovic en retirant brusquement sa main ; au diable la fleur ! Elle nous a fait assez de mal à tous, à commencer par vous, qui allez retomber malade. Faites-vous-en de la tisane, elle n'est plus bonne qu'à ça! »

Charney lui lança un regard d'indignation et de mépris.

« S'il ne s'agissait que de vous encore, poursuivit Ludovic, c'est votre affaire, à la bonne heure ! mais ce pauvre homme, vous l'aurez privé de sa fille... il ne la verra plus, et c'est à vous qu'il le devra!

— Sa fille! comment?... s'écria le comte.

— Oui, c'est ça, comment? continua l'autre en posant à terre son panier de j^ro visions, se croisant

les bras et prenant l'attitude d'un homme qui s'apprête à gourmander vertement. On fouette les chevaux, et on ne veut pas que la voiture roule ! on lance le stylet, et on s'étonne de la blessure! Trondédious! o che frascheria! Vous avez voulu écrire à l'empereur, vous lui avez écrit; c'est bien. C'est contre l'ordre du commandant; il vous punira comme il l'entendra, rien de plus juste. Mais il vous fallait un messager pour porter votre lettre, puisque vous ne pouviez la porter vousmême. Ce messager, ce fut la giovanna,

— Quoi . . . cette jeune fille. . . c'est elle !

— Faites l'étonné. Pensiez-vous donc que votre correspondance avec l'empereur allait avoir lieu par le télégraphe? On l'emploie à autre chose... Tant il y a que le commandant a tout découvert... Je ne sais comment... par le guide sans doute; car la giovanna ne pouvait courir seule à travers les routes. Maintenant la porte de la citadelle lui est fermée. Elle et son père vivront séparés. A qui la faute? »

Charney se couvrit la figure de ses deux mains.

« Malheureux vieillard! dit-il; sa seule consolation!... Et sait-il?...

— Il sait tout depuis hier; jugez s'il doit vous aimer. Mais votre dîner refroidit. »

Et Ludovic releva le panier, qu'il transporta aussitôt dans le logis du prisonnier.

Le comte tomba accablé sur son banc. 11 eut un instant la pensée d'en finir d'un coup avec Picciola et de la briser lui-même; mais le courage lui faillit bientôt. Puis une lueur d'espoir brillait encore confusément devant lui. Cette pauvre jeune fille qui s'est généreusement dévouée à sa cause, et à qui on fait si cruellement expier son zèle à secourir un malheureux, elle est de retour; peut-être a-t-elle pu s'approcher de l'empereur. Oui, c'est cela! Sans doute elle a réussi; de là l'irritation du commandant contre elle! S'il a entre les mains l'ordre de la délivrance de Picciola, pourquoi tarde-t-il? Mais il faudra bien qu'il obéisse, si l'empereur le veut! « Oh! bénie sois-tu, noble enfant! malheureuse enfant séparée de ton père!... à cause de moi ! Oh ! la moitié de ma vie, je la donnerais pour toi... pour ton bonheur. Je la donnerais... seulement pour qu'on te rouvrît la porte de cett^ prison' »

Une demi-heure à peine écoulée, deux ofTiciers civils, revêtus de l'écharpe nationale, accompagnés du commandant de Fénestrelle, se présentèrent devant Gharney et l'invitèrent à monter chez lui.

Lorsqu'ils furent dans sa caméra, le commandant prit la parole.

C'était un homme d'une forte corpulence, au front chauve et bombé, aux moustaches épaisses et grisonnantes. Une cicatrice, partant du sourcil gauche, lui divisait la figure en deux, et venait se terminer à la lèvre supérieure, qu'elle entamait légèrement. Une longue redingote bleue, à larges pans, boutonnée jus-

qu'en haut, des bottes à revers par-dessus le pantalon, un reste de poudre sur ses cheveux nattés de côté, des boucles à ses oreilles, et des éperons à ses bottes (sans doute par signe distinctif, car, par raisons rhumatismales autant que par les exigences de sa place, il était de fait le premier prisonnier de la citadelle), tel se montrait à l'extérieur ce personnage, qui, pour toute arme, portait une canne à la main.

Commis h la garde des détenus politiques, lesquels appartenaient pour la plupart à des familles distinguées, le colonel Morand se piquait de bonnes manières, malgré ses fréquents accès d'emportement, et de beau langage, en dépit de certaines consonnances fâcheuses. La poitrine évasée, le corps droit, il avait la voix forte et emphatique, arrondissait le geste en saluant, et se grattait le front en parlant. Ainsi fait, le commandant de Fénestrelle pouvait encore passer pour ce qu'on appelle un beau militaire.

Au ton de courtoisie qu'il prit d'abord, à la tournure officielle de ses deux compagnons, Gharney crut qu'ils lui apportaient les lettres de grâce de Picciola.

Le commandant le pria d'attester si jamais il en avait mal usé envers lui, dans l'exercice de ses fonctions, par manque de soins ou par abus de pouvoir.

PICCIOLA. 22f

Ce préambule était de bon augure. Charney attesta tout ce qu'il voulut.

« Vous le savez, monsieur, lors de votre maladie, tous les secours vous ont été prodigués ; s'il ne vous a pas plu de vous soumettre aux ordonnances des médecins, la faute n'en est ni à eux ni à moi. J'ai pensé que votre convalescence s'achèverait plus facilement avec le grand air et l'exercice, et liberté presque entière vous fut accordée d'aller et de venir dans votre cour. »

Charney le salua, comme pour le remercier; mais l'impatience contractait ses lèvres.

« Cependant, monsieur, poursuivit le commandant du ton d'un homme dont la délicatesse a été blessée, dont les égards ont été méconnus, vous avez enfreint les lois réglementaires de la maison, que vous ne pouviez ignorer pourtant; vous avez failli me compromettre dans ma responsabilité vis-à-vis de M. le gouverneur du Piémont, le général Menou, et même viss-vis de l'empereur, en faisant parvenir à Sa Majesté tti placet...

— Parvenir! il l'a donc reçu ! interrompit Charney.

— Oui, monsieur.

— Eh bien?... »

Et le malheureux tressaillait d'espnrance.

« Eh bien, répondit le commandant, pour ce fait seul, vous allez être transféré dans une des loges du vieux bastion, où vous resterez au secret durant un mois.

— Mais enfin, s'écria Charney, essayant de lutter encore contre la cruelle réalité qui le dépouillait de ses dernières illusions, l'empereur, qu'a-t-il dit?

— L'empereur ne s'occupe point de pareilles fadaises ! » lui fut-il dédaigneusement répondu.

Charney prit la chaise unique dont sa chambre était meublée, s'assit, et ce qui se passa ensuite autour de lui parut à peine exciter son attention.

<c Ce n'est pas tout. Vos moyens de communication connus, vos relations avec le dehors dévoilées, il est naturel de penser que votre correspondance s'est étendue plus loin. Avez-vous écrit à d'autres personnes liïk Sa Majesté? »

Charney ne répondit pas.

« Une visite a été ordonnée, continua le commandant d'un ton plus sec, et ces messieurs que voici, délégués par le gouverneur de Turin, y vont procéder, sur-le-champ, en votre présence, comme le veut la \oi. Avant l'exécution de cet ordi'e, désirez-vous faire

des révélations? Elles ne peuvent être que favorables à votre cause. »

Même silence de la part du prisonnier.

Le commandant fronça les sourcils; son front chauve se plissa dans toute sa hauteur, et se tournant vers les employés de Menou :

a Allons, messieurs I » dit-il.

Tous deux se mirent aussitôt en devoir de visiter depuis la cheminée et la paillasse du lit jusqu'à la doublure des vêtements du comte.

Pendant ce temps, le colonel gouverneur, se promenant pas à pas dans l'étroite chambre, frappait alternativement du bout de sa canne chaque carreau du plancher, afin de juger s'il ne recouvrait pas quelque excavation secrète, destinée à receler des papiers importants, ou même les préparatifs d'une évasion.

11 se rappelait Latude et les autres échappés de la Bastille. Là, des fossés larges et profonds, des murs de dix pieds d'épaisseur, des grilles, des contrescarpes, des mâchecoulis, des remparts hérissés de fer et de canons, des sentinelles à toutes les poternes, su; tous les parapets, n'avaient rien pu contre la persévérance d'un homme armé d'une corde et d'un clou. La bastille de Fénestrelle était loin de présenter

une pareille ceinture de sûreté. Depuis 96, ses fortifications n'existaient plus qu'en partie, et à peine si quelques soldats faisaient îe guet autour de ses murailles extérieures.

Après des recherches prolongées autant qu'il étaiV possible de le faire dans un pareil logis, on ne découvrit rien de suspect, sinon une petite bouteille en verre blanc, contenant une liqueur noirâtre, sans doute l'encre du prisonnier.

Interrogé sur les moyens employés par lui pour se mettre en possession de cette encre, celui-ci se tourna sur sa chaise du côté de la fenêtre, et se mit à promener en mesure ses doigts sur les vitres sans répondre autrement à la question.

Restait à visiter la cassette. On lui en demanda la clef.

Il la laissa tomber plutôt qu'il ne la donna.

Le colonel Morand n'avait plus la même courtoisie, ni dans son geste ni dans son regard. L'indignation lui montait à la gorge. La figure pourpre, les yeux flamboyants, se démenant dans le petit espace de ]a. caméra, il boutonnait et déboutonnait sa redingote avec des mains tremblantes, comme pour imposer une distraction au vif transport de colère qui s'élevait en lui.

PICGIOLA. 225

Soudain, par un mouvement spontané, les deux sbires judiciaires occupés à l'inventaire de la cassette, la tenant d'une main, la fouillant de l'autre, se rapprochent vivement de la fenêtre, pour mieux vérifier au jour, et, la joie au front, s'écrient ensemble :

« Nous tenons! nous tenons! »

Alors, tirant d'un double fond une assez grande quantité de mouchoirs, tout noircis d'une écriture fine et serrée, ils pensent avoir découvert les preuves d'une vaste conspiration.

A la vue de ses précieuses archives profanées, Charney se lève, étend les bras comme pour les ressaisir, ouvre la bouche... puis, se calmant tout à coup, il se rassied et reste immobile, sans avoir prononcé un mot.

Mais ce premier élan expressif a suffi au commandant pour lui faire attacher une haute importance à cette capture.

Par son ordre, les mouchoirs sont déposés sur-lechamp dans des sacs étiquetés et scellés ; on confisque la bouteille et jusqu'au cure-dent. Un rapport est dressé. Charney, invité à le signer pour en attester l'exactitude, refuse par un geste.

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